 
<?xml version="1.0" encoding="iso-8859-1"?>
<rss version="2.0" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/">

<channel>
	<title>La revue des ressources</title>
	<link>http://www.larevuedesressources.org/</link>
	<description></description>
	<language>fr</language>

	

	


	
		
		<item>
		<title>Ezra Pound, Chinois &amp; Troubadour</title>
		<link>http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=82</link>
		<description>&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;
On voyage parmi les mots du poème comme on voyage parmi les paysages.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On y va chercher une raison - le principe du mouvement du corps de l'être qui lit ou qui voyage, ce qui l'anime et le fait se réaliser, au bout du compte des jours qu'il aura vécus. Certitude toujours hantée de doutes, la réalisation de l'être, venue de l'expérience et de la pensée du monde, du voyage dans les mots comme dans les paysages, constituera cependant son inaliénable vérité. Et le réel que l'être aura atteint, en son corps lisant ou voyageant, sera situé en ce point d'extrême tension où tous les opposés coexisteront, où les contradictions, désormais, devront se féconder, et où les lieux de lecture du réel, dans la géographie mentale, viendront coïncider et se regarder s'exclure sans parvenir à s'annuler.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce qui pourrait relier, sur le portulan où je trace, pour moi-même, les points de fuite qui font se croiser les lignes de direction qui constituent mes orients ? Tel souvenir de Poitiers, par exemple, du Poitiers de mes humanités, comme on dit, avec telle présence vive de là-bas, d'ailleurs, dans un autre pays, mettons la Chine ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un vers, celui-ci, celui-là, lu et relu dans la solitude de la méditation : visa renouvelé sur un passeport, dont des autorités, je veux dire des auteurs faisant sens pour moi seul peut-être comme ils le font, m'auront donné l'usage, et parce que - parce que, sans rien d'autre que l'impératif induit par ce mot de liaison. Ainsi, des n&#339;uds de signification se créent. Ainsi des chemins, obscurs pour soi-même d'abord, se dessinent, puis peu à peu font leur carte, et finissent par éclairer les lieux où ils mènent. Ainsi, peut-être, une &#339;uvre se met à prendre forme.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si fo de Limozin... C'est là par exemple le début de la biographie de Bernard de Ventadour, transmise par la tradition. De Saint-Yrieix, en Limousin, d'où je tire moi-même mes origines, à Poitiers où j'ai fait mes études : première ligne, sur la carte. D'autre part, la langue anglaise veut qu'un vers soit une ligne : a line. Second fil de lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cantos&lt;/i&gt; d'Ezra Pound ont été pour nombre de gens de ma génération un des ouvrages majeurs du siècle, en ce qu'il nous a fait lire en nous-mêmes certaines des directions où nous devions nous engager pour sortir de l'étroitesse des systèmes de versification que nous avions reçus, ainsi que des thèmes où nous enfermait notre seule tradition. Et ce n'était certes pas avec Aragon, qui durant la Guerre, avait plaidé pour une relecture des Troubadours, y cherchant à son propre usage des prétextes à ses odes-dissertations rythmées, de forme très classiquement conventionnelle, que le trobar, le gai savoir de la ligne de sens et de la forme impérieuse, allait retrouver son compte : la régression était évidente, après Baudelaire, Rimbaud, et quelques autres !&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Or, Ezra Pound, venu de son Middle West natal, est arrivé un jour sur le sol de France, pour y lire les Troubadours dans le paysage où ils avaient vu le jour. Il les avait étudiés au début du siècle, à l'université, et avait déjà publié des traductions, ou des poèmes-monologues où il empruntait les voix de ses favoris : Bertrand de Born, Peire Vidal, Arnaut de Mareuil... Les titres de ses recueils disent assez déjà la passion de l'identification qui l'animait : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Personae&lt;/i&gt;, 1909 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Exultations&lt;/i&gt;, 1910 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Provença&lt;/i&gt;, 1910 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Canzoni&lt;/i&gt;, 1911.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On conserve, à Yale University, les carnets de route et les feuillets détachés qui constituent le compte-rendu de ce voyage que Pound entreprit, à l'été 1912. Entreprise aventureuse également, de déchiffrer tous ces papiers épars, et de les remettre dans l'ordre. Seule bonne méthode pour y parvenir : la marche à pied. C'est l'exercice auquel s'est livré il y a une dizaine d'années mon ami Richard Sieburth, avant de publier, en 1992, chez New Directions, à New York, un volume intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A Walking Tour in Southern France, Ezra Pound among the Troubadours&lt;/i&gt;. &quot; Faire la navette entre textes et référents topographiques, entre signifiants écrits et réalité physique du terrain &quot;, dit Sieburth : d'abord sur la carte, et puis dans le paysage.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La &quot; Provence &quot;, telle que l'entend Pound, c'est le pays des Troubadours, un pays situé entre parole et écriture : entre légende personnelle (souvenirs d'émerveillements fondateurs) et mythe littéraire (modèles de formulation inclus dans un système de références très vaste, et y jouant sa part essentielle). Lisant les Troubadours, et parcourant à pied leur pays, de Poitiers à Beaucaire, en passant par Chalus, Hautefort, Toulouse et Roquefixade, il trouve matière à alimenter le projet qui sera celui de sa vie, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cantos&lt;/i&gt;. &quot; Toutes les époques sont contemporaines &quot;, tel allait être son axiome. Les époques - et les êtres, et les lieux, et les événements significatifs de l'histoire humaine...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On connaît le principe de composition des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cantos&lt;/i&gt; : la juxtaposition, selon la méthode &quot;idéogrammatique &quot;, que Pound avait tirée de la description, par Fenollosa, du caractère chinois comme matériau poétique. Un idéogramme est formellement composé d'éléments signifiants qui, séparément, renvoient chacun à un signifié particulier, et qui, organisés de façon à former un signe nouveau et complexe, créent également un signifié nouveau. Les lignes de sens des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cantos&lt;/i&gt; ont une signification en elles-mêmes, mais c'est par accumulation, par mise en parallèle et avancée constantes, qu'elles parviennent à composer un objet poétique de nature nouvelle, et dont les implications élargissent leur angle de lecture : ainsi un vers de Dante trouvera son écho dans une allusion à Joyce ; un morceau de vers de l'Odyssée télescopera un apologue se rapportant aux idéologues fondateurs de l'Empire américain moderne ; une référence à Confucius viendra croiser une citation d'homme politique de notre temps de guerres et de désastres ; ou bien encore, des considérations sur le système d'expropriation économique qui régit le monde et détruit la beauté, se verront rapprochées de tel souvenir de l'église Saint-Hilaire (Canto XLV) et contribuer à la diatribe exaltée de Pound contre l'Usure.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La ville de Poitiers finira par prendre une sorte d'importance primordiale, dans le cours de son &#339;uvre, celle d'un lieu sacré. Et en effet, c'est de Poitiers que commence véritablement le périple de Pound dans le pays des Troubadours. Parti de Paris par le train, le 27 mai, il atteint la ville de Guillaume, qui &quot; avait ramené d'Espagne la chanson/ Avec chanteurs et vielles &quot; (Canto VIII). Pound reviendra en 1919 en compagnie de son épouse Dorothy, et c'est alors (nous dit Richard Sieburth) qu'il découvrit sans doute les mesures pythagoriciennes de Saint-Hilaire, comme les jours suivants, par contraste, il verra en l'architecture &quot; falote &quot; des monuments religieux d'Angoulême l'exemple même du déclin de la culture française, à partir des magnifiques proportions du joyau poitevin, en &quot; ornements de bigoterie et de superstition &quot; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Essais littéraires&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En 1912, &quot; Poictiers &quot;, selon l'orthographe archaïsante qu'il adopte, n'est pas la cité sainte des fondations. Pound la décrit comme une ville au charme provincial assez endormi ; il la compare à de gros bourgs de Pennsylvanie, qu'il abhorre. Le style de la prose poundienne viole quelques principes de l'ordonnancement syntaxique, le désordre de l'émotion se traduisant par une certaine dégaine affectée (je respecte l'orthographe du feuillet pour les noms propres et la citation en occitan) :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&quot;Il y a beaucoup de buissons de roses contre beaucoup de murs. Et Notre-Dame la Grande offre un visage plus vieux que tout ce que je connais ou qui m'intéresse bien qu'elle ait été en fait construite sous les yeux du Comte Guillaume...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;M'y voici, donc, dans la cité mère, en proie à des discriminations irrationnelles et émotives... Je dis la cité mère car c'est l'Aquitaine ou si on veut Limoges qui fit s'élever le chant à nouveau, et c'est le Comte Guillaume qui le mit à la mode de la région, et si Henry commença la cathédrale ici son grand-père &amp; son fils commencèrent et poursuivirent le trobar et à la cour des Plantagenêt les princes chantaient Daniel &amp; De Born et Borneil et... on trouverait ainsi maint autre troubadour dont il est écrit, &quot; Si fos de Limousi. &quot; Il fut du Limousin, homme courtois, ou homme de petite extraction, ou tout autre chose de cette sorte...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et quiconque objecte à la manière &amp; forme de leur façon de chanter, au conzoni, aux cansons, est homme stupide comme celui qui objecterait aux roses qui poussent sur un treillage. Et nul ne pourrait rester assis ici à la fenêtre et croire qu'il y a quelque folie dans la manière de pousser de ces roses.&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;(Là Pound se livre à un pastiche de la manière de ses chers auteurs, une variation sur les roses, &amp; sur l'amour de la dame de ses pensées - assez scolaire, mais d'une sincérité indiscutable... On le sent plein de son sujet. Cependant la ville qu'il a sous le regard n'est pas celle du mythe littéraire...)&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&quot;C'est une ville bâtie comme la planche du jeu du coq-en-pâte&quot; (le terme anglais est plus amusant, pigs-in-clover, &quot;les cochons-dans-le-trèfle &quot; : il s'agit de trouver l'emplacement idéal pour les pièces du jeu sur un support percé de trous), &quot;disposée non sans dessein, de façon que chaque pièce dans la maison ou chaque rue qui suit la pente offre un nouvel obstacle ou une nouvelle exposition vers la saillie qui domine la ville...&quot; (Pound délaisse Sainte-Radegonde pour des raisons impies, dit-il, et poursuit.)&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&quot;Le pire côté vient frapper tout de suite - derrière une plaine de peupliers et de rivières paresseuses - une débandade de maisons tapies sur la falaise, et donc la modernité, à damner l'âme de Mansart... J'ai été découragé. Les gens portent les habits qu'on trouve à Milan et à Paris, la cathédrale est blanchie à neuf... et je suis finalement arrivé dans un rue tranquille, vide de gens. Poictiers a les charmes de Germantwon ou d'Utica. Il y a là des jardins calmes mais rien de ce pour quoi j'étais parti...&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Car Poictiers est de trobar clus et d'aussi peu d'intérêt que la poésie dont on se plaint. Poictiers est - là Pound utilise l'adjectif elusive, dont la traduction est assez ardue, - mettons : insaisissable, fuyante...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On voit la déception du poète : il est au lieu où pour lui tout a pris depuis longtemps sens, mais sur le terrain, la réalité ne correspond pas à ce qui lui suggérait les lignes qui menaient là sur sa carte mentale.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est que plus tard, quand le grand &#339;uvre des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cantos&lt;/i&gt; sera en train, que naîtra, en vérité, le réel - que je définirai ici comme l'authentification de la réalité par le mythe... L'écriture du poème donnera à la &quot; cité mère &quot; le lustre qu'elle doit avoir : la ville ne sera plus alors ce lieu qu'indique et que décrit le guide touristique, elle sera devenue signe dans le cours du poème, et borne brillant sur le chemin des mots...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi de Notre-Dame, transfigurée dans le Canto IV. Pound reprend des termes du guide Baedeker qu'il avait en main lors de sa visite, et cela donne ceci, de toute autre facture qu'un compte-rendu de carte postale, évidemment :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; Le soleil scintille, scintille là-dessus,&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comme un toit d'écailles de poisson,&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; Comme le toit de l'église de Poictiers&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; S'il était d'or.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La face sainte de l'édifice se superpose à l'évocation d'Actéon assistant, sous le couvert, au bain de Diane, parmi les nymphes ; toute la scène baigne dans une atmosphère ovidienne, où le troubadour Peire Vidal vient, s'identifiant au chasseur de la mythologie, admirer la chevelure d'or de la déesse.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quel chemin, pour ma part, ai-je emprunté ? De Poitiers, où suis-je allé ? A quels dieux étrangers suis-je allé rendre mes devoirs ? En quels lieux suis-je allé me rencontrer moi-même ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La Chine, ai-je dit. Et parce que. Oui, parce que (et cela n'a rien à voir, et tout, pourtant !), dans un Canto, un de ceux de Pise, quand, dans la &quot; Cage à Gorille &quot; (une ignoble cabane à tous vents, dans un camp) où l'avaient placé les autorités militaires venues l'arrêter à la fin de la Guerre en Italie, après qu'il eut fait montre de trop de complaisance pour le Duce déchu, Pound voyait réellement une montagne qui n'existait pas au lieu où il se trouvait ! Affairé à la construction d'une cathédrale de mots, où venaient s'agglutiner dans les marges, parmi des souvenirs de Ventadour (&quot; les clefs du château&quot;, Canto LXXIV), des allusions au désastre de l'Europe et à la nuit de l'âme où nous nous trouvons encore (les cadavres de Ben et de la Clara, pendus à Milan, hantent toujours notre continent à la dérive, quoiqu'en disent les optimistes béats), des citations de l'Odyssée ou de Baudelaire, etc. - des caractères chinois, comme des signes d'intelligence du monde, il avait vue sur une montagne sacrée de Chine. A plusieurs reprises, il a vu, dans ces Cantos pisans, lui apparaître le mont Taï-shan, comme un trône divin ou une butte primale, ou même le &quot; fantôme &quot; d'un ami, ou peut-être même comme le siège d'un amour lointain (la &quot; dryade &quot;, ce fut Hilda Doolittle, aussi, qu'il avait quittée, jadis, pour venir en Europe) :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; Vos yeux sont comme les nuages sur le Taï-shan&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; Quand un peu de pluie est tombé&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; et qu'il en reste encore autant à tomber&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; Les racines descendent vers le bord de la rivière&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; et la cité cachée monte vers&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; l'ivoire blanc sous les abois...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour ces vers-là, je suis un jour parti sur des routes, j'ai été sur quelques continents, et je suis monté un jour sur le mont Taï-shan. Je lisais et j'écrivais tout autre chose que les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cantos&lt;/i&gt;, bien sûr, et j'ai regardé, le soir, le monde en bas (les lumières flottantes, les méandres du grand fleuve, les villes minuscules), et au matin, avec les pèlerins chinois, j'ai crié, dans les bancs de brume poussés en rafales de coton, quand le soleil s'est levé à l'est, à portée de notre main.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En quelque lieu que tu sois, tu viens au monde &amp; tu es chez toi, quand tes mots, comme le paysage, trouvent leur cohérence propre, une cohérence dans laquelle les cartes n'ont plus rien à faire. Tu nais toujours au lieu multiple &amp; unique à la fois, où t'ont mené les noms &amp; les êtres : de Poictiers au mont Tai-shan, Ezra Pound, en moi, à jamais, la ligne est droite &amp; le sens évident. C'est ainsi.&lt;/p&gt;</description>
		<dc:date>2008-07-07T05:33:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Auxeméry</dc:creator>
		

