La revue des ressources http://www.larevuedesressources.org/ fr La revue des ressources http://larevuedesressources.org/IMG/siteon0.png http://www.larevuedesressources.org/ Une démarche professionnelle : mon chemin. http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1244 <img src="http://larevuedesressources.org/IMG/arton1244.jpg" alt="" align="right" width="486" height="732" class="spip_logos" /><form action="/" method="get"><div><textarea readonly='readonly' cols='40' rows='16' class='spip_cadre' dir='ltr'>Tentative Entre Ce que je pense Ce que je veux dire Ce que je crois dire Ce que je dis Ce que vous avez envie d'entendre Ce que vous croyez entendre Ce que vous entendez Ce que vous avez envie de comprendre Ce que vous croyez comprendre Ce que vous comprenez Il y a 10 possibilités Qu'on ait des difficultés à communiquer Mais essayons quand même Bernard Werber</textarea></div></form> <p class="spip"><span class='spip_document_1212 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://larevuedesressources.org/IMG/jpg/34-050801-2999_3458_Tyrol.jpg' width="732" height="488" alt="© Xavier Zimbardo" title="© Xavier Zimbardo" /></span></p> <p class="spip">Une cause fréquente de malentendu est la mauvaise foi de l'un ou de plusieurs des interlocuteurs. Nous ne nous attarderons pas sur ce point : chacun a eu l'occasion de faire l'expérience de ces mauvaises rencontres. Une cause plus sérieuse d'incompréhension entre les êtres provient de ce que l'on ne s'est parfois pas mis au départ suffisamment d'accord sur les termes eux-mêmes que nous utilisons. Ainsi, en ce qui concerne l'opposition maladroite entre amateurs et professionnels, permettez-moi de vous renvoyer à deux de mes précédentes interventions sur <a href="http://www.xavierzimbardo.com/texte-c8.html" class="spip_out">la photographie en tant qu'art.</a></p> <p class="spip">Une autre cause moins évidente et cependant familière est la tendance (et pas seulement chez les photographes) à s'enfermer soi-même dans un ghetto. Quand j'étais enseignant, on nous enjoignait, plus ou moins subtilement, de réfléchir aux problèmes de l'école dans le cadre quasi exclusif d'une approche intrinsèque et spécifique à l'école. Pourtant, comment peut-on nourrir une réflexion par exemple sur la violence à l'école sans aborder les manifestations et les causes de la violence à tous les niveaux de notre société, ses racines psychologiques, culturelles, économiques et sociales ? Nous-mêmes, à bien des égards, parce que la photographie a souvent été reléguée aux marges de l'art, sinon exclue pendant trop longtemps, nous avons conçu ou accepté des musées de la photographie, parce que nos œuvres ne trouvaient pas leur place tout simplement dans les musées d'art où elles auraient dû être à côté de la sculpture, la peinture, etc. de façon à dialoguer directement avec l'ensemble des œuvres et des maîtres.</p> <p class="spip">Prenons encore l'exemple des difficultés rencontrées par les laboratoires photographiques lors du passage au numérique. Il y a eu récemment la publication d'un hors-série particulièrement intéressant de Réponses Photo. On y abordait la résistance victorieuse de certains francs-tireurs et partisans comme Roland Dufau qui est parvenu à maintenir le Cibachrome. Il y est parvenu par son immense talent, par l'exigeante persévérance de certains auteurs, mais aussi et peut-être surtout parce que l'industrie qui fabriquait ce papier répondait également aux besoins des... militaires. Je cite : « De nombreux photographes pensent que le Cibachrome n'existe plus. Or Ilford n'a jamais arrêté sa fabrication. En effet, la première application de l'Ilfochrome - Cibachrome reste le microfilm, toujours très utilisé dans le domaine militaire. Et le contrat vient justement d'être renouvelé avec l'armée jusqu'en 2020... »</p> <p class="spip">C'est pourquoi j'ai voulu commencer cette intervention en faisant référence à une profession qui semble de prime abord bien lointaine et bien étrangère à la nôtre. Celle de cuisinier. Une parenthèse amusante : Roland Dufau fut cuisinier avant d'être le grand tireur que nous connaissons. Nous allons voir que leurs problèmes ne sont pas si différents des nôtres. En 2005, la réforme du contrat d'aptitude professionnel (CAP) de cuisinier, formation généralement dispensée en deux ans après la classe de troisième, avalise l'entrée de l'agroalimentaire de masse dans les enseignements. La liste des techniques évaluées lors de l'examen a été amputée d'une vingtaine de savoir-faire, sept autres ayant été ajoutés. Détailler les poissons, préparer un gigot, ouvrir des huîtres, ébarber des moules, escaloper des fonds d'artichauts, désosser une selle d'agneau, ou encore pocher des quenelles et cuire à la vapeur viandes et poisson ne sont plus exigés à l'examen. Le ministre de l'éducation de l'époque, Gilles de Robien, défend cette amputation en disant : « La formation prend désormais en compte les produits agroalimentaires industriels et met également l'accent sur les compétences relatives à la sécurité alimentaire » (Journal Officiel du 9 août 2005). Sous la rengaine connue de « il faut s'adapter au marché », il faut être « moderne », on enlève ainsi aux cuisiniers de demain la capacité de s'affranchir de l'agroalimentaire. Pour Fernand Mischler, ancien chef de l'auberge du Cheval Blanc à Lembach (Alsace), « cette réforme est une aberration ! Au lieu de tirer les jeunes vers le haut, on leur enlève la gestuelle de base. Bientôt, le poisson arrivera en pavés et le jeune ne saura plus du tout le détailler. Et les légumes seront pré-épluchés. Déjà, certains ne reconnaissent pas le loup d'un lieu... On nous dit régulièrement qu'il faut savoir mettre en avant le produit mais si on ne leur apprend plus ce qu'est justement le produit, où va-t-on ? » (Dernières nouvelles d'Alsace, 1er novembre 2005) Derrière cette réforme se profile aussi la nouvelle idéologie qui a envahi nos restaurants : on ne vient plus pour manger, mais pour un concept ou une ambiance, qu'on paye plus cher que ce qu'il y a dans l'assiette. En somme le marketing a remplacé la gastronomie. Journal « La Décroissance », page 8, numéro 60, juin 2009 …………………………………………………………………….. Les problèmes des photographes ou de la photographie ne découlent pas foncièrement des changements technologiques tels que la révolution numérique, entre autres, mais de la façon dont ces changements et ces progrès ont été gérés dans le cadre d'un système particulier, le capitalisme. A tous les niveaux, de la production, de la création, de la distribution, de la consommation, de la représentation, etc. [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb1" name="nh1" id="nh1" class="spip_note" title='[1] http://www.confluences.net/avril/FinalStiegler/index.htm « (...)' >1</a>]</p> <p class="spip">Qui ne se souvient que les machines, au début de l'ère industrielle, alors qu'elles auraient dû être un progrès en permettant d'alléger la tâche de ceux qui peinent, en permettant plus de loisirs consacrés à la culture, au repos ou à la vie familiale, ont entraîné la mise au chômage et la déchéance d'armées entières de travailleurs jetés sur le pavé ? Sans cesse on nous ressert la même rengaine. Si vous n'acceptez pas que le jour nouveau soit celui de votre humiliation, si vous vous arc-boutez pour défendre les fragiles conquêtes sociales chèrement acquises par nos ancêtres, alors vous n'êtes pas « moderne », vous êtes tout juste un pauvre ringard... Il faudrait subir une prétendue « modernité » alors que toutes les avancées ont été produites par ceux qui travaillent et par ceux qui créent, et au final à leur détriment. Un final provisoire, car le combat n'est pas fini entre ceux qui s'efforcent pour le bien commun, et ceux qui nous affaiblissent pour leur compte… en banque !</p> <p class="spip">Nos problèmes résultent, très directement, d'un problème de système économique et d'organisation sociale. On le voit bien à la lumière de cet exemple des problèmes rencontrés par d'autres auteurs, les cuisiniers, eux aussi attachés à la qualité de nos sensations, de nos émotions, de notre vie. Ceux-ci se préoccupent de ce qui touche au goût comme nous nous attachons à ce qui touche au regard. Au-delà de ces différences, ils rencontrent des problèmes et des adversaires très voisins des nôtres. Ce sont de gros marchands de soupe, des grossistes distribuant une nourriture pré-formatée, qui font tout pour ramasser un maximum d'oseille, quoi qu'il en coûte au reste de la société, au détriment de la qualité de la vie et de notre joie de vivre. Ils ouvrent toujours de grands yeux pour se couper la plus grosse part du gâteau et ne laisser aux autres que les miettes. Les cuisiniers se retrouvent confrontés à de grands distributeurs comme Metro et consorts. Nous devons traiter avec des financiers, des fonds de pension, des agences pratiquant le dumping social au détriment du savoir-faire, etc. C'est la même chose qui nous touche ou qui nous frappe, plutôt, avec le développement d'entreprises piétinant le code de la propriété intellectuelle, qui détournent des règles au départ censées nous protéger comme le D. R. et flattent la vanité ou abusent de la crédulité en raflant des brassées de photos d'amateurs pour les brader à vil prix, les tristement célèbres sites de photos à un euro.</p> <p class="spip">Ce n'est pas la faute de l'argent. L'argent est quelque chose de pratique pour assurer des échanges en tant qu'équivalent général. C'est la faute de la façon dont cet argent est obtenu et accumulé par certains qui s'accaparent par tous les moyens le produit du travail d'autres, qu'ils exploitent ou qu'ils grugent. Ce qui compte, pour ceux qui prétendent continuer à nous diriger, c'est de faire un maximum d'argent en un minimum de temps, au détriment de notre bonheur, et aujourd'hui au risque de notre propre disparition.