		</item>
	
	
		
		<item>
		<title>Mishima - la Beauté, la plaie et le néant</title>
		<link>http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=516</link>
		<description>&lt;img src=&quot;http://www.larevuedesressources.org/IMG/arton516.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;300&quot; height=&quot;203&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;
« Il est difficile de vivre et de mourir en beauté, mais il est tout aussi difficile tant de vivre que de mourir de façon profondément horrible. C'est là l'humaine condition » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb1&quot; name=&quot;nh1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[1] MISHIMA Yukio, Le Japon moderne et l'éthique samouraï, Gallimard, (...)&quot;&gt;1&lt;/a&gt;], constate Mishima Yukio dans son commentaire du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hagakure&lt;/i&gt; (1967). Cette association de la mort, de la beauté et de l'horreur, trois ans avant son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt;, n'est pas rare dans son &#339;uvre. Dès ses quatre ans, rappelle-t-il dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Kamen no kokuhaku&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Confession d'un masque&lt;/i&gt;, 1949), il eut le pressentiment de l'existence d'une sorte de « désir pareil à une douleur aiguë » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb2&quot; name=&quot;nh2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[2] MISHIMA Yukio, Confession d'un masque, Gallimard, ‘Folio', (...)&quot;&gt;2&lt;/a&gt;]. Son imaginaire et ses fantasmes en furent empreints sa vie durant et toute son &#339;uvre gravite autour de l'élucidation de ce mystère.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Rien de plus absurde pour ce qui concerne Mishima que d'accorder à son esthétique un traitement à part : lui qui plaça dans la bouche du Radiguet de son propre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bal du comte d'Orgel&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dorugeru haku no butôkai&lt;/i&gt;, 1948) les propos suivants : « mon &#339;uvre devient ma propre morale » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb3&quot; name=&quot;nh3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[3] MISHIMA Yukio, Le Bal du comte d'Orgel, traduit et cité par Annie (...)&quot;&gt;3&lt;/a&gt;], considère la Beauté comme une question de premier ordre. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Kinkakuji&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Pavillon d'Or&lt;/i&gt;) prouve d'ailleurs que la Beauté n'a pour Mishima jamais autant de valeur qu'en vertu de sa destruction. « Ma seule source d'intérêt, mon seul problème, c'était la Beauté », affirme le jeune bonze du roman, avant d'ajouter : « Quand on concentre son esprit sur la Beauté, on est, sans s'en rendre compte, aux prises avec ce qu'il y a de plus noir en fait d'idées noires » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb4&quot; name=&quot;nh4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[4] MISHIMA Yukio, Le Pavillon d'Or, Gallimard, ‘Folio', Paris, (...)&quot;&gt;4&lt;/a&gt;].&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Depuis ses débuts littéraires, Mishima a toujours refusé la version nippone du réalisme et du naturalisme, le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;shi-shôsetsu&lt;/i&gt;, où les écrivains prétendent dévoiler l'homme en se racontant sur le mode autobiographique, mais surtout, selon le point de vue de Mishima, sans exigences esthétiques particulières. Son souci récurrent sera de trouver une forme adéquate à sa ‘morale', c'est-à-dire à sa sensibilité. Comme l'a très bien montré Annie Cecchi, il puisera dans le classicisme occidental (tout particulièrement chez Racine et Radiguet) cette structure qui le distingue parmi ses pairs [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb5&quot; name=&quot;nh5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[5] La tradition japonaise du récit est plutôt le zuihitsu, ou ‘récit au fil de la (...)&quot;&gt;5&lt;/a&gt;], et dans la tradition japonaise cette éthique du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bushidô&lt;/i&gt; des samouraïs. Par là, il tenta d'incarner le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bunburyôdô&lt;/i&gt;, à savoir l'alliance de la littérature (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bun&lt;/i&gt;) et des arts martiaux (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bu&lt;/i&gt;). Sa recherche de la Beauté est celle d'une forme apollinienne qui puisse canaliser les forces dionysiaques : il lui faut trouver la mesure entre le violent élan vital qui sourd du cosmos, prêt à emporter tous les êtres dans la fusion et le chaos et, d'autre part, les forces structurantes et individualisantes d'une projection esthétique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est bien ce qu'il exprime dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Gikyoku no yûwaku&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Tentation du drame&lt;/i&gt;,1955) :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« J'aime la destruction autant que l'équilibre. Plus exactement, le concept d'un équilibre contrôlé et construit dans le but exclusif de sa propre destruction finale, est ma conception dramatique et même esthétique fondamentale. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb6&quot; name=&quot;nh6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[6] MISHIMA Yukio, La Tentation du drame, traduit et cité par Annie Cecchi, (...)&quot;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les exemples ne manquent pas dans son &#339;uvre, où tous les éléments concourent à la préparation d'un acmé qui met en scène la douloureuse confrontation entre la beauté de la forme et la beauté de l'informe : pari intenable lors duquel Apollon et Dionysos sont censés se servir l'un l'autre. Le Sôsei, pavillon de pêche accolé au Pavillon d'Or, est précisément placé là où il peut « rompre l'équilibre » :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Son rôle était de jeter un pont entre l'ordre qui régit ce monde et ce qui est la négation de l'ordre, comme la concupiscence. Oui, l'âme du Pavillon d'Or commençait à ce Sôsei si semblable à un pont rompu en son milieu [...] Car la prodigieuse sensualité qui flottait sur l'étang était la source de la force cachée qui avait construit le Pavillon d'Or. Mais cette force, une fois disciplinée, il lui avait été impossible, le splendide ouvrage achevé, d'y séjourner davantage ; et, ne pouvant rien faire d'autre, elle s'était échappée vers sa patrie première, au c&#339;ur des lieux baignés d'une sensualité infinie - vers l'étang où se mirait le Sôsei. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb7&quot; name=&quot;nh7&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[7] MISHIMA Yukio, Le Pavillon d'Or, op. cit., pp. 365-366.&quot;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La nouvelle intitulée &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Yûkoku&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Patriotisme&lt;/i&gt;, 1960) aborde la même énigme. Mishima y décrit le suicide rituel du lieutenant Shinji Takeyama, suivi dans la mort par sa femme Reiko après une dernière nuit d'amour au seuil de laquelle il se demande : « Etait-ce la mort qu'il attendait ? Ou bien une furieuse ivresse sensuelle ? L'une et l'autre paraissaient s'entrelacer comme si l'objet de ce charnel désir eût été la mort elle-même. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb8&quot; name=&quot;nh8&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[8] MISHIMA Yukio, Patriotisme in La Mort en été, Gallimard, ‘Folio', (...)&quot;&gt;8&lt;/a&gt;] Pareille au Sôsei, l'épouse du lieutenant est ce modeste mais essentiel pavillon accolé au corps principal qui, sachant qu'il la précédera dans la mort, « se réjouit de ce qu'il ne verrait jamais : tant de beauté défaite par la mort. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb9&quot; name=&quot;nh9&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[9] Ibid., p. 182.&quot;&gt;9&lt;/a&gt;] Le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt; qu'il s'apprête à faire lui apparaît sous le double aspect réconciliateur du dehors et du dedans dont Mishima, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Taiyô to tetsu&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Soleil et l'acier&lt;/i&gt;, 1968), montre la grâce :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Deux voix différentes nous appellent sans cesse. L'une du dedans, l'autre du dehors. Celle qui appelle du dehors, c'est le devoir quotidien. Si la partie de l'esprit qui répond à l'appel du devoir correspondait exactement à la voix du dedans, c'est alors qu'on connaîtrait le bonheur suprême. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb10&quot; name=&quot;nh10&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[10] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, Gallimard, ‘N.r.f.', (...)&quot;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le cas du lieutenant Takeyama l'union des contraires est la suivante :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Mourir solitaire sur le champ de bataille, mourir sous le beau regard de sa femme... n'allait-il pas mourir à la fois de ces deux morts, réaliser leur impossible unité, douceur pour laquelle il n'est pas de mots ? Tous les instants de sa mort seront observés par ces yeux admirables [...]. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb11&quot; name=&quot;nh11&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[11] MISHIMA Yukio, Patriotisme, op. cit., p. 191.&quot;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Shinji et Reiko Takeyama puisent leur force dans l'étang de leur sensualité où la beauté apollinienne de leurs jeunes corps sombre puis se reprend. Lorsque survint l'épreuve tragique de l'éventration, « il fut frappé, comme d'une chose incroyable, qu'au milieu d'une aussi terrible souffrance, ce qui pouvait être regardé pût encore être regardé et que ce qui existait pût exister encore. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb12&quot; name=&quot;nh12&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[12] Ibid., p. 195.&quot;&gt;12&lt;/a&gt;] Le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt; ouvre sur la vérité d'un « chaos absolu [...], comme si l'univers, ivre, titubait » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb13&quot; name=&quot;nh13&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[13] Ibid., p. 194.&quot;&gt;13&lt;/a&gt;]. L'étonnement répond à la béance de la plaie au sein de laquelle le fonds dionysiaque de l'univers grouille, incontrôlé.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La conjonction du regard et de la plaie, voilà la beauté !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce corps qui accomplit sa propre destruction, et qui était il y a peu encore « armure impénétrable du Beau et du Vrai » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb14&quot; name=&quot;nh14&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[14] Ibid., p. 178.&quot;&gt;14&lt;/a&gt;], est confronté à cette vérité qui n'a rien d'idéal : « la Beauté était structurée de néant ! » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb15&quot; name=&quot;nh15&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[15] MISHIMA Yukio, Le Pavillon d'Or, op. cit., p. 367.&quot;&gt;15&lt;/a&gt;] Si l'individuation est en même temps douleur d'être coupé du tout et condition de vie face aux forces dissolvantes de ce même tout, Mishima s'efforce, en rupture avec sa dilection juvénile pour la nuit, de tirer cette vérité vers la lumière et Apollon. Ainsi « la souffrance que contemplait Reiko flambait aussi fort que le soleil d'été » et, tout comme la trajectoire ascendante du F 104 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le&lt;/i&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Soleil et l'acier&lt;/i&gt;, « la souffrance augmentait sans fin, montait. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb16&quot; name=&quot;nh16&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[16] MISHIMA Yukio, Patriotisme, op. cit., p. 195.&quot;&gt;16&lt;/a&gt;] A l'instar de Mishima dans le cockpit de l'avion supersonique qui « resplendissait en éventrant l'immense rideau bleu, vif comme un coup de dague » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb17&quot; name=&quot;nh17&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[17] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;17&lt;/a&gt;], le lieutenant reste seul :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Reiko voyait son mari accéder à un autre univers où l'être se dissout dans la douleur, est emprisonné dans une cellule de douleur et nulle main ne peut l'approcher. Mais elle, Reiko, n'en éprouvait aucune. Sa peine n'était pas cette douleur. Si bien qu'elle eut l'impression qu'on avait élevé une haute et cruelle paroi de verre entre elle et son mari. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb18&quot; name=&quot;nh18&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[18] MISHIMA Yukio, Patriotisme, op. cit., pp. 195-6.&quot;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A la racine du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt; de Takeyama et de l'expérience dans le F 104, l'idée que « la chair et l'esprit, le sens et l'intellect, l'au-dehors et l'au-dedans, prennent d'un pas leurs distances d'avec la terre, et là-haut, plus haut même qu'où se boucle la ronde des nuages blancs qui serpentent autour de la terre, eux aussi vont se rejoindre. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb19&quot; name=&quot;nh19&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[19] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;19&lt;/a&gt;] Mishima ne fait qu'inverser les signes : les serpentins intestinaux qui s'extravasent dansent une ronde nauséabonde devant un corps que la terre réclame avec force. La vision volontiers mystique et idéaliste à laquelle il semble parfois céder, Mishima a la sagesse de l'équilibrer par « l'aspect ordinaire, physique, de la mort » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb20&quot; name=&quot;nh20&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[20] Ibid., p. 125.&quot;&gt;20&lt;/a&gt;].&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le problème reste cependant, à l'égard de la beauté ou de la mort, celui d'une participation et d'un recul simultané. Question de regard :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Mishima est hanté par l'image. Soit il se projette lui-même vers l'extérieur dans un théâtre fantasmatique où il joue tous les rôles à la fois, metteur en scène, bourreau, victime ; soit, s'il regarde autrui, un autrui de chair et d'os, il le reconstruit par son imaginaire [...]. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb21&quot; name=&quot;nh21&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[21] Annie CECCHI, op. cit., p. 160.&quot;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est tout simplement, si l'on peut dire, la question de la Réalité qui se pose à lui. En tant que telle, la Réalité de l'être est celle du néant, si bien qu'elle est insupportable. Il faut la projeter dans la représentation, nécessité vitale : « L'art et rien que l'art ! C'est lui seul qui rend possible la vie, c'est la grande tentation qui entraîne à vivre, le grand stimulant qui pousse à vivre. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb22&quot; name=&quot;nh22&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[22] Friedrich NIETZSCHE, Fragments posthumes, automne 1869 - printemps (...)&quot;&gt;22&lt;/a&gt;] On peut certes alléguer, pour comprendre le parcours de Mishima Yukio [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb23&quot; name=&quot;nh23&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[23] Ce nom de ‘plume' choisi par Hiraoka Kimitake est déjà une (...)&quot;&gt;23&lt;/a&gt;], « un imaginaire envahissant qui rend difficile le contact avec le réel, un sentiment chronique d'irréalité, irréalité de sa propre existence, mais aussi du monde extérieur saisi comme une scène de théâtre ». [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb24&quot; name=&quot;nh24&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[24] Annie CECCHI, op. cit., p. 121.&quot;&gt;24&lt;/a&gt;] Pourtant la question reste encore en suspens : ce qui existe peut-il être regardé ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il semble bien que tous les efforts de Mishima pour répondre à cette sollicitation ne puissent être contenus dans ce qu'on nomme « l'&#339;uvre d'art ». Pas d'« art pour l'art » chez Mishima, principe qui aboutit, comme l'a fort bien dit Nietzsche, « à une calomnie de la réalité (‘&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;idéalisation'&lt;/i&gt; dans le sens de la laideur) » puisque « dès qu'on isole un idéal de la réalité, on abaisse le réel, on l'appauvrit, le calomnie. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb25&quot; name=&quot;nh25&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[25] Friedrich NIETZSCHE, Fragments posthumes, automne 1887 - mars 1888, (...)&quot;&gt;25&lt;/a&gt;] Les prémisses furent certes idéalistes comme l'écrivain japonais le rappelle quand il constate que « ce sont les mots qui vinrent en premier ; ensuite, tardivement, selon toute apparence avec répugnance et déjà habillée de concepts, vint la chair. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb26&quot; name=&quot;nh26&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[26] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;26&lt;/a&gt;] Des différentes étapes que Mishima retrace dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Soleil et l'acier&lt;/i&gt;, retenons la concurrence de plus en plus aiguë de la chair et des mots pour traquer la réalité au plus près. Grâce à l'acier des salles de musculation, il découvrit que les muscles « sont force autant que forme » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb27&quot; name=&quot;nh27&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[27] Ibid., p. 38.&quot;&gt;27&lt;/a&gt;], à l'instar du Pavillon d'Or qui puise sa force dans la sensualité de l'étang. Construire un corps d'athlète qui se contemple dans l'étang d'un miroir ne pouvait que conduire Mishima au &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt; : « cette force, une fois disciplinée, il lui avait été impossible, le splendide ouvrage achevé, d'y séjourner davantage ; et, ne pouvant rien faire d'autre, elle s'était échappée vers sa patrie première, au c&#339;ur des lieux baignés d'une sensualité infinie - vers l'étang où se mirait le Sôsei. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb28&quot; name=&quot;nh28&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[28] MISHIMA Yukio, Le Pavillon d'Or, op. cit., pp. 365-366.&quot;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais réduire le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt; de Mishima à un manque de lucidité l'ayant conduit à « se laisser prendre au n&#339;ud coulant, au piège mortel du syllogisme » selon lequel s'ouvrir le ventre, « siège de la vérité de mon être et de mes pulsions », permet de jeter à la face de l'Autre que « je suis vrai et beau en cet instant » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb29&quot; name=&quot;nh29&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[29] Jean-Michel RABATE, La Beauté amère - fragments d'esthétiques, Champ (...)&quot;&gt;29&lt;/a&gt;] - c'est faire fi de son approche esthétique de l'existence au sens nietzschéen du terme, tel que Mishima l'a lu dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Naissance de la tragédie&lt;/i&gt; : « nous sommes déjà des images et des projections artistiques et [...] notre plus haute dignité est dans notre signification d'&#339;uvres d'art - car ce n'est qu'en tant que &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;phénomène artistique&lt;/i&gt; que l'existence et le monde, éternellement, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se justifient&lt;/i&gt;. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb30&quot; name=&quot;nh30&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[30] Friedrich NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, &#338;uvres, Gallimard, (...)&quot;&gt;30&lt;/a&gt;] Mishima suivit le philosophe dans sa recherche d'un « pessimisme de la force », entendu comme « souffrance de la profusion » et nécessité d'un « irrésistible courage du regard le plus aigu qui &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;requiert&lt;/i&gt; le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;terrible&lt;/i&gt; comme l'ennemi, le digne ennemi contre qui éprouver sa force, auprès de qui apprendre ce qu'est la ‘terreur' ». [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb31&quot; name=&quot;nh31&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[31] Ibid., Essai d'autocritique, § I, p. 4.&quot;&gt;31&lt;/a&gt;]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mishima avait lu la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Naissance de la tragédie&lt;/i&gt;, où figure l'« Essai d'autocritique », dix ans avant qu'il n'écrive sa &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Confession d'un masque&lt;/i&gt;. Les thèmes et les analyses en sont proches, notamment en ce que le corps lui apparut comme lieu du tragique où l'apollinien et le dionysiaque s'affrontent. La tendance narcissique de Mishima n'a rien de pervers mais situe le champ clos de la perception du réel dans ses propres corps et esprit. L'épisode de Tenkatsu, celui de Cléopâtre, lors desquels le jeune Kimitake se travestit, attestent déjà de la « pulsion fondamentale de son imaginaire : l'identification à l'autre. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb32&quot; name=&quot;nh32&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[32] Annie CECCHI, op. cit., p. 227.&quot;&gt;32&lt;/a&gt;] Mais c'est dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Soleil et l'acier&lt;/i&gt;, lorsqu'il explique sa passion pour le kendo, cet art martial hérité de la pratique des samouraïs, qu'il livre les meilleures analyses relatives au regard de l'autre :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« L'adversaire et moi habitions le même monde. Quand je regardais, l'adversaire était vu ; quand l'adversaire regardait, moi-même j'étais vu ; nous nous faisions face, qui plus est, sans imagination intermédiaire, tous deux appartenant au même monde d'action et de force - autrement dit, le monde de « ce qui est vu ». » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb33&quot; name=&quot;nh33&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[33] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;33&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La réalité perçue, phénomène de projection artistique dans la représentation et le supportable, est constituée par les regards qui s'y échangent, et nul besoin d'une « imagination intermédiaire » dont la nécessité ne se fera sentir qu'au moment où les mots interviendront : « Dans un domaine où, à chaque instant, votre regard vous est renvoyé, le temps ne vous est jamais donné d'exprimer les choses par des mots », écrit Mishima, qui ajoute : « Si vous voulez vous exprimer, il vous faut vous tenir hors du monde en question. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb34&quot; name=&quot;nh34&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[34] Idem.&quot;&gt;34&lt;/a&gt;] A cet égard, l'adversaire qui frappe « et qui vous renvoie votre regard, c'est lui qui constitue l'essence vraie des choses » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb35&quot; name=&quot;nh35&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[35] Ibid., p. 50.&quot;&gt;35&lt;/a&gt;].&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dramaturge, Mishima tient les mêmes propos dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sado kôshaku fujin&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Madame de Sade&lt;/i&gt;, 1965). Renée de Sade, parlant de son mari, dit : « C'est en regardant qu'il s'exalte, lui, et moi en étant regardée. Nos expériences diffèrent. Mais lorsque le sang de l'agneau ruissela sur ma nudité, j'ai compris qui est vraiment Donatien de Sade [...] : Moi-même » ; et de poursuivre : « tous ceux, quels qu'ils fussent, qui l'ont assisté, les filles fouettées par lui, celles qui le fustigèrent, s'identifient avec sa personne encore. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb36&quot; name=&quot;nh36&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[36] MISHIMA Yukio, Madame de Sade, Gallimard, ‘N.r.f.', Paris, 1976, (...)&quot;&gt;36&lt;/a&gt;] &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'intérêt de Nietzsche et Mishima pour la tragédie grecque se rapporte précisément à la douleur, dont Mishima en vint à penser qu'elle était la « conscience ininterrompue par quoi se prouve la vie » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb37&quot; name=&quot;nh37&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[37] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;37&lt;/a&gt;]. Nietzsche pose la question suivante relative au Grec : est-ce que « sa &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;demande&lt;/i&gt; toujours plus forte de beauté [...] est née du manque, du dénuement, de la mélancolie, de la douleur ? » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb38&quot; name=&quot;nh38&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[38] Friedrich NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, Essai d'autocritique,&quot;&gt;38&lt;/a&gt;] Cela n'expliquerait pas pourquoi la demande opposée lui est chronologiquement antérieure : « la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;demande de laideur&lt;/i&gt;, [...] cette manière franche et rigoureuse qu'a l'ancien Hellène de vouloir le pessimisme, le tragique, l'image de tout ce qu'il y a de terrible, de cruel, d'énigmatique, de destructeur, de fatal au fond de l'existence - d'où proviendrait alors la tragédie » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb39&quot; name=&quot;nh39&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[39] Idem.&quot;&gt;39&lt;/a&gt;].&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La réponse de Mishima rejoint en grande partie celle du philosophe qui en voit l'origine dans le plaisir, la force, « une santé débordante, [...] une plénitude excessive » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb40&quot; name=&quot;nh40&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[40] Idem.&quot;&gt;40&lt;/a&gt;], quoique le Japonais en transposât l'expression sur un autre terrain : « Le principe de l'épée semblait consister en une alliance de la mort, non point avec le pessimisme mais avec une énergie surabondante, fleur de la perfection physique, et avec la volonté de combattre » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb41&quot; name=&quot;nh41&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[41] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;41&lt;/a&gt;]. La douleur, qui est pour Mishima une preuve de la persistance de l'être, permet de comprendre que « la solennité, la dignité du corps naissent uniquement de l'élément de mort qui s'y dissimule » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb42&quot; name=&quot;nh42&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[42] Ibid., p. 57&quot;&gt;42&lt;/a&gt;]. Le travail sur son corps, il l'a vécu comme « un lent travail de création du muscle, par lequel la force crée la forme et la forme la force » ; c'est ainsi qu'il vit « comment la forme belle et adaptée l'emportait sur une forme laide et imprécise » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb43&quot; name=&quot;nh43&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[43] Ibid., pp. 53-4.&quot;&gt;43&lt;/a&gt;]. Ces découvertes rejaillirent sur sa pratique littéraire :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« ... à mesure que le soleil et l'acier m'enseignaient progressivement le secret de la poursuite des mots avec le corps (et non pas seulement le poursuite du corps avec les mots), les deux pôles qui étaient en moi commencèrent à maintenir un équilibre [...]. Enfermer dans le moi une double polarité et admettre heurt et contradiction, ce fut ainsi que je mêlai « art et action ». » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb44&quot; name=&quot;nh44&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[44] Ibid., p. 67.&quot;&gt;44&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour sa part, Nietzsche liait le corps au verbe en affirmant que « le style doit prouver que l'on &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;croit&lt;/i&gt; à ses idées, et que l'on ne se contente pas de les penser, mais qu'on les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ressent&lt;/i&gt;. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb45&quot; name=&quot;nh45&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[45] Friedrich NIETZSCHE, Fragments posthumes, été 1882 - printemps 1884, (...)&quot;&gt;45&lt;/a&gt;] Mishima fit de son style « une chose appropriée à [ses] muscles : il était devenu souple et libre, dépouillé de tout ornement onctueux, tandis qu'avait été assidûment maintenue une ornementation ‘musculaire' » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb46&quot; name=&quot;nh46&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[46] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;46&lt;/a&gt;]. L'idéal du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bunburyôdô&lt;/i&gt; qui fascine Mishima et le rattache au &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hagakure&lt;/i&gt; n'est pourtant pas sans poser problème :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« L'action, pourrait-on dire, périt dans sa fleur ; la littérature, elle, est une fleur impérissable. Et, bien entendu, une fleur impérissable est une fleur artificielle. »&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si bien que combiner l'action et l'art, c'est combiner la fleur qui se flétrit et la fleur qui dure à jamais, mêler chez un individu les deux désirs les plus contradictoires de l'humanité et les rêves de réalisation propres à chacun de ses désirs. [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb47&quot; name=&quot;nh47&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[47] Ibid., p. 68.&quot;&gt;47&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais à rester dans une logique où, de deux choses si l'une est vraie l'autre est fausse, - ce qui est du même ordre que ‘si l'Être est, le néant n'est pas' - « l'écrivain et guerrier » ne manque pas de déduire (au sens de soustraire) que si l'action se voit comme étant la réalité l'art est un mensonge qui recueille les rêves d'action ; et d'un autre côté que si l'art se considère comme étant la réalité l'action est mensonge, alors au moment de mourir « la mort serre de près la réalité de ses &#339;uvres » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb48&quot; name=&quot;nh48&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[48] Ibid., p. 69.&quot;&gt;48&lt;/a&gt;]. Mishima échappe à cette logique d'exclusion en « acceptant sans faillir l'effondrement des principes ultimes de la vie et de la mort » par l'union en un seul corps de ces deux secrets cachés que « la fleur de mensonge dont rêve l'homme d'action n'est autre qu'une fleur artificielle ; et, d'autre part, que la mort étayée par le mensonge dont rêve l'art ne confère d'aucune manière de faveurs spéciales. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb49&quot; name=&quot;nh49&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[49] Ibid., p. 70 &amp; p. 69.&quot;&gt;49&lt;/a&gt;] Vivre cette dualité en pratique n'est pas possible « car le secret de cette dualité ultime, intimement discordante, est [...] qu'elle ne sera jamais mise à l'épreuve qu'à l'instant de la mort. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb50&quot; name=&quot;nh50&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[50] Ibid., p. 70.&quot;&gt;50&lt;/a&gt;]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les critiques de Mishima parlent d'un sentiment chronique d'« irréalité de sa propre existence » voire du monde ‘extérieur' [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb51&quot; name=&quot;nh51&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[51] Annie CECCHI, op. cit., p. 121.&quot;&gt;51&lt;/a&gt;], ou encore de « dérive psychotique » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb52&quot; name=&quot;nh52&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[52] Jean-Michel RABATE, op. cit., p. 115.&quot;&gt;52&lt;/a&gt;]. Qu'est-ce à dire sur la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;position&lt;/i&gt; de celui qui juge ? Il émet un tel jugement en fonction d'une pensée de l'être selon laquelle le Vrai est accessible et selon laquelle l'illusion est la fausse monnaie de l'être. Or il est patent qu'une telle approche de Mishima tendra à discréditer la pertinence et la lucidité de son entreprise esthétique. Demandons-nous plutôt s'il se pourrait que « le délire ne soit pas nécessairement un symptôme de dégénérescence, de déclin, de culture suravancée [et] qu'il y ait [...] des névroses de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;santé&lt;/i&gt; ». [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb53&quot; name=&quot;nh53&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[53] Friedrich NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, Essai d'autocritique,&quot;&gt;53&lt;/a&gt;]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La trajectoire de Mishima est en effet ascendante qui lui fit ajourner &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sine die&lt;/i&gt; tout déclin mental ou physique par une sorte d'apothéose préparée de longue date :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Je comprends maintenant que, depuis longtemps, elle me hélait de loin, cette tâche où fourbir l'imagination en vue de la mort et du danger acquiert la même signification que fourbir le métal de l'épée ; seule ma faiblesse et couardise m'avaient fait l'éviter. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb54&quot; name=&quot;nh54&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[54] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;54&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La lecture et la relecture du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hagakure&lt;/i&gt; qui insiste sur la nécessité de se préparer à mourir à tout instant le convainquit de cela :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Comme il m'était apparu clairement que le corps lui-même - ostensiblement prisonnier du temps d'instant en instant dans sa croissance et son déclin - pouvait être recouvré, il n'était donc pas curieux que me vînt l'idée que le temps lui-même était recouvrable. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb55&quot; name=&quot;nh55&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[55] Ibid., p. 79-80&quot;&gt;55&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'obsession du déclin, qui est celle du temps, ne fait pas de Mishima un mélancolique qui vivrait dans le sentiment d'un manque. Tenir pour négligeable ce qu'il dit de l'importance de l'Empereur pour le Japon n'est pas notre propos. Néanmoins, l'on ne saurait, selon nous, considérer que la perte de divinité de l'Empereur ait ouvert un vide métaphysique propre à hanter Mishima. Et certes la comparaison avec la ‘mort de Dieu' proclamée par Nietzsche n'est pas un hasard puisque celui-ci n'en déduisit pas une absence de fondement mais au contraire la valeur esthétique et auto-proclamée des valeurs. Mishima comprenait le rôle de l'Empereur dans l'économie des valeurs du Japon, et que lui-même, comme tout, était « structuré de néant ». Mais il ne déplorait pas tant que l'Empereur fût un homme que de voir combien l'absence de cette structure avait rendu laid le Japon moderne.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Mishima la Beauté a à voir avec le vide et la volonté qui l'habille ou le met à nu. Henri Scott-Stokes, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;The Life and Death of Yukio Mishima&lt;/i&gt; (1974), envisage que son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt; ait pu être une remontrance adressée à l'Empereur. Mais le même biographe rapporte par ailleurs que la volonté de Mishima était si forte qu'il affirmait, en eût-il pris la résolution, pouvoir devenir ce qu'il souhaitait, empereur du Japon par exemple. La valeur fondatrice de la fonction impériale est ainsi primordiale et rejoint l'idée que cela même est recouvrable :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Pour moi, l'idée du temps recouvrable signifiait que devenait possible la mort en beauté qui, naguère, m'avait échappée. Qui plus est, au cours des dix années passées, j'avais appris la force, j'avais appris la souffrance, le combat et la conquête de soi ; j'avais appris le courage de les accepter tous dans la joie. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb56&quot; name=&quot;nh56&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[56] Ibid., p. 80.&quot;&gt;56&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais le paradoxe d'une apothéose est précisément que l'humain qui s'exhausse à devenir divin doit perdre pour gagner : absurdité irrationnelle aux esprits pragmatiques - pure lumière de la mort pour un Mishima. « Les contraires, lorsqu'on les pousse aux extrémités, en viennent à se ressembler » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb57&quot; name=&quot;nh57&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[57] Ibid., p. 123.&quot;&gt;57&lt;/a&gt;], écrit-il. De la vie et de la mort, il en va ainsi. Lorsque « la concience de soi signifie destruction de soi-même » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb58&quot; name=&quot;nh58&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[58] Ibid., p. 98.&quot;&gt;58&lt;/a&gt;], c'est qu'il devient nécessaire de passer de la contemplation du « serpent géant lové autour de la terre ; un serpent qui, sans cesse avalant sa queue, triomphait de toutes polarités » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb59&quot; name=&quot;nh59&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[59] Ibid., p. 123.&quot;&gt;59&lt;/a&gt;], à l'épreuve probatoire :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Assurément, pour le c&#339;ur, la seule façon d'être certain de l'existence, c'est d'exister et de voir à la fois. Il n'est qu'une méthode pour résoudre cette contradiction. C'est de plonger un couteau au plus profond de la pomme afin de la fendre en deux, exposant ainsi le c&#339;ur à la lumière, c'est-à-dire à la même lumière que la peau superficielle. » [...]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cependant, voir seulement ne suffisait pas à me mettre en contact avec les racines fondamentales de mon sentiment d'exister et une distance incommensurable demeurait entre moi et le sentiment euphorique d'être purement et simplement. [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb60&quot; name=&quot;nh60&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[60] Ibid., pp. 89-90.&quot;&gt;60&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mishima disait avoir perdu confiance dans le pouvoir des mots. Il écrivit cependant la plus ambitieuse de ses &#339;uvres : la tétralogie &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hôjô no umi&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Mer de la fertilité&lt;/i&gt;, 1965-1970), en même temps qu'il adaptait &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Patriotisme&lt;/i&gt; en un petit film de trente minutes (1965) où il tenait le rôle principal et qu'il accentuait sa pratique des arts martiaux [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb61&quot; name=&quot;nh61&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[61] Mishima, qui commença le kendo en 1959, atteignit le grade (respectable) (...)&quot;&gt;61&lt;/a&gt;]. Cette dernière période de sa vie, qui est aussi celle de la rédaction du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Soleil et l'acier&lt;/i&gt;, prouve que sa ligne de conduite restait celle du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bunburyôdô&lt;/i&gt; et qu'il ne tenait pas en si pauvre estime la littérature [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb62&quot; name=&quot;nh62&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[62] L'attribution du Prix Nobel de littérature à son ami Kawabata (...)&quot;&gt;62&lt;/a&gt;].&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le dernier tome de la tétralogie : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tennin gosui&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Ange en décomposition&lt;/i&gt;, 1970), s'achève sur une évocation du vide : « Le jardin était vide. Il était venu, pensa Honda, en un lieu de nul souvenir, de néant. Le plein soleil d'été s'épandait sur la paix du jardin. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb63&quot; name=&quot;nh63&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[63] MISHIMA Yukio, L'Ange en décomposition, La Mer de la fertilité, (...)&quot;&gt;63&lt;/a&gt;] Par là, il ruine le fil conducteur de toute l'&#339;uvre, à savoir la réincarnation, au profit d'une connaissance par le Vide qui n'est évidemment pas sans rappeler le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;satori&lt;/i&gt;, l'illumination bouddhiste. Ses réflexions poussent Mishima vers la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Yômeigaku&lt;/i&gt;, philosophie de Wang Yang-ming, philosophe général chinois du XVIe siècle. C'est d'ailleurs celle qu'évoque Iinuma Isao, le héros de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Honba&lt;/i&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chevaux échappés&lt;/i&gt;, 1967-8), deuxième tome de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Mer de la fertilité&lt;/i&gt;. La théorie de l'« Union de la Connaissance et de l'Action » est ce qui retient l'attention de Mishima.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La seule possibilité d'atteindre la Connaissance parfaite, en un monde sorti du néant, est le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;kitaikyô&lt;/i&gt;, le « retour au grand vide », à propos duquel Mishima écrit :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Si nous comparons le corps humain à une amphore, le vide de l'amphore, c'est-à-dire l'idée recouverte par le corps, s'unit au Grand Vide lorsque survient la vraie connaissance. Quand l'amphore - le corps - se brise, on peut atteindre en un clin d'&#339;il le Grand Vide qui est éternellement omniprésent. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb64&quot; name=&quot;nh64&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[64] MISHIMA Yukio, Kôdôgaku nyûmon, Tokyo, 1970, p. 217 ; cité par Giuseppe Fino, (...)&quot;&gt;64&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le vide, le néant (qui n'ont pas les connotations négatives que lui prêtent les Occidentaux) résolvent en eux toutes contradictions en même temps qu'ils sont plénitude lumineuse. La &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Yômeigaku&lt;/i&gt; offrit à Mishima l'exemple d'une double voie « apollinienne avec laquelle le caractère fonctionnel de la notion même est poussé jusqu'à sa limite extrême » et d'une voie d'« éléments démoniaques » par laquelle « on s'abandonne à l'action frénétique » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb65&quot; name=&quot;nh65&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[65] Ibid., p. 221 ; cité par Giuseppe Fino, op. cit., p. 83.&quot;&gt;65&lt;/a&gt;]. Si bien que dans le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seppuku&lt;/i&gt;, Mishima voulut atteindre la « vision pure et simple » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb66&quot; name=&quot;nh66&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[66] MISHIMA Yukio, Le Soleil et l'acier, op. cit., p. (...)&quot;&gt;66&lt;/a&gt;] - qui est aussi celle de l'illumination - en réunissant la superficialité apollinienne et les profondeurs démoniaques :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« C'est à ce moment précis que le couteau vient trancher la chair de la pomme - ou plutôt, le corps. Le sang s'écoule, l'existence est détruite et les sens anéantis accréditent pour la première fois l'existence conçue comme un tout, comblant l'espace logique entre voir et exister... C'est cela, la mort. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb67&quot; name=&quot;nh67&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[67] Ibid., p. 91.&quot;&gt;67&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La vie et l'&#339;uvre de Mishima Yukio en vinrent ainsi à se confondre. Parachevant &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Ange&lt;/i&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;en décomposition&lt;/i&gt; au matin de son passage à l'action, il laissait sur sa table un bout de papier : « La vie humaine est brève, mais je voudrais vivre toujours. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb68&quot; name=&quot;nh68&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[68] Cité par Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide, Gallimard, (...)&quot;&gt;68&lt;/a&gt;] Le déclin affectant la Beauté « structurée de néant » se rapporte à l'éphémère que les poètes japonais n'ont jamais aussi bien évoquée que par la beauté des fleurs :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Ô, fleurs de de cerisier ! Tombez en obscures nuées&lt;br /&gt;
Au point que la vieillesse en perde son chemin » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb69&quot; name=&quot;nh69&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[69] ARIWARA no Narihira (neuvième siècle) in Poèmes de tous les jours, Ooka (...)&quot;&gt;69&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le rapport de Mishima à la douleur est étroitement lié à la beauté, comme celle-ci est antée sur la laideur :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Vous et ceux de votre espèce, dit Renée de Sade, vous voyez une rose et vous dites : « Qu'elle est belle ! » Un serpent et vous dites : « Qu'il est répugnant ! » Vous ignorez tout du monde où la rose et le serpent sont assez intimes pour échanger leurs apparences dans la nuit, de telle façon que les joues du serpent rougissent et que la rose se couvre d'écailles brillantes. »&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans sa pièce, Mishima se &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;voit&lt;/i&gt; aussi bien en Renée qu'en Donatien de Sade. Empruntant le vocabulaire d'un autre temps, Mishima écrit que Sade « a su tirer du mal un jeu de lumière » et « a transmué en sainte essence la substance de l'ordure qu'il avait recueillie » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb70&quot; name=&quot;nh70&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[70] Ibid., p. 126.&quot;&gt;70&lt;/a&gt;]. La puissante volonté transfigure beauté et laideur de sa lame irradiante et radieuse. L'entaille fait venir l'être au néant et le vide à la lumière :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Son épée glaciale rend leur blancheur aux lis mouillés de sang ; son cheval blanc, taché de sang, se cabre comme une proue de navire et fonce vers le haut du ciel à travers les éclairs du matin. A cet instant le ciel se déchire ; un flot de lumière, une lumière sacrée qui aveugle ceux qui la regardent, s'abat sur la terre. » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb71&quot; name=&quot;nh71&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[71] Ibid., p. 127.&quot;&gt;71&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;</description>
		<dc:date>2008-07-02T22:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Régis Poulet</dc:creator>
		