</p> <p class="spip">Ce n'est pas la sagesse qui gouverne, mais la loi du profit. C'est une vérité tellement évidente, tellement lumineuse, tellement éblouissante qu'elle en devient aveuglante, qu'ils sont obligés non de la nier, ce qui serait ridicule, mais de la masquer ou de détourner notre attention par mille moyens et mille ruses. Ils montrent du doigt les étrangers, les basanés, les juifs, les arabes, les jeunes, les banlieusards, ou opposent le public au privé, la ville à la campagne… Ils détestent Mai 68 et son souffle de liberté, mais quand il s'agit de nous rouler dans la farine, c'est « l'imagination au pouvoir » à plein régime… Comme des sales gosses, c'est toujours quelqu'un d'autre qu'eux qui a fait la grosse bêtise… Ils ont de beaux parleurs et des plumitifs sous le nom joli de journalistes ou d'écrivains pour nous conter des balivernes, et si ça ne suffit pas ils ont des matraqueurs assermentés pour nous faire taire quand nous n'acceptons plus. Mais, la plupart du temps, nous acceptons. Non pas par résignation, mais par solitude, parce que nous ne savons pas comment faire ni avec qui le faire et contre qui ni pourquoi. C'est pour cela qu'il est pour eux si important que nous comprenions le moins possible et de dresser devant nous des rideaux de fumée, ou de nous dresser les uns contre les autres. Le marquis de Sade, qui s'y connaissait en termes de sadisme, l'affirmait sans ambages :</p> <p class="spip">« Il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu'il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. (...) Protégeons les trônes, ils protègeront l'Eglise, et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. (...) L'animal féroce connu sous le nom de peuple a nécessairement besoin d'être conduit avec une verge de fer : vous êtes perdu, dès l'instant où vous lui laissez apercevoir sa force. » Pour « arracher ce bandeau » qui nous cache la réalité de notre oppression et les causes de notre malheur, pour « apercevoir notre force », il est donc nécessaire d'étudier notre histoire. Il faut apprendre de nos ancêtres et ne pas oublier comment surviennent les grands changements sociaux. La révolte des paysans à l'été 1789, assiégeant les châteaux pour brûler les registres de droits féodaux, a généré parmi les ordres privilégiés et les possédants ce qu'on appelle encore aujourd'hui la Grande Peur. Cet effroi devant le risque de tout perdre y compris leur vie est ce qui, la fameuse nuit du 4 août, conduisit les seigneurs et le clergé à renoncer à leurs pouvoirs légaux d'oppresseurs, et pour les meilleurs d'entre eux à passer du côté du peuple, à servir l'intérêt général et non plus leur intérêt particulier. Néanmoins, n'oublions jamais qu'il fallût attendre 1793 pour que cette abolition devienne effective : à l'origine, il s'agissait pour beaucoup de Tartuffe de lâcher du lest en espérant ramener ce qu'ils appellent le « calme », cette grisaille qui prépare la réaction et les restaurations.</p> <p class="spip">Ce qu'il faudrait c'est une nouvelle nuit du 4 août et l'abolition des nouveaux privilèges . Seule la détermination du peuple travailleur (et avec lui les auteurs et les créateurs dont nous sommes) à ne plus se laisser spolier et sa capacité à exercer directement le pouvoir contraindra les meilleurs des entrepreneurs capitalistes, avec leurs incontestables compétences, à abandonner leurs privilèges [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb2" name="nh2" id="nh2" class="spip_note" title='[2] La nuit du 4 août 1789 est un événement fondamental de la Révolution (...)' >2</a>] et à servir au lieu de se servir. Car il y a du vrai bonheur à bien agir, quand la possibilité en est ouverte. Alors pour moi, j'espère pour beaucoup d'autres, pour nous les auteurs, les créateurs, les artistes, construire une œuvre c'est aussi se soumettre, oui, mais pas devant les puissants et les hâbleurs. C'est se soumettre au service de la bonté, de la beauté, de la justice et de la vérité. Se soumettre au service de la vie. Etre à l'écoute du plus pur à l'intérieur de nous-mêmes, laisser monter ce que nous portons tous de plus précieux dans notre cœur : l'amour, la compassion, la poésie, la révolte, l'émerveillement. C'est cela qui fait la force de nos photographies, de nos peintures, de nos sculptures, de nos musiques... C'est cela notre vraie richesse, cette sublime intensité de l'être.</p> <p class="spip">Alors, comme les autres, dans ce système, nous sommes contraints de nous adapter pour survivre et pour continuer à créer au risque de sombrer parfois, souvent, à la limite de l'absurde. Nous vendons des œuvres en tirage limité alors que la photographie a été créée pour permettre la reproduction à l'infini. Le seul intérêt de cette limitation est de satisfaire chez les acquéreurs des intérêts mercantiles, le plus souvent fondés sur des désirs de spéculation ou de possession exclusive qui ne relèvent pas de questions artistiques. Nous publions nos photos toutes petites sur les sites Web pour être bien sûr qu'on ne nous les vole pas. Alors qu'il faudrait pouvoir les mettre à la portée de tous, EN GRAND, parce que la photographie a été conçue pour cela. Mais dans un système où on valorise l'avoir plutôt que l'être, il y a des gens à l'affût pour nous les voler. Et nous devons nous protéger tant que nous sommes dans ce système qui nous contraint de vivre avec ses lois bizarres, parfois injustes, dangereuses, douloureuses... Nous devons nous protéger et hélas publier nos photos toutes petites sur les sites Web parce que nous voulons continuer à créer. Alors il faut vendre, et vendre de notre mieux possible, non pas pour avoir ou pour posséder davantage mais pour être meilleurs et pour forger le meilleur et pour partager le meilleur de nous-mêmes. C'est la seule chose qui nous justifie. C'est ce qui fait de nous des artistes et non des petits commerçants.</p> <p class="spip">Et les gens qui bradent leur travail bradent par la même occasion le nôtre, mettant en péril notre présent et notre avenir, le présent et l'avenir de l'art, le présent et l'avenir de la vie. Parce que l'art, ce sont les œuvres oui bien sûr, mais ce sont d'abord les artistes sans lesquels les œuvres n'existeraient pas. C'est pourquoi il est tout à fait scandaleux de tolérer ces sites à un euro, ce mépris de la création et des créateurs, non pas parce que nous sommes comme eux assoiffés par de petits intérêts, mais parce que nous avons de grands rêves et que nous savons en faire des réalités. Quel rôle joue le temps pour transformer nos rêves en réalités ? Combien de temps faut-il pour mettre au monde une œuvre ? Picasso expliquait que, si cinq minutes lui suffisaient pour un dessin, ces cinq minutes et ce dessin étaient l'aboutissement de toute une vie. Nous avons derrière nous et devant nous l'éternité, et quand nos yeux se fermeront pour la dernière fois, nous n'en aurons pas encore fini. Nous sommes des êtres de patience. Tout enfant, à l'école primaire, j'ai été très impressionné par l'histoire de cet homme, Bernard Palissy, ruiné, brûlant ses derniers meubles pour percer le secret de la composition de l'émail blanc. Les auteurs et les artistes sont les enfants de Bernard Palissy et de tous ceux qui lui ressemblent. Alors de tout cœur oui, bien sûr, je reste un amateur dans le sens où j'aime ce que je fais, de toutes mes forces. Mais je suis un professionnel de tout mon être, non pas parce que je veux faire de l'argent avec mes œuvres, mais pour mes œuvres. Pour qu'elles puissent exister, venir au monde, se dresser dans toute leur force... Parce que vraiment, je ne vois pas comment je pourrais trouver le temps de faire autre chose. Cela prend mes jours, cela prend mes nuits, cela prend ma vie. Mais cela, aussi, me donne la vie. Cela nourrit mon enthousiasme, qui est la vraie jeunesse, intarissable, immortelle, parce qu'elle se transmet d'un être à un autre être pour donner la santé et la joie. Ma profession est d'abord une profession de foi en la valeur de ce pour quoi je m'engage. Sinon, à quoi bon ?</p> <p class="spip">Quelle est en conséquence ma démarche professionnelle ? Ce n'est pas seulement une démarche, c'est un chemin. Avec le temps, avec la patience, avec l'enthousiasme, nous traçons un chemin. Une voie initiatique. Le bouddha l'a parfaitement résumé : « il n'y a pas de chemin qui mène au bonheur, le bonheur est le chemin. » Je crois profondément et je pourrais dire maintenant : « je suis aussi convaincu par l'expérience », que si notre chemin est juste, alors à la longue notre courage et notre persévérance sont récompensés, la fleur parvient à pousser malgré toutes ces mauvaises herbes qui cherchent à étouffer sa croissance. Comme le disait un connaisseur : « le sabre est toujours vaincu par l'esprit [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb3" name="nh3" id="nh3" class="spip_note" title='[3] Napoléon Bonaparte' >3</a>] ».</p> <p class="spip">Oui, les bonnes photographies continueront de trouver un chemin vers ceux qui aiment regarder et jouir d'elles, de leur souverain mystère. Un chemin qui sera difficile sans doute, comme est difficile aujourd'hui le chemin de beaucoup d'êtres de bonté et de forgerons de la beauté, parce que l'égoïsme semble plus rentable que la générosité. Mais nous ne cherchons pas ce qui est rentable, nous cherchons ce qui est fertile et fécond. Et comme c'est le chemin même de la vie, d'être fertile et féconde, alors nous allons trouver ce que nous méritons. L'enfer et le paradis ne sont pas pour un autre monde, ils sont d'ici.</p> <p class="spip">La paix est un combat. La liberté est un combat. La créativité et la sérénité sont des combats. Nous sommes aussi là pour transmettre et enseigner, tout en continuant à apprendre. Parce que si toutes ces images de peu d'exigence peuvent circuler et si tant de médiocrité trouve preneur, c'est parce que nous demeurons encore trop ignorants et trop barbares. Camille Pillias citait récemment avec pertinence Moholy-Nagy dans Réponses Photo : « L'analphabète de demain ne sera pas celui qui ignore l'écriture, mais celui qui ignore la photographie ». Exigeons, imposons une vraie culture des images dans les écoles mais aussi dans tous les domaines de la vie. La beauté, la grandeur d'âme sont des combats, d'abord avec et parfois contre nous-mêmes. Et le combat, cela s'apprend. C'est tout un art… Mais il ne faudrait pas croire que, parce que nous sommes attelés en première instance à cette tâche intime, nous serions en conséquence incapables d'affronter ceux qui nous prennent pour des agneaux que l'on pourrait tondre sans craindre notre riposte ni sans coup férir. Lorsque l'on met en péril nos bébés, notre capacité d'enfanter, alors nous devenons des loups. Et nous avons raison de le faire, et d'en parler de façon à agir ensemble, avec une conscience claire des enjeux, de la tactique et de la stratégie à mettre en œuvre pour faire cesser l'opprobre.