		</item>
	
	
		
		<item>
		<title>Le Major (1903)</title>
		<link>http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=458</link>
		<description>&lt;img src=&quot;http://www.larevuedesressources.org/IMG/arton458.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;200&quot; height=&quot;150&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;
Tout, dans cette Algérie, avait été une révélation pour lui... une cause de trouble - presque d'angoisse. Le ciel trop doux, le soleil trop resplendissant, l'air où traînait comme un souffle de langueur, qui invitait à l'indolence et à la volupté très lente, la gravité du peuple vêtu de blanc, dont il ne pouvait pénétrer l'âme, la végétation d'un vert puissant, contrastant avec le sol pierreux, gris ou rougeâtre, d'une morne sécheresse, d'une apparente aridité... et puis quelque chose d'indéfinissable, mais de troublant et d'enivrant, qui émanait il ne savait d'où, tout cela l'avait bouleversé, avait fait jaillir en lui des sources d'émotion dont il n'eût jamais soupçonné l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En venant ici, par devoir, comme il avait étudié cette médecine qui devait faire vivre sa mère aveugle, ses deux soeurs et son petit frère frêle, comme il avait vécu et pensé jusqu'alors, il s'était soumis à la nécessité, simplement, sans entraînement, sans attirance pour ce pays qu'il ignorait.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cependant, depuis qu'il avait été désigné, il n'avait voulu rien lire, sans savoir de ce pays où il devait transporter sa vie silencieuse et calme, et son rêve triste et restreint, sans tentatives d'expression, jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il verrait, indépendant, seul, sans subir aucune influence.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dès son arrivée, il avait dû écouter les avertissements de ses nouveaux camarades qui le fêtaient et qu'il devinait ironiques, protecteurs, dédaigneux de sa jeunesse inexpérimentée, soucieux surtout de leurs effets et de l'épater... Indifférent, il écouta leurs plaintes et leurs critiques : pas de société, rien à faire, un morne ennui. Un pays sans charme, les Algériens brutaux et uniquement préoccupés du gain, les indigènes répugnants, faux, sauvages, au-dessous de toute critique, ridicules...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout cela lui fut indifférent et il n'en acquit qu'une connaissance de ces mêmes camarades avec lesquels il devait vivre...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Puis, un jour, brusquement, enfant des Alpes boisées et verdoyantes, des horizons bornés et nets, il était entré dans la grande plaine, vague et indéfiniment semblable, sans premiers plans, presque sans rien qui retînt le regard.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce lui fut d'abord un malaise, une gêne. Il sentait tout l'infini, tout l'imprécis de cet horizon entrer en lui, le pénétrer, alanguir son âme et comme l'embrumer, elle aussi, de vague et d'indicible. Puis, il sentit tout à coup combien son rêve s'élargissait, s'étendait, s'adoucissait en un calme immense, comme le silence environnant. Et il vit la splendeur de ce pays, la lumière seule, triomphante, vivifiant la plaine, le sol lépreux, en détruisant à chaque instant la monotonie... La lumière, âme de cette terre âpre, était ensorcelante. Il fut près de l'adorer, car en la variété prodigieuse de ses jeux, elle lui sembla consciente.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il connut la légèreté gaie, l'insouciance calme dans les ors et les lilas diaphanes des matins... L'inquiétude, le sortilège prenant et pesant, jusqu'à l'angoisse, des midis aveuglants, où la terre, ivre, semblait gémir sous la caresse meurtrissante de la lumière exaspérée... La tristesse indéfinissable, douce comme le renoncement définitif, des soirs d'or et de carmin, préparant au mystère menaçant des nuits obscures et pleines d'inconnu, ou claires comme une aube imprécise, noyant les choses de brume bleue.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et il aima la plaine.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Des dunes incolores, accumulées, pressées, houleuses, changeant de teintes à toutes les heures, subissant toutes les modifications de la lumière, mais immobiles et comme endormies en un rêve éternel, enserraient le ksar incolore, dont les innombrables petites coupoles continuaient leur moutonnement innombrable.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De petites rues tortueuses, bordées de maisons de plâtre caduques, coupées de ruines, avec parfois l'ombre grêle d'un dattier cheminant sur les choses, obéissant elles aussi à la lumière, de petites places aboutissant à des voies silencieuses qui s'ouvraient brusquement, décevantes, sur l'immensité incandescente du désert... Un bordj tout blanc, isolé dans le sable et de la terrasse duquel on voyait la houle infinie des dunes, avec, dans les creux profonds, le velours noir des dattiers...Çà et là, une armature de puits primitif, une grande poutre dressée vers le ciel, inclinée, terminée par une corde, comme une ligne de pêcheur géante... Dominant tout, au sommet de la colline, une grande tour carrée, d'une blancheur tranchant sur les transparences ambiantes et qui scintillait au milieu du jour, aveuglante, gardant le soir les derniers rayons rouges du couchant : le minaret de la zaouïya de Sidi Salem.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Alentour, cachés dans les dunes, les villages esseulés, tristes et caducs, dont les noms avaient pour Jacques une musique étrange : El-Bayada, Foum-Sahheuïme, Oued-Allenda, Bir-Araïr...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La première sensation, poignante jusqu'à l'angoisse, fut pour Jacques celle de l'emprisonnement dans tout ce sable, derrière toutes ces solitudes, que pendant huit jours, il avait traversées, qu'il avait cru comprendre et qu'il avait commencé à aimer...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Voilà que, maintenant, tout cet espace qui le séparait de Biskra, où il avait quitté les derniers aspects un peu connus, un peu familiers, tout cela lui semblait prenant, tyrannique, hostile jusqu'à la désespérance presque...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un capitaine, deux lieutenants des affaires indigènes, un officier de tirailleurs et le sous-lieutenant de spahis, vieil Arabe, momie usée sous le harnais, tels étaient ses nouveaux compagnons... Dès son arrivée auprès d'eux, un grand froid avait serré son coeur. Ils étaient courtois, ennuyés et loin de lui, si loin... Et il s'était trouvé seul, lamentablement, dans l'angoisse de ce pays qui, maintenant, l'effrayait. Silencieux, obéissant toujours dans ses rapports avec les hommes à la première impression instinctive qu'il sentait juste, il se renferma en lui-même. On le jugea maussade et insignifiant, ce pâle blond aux yeux bleus, dont le regard semblait tourné en dedans. Ce qui acheva de les séparer, ce fut que tout de suite il se sentit leur supérieur grâce à son intellectualité développée, tout en profondeur, avec son éducation soignée, délicate.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il étudia, consciencieusement, la langue rauque et chantante dont, tout de suite, il avait aimé l'accent, dont il avait saisi l'harmonie avec les horizons de feu et de terre pétrifiée...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comme cela, il leur parlerait, à ces hommes qui, les yeux baissés, le coeur fermé farouchement, se levaient soumis, et le saluaient au passage.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; - Les indigènes, quels qu'ils soient, sont tenus de saluer tout officier, avait dit la capitaine Malet, aussi raide et aussi résorbé par le métier de dureté que Rezki le turco.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; - Je vous engage à ne jamais rapprocher ces gens de vous, à les tenir à leur juste place. De la sévérité, toujours, sans défaillance... C'est le seul moyen de les dompter.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dur, froid, soumis aveuglément aux ordres venant de ses chefs, sans jamais un mouvement spontané ni de bonté, ni de cruauté, impersonnel, le capitaine Malet vivait depuis quinze ans parmi les indigènes, ignoré d'eux et les ignorant, rouage parfait dans la grande machine à dominer. De ses aides, il exigeait la même impersonnalité, le même froid glacial...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques, dès les premiers jours, s'insurgea, voulant être lui-même et agir selon sa conscience qui, méticuleuse, lui prépara des mécomptes, des désillusions et une incertitude perpétuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le capitaine haussa les épaules.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; - Voilà, dit-il à son adjoint, une nouvelle source d'ennuis. L'autre (son prédécesseur) se pochardait et nous rendait ridicules... Celui-là vient faire des innovations, tout bouleverser, juger, critiquer... Je parie qu'il est imbu d'idées humanitaires, sociales et autres... du même genre. Heureusement qu'il n'est que médecin et qu'il n'a pas à se mêler de l'administration... Mais c'est embêtant quand même... A tout prendre, l'autre valait mieux... Moins encombrant. Aussi pourquoi nous envoie-t-on des gosses ! Si au moins c'étaient des Algériens...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et le capitaine s'attacha dès lors à montrer franchement, froidement au docteur sa désapprobation absolue. Cela attrista Jacques. S'il ne se soumettait plus au jugement des hommes, il souffrait encore de leur haine, sinon de leur mépris.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De plus en plus ce qui, dans ses rapports avec les hommes, lui répugnait le plus, c'était leur vulgarité, leur souci d'être, de penser et d'agir comme tout le monde, de ressembler aux autres et d'imposer à chacun leur manière de voir, impersonnelle et étroite.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette mainmise sur la liberté d'autrui, cette ingérence dans ses pensées et ses actions l'étonnaient désagréablement... Non contents d'être inexistants eux-mêmes, les gens voulaient encore annihiler sa personnalité à lui, réglementer ses idées, enrayer l'indépendance de ses actes... Et, peu à peu, de la douceur primordiale, un peu timide et avide de tendresse de son caractère, montaient une sourde irritation, une rancoeur et une révolte. Pourquoi admettait-il, lui, la différence des êtres, pourquoi eût-il voulu pouvoir prêcher la libre et féconde éclosion des individualités, en favoriser le développement intégral, pourquoi n'avait-il aucun désir de façonner les caractères à son image, d'emprisonner les énergies dans les sentiers qu'il lui plaisait de suivre et pourquoi, chez les autres, cette intolérance, ce prosélytisme tyrannique de la médiocrité ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Très vite, l'éducation de son esprit et de son caractère se faisait, dans ce milieu si restreint où il voyait, comme en raccourci, toutes les laideurs, qui, ailleurs, lui eussent échappé, éparpillées dans la foule bigarrée et mobile.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pourtant, le grand trouble qu'avait introduit dans son âme la révélation, sans transition, de ce pays si dissemblable au sien, se calmait lentement, mais sensiblement. Là où il avait d'abord éprouvé un trouble intense, douloureux, il commençait à apercevoir des trésors de paix bienfaisante et de féconde mélancolie.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout d'abord, il n'avait pas voulu visiter le pays où, pour dix-huit mois au moins, il était isolé. Du touriste, il n'avait ni la curiosité ni la hâte. Il préférait découvrir les détails lentement, peu à peu, au hasard de la vie et des promenades quotidiennes, sans but et sans intention. Puis, de cette accumulation progressive d'impressions, l'ensemble se formerait en son esprit, surgirait tout seul, tout naturellement.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi, il avait organisé sa vie, pour moins souffrir et plus penser...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au lendemain de son arrivée, il avait dû aller, le matin, au Bureau arabe pour visiter les malades civils, les indigènes. Un jeune tirailleur, d'une beauté féminine, aux longs yeux d'ombre et de langueur, lui servait d'interprète. Un caporal infirmier, face rubiconde et réjouie, un peu goguenarde, l'assistait.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans une cour étroite et longue, une vingtaine d'indigènes attendaient, accroupis, en des poses patientes, sans hâte.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quand Jacques parut, les malades se levèrent, quelques-uns péniblement, et saluèrent militairement, gauches.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les femmes, cinq ou six, élevèrent leurs deux mains, ouvertes disgracieusement au-dessus de leur tête courbée, comme pour demander grâce.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le regard de ces gens, il discerna clairement de la crainte, presque de la méfiance.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le groupe des hommes en burnous terreux, faces brunes, aux traits énergiques, aux yeux ardents abrités de voiles sales et déchirés... Celui des femmes, plus sombre. Faces ridées, édentées de vieilles, avec un lourd édifice de tresses de cheveux blancs rougis au henné, de tresses de laine rouge, d'anneaux et de mouchoirs... Faces sensuelles et fermées de jeunes filles, aux traits un peu forts, mais nets et harmonieux, au teint obscur, yeux très grands étonnés et craintifs... Le tout, enveloppé de mlhafa d'un bleu sombre, presque noir, drapé à l'antique.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Attentivement, corrigeant par la douceur de son regard, par la bonhomie affectueuse et rassurante de ses manières la brusquerie que donnait à ses interrogations le tirailleur interprète, Jacques examina ses malades, pitoyable devant toute cette misère, toute cette souffrance qu'il devait adoucir. La visite fut longue... Il remarqua l'étonnement ironique du caporal... Le tirailleur était impassible.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cependant, malgré l'attitude nouvelle pour eux de ce docteur, les indigènes ne s'ouvrirent pas, n'allèrent pas au-devant de lui. Des siècles de méfiance et d'asservissement étaient entre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et en s'en allant, Jacques sentit bien que la besogne dont il voulait être l'humble ouvrier était immense, écrasante... Mais il ne se laissa pas décourager : si tous les bras retombaient impuissants devant l'oeuvre à accomplir, si personne ne donnait le bon exemple, le mal triompherait toujours, incurable. Et puis Jacques croyait en la force vive de la vérité, en la bonne vertu rédemptrice du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au quartier, à l'hôpital, il rencontra les mêmes faces fermées et dures, semblables à celle de son ordonnance, roidie, sortie de l'humanité. La pauvreté de leur vie, sans même une façade, le frappa : le service machinal, un petit nombre de mouvements et de gestes toujours les mêmes à répéter indéfiniment, par crainte d'abord, puis par habitude. En dehors de cela, de la vie réelle, personnelle, on leur avait laissé deux choses : l'abrutissement de l'alcool et la jouissance immédiate, à bon marché, à la maison publique. Là, dans ce cercle étroit, se passaient les années actives de leur vie...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;... Huit créatures pâlies, fanées, assises sur des banquettes de pierre, devant une sorte de cabaret... Des vêtements clairs, tachés, déchirés, salis, mais violemment parfumés. Des chairs flasques, couturées, usées à force d'être pétries par des mains brutales, aux vermineux matelas de laine, et, pour quelques sous, une étreinte souvent lasse, subie par nécessité, sans aucun écho, sans une vibration de chair amie... Des bouteilles de liquides violents, procurant une chaleur d'emprunt, une fausse joie qu'ils ne trouvaient pas en eux, tel était le coin de vie personnelle où se réfugiaient ces hommes qui, pour la sécurité du pain et de la paillasse, vendaient leur liberté, la dernière des libertés humaines : aller où l'on veut, choisir le fossé où l'on subira les affres de la faim, la morsure du froid...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques, naïvement, crut compatir à leur souffrance, leur attribuant les sensations que lui donnait, à lui, leur vie... Il crut que leurs récriminations constantes contre leur sort étaient le résultat de la conscience de leur misérable situation... Puis il fut étonné et troublé de voir qu'ils ne souffraient pas de vivre ainsi... « Chien de métier », « Vie trois fois maudite ! » disaient-ils... « Encore tant de jours à tirer... » Ils comptaient les jours de misère... Puis, rendus à la liberté à la fin de leur « congé », ils rengageaient, sans broncher... Si, par harsard, ils s'en allaient au bout de six mois, gênés, errant dans la vie, ils revenaient, remettaient leur nuque docile sous le joug... Et Jacques les plaignit d'être ainsi, de ne pas souffrir de leur déchéance et de leur servitude.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques avait rêvé du rôle civilisateur de la France, il avait cru qu'il trouverait dans le ksar des hommes conscients de leurs missions, préoccupés d'améliorer ceux que, si entièrement, ils administraient.... Mais, au contraire, il s'aperçut vite que le système en vigueur avait pour but le maintien du statu quo.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ne provoquer aucune pensée chez l'indigène, ne lui inspirer aucun désir, aucune espérance surtout d'un sort meilleur. Non seulement ne pas chercher à les rapprocher de nous, mais, au contraire, les éloigner, les maintenir dans l'ombre, tout en bas... rester leurs gardiens et non pas devenir leurs éducateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et n'était-ce pas naturel ? Puisque dans leur élément naturel, à la caserne, ces gens ne cherchaient jamais à s'élever un peu vers eux, à rapprocher d'un type un peu humain la masse d'en bas, la foule impersonnelle, puisqu'ils étaient habitués à être là pour empêcher toute manifestation d'indépendance, toute innovation, comment, appelés par un hasard qu'ils pouvaient qualifier de bienheureux, car il servait à la fois tous leurs intérêts et leur ambition, à gouverner des civils, doublement étrangers à leur vie, comme pékins d'abord, comme indigènes ensuite, comment n'eussent-ils pas été fidèles à leur critérium du devoir militaire : niveler les individualités, les réduire à la subordination la plus stricte, enrayer un développement qui les amènerait certainement à une moindre docilité ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et il concluait : Non, ce n'est pas leur métier de gouverner des civils... Non, ils ne seront jamais des éducateurs... Chacun d'entre eux, en s'en allant, laissera les choses dans l'état où il les avait trouvées à son arrivée, sans aucune amélioration, en mettant les choses au mieux. C'est le règne de la stagnation, et ces territoires militaires sont séparés du restant du monde, de la France vivante et vibrante, de la vraie Algérie elle-même, par une muraille de Chine que l'on entretient, que l'on voudrait exhausser encore, rendre impénétrable à jamais, fief de l'armée, fermé à tout ce qui n'est pas elle.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et une grande tristesse l'envahissait à la pensée de cette besogne qui eût pu être si féconde et qui était gâchée.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qui augmentait encore l'amertume de son mécontentement, c'était son impuissance personnelle à rien améliorer dans cet état de choses dont il voyait clairement le danger social et national.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Occupant une situation infime dans la hiérarchie qui dominait tout, qui était la base de tout, placé à côté de ce bureau arabe omnipotent, n'ayant aucune autorité, il devait rester dans son rôle de spectateur inactif.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au début, il avait bien essayé de parler, à la popote, mais il s'était heurté au parti pris inébranlable, à la conviction sincère et obstinée de ces gens et aussi, ce qui le fit taire, à leur ironie.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Vous êtes jeune, docteur, et vous ignorez tout de ce pays, de ces indigènes... Quand vous les connaîtrez, vous direz comme nous ». Le capitaine Malet avait prononcé ces paroles sur un ton de condescendance ironique qui avait glacé Jacques.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Depuis qu'il commençait à comprendre l'arabe, à savoir s'exprimer un peu, il aimait aller s'étendre sur une natte, devant les cafés maures, à écouter ces gens, leurs chants libres comme leur désert et comme lui, insondablement tristes, leurs discours simples. Peu à peu, les Souafas commençaient à s'habituer à ce roumi, à cet officier qui n'était pas dur, pas hautain, qui leur parlait avec un si franc sourire, qui s'asseyait parmi eux, d'un geste, les arrêtait quand ils voulaient se lever à son approche pour le saluer...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi était-il comme ça ? Ils ne le savaient pas, ne le comprenaient pas. Mais ils le voyaient secourable à toutes leurs misères, combattant patiemment, pas à pas, leur méfiance, leur ignorance. Les malades, rassurés par la réputation de bonté du docteur affluaient au bureau arabe, s'adressaient à lui au cours de ses promenades, troublaient sa rêverie sur les nattes des cafés... Au lieu de s'impatienter, il constatait ce qu'il y avait là de progrès et se réjouissait. La difficulté de sa tâche ne le rebutait pas, ni l'ingratitude de beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Son heure de repos délicieux, de rêve doucement mélancolique était celle du soir, au coucher du soleil. Il s'en allait dans un petit café maure, presque en face du bureau arabe, et là, étendu, il regardait la féérie chaque jour renaissante, jamais semblable, de l'heure pourpre.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En face de lui, les bâtiments laiteux du bordj se coloraient d'abord en rose, puis, peu à peu, ils devenaient tout à fait rouges, d'une teinte de braise, inouïe, aveuglante... Toutes les lignes, droites ou courbes, qui se profilaient sur la pourpre du ciel, semblaient serties d'or... Derrière, les coupoles embrasées de la ville, les grandes dunes flambaient... Puis, tout pâlissait graduellement, revenait aux teintes roses, irisées... Une brume pâle, d'une couleur de chamois argenté, glissait sur les saillies des bâtiments, sur le sommet des dunes. Des renfoncements profonds, des couloirs étroits entre les dunes, les ombres violettes de la nuit rampaient, remontaient vers les sommets flamboyants, éteignaient l'incendie... Puis, tout sombrait dans une pénombre bleu marine, profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Alors, du grand minaret de Sidi Salem et de petites terrasses des autres mosquées délabrées, la voix des mueddine montait, bien rauque et bien sauvage déjà, traînante. Avec cette voix de rêve, les dernières rumeurs humaines de la ville sans pavés, sans voitures, se taisaient et, tous les soirs, une petite flûte bédouine se mettait à susurrer une tristesse infinie, définitive là-bas, dans les ruelles en ruines des Messaaba, dans l'ouest d'El Oued.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques rêvait.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il aimait ce pays maintenant. A son besoin jeune d'activité, sa tâche journalière suffisait... Et toute l'immense tristesse, tout le mystère qui est le charme de ce pays contentaient son besoin de rêve...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques était resté, par goût d'une certaine esthétique morale, et par timidité aussi, très chaste. Mais ici, bien plus que là-bas, en France, dans l'alanguissement de cette vie monotone, dans sa solitude d'âme, il éprouvait le grand trouble des sens avides. Il n'avait pas prévu cela... Cependant, d'abord, le désir qui, chez lui, exacerbait l'intensité de toutes les sensations, lui fut doux, quoique inassouvi. Il entretenait son âme ouverte à toutes les extases, à tous les frissons.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, bientôt, ses nerfs surexcités se lassèrent de cette tension anormale, épuisante, et Jacques sentit une irritation sans cause, un énervement invincible l'envahir, troubler sa douce quiétude.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il se fâcha contre lui-même, lutta contre cette excitation dont il ne dissimulait pas la nature, presque toute matérielle.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Puis un soir, il errait, lentement et sans but, dans une ruelle des Achède, dans le nord d'El Oued, où toutes les maisons étaient en ruine, et semblaient inhabitées. Il aimait ce coin de silence et d'abandon. Les habitants étaient morts sans laisser d'héritiers ou étaient partis au désert, à Ghadamès, à Bar-es-Sof ou plus loin... La nuit tombait et Jacques, assis sur une pierre, rêvait.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Soudain, il aperçut dans l'une de ces ruines une petite lumière falote... Une voix monta, cadencée, accompagnée d'un cliquetis de bracelets... Une voix de femme qui, doucement, chantait... Cela semblait une incantation, tellement il y avait de mystérieuse tristesse dans le rythme de ce chant... Le vent éternel du Souf bruissait dans les décombres et, dans son souffle tiède, une senteur de benjoin glissa.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le chant se tut et une femme parut sur le seuil d'une maison un peu moins caduque que les autres. Grande et mince sous sa mlhafa noire, elle s'accouda au mur, gracieuse. A la pâle lueur encore vaguement violacée, Jacques la vit. Un peu flétrie, comme lasse, elle était très belle, d'une beauté d'idole.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Elle le vit et tressaillit. Mais elle ne rentra pas... Longtemps, ils se regardèrent, et Jacques sentit un trouble indicible l'envahir.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; - Arouah !... dit-elle, très bas (Viens !)&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et il s'approcha, sans une hésitation.&lt;/p&gt;</description>
		<dc:date>2008-06-29T22:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Isabelle Eberhardt (1877-1904)</dc:creator>
		