</p> <p class="spip">Si les yeux sont bien la fenêtre de l'âme, alors notre regard est prêt à devenir sombre, de la couleur d'orage de notre colère. Par les aubes solaires et les crépuscules miroitants, au grand jour et dans la nuit profonde, nous sommes et nous resterons des moissonneurs d'étoiles, des chevaliers de l'infini, des amants.</p> <p class="spip"><span class='spip_document_1213 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://larevuedesressources.org/IMG/jpg/42-071113-0860.jpg' width="732" height="488" alt="© Xavier Zimbardo" title="© Xavier Zimbardo" /></span></p> 2009-07-03T03:20:00Z text/html fr Xavier Zimbardo Cuevas, le Mexicain malgré lui http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1243 <img src="http://larevuedesressources.org/IMG/arton1243.jpg" alt="" align="right" width="400" height="514" class="spip_logos" /><p class="spip">Dans le paysage artistique du Mexique contemporain, le peintre et sculpteur José Luis Cuevas occupe une place tout à fait particulière. Une notoriété précoce acquise essentiellement à l'étranger, une relation ambivalente avec son pays d'origine, une personnalité de leader et de provocateur font de cet artiste inclassable une figure qui provoque l'attention.<br /> En l'année 2008, il se trouve sur le devant de la scène artistique mexicaine avec une grande exposition au Palais des Beaux-Arts (Palacio de Bellas Artes), inaugurée le 5 juin dernier en présence, pas moins, du président mexicain Felipe Calderon Hinojosa. « Bellas Artes », comme on le nomme communément, n'est pas seulement l'Opéra et l'académie de musique de Mexico. Ce bâtiment néo-baroque du début du 20e siècle abrite en outre une galerie d'art (avec des fresques de Diego Rivera, Orozco, Siqueiros, etc.), plusieurs salles de conférences et un musée qui jouit du plus grand prestige officiel et par où sont passés tous les grands peintres et sculpteurs de notre époque, à l'exception, jusqu'à cette année, de... José Luis Cuevas. <br /> Agé de 74 ans, Cuevas avait toujours ressenti cette lacune comme un affront personnel. Commentant la prochaine inauguration de l'exposition [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb4" name="nh4" id="nh4" class="spip_note" title='[4] Dans un article du quotidien mexicain La Jornada, 30 mai (...)' >4</a>], il a reproché à l'Instituto Nacional de Bellas Artes (INBA) d'avoir, en fait, souvent donné l'opportunité d'exposer à des peintres dont certains « très mineurs » alors que lui-même était négligé.</p> <p class="spip">Cuevas a avancé comme argument que cela est peut-être arrivé « par mauvaise foi ou par bêtise, parce que si ça se trouve, ils ne se rendaient même pas compte que je n'avais jamais exposé ici. J'ai pensé que je parviendrais à l'heure de ma mort sans être entré au [palais de] Bellas Artes, car le temps passe, tout à coup il y a des problèmes de santé et moi je suis hypocondriaque, comme tout le monde le sait ». Il était temps pour lui [d'être invité à exposer à Bellas Artes], a-t-il répété, en rappelant quelle injustice c'était de ne lui avoir jamais ouvert le musée, « considérant [sa] trajectoire et les succès [qu'il a] connus à l'étranger.(...) »</p> <p class="spip">Une lacune qui est désormais comblée. « Maintenant, dans un acte de reconnaissance qui peut paraître contenir de façon implicite une grande contradiction, le monument qui exalte la culture de la manière la plus institutionnelle au Mexique va ouvrir ses portes au travail narcissiste de l'artiste, à ses diatribes (commencées pendant ses années de jeunesse et jamais abandonnées) contre l' « école mexicaine de peinture », à ses personnages monstrueux, à son érotisme débordant, à cette production que, côte à côte avec son épouse, il construit. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb5" name="nh5" id="nh5" class="spip_note" title='[5] Article de Mario Abner Colina dans le quotidien Reforma, 30 mai (...)' >5</a>]</p> <h3 class="spip">Le premier plaisir</h3> <p class="spip">Dès le début des années 50, en effet, José Luis Cuevas se place dans le monde des arts avec une aisance stupéfiante pour un jeune peintre (âgé d'une vingtaine d'années seulement) de formation largement autodidacte. En 1955, Philippe Soupault, de retour d'un de ses voyages au Mexique, décrit dans la <i class="spip">Revue du 20e siècle</i> [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb6" name="nh6" id="nh6" class="spip_note" title='[6] « Les peintres mexicains : José Guadalupe Posada, José Orozco, Diego (...)' >6</a>]<i class="spip"> </i>l'essor de la peinture mexicaine : « Tout en demeurant indiscutablement mexicain, Tamayo est international. Cet exemple de Tamayo, qui n'a pas, comme Rivera, Orozco et Siqueiros, rompu avec l'Europe et les États-Unis, est une preuve de la force qui soulève l'art mexicain, comme un levain. L'art de Tamayo n'est peut-être qu'une exception qui confirme la règle, car déjà les jeunes peintres mexicains ont retrouvé ce désir d'explosion qui a conféré du génie aux trois grands précurseurs. C'est ainsi qu'un jeune homme de vingt-deux ans, José Luis Cuevas, vient de manifester en peignant quelques tableaux et de nombreuses gouaches une originalité qui confirme la vitalité de l'art mexicain contemporain. » Soupault va d'ailleurs écrire un peu plus tard, avec Jean Cassou et Horacio Flores Sanchez, le texte de la plaquette intitulée « La personnalité de Cuevas » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb7" name="nh7" id="nh7" class="spip_note" title='[7] Editions Brient, collection Artistes de ce temps, 1955' >7</a>] qui paraît en 1955, après l'exposition réalisée par l'artiste à Paris à la galerie Edouard Loeb.</p> <p class="spip">José Luis Cuevas est né à Mexico en février 1934, dans un quartier modeste, rue Callejón del Triunfo, où son grand-père possédait une petite usine de papeterie. Très jeune, l'enfant commence à dessiner sur les chutes de papier de l'usine. « J'ai dû commencer très tôt à me servir de papier, car c'est là peut-être le premier plaisir dont je me souvienne. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb8" name="nh8" id="nh8" class="spip_note" title='[8] Les obsessions noires de José Luis Cuevas (recueil, textes et dessins). (...)' >8</a>] Cet apprentissage spontané laissera des traces durables dans sa manière de travailler : une méfiance persistante à l'égard du papier à dessin et des matériaux ‘nobles'. « Je ne suis pas encore habitué aux grands papiers de luxe, et je regrette les humbles papiers où je traçais mes premières lignes, avoue-t-il. Je tire toujours plus de satisfaction d'un crayon à bout de mine, d'une plume à la pointe ébréchée, d'un pinceau presque sans poils. Contrairement à la plupart des gens, il m'est difficile de m'habituer aux bonnes choses. J'ai horreur de ce qui est raffiné. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb9" name="nh9" id="nh9" class="spip_note" title='[9] ibid. pp 47-48' >9</a>]</p> <p class="spip">Vers dix ou onze ans, grâce à une dispense d'âge, il suit les cours de la modeste école de peinture de la rue Esmeralda. Il dessine énormément sur le vif dans les quartiers populaires, Tepito, Nonoalco, Callejón del Organo. Prostituées, marchandes, infirmes, mendiants sont ses sujets les plus fréquents. Introduit par son frère Alberto, étudiant en médecine, dans un hôpital psychiatrique, il y dessine les patients - comme l'avait fait notamment Egon Schiele. Ainsi se constitue un matériel thématique « sédimenté dans son subconscient » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb10" name="nh10" id="nh10" class="spip_note" title='[10] Selon José Gomez Sicre dans la préface au livre Les obsessions noires (...)' >10</a>] et dans lequel il continue à puiser par la suite.</p> <p class="spip">Il tombe malade à douze ans d'un rhumatisme articulaire, événement qui le fera se concentrer toujours sur le dessin mais aussi la lecture, notamment Dostoïevski et Kafka. « Alors que Cuevas avait encore besoin d'un modèle pour créer ses valeurs plastiques, Dostoïevski lui ouvrit les yeux sur l'humanité avec une intensité pathétique. Quant à Kafka, il éveilla son imagination et l'induisit à mener la réalité jusqu'aux extrêmes frontières de la fantaisie et du rêve (…) » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb11" name="nh11" id="nh11" class="spip_note" title='[11] ibid. p 12' >11</a>] Cuevas lui-même évoque « le souvenir magnifique d'avoir découvert Dostoïevski. La fraternité des Karamazov, les passions profondes, violentes que le Russe me décrivait en détail… » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb12" name="nh12" id="nh12" class="spip_note" title='[12] ibid. p 51' >12</a>] La lecture de ces deux auteurs – auxquels il convient d'ajouter le marquis de Sade – ne cessera plus d'accompagner Cuevas et de nourrir sa thématique, à sa manière à lui : répétitive, obsessionnelle. Il le souligne lui-même : « Kafka a été l'influence qui, sur le plan spirituel, a le plus étroitement ceint mon œuvre et, si cela m'a ôté beaucoup de tranquillité et de repos mental, cela m'a offert en même temps une sécurité particulière pour vertébrer mes idées, pour définitivement conforter ma volonté de créer. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb13" name="nh13" id="nh13" class="spip_note" title='[13] ibid. p 96' >13</a>]</p> <p class="spip">Durant ces années de formation de son expression artistique, il professe d'abord un « profond respect pour les peintres de fresques » – d'abord Rivera, puis Siqueiros – puis commence à trouver que leur dessin manque d'« ossature ». Il s'oriente davantage vers Orozco : « Je continue à dire que c'est Orozco qui a nourri mon œuvre au début, et même beaucoup de ce que j'ai produit par la suite ». Il apprécie chez lui « toujours une structure présente dans ses formes, une exigence de rigueur. » Il cherche en vain à l'approcher : « Dans mon pays, il a toujours été impossible pour un jeune de chercher le soutien de l'artiste qu'il admire. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb14" name="nh14" id="nh14" class="spip_note" title='[14] ibid. p 54-55' >14</a>]</p> <p class="spip">Et très vite, il va aussi se détacher de l'influence des muralistes, largement dominante à cette époque dans la peinture mexicaine. A cette époque, indique Serge Fauchereau [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb15" name="nh15" id="nh15" class="spip_note" title='[15] Serge Fauchereau : Mexique/Europe, allers-retours, 1910-1960 (éd. (...)' >15</a>], « c'est Siqueiros qui est le porte-parole de l'orthodoxie idéologique du muralisme. Dès 1945, il avait titré impérieusement un de ses essais : ‘Il n'y a pas d'autre voie que la nôtre.' Cela affirme les prémices de ce que Cuevas appellera plus tard ‘le rideau de cactus' [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb16" name="nh16" id="nh16" class="spip_note" title='[16] la « cortina de nopal »' >16</a>], par analogie avec le rideau de fer de la guerre froide. Devenu une institution et une théorie autoritaire, le muralisme s'est figé. (…) [Au début des années 50] Tamayo est le principal représentant d'une peinture indépendante des mots d'ordre et sans contenu social. (…) » Mais c'est Cuevas qui va devenir le fer de lance de ce mouvement informel que l'on a surnommé <i class="spip">Ruptura</i> et qui exprime « le mécontentement des jeunes artistes devant le dirigisme de leurs aînés (…). » A l'époque, « les galeries indépendantes comme la Galeria de Arte Mexicano sont encore rares au Mexique. » C'est pourquoi, en 1952, José Luis Cuevas, Vlady, Gironella, Enrique Echeverría et quelques autres ouvrent à Mexico la galerie Prisse pour y exposer leurs œuvres.</p> <p class="spip">« Par <i class="spip">Ruptura</i>, précise Fauchereau, il faut en effet comprendre qu'il ne s'agit pas d'un mouvement ni d'une théorie définis, mais d'une attitude de refus adoptée par un groupement mal circonscrit d'artistes héritiers des Contemporáneos, de Mérida, Tamayo, Cueto, Soriano, tous hommes soucieux de leur liberté. (…) Avec une redoutable ironie, Cuevas a déclaré qu'il préférait « la grande route qui mène au reste du monde, plutôt que des sentiers étroits qui relient un village de torchis à un autre. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb17" name="nh17" id="nh17" class="spip_note" title='[17] ibid. p 78' >17</a>]</p> <p class="spip">Aussi Cuevas va-t-il s'affirmer avec ses premières expositions à l'étranger, en 1954, à Paris (où Picasso achète deux de ses dessins) mais d'abord à l'OEA (Union Pan-Américaine) de Washington, sous l'égide du critique d'art cubain José Gomez Sicre. Le <i class="spip">Time Magazine</i> lui consacre alors un article dithyrambique [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb18" name="nh18" id="nh18" class="spip_note" title='[18] A vision of life, Time Magazine, 16 août 1954. Le titre fait allusion (...)' >18</a>]. Evoquant son choix de personnages sortis des asiles de fous, des hopitaux pour les pauvres et des taudis, le magazine note : « Avec une économie de lignes floues, tracées sur le papier par des pinceaux presque sans poils, il montre puissamment la réticence voûtée de la schizophrénie, l'arrogance de la mégalomanie, le regard fixe de la pauvreté et de la maladie. » Le travail de Cuevas, dessins, encres et aquarelles, se vend immédiatement.</p> <p class="spip">Dans l'esprit initié par la Ruptura, il fonde au début des années 1960 le groupe <i class="spip">Nueva Presencia</i> qui prône l'art néo-figuratif et l'expression individuelle. A nouveau le <i class="spip">Time Magazine</i> s'en empare dans un article intitulé « New Direction in Mexico » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb19" name="nh19" id="nh19" class="spip_note" title='[19] Daté du 29 mars 1963' >19</a>], dans lequel ce mouvement est présenté comme ayant de fortes analogies avec la théorie développée par le critique d'art Selden Rodman dans son livre « The Insiders ». Ce serait en référence à ce livre que les membres de Nueva Presencia (comprenant notamment Leonel Gongora, Emilio Ortiz, Artemio Sepulveda, Francisco Icaza, José Muñoz…) se sont également dénommés « interioristas ».</p> <p class="spip">Durant ces années 60, Cuevas réalise aux Etats-Unis plusieurs séries de lithographies : <i class="spip">Recollections of Childhood</i> (1962) et <i class="spip">Cuevas Charenton</i> (1964), à Los Angeles ; <i class="spip">Crime by Cuevas</i>, à New York (1968), et <i class="spip">Homage to Quevedo</i> (1969) à San Francisco. La littérature reste aussi étroitement associée à son travail, depuis le livre d'illustrations de 1957 intitulé <i class="spip">Los Mundos de Kafka y Cuevas</i> (Falcon Press, Philadelphie), Kafka dont il avait réalisé un portrait dès 1948.</p> <h3 class="spip">Vers la sculpture</h3> <p class="spip">Devenu l'une des personnalités les plus originales et les plus polémiques de la scène culturelle mexicaine, il se sent néanmoins incompris au Mexique et dans les années 70 il s'exile en France, où il réaffirme son prestige grâce à la grande réstrospective organisée en 1977 au Musée d'Art Moderne de Paris. A cette époque, il s'inspire notamment de ses ancêtres catalans pour réaliser plusieurs séries de travaux graphiques portant les titres de <i class="spip">Catalana</i> (1981), <i class="spip">Vasca</i> – également dénommée <i class="spip">Intolerancia</i> – (1983) et <i class="spip">Madrileña</i> (1987).</p> <p class="spip">La décennie 90 se caractérise chez Cuevas par un développement significatif de son activité de sculpteur, avec des bronzes de tailles diverses, parmi lesquels on remarque notamment <i class="spip">La Giganta</i> (La Géante - 1991), pièce spectaculaire exprimant la dualité masculin-féminin, destinée à la cour d'entrée du Museo José Luis Cuevas créé en 1992. Dans cet espace, situé dans l'ancien monastère de Santa Inés construit au 17e siècle, au centre de la ville de Mexico, il place, en plus de ses propres œuvres, la collection d'art contemporain latino-américain et européen, comprenant notamment deux séries graphiques de Picasso, qu'il a constituée avec sa première épouse Berta (décédée en 2000).</p> <p class="spip">Au début de 1998, le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía de Madrid lui consacre une grande rétrospective, constituée essentiellement de dessins, auxquels l'artiste ajoute toutefois une série de petites sculptures appelées <i class="spip">Animales impuros</i> (Animaux impurs), d'après le poème de même titre de l'écrivain espagnol José-Miguel Ullán.</p> <p class="spip">L'esprit polémique de Cuevas et sa vaste culture artistique s'expriment également dans son activité de conférencier et de chroniqueur dans la presse. Il fournit ainsi pendant une douzaine d'années (1985-1998) au supplément dominical <i class="spip">El Búho</i> (Le Hibou) du journal <i class="spip">Excélsior</i> sa rubrique <i class="spip">Cuevario</i> ; par la suite, celle-ci paraîtra dans le quotidien <i class="spip">El Universal</i>. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages autobiographiques, notamment <i class="spip">Cuevas por Cuevas</i> (éd. Era, México DF, 1965) et plus récemment <i class="spip">Gato macho</i> (1994), qui contient une large sélection de ses articles de presse.</p> <h3 class="spip">Une continuité persistante</h3> <p class="spip">Le travail de José Luis Cuevas semble être immédiatement reconnaissable par la remarquable continuité de ses thématiques et de ses formes d'expression. C'est ce que faisait observer José Gomez Sicre (dans la préface précitée) : il définit la spécificité du « cas » Cuevas comme sa capacité à « conserver une forme donnée d'expression à son message, sans tenir compte des changements survenus dans le monde de l'art (…) Cuevas, lui, a été comme un delta, qui élargit ses berges jour après jour, indifférent au courant, et qui se renforce au contraire à chaque instant, alors même que le flot tumultueux des eaux se fait plus fracassant. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb20" name="nh20" id="nh20" class="spip_note" title='[20] Préface au livre Les obsessions noires de José Luis Cuevas, p. (...)' >20</a>]<br /> Dans un entretien avec Miguel Ángel Muñoz [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb21" name="nh21" id="nh21" class="spip_note" title='[21] Miguel Ángel Muñoz : « La imaginación del instante : signos de José (...)' >21</a>] et dans le texte bref « Rencontre avec Ezra Pound », José Luis Cuevas fournit plusieurs clefs éclairant l'énigme de sa création. En premier lieu, il souligne son goût pour l'aspect multiple de sa créativité, exprimée non seulement dans le dessin, la gravure et la sculpture, mais aussi dans l'écriture, dans l'exposé oral et dans d'autres formes d'expression.<br /> Cuevas indique notamment que « les écrivains sur lesquels il a travaillé (Quevedo, Sade et Kafka, entre autres) n'ont été que de simples thèmes, comme des paysages ou des natures mortes, pouvant ou non lui suggérer de dessiner. Quand la connexion s'établit, elle est fulgurante et incessante. C'est une relation complète, aussi bien avec l'œuvre qu'avec la vie de l'artiste illustré, car il ne s'agit pas d'une illustration, mais d'une sorte de reflet de son acte créatif fondamental. Cuevas déclare que « de la main gauche il tenait le livre [un des gros volumes de Quevedo dans l'édition Aguilar] et de la droite il traçait des esquisses à la vitesse de la lecture. » Peut-être la fidélité de Cuevas au dessin est-elle due à cette propension naturelle vers la peinture automatique, semblable à l'écriture automatique des surréalistes ou à l'action painting des expressionnistes abstraits ».</p> <p class="spip">Dans le même entretien, José Luis Cuevas déclare qu'il commence toujours ses journées de travail en dessinant des autoportraits. « Ce n'est qu'ainsi, en rentrant profondément en lui-même, qu'il parvient à se plonger dans les mondes que lui suggèrent les auteurs qu'il lit ou les réalités qui l'entourent, et à créer ses mondes parallèles. La session de travail passe par la représentation et l'annulation du moi, pour donner accès à des mondes aussi réels qu'est irréel le monde où nous vivons tous les jours. »</p> <p class="spip">Ces autoportraits sont nombreux dans l'exposition actuellement présentée au Palais de Bellas Artes. Il s'y représente presque invariablement avec une tête massive, des yeux ronds très écartés, une bouche en arc de cercle descendant, procédant à une déformation et un enlaidissement délibéré et systématique de sa propre image. Tantôt le personnage occupe pratiquement tout l'espace de l'image, et tantôt il est mis en scène avec d'autres figures emblématiques de l'univers de Cuevas, comme par exemple ce <i class="spip">Doble autoretrato con personajes</i> (Double autoportrait avec personnages) de 1991 – où il s'est représenté avec un chapeau melon comme le héros du film <i class="spip">Orange Mécanique</i>. Dans tous les cas, il me semble évident que Cuevas ne fait pas de différence, pas de distinction entre lui-même pris comme « modèle à dessiner » et ses autres personnages familiers : fous, infirmes, marginaux en tout genre. C'est le moyen qu'il a trouvé pour tenter de cerner cette identité qui, nous dit Carlos Fuentes, passe à travers une représentation « violente » : « Désirer et être désiré : pour Cuevas, c'est là le stigmate du criminel, du monstre, de l'amoureux : l'identité violente » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb22" name="nh22" id="nh22" class="spip_note" title='[22] Phrase affichée dans l&#39;exposition de Bellas Artes' >22</a>].</p> <h3 class="spip">Tous des monstres</h3> <p class="spip">André Pieyre de Mandiargues, dans le beau texte « José Luis Cuevas ou la ruelle du triomphe » qu'il a écrit pour accompagner l'exposition de 1977 à la Galerie de Seine [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb23" name="nh23" id="nh23" class="spip_note" title='[23] Texte repris dans le 4e Belvédère' >23</a>], évoque son penchant « à charger les créatures qui peuplent ses dessins, ses lavis, ses estampes, de fautes que l'on ne sait pas ou d'une culpabilité laissée volontairement dans le vague » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb24" name="nh24" id="nh24" class="spip_note" title='[24] Mandiargues, José Luis Cuevas ou la ruelle du triomphe, p (...)' >24</a>]. Les monstres qui peuplent l'univers de Cuevas sont à la fois victimes et bourreaux à la manière la plus baudelairienne qui soit. Les lieux qu'il recrée « sont des cellules, des chambres, des caves ; ils appartiennent à des tribunaux, à des prisons, à des hôtels borgnes, à des bouges ; le destin de leurs habitants est une expectative obscure de condamnation, de torture, de crime (à subir ou à commettre), d'ivresse ou de rapports sexuels assez infâmes pour n'être qu'une variété de supplice.Ces habitants, les acteurs immobiles de ce grand théâtre graphique, sont des êtres qui vont faire le mal ou à qui le mal va être fait. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb25" name="nh25" id="nh25" class="spip_note" title='[25] ibid. pp 21-22' >25</a>]</p> <p class="spip">C'est ainsi à nous-mêmes, en fait, que le travail de José Luis Cuevas nous renvoie à chaque instant, et non à des êtres que leur caractère exceptionnel ferait sortir du destin commun. Comme le dit Mario Vargas Llosa, « violence, compassion, imagination, l'art de José Luis Cuevas est bien inquiétant. Qui se submerge en ces eaux-là apprend ou confirme quelque chose qu'aucun plasticien d'Amérique latine n'a su représenter aussi heureusement : que nous sommes tous des monstres, ou, plutôt, que personne n'est monstrueux puisque nous le sommes tous. »</p> <p class="spip">Le mot <i class="spip">cuevas</i>, souligne Mandiargues, signifie en espagnol « caves » ou « cavernes ». « On peinerait à trouver un artiste contemporain qui ait su descendre aussi bas que Cuevas dans ce qui est appelé banalement les profondeurs de l'inconscient, et qui nous en ait rapporté des messages aussi sincères et aussi dramatiques. Les sous-sols de Cuevas, ce sont ceux des <i class="spip">Possédés</i> de Dostoïewsky, dont Kafka reçut, comme on sait, le legs. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb26" name="nh26" id="nh26" class="spip_note" title='[26] Mandiargues, José Luis Cuevas ou la ruelle du triomphe, p (...)' >26</a>] Un monde sombre et souterrain qui rappelle aussi celui de William Blake. « Les victimes prochaines ou les criminels futurs, il les a dessinés avec une amitié tendre qui est douce comme le bel accent avec lequel les Mexicains parlent le castillan et qui serait terrifiante si elle n'avait pas tant d'innocence et de suavité ». [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb27" name="nh27" id="nh27" class="spip_note" title='[27] Mandiargues, op. cit. p 22' >27</a>]</p> <h3 class="spip">Une mexicanité ambiguë</h3> <p class="spip">Bien que souvent en opposition avec son pays natal, dont il critique le nationalisme, Cuevas n'en est pas moins profondément mexicain. C'est tout naturellement qu'il avoue : « Depuis l'enfance, je côtoie la mort comme une chose naturelle. C'est sans doute parce que je suis Mexicain. (…) Je cherche la mort sur le visage des autres, mais surtout dans des ambiances antinomiques, c'est-à-dire celles que l'homme est censé vivre avec plénitude ou feindre de vivre plus que ses congénères » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb28" name="nh28" id="nh28" class="spip_note" title='[28] José Luis Cuevas, Esquisse pour la mort, p 97 (dans le recueil Les (...)' >28</a>].</p> <p class="spip">L'obsession de la mort, la familiarité avec la violence, le goût de l'extrême se manifestent constamment dans son travail. « A l'instar de toute son œuvre, écrit José Gomez Sicre [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb29" name="nh29" id="nh29" class="spip_note" title='[29] José Gomez Sicre, op. cit. p 16' >29</a>], cette violence féroce et le symbolisme dont il charge ces êtres remontent aux vieilles racines de la statuaire aborigène dont il tire la sauvagerie qui en est la force la plus notable, sans avoir recours au pastiche indigéniste. » A la fois en rupture et dans la continuité : « Être Mexicain pour lui, c'était rechercher l'essentiel dans l'expression et transposer par exemple Landru ou le marquis de Sade dans ses propres œuvres. Arriver à ce que l'esprit de Mantegna, de Goya, de Picasso, d'Orozco ou de Posada affleure sous les réminiscences de Coatlicue, avec l'emphase et le baroque des formes denses et massives du basalte aztèque, voilà bien ce qui est prodigieux. » [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb30" name="nh30" id="nh30" class="spip_note" title='[30] José Gomez Sicre, op. cit. p 20' >30</a>]</p> <p class="spip">Le réel lui sert alors de matériau de base pour exprimer cette identité intime aux racines lointaines. « Le monde de Cuevas n'est pas inventé. Il est formé par un esprit indomptable qui recueille, assimile et restitue ses visions comme un déchet auquel il a communiqué une force et une vie propres », indique José Gomez Sicre. « Je me dresse comme un radar, captant tout ce qui passe à portée, éliminant l'accessoire et faisant mon profit de ce qui compte et pèse », explique Cuevas lui-même. [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb31" name="nh31" id="nh31" class="spip_note" title='[31] José Luis Cuevas, Visions sans LSD, p 89(dans le recueil Les (...)' >31</a>] Un processus qui lui permet de charger de sens les éléments qui s'imposent pour occuper le devant de la scène dans cette œuvre puissante et multiforme.</p> 2009-07-02T03:58:00Z text/html fr Elizabeth Legros Chapuis Léo Scheer et le label "écriture d'internet" http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1241 <p class="spip">Il y a de manière évidente un aspect commun aux choix des auteurs de la blogosphère Dahlia et Wrath [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb32" name="nh32" id="nh32" class="spip_note" title='[32] Concernant Wrath, c&#39;est l&#39;éditeur qui, sur son blog, a (...)' >32</a>] par l'éditeur Léo Scheer pour faire décoller sa nouvelle <a href="http://www.leoscheer.com/spip.php?page=manuscrits" class="spip_out">collection m@nuscrits</a>, choix à travers lesquels semble se dessiner une stratégie éditoriale : celle de publier avant tout des <i class="spip">marques</i>, celles-ci étant censées représenter "l'écriture d'internet".</p> <p class="spip">L'éditeur littéraire a d'abord cherché, via la lecture de ses auteurs par des critiques et un lectorat toujours plus important, à vendre ses livres en croyant en leur écriture. De la qualité et de la force de l'écriture, et seulement de celles-ci, naissait la figure de l'auteur.</p> <p class="spip">Puis vint l'âge de la promotion par la publicité dans les médias et l'intervention des auteurs à la télé. La promotion venait en même temps que la publication des œuvres. Comme on le sait, un Gracq ne se reconnaissait pas dans cette pratique nouvelle de l'auteur qui se chargeait lui-même du marketing, au lieu de se contenter d'écrire son texte et de le donner à son éditeur chargé de le vendre, d'où ce que Tournier a appelé la « médiophobie » de Gracq.</p> <p class="spip">Nouvelle époque avec les blogs : les auteurs, en même temps qu'ils écrivent, font leur promotion par la création d'un personnage, d'une marque. D'où l'attrait puissant de ce que Léo Scheer appelle « écritures d'internet » qui sont en vérité des marques avant d'être des écritures, parfois au lieu d'être des écritures. Avant d'être publiés en effet, ces auteurs sont déjà lus, connus, identifiés, et les mettre sur le marché du livre papier revient à vendre un produit dont la promotion a déjà été faite en amont. Superbe économie pour l'éditeur !