		</item>
	
	
		
		<item>
		<title>Esprit des lieux : Sur Robert Musil</title>
		<link>http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=331</link>
		<description>&lt;img src=&quot;http://www.larevuedesressources.org/IMG/arton331.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;81&quot; height=&quot;108&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;
On sait que le matin de sa mort, survenue brutalement le 15 avril 1942, Robert Musil avait travaillé plusieurs heures au &quot;Souffle d'un jour d'été&quot;, l'un des chapitres inachevés de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Homme sans Qualités&lt;/i&gt;. Relire ce chapitre, c'est partager la dernière image de l'écrivain. Son dernier décor. Sa dernière métaphore, c'est-à-dire son dernier va-et-vient entre la sensation et la pensée, entre le sentiment et la réflexion. Je partirai donc de la sensation. De la vision - de cette dernière vision où, par un curieux hasard, se mêlaient &quot;le printemps et l'automne, le langage et le silence de la nature, la magie de la vie et de la mort&quot;. La voici : &quot;une neige de fleurs sans éclat tombant d'un groupe d'arbres&quot; sur la pelouse d'un jardin. Les fleurs tombent de leur mort blanche sans faire trembler le moins du monde les feuilles vigoureuses du &quot;jeune été&quot; et le spectateur demeure saisi d'étonnement devant l'évidence de cette double réalité.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Musil est mort chemin des Clochettes, à Genève. Trois ans plus tôt, il avait minutieusement décrit dans son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal&lt;/i&gt; son jardin de La Pouponnière, chemin des Grangettes, où il avait séjourné quelques mois, le temps de voir passer les feuilles de l'automne au printemps, du &quot;rouge-laque&quot; au &quot;vert rouge&quot;. Toutes ses nuances le ravissaient. Ce jardin le &quot;rendait heureux&quot;, avec ses quatre pins, ses deux bouleaux, sa fontaine semi-circulaire, sa tonnelle et son magnolia.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après tout, qu'était-ce que l'histoire de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'Homme sans Qualités&lt;/i&gt; ? et pourquoi ne pouvait-elle pas avoir de fin ? C'était l'histoire d'un homme de la ville qui décide de &quot;prendre congé de sa vie pendant un an pour chercher le bon usage de ses capacités.&quot; On pouvait dire aussi que c'était l'histoire d'un mathématicien de trente-deux ans qui souffrait de voir qu'en lui-même &quot; a surface et la profondeur n'étaient pas en accord&quot; et qui s'était donné pour mission de &quot;traiter la réalité comme une tâche et une invention perpétuelle.&quot; C'était, plus simplement encore, l'histoire d'un &quot;Européen réfractaire aux vertiges du c&#339;ur&quot;, qui se risque pourtant un jour à &quot;sortir de son espace pour entrer dans un second espace, un espace caché.&quot; Et, dans cette retraite volontaire, dans ce monde nouveau qu'il restait à nommer, il mettrait tout en &#339;uvre pour répondre à &quot;la seule question qui les résumait toutes : comment dois-je vivre ?&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En ce matin du 15 avril 1942, regardant par la fenêtre de son cabinet de travail, Musil a-t-il été surpris par une pluie de fleurs de printemps, ou bien cette image remontait-elle au souvenir d'autres jardins, dans d'autres villes, en d'autres temps ? Cette &quot;neige de fleurs&quot;, dans le roman, c'est curieusement un &quot;souffle d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;été&lt;/i&gt;&quot; qui la provoque, comme s'il importait avant tout à l'auteur d'évoquer une atmosphère et une saison, quitte à trahir l'ordre de la nature. Et, de même que cet &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;été&lt;/i&gt; semblait être dans l'esprit de Musil une espèce de quintessence de tous les étés d'une vie, de même le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;jardin&lt;/i&gt; où s'étaient allongés Ulrich et Agathe, le frère et la s&#339;ur réunis après la mort du père, semblait avoir été délibérément choisi comme seul décor approprié à la quête de ce que l'Homme sans Qualités avait appelé &quot;la vie juste&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Aucun des lieux où Musil fait évoluer ses héros ne semble le fruit du hasard : en étudiant de plus près la topographie du roman, je me rends compte que chacun d'eux constitue une partie intégrante de la vie subie, ou décidée, par Ulrich, Agathe, Clarisse, Walter, ou Diotime. Leur signification va bien au-delà de la description d'un décor nécessaire. Qu'il s'agisse de la ville, de la maison ou du jardin, de la rue ou de l'île lointaine, l'espace est non seulement le berceau des pensées et des sentiments, mais leur symbole. Et si Ulrich en est arrivé à la conclusion qu'il souhaite vivre &quot;sans jamais quitter le cercle du significatif&quot;, n'est-il pas naturel que cette exigence se reflète déjà dans son cadre de vie ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Aussi, pourquoi ne serait-il pas possible de lire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Homme sans Qualités &lt;/i&gt; comme une promenade dans une succession de lieux métaphoriques ? : du &quot;corps pétrifié&quot; de la ville aux rives sablonneuses de l'île de Paradis en passant par quelques jardins et chemins de campagne en bordure de forêt. Même si le roman, écrit au lendemain de la Grande Guerre, se veut pour une part un reflet profondément lucide de la société mécanisée des premières années du siècle, c'est presque à contre c&#339;ur que Musil, au début du livre, se résigne à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;nommer&lt;/i&gt; Vienne : &quot;il ne faut donner au nom de la ville aucune signification spéciale. Comme toutes les grandes villes, elle était faite d'irrégularité et de changement, de choses et d'affaires glissant l'une devant l'autre, refusant de marcher au pas, s'entrechoquant... En gros, une sorte de liquide en ébullition dans quelque récipient fait de la substance durable des maisons.&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans cette ville, Ulrich occupe une demeure, que d'aucuns nomment le Château, car il s'agit d'une ancienne résidence d'été aujourd'hui située dans cet espace improbable où s'achève la cité et où commence la banlieue. Une maison où le temps se lit sur les murs : rez-de-chaussée du dix-septième, &quot;bel étage&quot; du dix-huitième, façade refaite au dix-neuvième, une demeure en parfait accord, en somme, avec celui qui pense que dans le déroulement de l'Histoire, &quot;le présent figure la dernière maison d'une ville, celle qui, d'une manière ou d'une autre, ne fait plus partie de l'agglomération.&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'homme du &quot;possible&quot; vit donc en lisière, toujours conscient que si &quot;une chose est ce qu'elle est, elle pourrait tout aussi bien être autre&quot;, et que &quot;bien peu d'hommes, au milieu de leur vie, savent encore comment ils ont bien pu en arriver à ce qu'ils sont, à leurs distractions, leur conception du monde, leur femme, leur caractère&quot;, conscient du &quot;douloureux pressentiment d'une captivité&quot; à laquelle il veut échapper. Ulrich est l'homme qui se préfère à sa fenêtre, le regard tourné tantôt vers le jardin et la rue, tantôt vers l'intérieur de sa chambre largement éclairée où ses &quot;pensées, après usage, se tiennent assises en rond tout autour de la pièce comme les clients d'un avocat dont ils ne sont pas satisfaits.&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Musil aime les maisons de campagne à la ville, comme il aime les jours de printemps en automne, ou les jours d'été au printemps, ou encore ces &quot;émouvantes journées de neige, qui sont au c&#339;ur de l'hiver comme une robe d'été démodée et pâlie.&quot; Son héros déambule dans les rues sans jamais oublier le ciel au-dessus des constructions humaines. Il est ici et au-delà. C'est toujours avec minutie qu'il décrit les lieux témoins de ces instants où une vie peut basculer, comme cette nuit mémorable où Ulrich prit la ferme décision &quot;d'entreprendre quelque chose de personnel et d'actif à quoi il participerait avec tout son sang et son corps.&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Plus la pensée se fait précise, plus le corps doit être présent.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce soir-là, alors qu'au-dehors les rues étaient le théâtre d'un soulèvement populaire, Ulrich se trouvait dans le décor somptueux du palais du comte Leindsdorf. Debout devant la fenêtre, il se sentit brusquement la proie d'une &quot;curieuse inversion spatiale&quot; : la &quot;petite scène&quot; du palais et la &quot;grande scène&quot; de la rue semblaient &quot;coïncider sans se soucier qu'il fût entre les deux&quot;. Ulrich était comme en suspens, tout autant incapable de &quot;participer à cette vie que de se révolter contre elle&quot;, disponible à accéder enfin à cet &quot;espace second&quot; qu'il appelait aussi &quot;l'autre état&quot;. S'agissait-il de cet &quot;état&quot; dont il s'était approché, une seule fois, à vingt ans, à la suite d'une passion &quot;qui avait bizarrement fini&quot;, une passion inassouvie pour la femme d'un major, &quot;considérablement plus âgée que lui&quot;. Il avait voulu en chasser jusqu'au souvenir et, pourtant, sur cette île sans nom où il s'était réfugié pour fuir la force de son sentiment, n'avait-il pas eu l'impression d'être tombé, enfin, &quot;au c&#339;ur du monde&quot; ? C'était &quot;une transformation complète de la vie&quot;. Tous les incidents prenaient soudain &quot;une douceur, une tendresse, une paix incomparables&quot;, un peu comme ce soir, dans les rues de Vienne où &quot;un bonheur intense, d'une solennité immémoriale, saisissait l'âme.&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Rien de plus &quot;paradoxal&quot; qu'une idée, déclare Musil. Il suffit qu'elle &quot;s'attache à la chair et tout devient magie&quot;. Ulrich était &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;devenu&lt;/i&gt; son idée. Plus rien ne serait comme avant. Ce soir-là, ce fut un autre homme qui traversa la ville et tout devait être redéfini - à commencer par ses premiers pas dans la nuit. Le premier trajet de l'homme nouveau se devait d'être retracé avec la précision d'un géographe. Ulrich se retrouvait dans la rue. Mais c'était quoi, au fond, une rue ? Qu'était-ce, au juste, que cet espace ainsi nommé, délimité par des maisons &quot;hautes et compactes&quot; et &quot;ouvert par le haut&quot; ? N'était-il pas des plus &quot;étranges&quot; ? Y avait-on jamais réfléchi ? Qui, parmi ces passants qu'il croisait, pensait à cette autre vie, cette vie de l'air et des nuages, qui se poursuivait, au-dessus, si près, si loin, indifférente aux actions humaines ? Dans la nuit &quot;belle, mais sombre&quot;, Ulrich longeait ces &quot;maisons banales, paisiblement étoilées par l'illumination des étages&quot;. Traversant places et avenues, il était parvenu jusqu'à un vaste espace vert où, par une curieuse illusion d'optique, il eut l'impression de se rapprocher soudain de la &quot;guirlande de lumière suspendue dans le ciel&quot;. Le proche et le lointain semblaient avoir perdu leur mesure et les deux mondes se fondaient en un seul, comme s'étaient fondus en lui-même ses pensées et ses sentiments. Il avait plu, et le chemin bordé d'arbres &quot;dressés comme des balais&quot; s'était soudain trouvé barré par une grande flaque d'eau. L'atmosphère avait cette simplicité sereine des rues de village. Insensiblement, la silhouette de l'Homme sans Qualités s'était retirée de la ville avec laquelle elle n'était plus en accord.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est pas donc un hasard si Musil choisit précisément ce moment pour informer Ulrich que son père vient de mourir. Tout est prêt pour le départ vers un nouvel espace, un espace où les rues s'éloignent à un point tel, que l'auteur, cette fois, prend bien soin de ne pas nommer la ville où doit se rendre son héros pour enterrer ce père brutalement décédé à l'âge de soixante-neuf ans. Et si Ulrich s'y promène, une seule fois, c'est avec ce &quot;sentiment de solitude&quot; qui nous saisit dans une ville étrangère. Son regard &quot;vole au-dessus des couleurs des tramways, des vitrines, des portails, des formes des clochers, des visages, des façades comme un insecte qui s'est égaré au-dessus d'un champ émaillé de couleurs attrayantes inconnues et qui ne peut s'y poser&quot;. Ayant déserté le monde actif des hommes, Ulrich est désormais un égaré dans la ville. A cet accord qu'il a choisi de vivre entre ses pensées et ses actes doit correspondre un lieu nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Fuir la ville en emmenant avec lui la s&#339;ur perdue et retrouvée dans un endroit qui leur convienne : tel est désormais le but. Une excursion en voiture jusqu'à la Schwedenschanze par une froide et claire journée d'hiver sera le premier cadre choisi pour cet éloignement progressif de la vie sociale décidés par les &quot;jumeaux volontaires.&quot; Jumeaux d'élection, en effet, car Agathe est de cinq années la cadette d'Ulrich. Cinq ans : exactement le temps qui séparait Musil d'une s&#339;ur aînée à jamais inconnue, Elsa, morte avant sa naissance, à l'âge d'un an, cette s&#339;ur pour laquelle, avoue-t-il, il &quot;avait une sorte de culte&quot;. Ainsi, plus de quarante années plus tard, la s&#339;ur aînée éternelle s'est-elle muée en s&#339;ur cadette idéale, avec &quot;quelque chose d'hermaphrodite&quot;. On n'est pas loin, rappelle en riant Agathe, du mythe du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Banquet&lt;/i&gt; de Platon selon lequel chaque homme et chaque femme serait condamné à chercher sa &quot;malheureuse moitié&quot; perdue après que les dieux eurent partagé l'être primitif total...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la maison paternelle où frère et s&#339;ur se sont retrouvés (tous deux vêtus, &quot;par une mystérieuse disposition du hasard&quot; d'une sorte de &quot;costume de Pierrot, carrelé de gris et de noir&quot;), Musil prend soin d'imaginer un décor qui sera comme une préfiguration de l'Ile de paradis sur laquelle s'accomplira (et viendra s'échouer) leur union. Par une &quot;volonté de rébellion&quot; contre toutes les conventions de son passé, Agathe a commencé par transformer le salon en &quot;une presqu'île strictement personnelle&quot; : un divan recouvert d'un tissu au dessin oriental plutôt tapageur trône au milieu de la pièce sur un tapis d'un vieux bleu-rouge, le tout agrémenté d'une plante verte à grandes feuilles &quot;aussi haute qu'un homme&quot;, qu'Agathe a installé à son chevet &quot;en guise de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;forêt&lt;/i&gt;&quot;. L'ensemble est éclairé par une grande lampe à pied qui &quot;fait l'effet d'un projecteur ou d'un mat à l'ancienne.&quot; C'est donc là, sur cette scène improvisée, que s'enchaîneront les premières lectures et conversations &quot;sacrées&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais revenons à l'excursion : la voiture dans laquelle Ulrich a entraîné sa s&#339;ur s'est arrêtée à la limite de la ville &quot;devant les dernières maisons basses et déjà tout à fait villageoises&quot;, et c'est à pied qu'ils grimpent vers les hauteurs par une large route ravinée jusqu'au but de leur promenade : une très haute falaise blanche dominant la cité, en contrebas. La légende rattache cet endroit à un Siège des Suédois pendant la Guerre de Trente Ans . La métaphore est sans équivoque : de là-haut, de cet endroit qu'on a coutume d'appeler &quot;Le Fort&quot;, Ulrich n'est pas seulement &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;détaché&lt;/i&gt; de la ville, il en est le conquérant, c'est-à-dire, en l'occurrence, le conquérant de sa propre vie. Musil décrit la scène comme un tableau : sur ce vaste promontoire, le &quot;manteau de fourrure d'Agathe se détachait en sombre sur le ciel et son corps mince faisait un contraste frappant avec le vaste silence du paysage et les ombres des nuages qui le balayaient.&quot; C'est avec &quot;une force indescriptible qu'Ulrich ressent, à cette vue, le mouvement de la vie.&quot; Dans cette époque &quot;ruisselante d'énergie&quot;, il n'y a plus de place pour la pensée : &quot;on ne veut plus voir que les actes&quot;. Or &quot;il est si simple d'avoir la force d'agir et si malaisé de trouver un sens à l'action !&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Musil avertit son lecteur : la suite de son récit ne sera rien de moins qu'un &quot;voyage aux confins du possible&quot;, &quot;un cas limite&quot; : Ulrich et Agathe sont tombés sur un chemin qui pourrait évoquer les &quot;préoccupations des possédés de Dieu&quot;, mais ils le suivent sans être pieux... &quot;J'examine la voie de la sainteté en me demandant si l'on pourrait y circuler en automobile&quot; plaisante Ulrich : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&quot;Tout l'intérêt de l'aventure est là.&quot;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Volontairement isolés du monde, le frère et la s&#339;ur n'ont cependant aucun dédain à l'égard de la vie ordinaire et ce n'est pas du haut du royaume des cieux qu'ils observent leurs contemporains, mais seulement à travers &quot;le filtre vert tendre&quot; d'un jardin. Une simple grille en fer forgé suffit pour les tenir à l'écart. A cette grille, ils ont donné un nom : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ni séparés, ni Unis&lt;/i&gt;. C'est elle qui délimite la frontière de &quot;leur petit royaume végétal&quot; et ils se prêtent volontiers au jeu de son &quot;symbole grossier&quot;, l'envisageant comme une épreuve, &quot;mi-grave, mi-plaisante&quot;, face aux autres hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La grille, c'est le double regard de Musil. Il s'agit une haute grille, fichée sur un socle de pierre, caressée par de &quot;vastes verdures&quot;. Côté &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ville&lt;/i&gt;, les passants continuent leur éternel manège, inconscients de la présence, côté &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;château&lt;/i&gt;, d'Agathe et d'Ulrich dissimulés derrière de &quot;grands vieux arbres&quot;. C'est là, dans cet entre-mondes, que se trouvent peut-être enfin réunies les conditions de &quot;'enthousiasme&quot;. L'enthousiasme est nécessaire à l'homme, nous souffle-t-il, faisant écho à Nietzsche. Et l'enthousiasme n'est autre que l'état &quot;où tous ses sentiments et toutes ses pensées coïncident dans un même esprit&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi, dans ce qui resterait à jamais le dernier chapitre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;publié&lt;/i&gt; de son vivant, Musil ne proposait pas autre chose qu' &quot;une quête du sentiment&quot;, analogue à la &quot;quête de la vérité&quot;... sauf &quot;qu'il ne s'agissait pas de vérité&quot;. Non, ce dont il s'agissait plutôt, c'était peut-être de ce qu'il avait appelé autrefois, devant la belle et idéaliste Diotime, &quot;la reprise de possession de l'irréalité&quot;. Peut-être, oui, faudrait-il &quot;négliger cette enveloppe de graisse qui nous fait croire que la réalité est toute ronde&quot; et, pourquoi pas, &quot;vivre comme le personnage d'un livre , &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dépouillé de tout l'inessentiel&lt;/i&gt; ?&quot;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Derrière la grille du jardin, Ulrich avait perdu son impatience et apprenait le nom des fleurs de leur &quot;petit royaume végétal&quot;. Ainsi, ces larges ombelles étaient des &quot;sureaux&quot;, et ces étoiles d'or des &quot;jonquilles&quot;. Quand la saison se fit plus chaude, les &quot;jumeaux&quot; prirent l'habitude de s'étendre sur &quot;deux grandes chaises longues qu'ils traînaient à la suite du soleil&quot;. Ravis par ce jeu d'ombre et de lumière, il leur arrivait &quot;de ne pas trouver de fin, et pour tout dire, de commencement, à la contemplation.&quot; Ensemble, ils récitaient Shakespeare : &quot;Es-tu toi-même ou ne l'es-tu pas ?... Que suis-je donc ? Je n'ai pas connaissance de mon amour : j'ai le c&#339;ur à la fois plein d'amour et vide d'amour !&quot;. L'espace s'était comme altéré et la réalité agrandie. La chaise longue semblait soudain de trop. Et, le jour où cette neige de fleurs blanches tomba sur la pelouse du jardin, ce fut le temps lui-même qui sembla s'arrêter : &quot;un siècle ne pesait pas plus lourd qu'un battement de paupières.&quot; La progression était inéluctable. La grille en fer forgé ne suffisait plus : il fallait désormais l'infini de la mer entre le monde et eux.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lentement, remonte le souvenir de cette île où Ulrich avait fui la majoresse. Une île que Musil avait choisi de laisser innommée, puisqu'elle n'était pas l'île de l'accomplissement, mais de la séparation. Ce que l'on retenait, c'était l'image de ce jeune homme fuyant, &quot;voyageant droit devant lui usqu'à ce qu'un rivage interrompît la voie ferrée.&quot; L'auteur avait tenu à ce que l'endroit fût un lieu &quot;de hasard, tout à fait inconnu&quot;. Mais cette fois, le chapitre s'appelle &quot;Voyage au Paradis&quot; et remontent en lui les images lumineuses de cette croisière en bateau qu'il avait faite avec Martha, en 1913, précisément, le long de la côte Adriatique, d'Ancône à Fiume.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Agathe et Ulrich sont partis &quot;sans passeport&quot; et, après avoir pris toutes sortes de trains, &quot;savent à peine où ils se trouvent.&quot; : une île - paysage : une mince bande de rivage avec un peu de sable, des bateaux bleus et verts, des petites maisons &quot;rapiécées et branlantes&quot;, des débris de falaise écroulée, une vieille colonne entre rocs et genets, et, partout, &quot;la mer d'un bleu de bronze&quot;, la &quot;grande épreuve de la mer&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&quot;Comment retient-on un sentiment ?&quot; avait demandé Ulrich sur la pelouse du jardin. &quot;Comment pourrait-on s'attarder au plus haut degré de la béatitude, supposé qu'on puisse y atteindre ?&quot; Au fond, c'était la seule question qui les préoccupait.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt; &quot;L'amour est une extase&quot; avait conclu Ulrich. Il est &quot;une négation, une exception faite à tous les contenus de la vie.&quot; Peut-on vivre une négation ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sur l'île, la pluie s'est mise à tomber.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis s'est dissous, transformé en &quot;une illusion d'optique de l'âme&quot;. Fallait-il rester dans le jardin ? Ne pas perdre de vue la rue ? L'action ? La folie ?&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Musil, alors, imagine une autre île, une dernière, où se retrouvent non pas un frère et une s&#339;ur, mais un amant et sa maîtresse, Ulrich et Clarisse. Cette île n'est pas un paradis : c'est une île double. La plus proche de la terre est habitée : on y voit des remparts et un fort, des rats, une cantine, des soldats et des panneaux d'interdiction &quot;de peindre et de dessiner&quot;. La deuxième est comme un &quot;immense banc de sable s'enfonçant dans la mer&quot;, il n'y a qu'une cabane abandonnée au milieu des arbres et des buissons. Ce pourrait être l'île de l'amour. Musil multiplie les ébauches. Clarisse au bord de la démence. Clarisse fuyant plus loin, en Italie, à Venise. Musil ne parvient pas à conclure.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et si &quot;le fondement de la vie humaine n'était qu'une immense angoisse, et précisément de l'indéterminé ?&quot;.&lt;/p&gt;</description>
		<dc:date>2008-06-25T02:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Béatrice Commengé</dc:creator>
		

		</item>
	
	
		