</p> <p class="spip">De l'auteur ancien coupé de la publicité style Gracq on est donc passé à l'auteur n'existant avant tout que pour être une marque, un écrivain (figure qui fascine) plus qu'une écriture, la prétendue « écriture d'internet » n'étant rien d'autre que la jolie affiche masquant une réalité bien plus prosaïque. Fait totalement nouveau : l'auteur et son écriture sont dans leur essence même publicité.</p> <p class="spip">La question de tout écrivain désireux d'être publié dans la collection m@nuscrits et bientôt par tout éditeur (car je crois bien qu'une bonne partie du monde de l'édition tout entier va basculer dans ce mode de sélection en ligne), ce n'est pas : dois-je avoir un blog ? mais : comment faire pour que mon blog me crée comme auteur de manière tout à fait distincte des autres blogs, par exemple avec un propos radical sur le monde de l'édition ou je ne sais quoi d'autre ?</p> <p class="spip">Mais de grâce, auteurs en quête de reconnaissance publique, cessez de nous fatiguer avec des débats pseudo-littéraires ou même une écriture, et séduisez-nous avec l'originalité de votre style…personnel s'affichant à travers photos, vidéos, petites notules bien senties !</p> <p class="spip">Voilà le chemin nouveau, résolument moderne, qui s'ouvre à la Littérature [<a href="http://larevuedesressources.org/#nb33" name="nh33" id="nh33" class="spip_note" title='[33] En ce qui me concerne, j&#39;ai choisi, après avoir donné mon (...)' >33</a>]</p> 2009-07-01T04:07:00Z text/html fr Laurent Margantin Seul dans le noir http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1234 <img src="http://larevuedesressources.org/IMG/arton1234.jpg" alt="" align="right" width="1500" height="1500" class="spip_logos" />« Bienvenue ». Un mot, un seul, sur cette banderole rédigée à mon attention.<br /> Bienvenue, comme si j'étais parti depuis une éternité, émergeant d'un profond coma, ou de retour d'interminables péripéties à travers le monde.<br /> Mes parents, mes amis, mes collègues, tous étaient là pour célébrer ma prétendue résurrection, occultant par maladresse et quelques mots, 36 années d'une vie qu'ils n'ont jamais enviée.<br /> « Tu verras, ça va tout changer », « Tu as tellement de choses à découvrir » ou encore « C'est le plus beau jour de ta vie ». L'enthousiasme me faisait face et je l'entendais bien de cette oreille, mais je demandais aussi à voir.<br /> Un écrivain ivoirien avance dans l'un de ses ouvrages qu' « il existe deux sortes de cécité sur cette terre : les aveugles de la vue et les aveugles de la vie ». Et jusqu'à il y a encore quelques semaines, je faisais partie de la première catégorie regroupant ceux que l'on dénomme pudiquement « les non-voyants » ou dans le meilleur des cas « les malvoyants ». <br /> Je n'ai jamais eu à apprivoiser ce que beaucoup considèrent comme un handicap, ma cécité est survenue à l'instant même où je quittai le ventre de ma mère. Une maladie génétique extrêmement rare liée à des terminaisons nerveuses qui se seraient mises en grève faute d'on ne sait quelles raisons. <br /> C'est difficile d'en vouloir à « on ne sait qui », alors j'ai grandi à vue d'œil, choyé d'une bienveillance toute familiale, accentuée par la constante inquiétude qu'une étourderie, déguisée en maladresse, me cause blessures ou égarement. <br /> Mes parents tentèrent de me convaincre de m'inscrire dans une école pour aveugles mais l'idée de partager au quotidien les plaintes de quelques braillards ne m'inspirait aucun optimisme et je choisis de leur préférer la compagnie d'un seul homme pour m'enseigner tout ce que j'avais à savoir.<br /> Je vivais dans un monde authentique connu de moi seul, explorant l'inconnu à tâtons, armé d'une imagination inépuisable.<br /> La plupart des gens faisaient preuve d'une grande amabilité à mon égard.<br /> Le chauffeur de bus attendait patiemment que je gravisse la dernière marche avant de reprendre sa route, l'épicier me laissait le temps de choisir mes légumes lorsque je faisais mon marché sans oublier Mr Pirolli chez qui je déjeunais chaque lundi à 12h30 depuis que je m'étais installé en ville.<br /> Ce restaurateur avait pour classique habitude de me lire l'intégralité de la carte alors même que mon choix se portait inlassablement sur l'osso bucco.<br /> Bien sûr, je connus aussi des indélicats comme ce libraire qui me grattait mes Presto avant de me les donner, l'ouvreuse à l'Opéra qui me plaçait systématiquement au premier rang et à moitié prix ou encore Monique ma coiffeuse qui me demandait quelle coupe me ferait plaisir et à laquelle je répondais toujours « plus courts si possible ».<br /> Les navetteurs du bus 41 me cédaient leur place, faisant fi de l'évidente robustesse de mes jambes, les vendeuses m'escortaient jusqu'aux toilettes pour handicapés malgré l'absence de toute chaise roulante. <br /> Même Mr Pirolli s'était pris au jeu de la compassion en accompagnant ma viande prédécoupée d'une consommation servie avec paille et couvercle, comme si je ne pouvais me débrouiller seul.<br /> C'est ainsi que je traversai la vie, constamment épaulé, guidé, parfois même accompagné, toujours en élevant la voix et en me tapant sur l'épaule, de peur que je ne perde l'équilibre.<br /> J'ai pourtant toujours su m'occuper de moi, ne craignant jamais de m'aventurer un peu plus loin pour mieux revenir ensuite.<br /> Je connaissais sur le bout des doigts les rayons du supermarché et prenais plaisir à repérer mes céréales favorites en secouant les boîtes une par une jusqu'à trouver mon bonheur.<br /> Je n'avais peur de rien, pas même de cette ville immense dont je discernais les moindres recoins et dans laquelle je m'étais constitué de précieux repères.<br /> Quoique l'on puisse en penser, j'étais heureux et j'aimais à répéter que « le défaut ne fait pas le défunt ». Voilà pourquoi cette inscription me souhaitant la bienvenue m'avait visiblement fait sourire.<br /> Quand j'ai découvert la vue, on m'a dit que j'allais gagner du temps. Je n'ai jamais bien saisi la signification de cette expression, dans la mesure où j'estime ne pas avoir perdu une seule seconde en futilités. Je ne la comprends d'ailleurs toujours pas. <br /> Si dans un moment d'égarement il m'arrive de demander mon chemin, les passants m'indiquent des plaques en métal arborant des noms de rues que je ne peux décrypter, pour s'étonner ensuite de ma préférence à identifier boîtes postales et autres objets sensiblement plus familiers.<br /> Je passe toujours autant de temps dans la grande surface où je me ravitaille habituellement, à remuer les boîtes de cornflakes en m'extasiant du plaisir enfantin procuré par la trouvaille du trésor tant recherché.<br /> A y voir de plus près, je n'ai pas beaucoup changé. Les autres. Les gens ont changé.<br /> L'épicier insiste maintenant pour je prenne les fruits que j'ai tâtés.<br /> Plus personne ne me ménage une place dans le bus car il n'y a désormais plus de raison de le faire.<br /> La semaine passée, j'ai signalé à mon voisin la présence d'une tache de moutarde sur son col de chemise, il m'a considéré avec mépris, comme si le dessein de ma révélation s'apparentait à de la moquerie. A dire vrai, ce genre de propos ne m'a jamais réussi.<br /> Lorsque j'étais aveugle et que de bonne foi je faisais état d'une semblable découverte, la personne visée s'indignait avec fracas de mon imposture là où j'avais simplement senti le condiment ou le dentifrice mentholé.<br /> On m‘a également renseigné sur une chose cruciale que permettait la vue, la sécurité.<br /> Mais, chose étrange, à chaque fois que je me trouve au bord d'un trottoir à attendre que le feu piéton passe au vert, je constate que la clairvoyance de mes pairs ne les empêche pourtant pas de céder à l'imprudence de défier la circulation environnante.<br /> Dans les files, on me dépasse, on me presse, on me bouscule, comme si je n'existais pas, invisible dans un monde où la cécité serait devenue pandémie. De temps à autre une tape sur l'épaule et un haussement de ton mais pour me signifier que je dérange. <br /> Mr Pirolli s'est inquiété à l'idée de me voir déserter son restaurant dès lors que je pouvais à présent me délecter des menus alléchants de ses concurrents. Je l'ai de suite rassuré quant à la qualité de son osso bucco dont le goût ne changerait pas à mes yeux.<br /> Les gens semblent accorder tellement d'importance à la vue, comme si sans elle le toucher, l'ouïe, l'odorat n'avaient plus aucun sens. Les magazines, les abribus, les affiches publicitaires, les enseignes et les devantures des hôtels, des magasins, des boîtes de nuit. Absolument tout est mis en évidence de sorte à stimuler les yeux, à en mettre plein la vue à des êtres de plus en plus blasés de sollicitations devenues trop nombreuses. Et des yeux on peut dire que j'en observe beaucoup à présent mais qu'il m'est triste de voir se miroiter dans tant de regards le poids d'une trop longue journée de travail, d'une nième déception amoureuse ou d'une nostalgie de jeunesse fanée trop vite. Ces yeux-là voient tellement de choses en une journée qu'ils sont usés d'en observer davantage, de prendre deux secondes supplémentaires de leur précieux temps pour regarder la personne en face, celle dont un sourire amical pourrait être la lueur d'espoir dans une journée trop maussade. Celle qui un court moment ne serait pas aveugle à son existence.<br /> En me relisant, j'ai l'impression qu'un certain pessimisme résonne tel de l'ingratitude dans la bouche d'un homme déçu de toutes ces choses dont on lui a si souvent parlé, comme lorsque le récit flatteur d'un film en tête d'affiche vous conduit dans une salle obscure et à la désillusion faisant suite à une projection finalement pas si extraordinaire. La vue est pour moi un divertissement, un bouquet de chaînes câblées proposant multiples options transitant entre aventures rocambolesques, histoires larmoyantes et thrillers effrayants.<br /> D'ailleurs, j'ai un peu menti en me vantant de n'avoir peur de rien. Cela peut sembler saugrenu pour un aveugle mais j'ai toujours eu peur du noir. S'il est vrai que du temps de ma cécité je n'ai jamais pu distinguer les couleurs, je savais néanmoins quand ma mère était rouge de colère car elle avait les mains bouillantes. J'évoquais le ciel gris lorsqu'il pleuvait ou qu'il faisait froid. Je devinais que papa était bleu de maman lorsqu'il l'embrassait tendrement dans la cuisine. Et s'il y avait une chose que j'étais loin d'ignorer, c'est que le noir n'annonçait jamais rien de très heureux.<br /> Bien entendu, lorsque je prétends avoir peur du noir, je ne désigne pas par là l'objet de ma vision précédemment monochrome mais le silence assourdissant de la nuit et avec elle, la perte de tous mes repères. Seul dans le noir, je me sentais perdu, insécurisé, abandonné par un jour trop éteint et peu compatissant à ma hantise de ne pouvoir trouver le sommeil sans un son pour le divertir. J'avais si peur qu'une nuit trop longtemps muette ne trahisse sa promesse d'un jour neuf ou qu'elle ne prenne fin à mon insu, me condamnant à l'ignorance du cours des choses du monde, de la vie.<br /> Aujourd'hui, rien n'a changé. A l'exception que la vision du noir est encore plus sombre que je l'imaginais. 2009-06-30T04:49:00Z text/html fr Cynthia Van Lauwe Essais de critique littéraire en ligne concernant le roman Unplugged d'Alexandra Varrin http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1239 <img src="http://larevuedesressources.org/IMG/arton1239.jpg" alt="" align="right" width="1200" height="1600" class="spip_logos" /><p class="spip">12 juin 2009, Marco :</p> <p class="spip">Bien. J'ai fini de lire <i class="spip">Unplugged</i> (ma librairie de Bourg-en-Bresse est beaucoup plus plugged que je ne l'imaginais ou alors vous avez mis le paquet sur ce lancement, leo ?), je tente donc un léger hors sujet sur ce fil en parlant du texte. (et je veillerai à laisser quelques fautes d'orthographe en évidence pour ne pas tomber sous le coup de la déjà fameuse p.55).</p> <p class="spip">Dans le désordre : par rapport à M@nuscrits, je n'ai rien à dire puisque je n'avais pas lu l'état premier, mais il paraît évident que le m@nuscrit a sacrément évolué avant de devenir livre (les doctes de ces lieux confirmeront) ; mais c'est sûr, c'est un livre baigné d'internet, et pas seulement dans la thématique ; ceux qui connaissent un certain nombre de billets et de commentaires d'Alex reconnaitront différentes couches d'écriture, avec les différentes tonalités qui les accompagnent (la tirade sur les "filles-filles", entre autres) ; il n'y a pas simple "reconstitution" d'écriture plus ou moins bloguesque, mais bien intégration de différentes strates d'écritures sur blog coulées dans une fiction ; alors oui pour le coup "écrivain d'internet" a un sens indiscutable. "Nouveau contexte culturel" dites-vous, leo, certainement ; mais enfin, qu'il n'y ait rien eu de comparable en dehors de certains aspects du "dadaïsme" ou du "collège de pataphysique", là je crois que vous vous emballez un peu (c'est de bonne guerre, cela dit). Les manipulations mentales sur internet, le franchissment des fines barrières fiction/réalité ou individualité/aliénation, les mises en abymes très ludiques (comme la Revue Littéraire à la fin) et l'humour en presque perpétuel décalage, tout ça c'est quand même déjà envisagé dans la création romanesque contemporaine il me semble, Alex n'est certes pas à la traîne, mais de là à la voir en absolue pionnière, c'est un peu rapide... Pour continuer à faire l'emmerdeur de service (mais bon l'emmerdeur qui a lu le livre), il y a pas mal de détails que j'ai trouvé vraiment trop faciles, les "lettres de non-motivation" par exemple, c'est une blague qui commence à être usée, ou "je tisse ma toile dans laToile", oui bon voilà voilà... A côté de ça, le récit est particulièrement bien mené, rythme alerte, autodérision et ambition à doses respectables, oui (les quelques passages théoriques sur quoi et pourquoi et comment qu'on fait sur internet m'ont semblé plus laborieux, il y a un petit côté "le web 2.0 pour les nuls" de temps en temps) ; une sacrée vitalité ; et puis une montée en puissance dramatique, prévisible mais efficace : on part d'une situation somme toute bien convenue (la fille qui a mal aux dents et qui s'ennuie et qui traîne sans conviction sur Meetic) pour se perdre peu à peu dans des considérations nettement plus psycho-érotico-existentielles.</p> <p class="spip">Evidemment, ce qui risque de produire moult commentaires acrimonieux (et conséquemment moult vives actions de modération), ce sont les nombreuses pages, dans la deuxième moitié, mettant en scène l'hispanique érudit maniaco-imposteur Carver (mais qui que ça peut bien être donc ?) et le platement déséquilibré artiste multi-fonctions Bishop (idem). Certes tout peut faire matière romanesque, y compris la colère, la rancoeur, les gens qu'on a connus d'un peu près et qu'on n'aime pas trop. Mais. Mais là, il y a clairement réglement de compte. Une pierre deux coups, dira-t-on. Joindre l'utile à l'agréable. Ouitch... L'affaire est encore toute chaude, et je trouve que ça se sent, dans l'intention, même si je reconnais que ces "épisodes" s'intègrent sans mal dans l'ensemble. Il y a vraiment dans ces pages une immédiateté, un exorcisme, une volonté de revanche, visible jusque dans les citations directes, comme autant de clins d'oeil aux copains et de tirs aux gnous. Aussi compréhensible que soit cette démarche, je la vois comme une autre facilité (et je n'aime pas trop les facilités). J'espère en tout cas que les réactions sur le texte d'Alex ne vont pas se focaliser là dessus, comme un nouvel écran de fumée, comme un nouveau jeu de rôle salopiots/victimes plus ou moins réversibles, et surtout comme un nouvel engluement dans le microcosme d'une certaine communauté d'intervenants à un certain moment sur un certain blog d'une certaine maison d'édition. (cela dit, ça donnerait à Alex une nouvelle matière, probablement haute en couleurs, pour un Unplugged Saison 2).</p> <p class="spip">Les meilleurs moments de lecture ont été pour moi chaque fois qu'a été mise en pratique l'affirmation de la p.105 ("je ne crois pas que mes idées puissent à nouveau m'appartenir"), avec tous les glissements et les jeux sur la voix (en fait les voix) du monologue ; ou encore tous les passages tragi-comiques fondés sur le principe de la p.41 ("C'est quand même pathétique de se dire qu'on est non seulement une ombre mais une ombre-cliché") _ et qui ne sont d'ailleurs pas sans rapport avec certaines tonalités du récit de Barberine. D'autres choses à dire encore, mais il faut bien s'arrêter un peu.</p> <p class="spip">13 juin, becdanlo :</p> <p class="spip">becdanlo</p> <p class="spip">Quand on lit un livre, on fait chacun son cinéma : obligé, ne serait-ce que pour monter les décors. Et puis on développe spontanément de l'empathie pour un personnage, pas forcément le premier rôle. Avec Unplugged, j'ai passé un sale moment étant donné que les personnages sont peu nombreux, et que la narratrice semble entourée de nombreux psychopathes. Pour avoir vécu des rencontres en vrai, issues d'Internet, j'ai frémi à la scène avec Bishop. Plusieurs fois, je me suis trouvé dans son rôle, lorsque l'on voit dans le regard de l'autre un malaise troublant et qu'on a la brusque sensation de fondre : c'est donc « ça » mon « âme soeur » avec qui j'ai correspondu des heures, a qui j'ai confié mes plus intimes pensées... et puis cette solitude sidérale qui suit, lorsque l'on reprend le chemin du retour, parfois durant des heures, dans le compartiment d'un train surpeuplé. On communique avec des mots et jamais autant mieux que sur Internet, mais dans la réalité on est confronté au physique de l'autre, à sa présence qui peut provoquer la répulsion. Alors toutes les relations sur Internet sont-elles vouées à l'échec ? A lire le livre d'Alexandra Varrin, il semblerait bien que cela soit fréquent.</p> <p class="spip">« Internet rend fou, » on le pressentait bien... mais à ce point c'est très angoissant. Bishop, Carver deviennent des bêtes noires, des monstres qui envahissent la pensée de la narratrice jusque dans ses rêves. Une seule solution : débrancher l'ordi... mais ce n'est pas possible, on y revient sans cesse, ne serait-ce que dans l'espoir de régler son compte une bonne fois pour toute à celui qui est devenu un adversaire.</p> <p class="spip">Unplugged, un nouveau « voyage au bout de la nuit », celui du web, mais aussi celui de notre humanité, car nous sommes toujours pareils à nous même : un assemblage de pensées, d'émotions, de réactions, d'images de soi et des autres... seuls face au monde. Je ne peux pas dire que j'ai passé un bon moment à lire le récit d'Alexandra, j'ai été très souvent dérangé... mais après tout, c'est bien aussi le rôle d'un livre que de nous questionner ?</p> <p class="spip">17 juin 2009, Anisée</p> <p class="spip">Moi aussi, fini ce matin (et commencé hier soir), ça se lit tres vite. J'ai trouvé mieux que l'ancienne version (ça n'a même plus rien à voir !), mais perso j'aurais gardé le titre ancien, sans "unplugged" qui n'apporte rien et alourdit la couverture. C'est un roman qui plaira sûrement aux addicts d'internet et il y en a ! (à moins que justement ça les "sature", moi ça va je ne suis pas addict) Ce que je trouve juste dommage c'est qu'on voit que c'est inspiré directement du blog de LS et que ces "private joke" risquent d'échapper aux gens pas concernés (d'un autre côté ça donne aussi tout son sens à l'expression "écritures d'internet" que certains trouvent abusive) Il y a des remarques assez bien vues sur la superficialité, mêmes excellentes parfois, mais les personnages secondaires, surtout si on ne sait pas a qui ils correspondent en vrai, manquent de consistance et de poids pour être touchants. On flotte un peu dans un grand rêve fantasmé même si Priss est plutôt "réaliste" et marrante dans son désenchantement alcoolisé. J'avoue avoir bien ri à plusieurs reprises quand même, mais parce que j'ai reconnu qui se trouve derriere les Carver, Strangeday et autre... Mentholée ! :DDD (je ne suis pas rancunière, no souci et même merci pour le cind'oeil acide !) . Le rythmes est alerte, on est vite "pris"(mais est-ce parce qu'on sait qui est le Bibliothécaire-en-Rut et que la curiosité nous pousse a poursuivre pour savoir de qui parle l'auteur, etc ? il faudrait des avis neutres). Ce qui restera un mystere c'est si les évènements décrits (à part le rêve) sont inventés ou non, à moins que les interessés se manifestent pour rouspéter après la romancière qui les raille :DD. L'aspect pervers du roman se situe peut etre là, de se venger et régler des comptes avec la bénédiction maline de Léo ! :D (ceci dit je crois que c'est courant dans la littérature). Voilà voilà, dans une semaine je ne me souviendrai plus de grand chose mais j'ai passé un assez bon moment de divertissement et je ne regrette pas du tout mon achat. (Par contre pour cette Alice Dechain à la fin, je n'ai pas compris qui elle est et pourquoi, mais j'ai dû manquer pleins d'épisodes ! C'est peut être l'ordinateur "machine" ?)