		<item>
		<title>Shibuya / Under Control</title>
		<link>http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=963</link>
		<description>&lt;img src=&quot;http://www.larevuedesressources.org/IMG/arton963.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;680&quot; height=&quot;513&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;
Chaque fois que je débarque à Shibuya, je me dis : &quot;Je suis à Tokyo&quot;.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a tout. Les écrans géants qui diffusent la publicité en continu ; les magasins sur quatorze étages, où les Japonaises dans le vent trouvent les fringues qui seront à la mode la semaine suivante ; la foule massée le long du trottoir en attendant de traverser. Shibuya, c'est Tokyo, c'est le Japon, c'est le monde. La mecque du consumérisme. La cathédrale gothique du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais attention, ici, c'est le capitalisme à l'ancienne. Pas de concessionnaire porsche, de magasin dior ni de &quot;concept restaurant&quot; aux saveurs sophistiquées. Ici, la classe moyenne vient boire un verre après le travail, flamber un peu au pachinko, pousser la chansonnette dans un karaoke. Shibuya est somme toute un quartier populaire. On est loin du luxe &quot;premium&quot; d'Omote Sando, loin de la fausse discrétion &quot;business&quot; de Ginza. Ici, on vient pour s'amuser et dépenser son argent. Le capitalisme à l'ancienne, c'est celui qui se contentait de neutraliser les masses.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Donc, je me dis que je suis à Tokyo. Et ça tombe bien parce que le quartier dans son ensemble me le répète sans arrêt. Depuis le vendeur à la criée de téléphones portables, jusqu'à la tour &quot;109&quot;, chaque élément du décor est une caricature de lui-même. Et dans une surenchère permanente, on invente de nouveaux clichés, prêts à l'emploi, aussitôt dilués dans la marmite géante des clichés qui font que Sibuya est Shibuya. Le rapport des Japonais à l'image, à l'image de l'image, a atteint au fil des siècles un raffinement qui confine à l'absurde. Et c'est de cet absurde que naît la véritable splendeur de Sibuya.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au sein de cet abîme, il existe des codes. Il y a toujours des codes ; des systèmes. La loi. L'ordre. Moins on le voit, et plus il existe. Je propose donc une promenade dominicale, au fil des rues de Shibuya et de mes réflexions approximatives sur la sécurité, l'ordre et la beauté.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Welcome&lt;/h3&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;span class='spip_documents spip_documents_left' style='float: left; width: 680px;'&gt;&lt;img src='http://www.larevuedesressources.org/IMG/jpg/Welcome_.jpg' width='680' height='513' style='border-width: 0px;' alt=&quot;(JPEG)&quot; /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lieu de rendez-vous moins fréquenté que la statue du chien &quot;Hachiko&quot;, à cinquante mètre, un poste de police (Koban) se trouve juste à la sortie de la station JR de Shibuya. Cet après-midi, un sexagénaire, un grand type à lunettes pas très gracieux et un jeune agent plutôt beau gosse montent la garde. Ils ont beaucoup à faire. On leur demande souvent où se trouve tel building, tel café. Il n'y a qu'eux qui savent. Ils possèdent les cartes détaillées du quartier, celles où les blocs sont numérotés. La plupart du temps, les jolies filles demandent leur chemin au plus &quot;kawaii&quot; des trois policiers. Les deux autres n'ont pas l'air de mal le prendre.
A Tokyo les rues n'ont pas de nom. Pour se rendre quelque part il faut soit un flic, soit un gps.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Men at work&lt;/h3&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;span class='spip_documents spip_documents_left' style='float: left; width: 680px;'&gt;&lt;img src='http://www.larevuedesressources.org/IMG/jpg/Welcome.jpg' width='680' height='513' style='border-width: 0px;' alt=&quot;Welcome (Pierre Alex) (JPEG)&quot; title=&quot;Welcome (Pierre Alex)&quot; /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je remonte la Bunkamura Dori. Un immeuble en construction. Pendant que les grues hissent les armatures, que les travailleurs travaillent et que les chefs commandent, il y a ces espèces de playmobiles, qui assurent la sécurité. Souvent, ils sont plus nombreux que ceux qui font le chantier. C'est très étrange, pour un Français habitué depuis sa naissance aux &quot;restructurations&quot;, à &quot;l'abaissement des coûts de fonctionnement&quot; et autres &quot;dégraissages&quot;, de voir ces salariés âgés, en casques de chantier et uniformes bleus, qui agitent leur petit bâton rouge pour règuler la circulation.
Je me demande pourquoi on les oblige à faire ça. Ils ont travaillé pendant quarante ans, ils devraient rester à la maison. Mais la société japonaise préfère sûrement que les citoyens s'activent de façon improductive, plutôt que de les mettre à la retraite. D'ailleurs, ces employés font leur travail avec une motivation et un zèle surprenants. Pas de laisser-aller au pays des samourais. Plus étrange encore, personne ici ne se moque d'eux. &quot;La sécurité, c'est très important. Mais ça, vous ne pouvez pas le comprendre.&quot; Mes amis ont raison. Je ne peux pas le comprendre. Ma sécurité, c'est moi qui l'assure. Mais ici, la sécurité se construit par la confiance en la collectivité, et chacun est absolument indispensable et aisément remplaçable.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Voie de garage&lt;/h3&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;span class='spip_documents spip_documents_left' style='float: left; width: 680px;'&gt;&lt;img src='http://www.larevuedesressources.org/IMG/jpg/Voie_de_garage.jpg' width='680' height='513' style='border-width: 0px;' alt=&quot;(JPEG)&quot; /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je marche maintenant sur la Koen Dori, un peu après le magasin Disney Store. La légion étrangère est en manoeuvre. Trois gardiens en uniforme kaki, gants blancs et képi, s'acquittent d'une mission de la plus haute importance : faire entrer les voitures dans le parking &quot;Seibu&quot;. Là encore, ils sont âgés, soixante ou soixante-dix ans. Ils se sont sûrement fourvoyés dans des caisses de pensions privées qui ont fait faillite, ou alors ils ont dépensé ce qu'ils auraient dû garder pour leurs vieux jours. Certains font ça en complément de leur retraite. Le travail structure tellement les existences qu'il est dur de passer du jour au lendemain au statut d'inactif.
Pourquoi ces tenues martiales ? Chaque entreprise de parking a son propre modèle. L'uniforme du Parco, nettement plus chic, ressemble à celui de la garde républicaine. Il est sans doute important de donner une visibilité à ces employés, pour que les passants les repèrent plus facilement. Je pense aussi qu'il motive les gardiens. Ici, un uniforme, ce n'est pas rien. Au Japon, le rapport au vêtement est quelque chose de fabuleux, . Tokyo est quand même une des rares villes au monde où l'on peut croiser, dans la même rame de train, des lycéennes en tenue, chaussettes, jupe et foulard, des salary men, costume-cravate, des jeunes filles habillées façon &quot;lolita&quot;, d'autres en kimonos traditionnels, sans oublier les amateurs de &quot;Cosplay&quot;, qui se rendent à Akihabara tous les dimanches dans le costume du héros de leur manga favori. Chaque vêtement est une sorte de déguisement... Je repense à ce film de Murnau, &quot;Le dernier des Hommes&quot;, dans lequel, vêtu d'une magnifique livrée, le héros est portier du grand hôtel Atlantic. Muté, il doit rendre son uniforme, et il perd ainsi le prestige qu'il avait auprès des siens.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Shibuya Vice&lt;/h3&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;span class='spip_documents spip_documents_left' style='float: left; width: 680px;'&gt;&lt;img src='http://www.larevuedesressources.org/IMG/jpg/Shibuya_Vice.jpg' width='680' height='513' style='border-width: 0px;' alt=&quot;(JPEG)&quot; /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au Japon, on peut se faire dérober deux choses : son parapluie et sa bicyclette. Dans le premier cas, on rachète pour six cents yens un de ces géniaux pébrocs en vinyle. Dans le deuxième, on se rend au koban. On a de grandes chances de retrouver sa bécane. La plupart du temps, c'est un salary man qui l'a empruntée pour pouvoir rentrer chez lui après le dernier train. Parfois, quelques esclandres. Un client qui chahute, qui ne veut pas payer, un commerçant mahonnête, une bagarre, un pickpoket. Les flics débarquent au moment des premiers éclats de voix. Ils sont six, dix, quinze. La situation s'apaise aussitôt.
Plus rarement, le deal. Le Japon est très dur en ce qui concerne les stupéfiants. On fait de la prison pour un peu de marijuana. Alors forcément, les affaires ne se font pas dans la rue. En général, la petite criminalité n'est pas très développée au Japon. On passe directement aux nébuleuses plus sophistiquées. Mais les policiers des koban ne traquent pas les yakuzas.
Ils sont équipés de vélos, radio, et armés d'une grande matraque, parfois d'un pistolet. Je les vois parfois s'entraîner, tôt le matin, au Kendo ou au Karaté. A Akihabara, la semaine dernière, c'est un flic de Koban qui a arrêté le tueur. En cas de coup dur, ou d'émeute, ils sont les premiers sur les lieux. On trouve ces microscopiques postes de police dans tous les blocs, dans tous les districts. D'après Nicolas Bouvier, dans &quot;Chroniques Japonaises&quot;, &quot;Chaque habitant y a son dossier - origines, âges, casier judiciaire, réputation, conduite, etc - où les entremetteurs pour les &quot;mariages arrangés&quot; vont soigneusement vérifier l'honorabilité de leurs clients.&quot;
Ce qui fait peur, dans les pays &quot;sécuritaires&quot;, ce n'est pas la surveillance en soi. Mais si les choses tournent mal, si on bascule dans le véritable fascisme, les dégâts sont tout de suite plus graves. Le travail a été bien préparé...&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce koban, en forme de Tomahawk, se trouve à côté de Tokyu-Hands, en plein milieu d'un carrefour. Il semble sorti d'un épisode de Goldorak.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Under control&lt;/h3&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;span class='spip_documents spip_documents_left' style='float: left; width: 680px;'&gt;&lt;img src='http://www.larevuedesressources.org/IMG/jpg/Under_Control.jpg' width='680' height='513' style='border-width: 0px;' alt=&quot;(JPEG)&quot; /&gt;&lt;/span&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il est temps de rentrer. En passant devant le 109, building &quot;phare&quot; de Shibuya, où des milliers de Japonaises viennent s'habiller à la dernière mode, on lève les yeux.
L'architecture est une composition publicitaire. La publicité est architecture. Le marketing est urbanisme. On se donne rendez-vous au Starbucks, puis on va vers ce bar, à côté de l'apple store, et on terminera peut-être par un karaoke en face de sega center. A Shibuya, il n'y a pas d'espace public. Pas de place, de square ni de fontaine. Pas d'endroit où s'asseoir dans la rue. L'espace de la ville, et celui de l'esprit, est entièrement occupé par les marques.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quand j'arrive à Shibuya, je me dis &quot;Je suis à Tokyo&quot;. Et dans ma tête commence à raisonner la petite ritournelle &quot;Ta ta da ta ta, NTT Docomo, Ta ta da ta ta...&quot;&lt;/p&gt;</description>
		<dc:date>2008-06-23T04:32:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Alex</dc:creator>
		

		</item>
	
	
		
		<item>
		<title>Le personnage de Georges Schéhadé de la révolte à la soumission</title>
		<link>http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=970</link>
		<description>&lt;img src=&quot;http://www.larevuedesressources.org/IMG/arton970.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;370&quot; height=&quot;200&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;
Georges Schéhadé s'est heurté à la dure réalité engendrée par un siècle de guerres, de matérialisme, de conformisme et de rationalisme. En plein milieu de ce heurt, il adopte une attitude de base qui le pousse à chercher comment se libérer. Les difficultés rencontrées face au mur du quotidien l'incitent à se détourner de l'angoisse qui ronge la vie de l'homme. La réalité dans laquelle il puise son énergie aboutit à faire sourdre en lui une révolte qui dynamise son écriture pour lui donner la force d'un message très humain. Il essaie, peut-être, de se considérer comme un révélateur de la vérité pour une humanité en perdition. Faisant partie d'une chaîne continue de poètes et de dramaturges qui sont chargés d'une mission saine et qui se succèdent dans l'histoire pour tenter de changer le cours de la vie des humains, il montre à quel point le réel est pétri de contradictions. Il se rebelle et sa révolte se manifeste dans la théâtralité de ses &#339;uvres et plus particulièrement à travers ses personnages. Mais pour refléter les contradictions de la condition humaine, il n'hésite pas d'exprimer la résignation écho et parfois résultat d'un acte de révolte. Le personnage dans le théâtre de Schéhadé porte l'empreinte du temps, il cherche sa propre issue. Mais, déchiré dans les réalités essentielles de sa condition, il se révolte contre le caractère absurde et illogique de son existence et de son destin. Cependant, l'échec de sa tentative de se rebeller ne lui laisse que le choix de se soumettre à ces réalités existentielles pénibles. &lt;br /&gt;
Pour pouvoir mettre en évidence ce dilemme intimement lié au personnage du théâtre de ce dramaturge francophone, il nous semble intéressant d'étudier les attitudes du personnage schéhadéen. Cela nous permettra, d'une part, d'illustrer l'aspiration au renouveau que tente le dramaturge à travers les personnages de ses pièces, et d'autre part, d'envisager leur caractère rebelle et soumis. Cette démarche serait explicite dans la mesure où une focalisation sur le parcours de ces derniers serait opérée. En effet, il s'agit d'un itinéraire suivi par le personnage schéhadéen dont la personnalité se caractérise par un aspect remarquable de dédoublement et de dualité. Ce qui assurera un climat favorable pour un passage de la révolte à la soumission ; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le personnage schéhadéen&lt;/h3&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;1. L'aspiration au renouveau&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A propos de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Soirée des proverbes&lt;/i&gt; [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb72&quot; name=&quot;nh72&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[72] Dans La Soirée des proverbes (1953), Schéhadé raconte l'histoire de (...)&quot;&gt;72&lt;/a&gt;], Picon écrit : « Il y a un monde, une race de personnages avec leur apparence physique, leurs costumes, leur masques et leurs insignes de figures de vérités secrètes, qui ne pouvaient révéler, se déployer que dramatiquement » [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb73&quot; name=&quot;nh73&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[73] Gaëtan Picon, « Le haut pavois de la poésie », Cahiers de la compagnie (...)&quot;&gt;73&lt;/a&gt;]. Morvan Lebesque, quant à lui, à propos de la même pièce, définit les personnages comme les comédiens tragiques. Partant de ces deux jugements qui montrent que le personnage de Schéhadé jongle avec le tragique et le comique, on essayera de le cerner.&lt;br /&gt;
&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monsieur Bob'le [&lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/#nb74&quot; name=&quot;nh74&quot; class=&quot;spip_note&quot; title=&quot;[74] Dans Monsieur Bob'le, Le dramaturge révèle l'histoire (...)&quot;&gt;74&lt;/a&gt;]&lt;/i&gt; est la première pièce de Schéhadé. Créée en 1951, elle figure sous l'étiquette de Nouveau Théâtre. Ce qui attire l'attention devant cette pièce - comme devant les autres - c'est le nombre remarquable des personnages qui passent sur scène, c'est la répartition des rôles entre les comédiens qui vont la présenter. Une trentaine de personnages encombrent la scène de leur présence. Ce qui donne l'impression de vouloir mettre en évidence une distribution où des personnages sont inutiles, pour rompre avec la règle de distribution à laquelle ont recours les dramaturges contemporains de Schéhadé comme, à titre d'exemple, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Dernière Bande&lt;/i&gt; de Beckett où il y a un seul personnage nommé Krapp. Ce personnage est unique, parfois dédoublé par le dramaturge. Le premier présent sur scène et le deuxième, âgé de 39 ans, sa voix est médiatisée par le magnétophone. Dans sa méthode de distribution, Sch