</p> <p class="spip">17 juin 2009, Le cinquième de couverture</p> <p class="spip">Fini à mon tour. Ces éditions Adrien Eraud sont vraiment excellentes et publient des auteurs de qualité dans leur revue littéraire. Il faudra que je leur envoie mon manuscrit...</p> <p class="spip">Blague à part et rapidement, j'ai plutôt passé un bon moment, ce qui est finalement rare avec les contemporains. Mais comme cela vient d'être observé par Anisée, mon avis n'est pas "neutre" au sens où ce plaisir de lecture provient en partie de la face cachée du roman à clef. Malgré cela, et si l'on peut prétendre à la moindre objectivité, il y a tout de même un rythme alerte, une écriture hachée / saccadée en phase avec le thème, des mises en abhyîme (pour mettre tout le monde d'accord) réussies. Et puis bien sûr l'autoportrait d'une génération vingtenaire et désabusée – c'est par exemple très intéressant quand on repense aux romans de Despentes (ma génération) et que l'on observe tout ce qu'Internet (justement) a changé. Même si la solitude de la narratrice n'est pas forcément représentative de toute sa classe d'âge (et là aussi je ne suis pas neutre, j'ai de l'empathie par les cyniques, les désespérés, les désaxés en général) et qu'une génération entière ne se reconnaîtra ou ne se projettera de toute façon plus dans un roman, si ce fut jamais le cas, précisément parce que les styles de vie / de pensée / de relation se sont trop dispersés en l'espace de quelques années.</p> <p class="spip">Côté critique, le "pédagogisme" souligné par Marco me gêne aussi un peu. La question n'est pas de savoir si le futur lecteur connaît ou non le web 2.0 – je ne connais pas par exemple les communautés gays SM californiennes, il n'empêche que Cooper me les a fait découvrir (ou du moins leur vision littéraire et fantasmée, déjà à travers le net 1.0 et leurs listes de diffusion) sans cet effort un peu excessif de pédagogie, mot peut-être inadapté, disons cette propension dans certaines pages à des propos un peu trop génériques et généraux sur Internet et la virtualisation des rapports humains. Tout cela passe beaucoup mieux quand c'est incarné / illustré par des (non-)rapports réels. (Sur le fond, au-delà du style, j'applaudis des deux mains la virtualisation en question, dont le succès si rapide tient probablement à ce que les rapports humains "réels" sont la plupart du temps sans le moindre intérêt – enfin, cela vu de ma fenêtre misanthrope ravie de trouver dans le phénomène geek une évolution des moeurs immunocompatible – et que si les rapports humains virtuels sont dans le même cas, c'est-à-dire sans intérêt eux aussi, comme la massification du web par le 2.0 et le désastre cognitif type FaceBook le démontrent, ils permettent au moins d'éviter l'oppression concrète, physique, du populo concentré en zone urbaine).</p> <p class="spip">Autre regret, également souligné plus haut, le défaut de personnages secondaires IRL (amis et collègues sont à peine esquissés) qui auraient permis d'appuyer le "portrait de génération" dont je parle plus haut et aussi de creuser le décalage vie rêvée-cliquée-addictive de pixel / vie subie famille-bureau-sortie-week-end. Par exemple, la sortie avec les copains dans je-ne-sais-plus-quel banlieue de merde suivie de la rencontre avec les "racailles archétypiques" dans le bus m'a bien plu. Contrairement à Marco, je ne trouve pas que les épisodes Bishop et Carver peinent à s'inscrire dans la narration, ce sont deux tentatives de franchissement de l'écran assez cohérentes (à la limite, c'est l'épisode webcam que je trouve un peu forcé). Mais les lecteurs "exotériques" (si, si Alex, vous n'y couperez pas à la mode BER, il y a deux niveaux de lecture selon le niveau d'initiation du lecteur, en fait il y en a même trois si l'on compte les suprêmes initiés capables de comparer la vision au réel...) trancheront, je crains qu'ils soient peu nombreux sur ce site.</p> <p class="spip">Enfin, si vous croisez Alice Deschain ex Priscilla Lahaye, vous êtes prévenus : "le jour viendra où je pourrai me permettre d'insulter mes groupies, mais pour le moment je les ménage".</p> <p class="spip">17 juin 2009, PS</p> <p class="spip">Vous êtes tous complètement nuls, car moi je l'ai fini hier (oui, je sais ça force le respect).</p> <p class="spip">Comme beaucoup ici, un des gros points positifs de ce livre est son rythme. Ça se lit facilement, ça coule, ça déboule. Peut-être même trop « pressé » sur la fin, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que c'était là un roman écrit « à toute blinde ». Les cent premières pages sont parfaites de ce côté-là (j'ai beaucoup aimé la vision de l'existence par « paliers » par exemple, le mot « salaire », jeté à la suite de la ribambelle d' « espoirs », comme ça, est un très bel effet ; la vie de morts et les « morts-mots » je les kiffe, et d'autres, mais on m'a volé mon exemplaire, pour très probablement se la péter ici avec des messages relus 10 fois et même pas spontanés, hi hi) après, je trouve qu'on s'essouffle, avec quelques passages qui frôlent même le remplissage (comme cinquième de couverture, l'épisode webcam m'a parue un peu trop caricaturale)</p> <p class="spip">Comme beaucoup aussi, je trouve que certains personnages secondaires sont trop esquissés, avec même un effet de « et si je ne savais pas qui se cache derrière, cela aurait-il un quelconque intérêt ? ».</p> <p class="spip">En même temps, la collision fond-forme est assez bien rendue : à personnages esquissés, à écriture peut-être « trop » rapide, répondent ce portrait, que je trouve très très bien réussi moi aussi, d'une « génération » (je hais ce mot, mais on va dire que je suis moi-même...pressée) qui a peur de perdre son temps, qui « passe sa vie sur Internet ». (A ça la « netocrate » répondra qu'Internet, ce n'est pas seulement FB et trois blogs, mais bon...). Même la sexualité de Priscilla concorde : elle est attentiste, se laisse faire et dominer « sans plus », elle attend que ça arrive, à défaut que ça passe...et le « paye » ensuite. Cette facette là est aussi bien rendue (bien « vue », je ne sais pas).</p> <p class="spip">En tout cas, pour conclure, je dirais que c'est là un bon « début » pour Alex. Si j'étais le prof de philo-pervers-pépère je dirais : « 13+, de bonnes impulsions, ne vous découragez pas » (j'ai vraiment eu un prof qui mettait des notes en + et -, juré craché, il avait pas l'air con ensuite pour faire ses moyennes, ah ah ah)</p> <p class="spip">18 juin 2009, Hellman's M.</p> <p class="spip">Au-dessus il est dit : « Mais, l'erreur la plus dommageable reste qu'Unplugged véhicule une idée fausse. Le Web serait responsable. Non, les minables comme Asensio, Bishop, Bunyan et tutti quanti, ne constituent pas les rebuts du net. Ils sont de réels minables dans la vie quotidienne de tous les jours, sans aucun appui d'Internet. Au contraire, la communication web nous évite d'avoir à défaillir sous l'haleine infecte que leur âme de charognard vomit par tous les pores. »</p> <p class="spip">Intéressant de parler un peu des idées d'Unplugged. Même si ce n'est pas un essai, le fait est que les soliloques de Priss' contiennent nombre de jugements de valeur sur l'époque, et que l'ensemble peint cette époque (et plus précisément Internet, donc) d'une certaine couleur, dont les tonalités sont plutôt sombres.</p> <p class="spip">De ce point de vue, et pour répondre à votre propos, les premières dizaines de pages du roman suggèrent qu'au contraire, le web n'est pas responsable, que des gens minables oublient simplement leurs vies minables en se vidant l'esprit devant un écran un peu différent de celui de la vieille télévision, mais un écran dont le niveau cognitif tend invariablement vers le bas à mesure que s'ouvre la possibilité d'y déposer sa petite trace. De ce point de vue, Unplugged peut être aussi décrit comme le roman de la massification du web 2.0, ce moment où le net se démocratise dans son usage par des outils de participation. Et cette participation ne se traduit pas principalement par des concours d'érudition de bibliothécaires en rut, même si l'intrigue s'y focalise. Les (très bonnes) pages du début où Priss entreprend de se construire son identité sociocybernétique, saute d'un poque sur faceBook à la 154e consultation de ses boites mails tout en chattant sur un quelconque MSN sont de ce point de vue très réalistes des nouvaux usages massifs du Web (aussi sur leurs mécanismes addictifs, leur misère intellectuelle, leur inefficace plâtrage des vides existentiels : "lorsque je n'épie pas la vie d'autrui, je réfléchis aux meilleurs moyens d'étaler la mienne", résume Priss').</p> <p class="spip">Mais c'est ma lecture, on peut aussi trouver des passages suggérant d'autres choses.</p> 2009-06-29T03:48:00Z text/html fr Rédaction Le principe d'Université http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1237 <p class="spip">LE PRINCIPE D'UNIVERSITÉ Comme droit inconditionnel à la critique Le « principe d'Université » est le principe qui fonde l'Université comme lieu de l'exercice inconditionnel, libre et public de la pensée. Ce que veut dire autonomia, en son sens originaire fondamental : que l'esprit se donne à lui-même sa propre loi (nomos). Toute l'histoire de l'Université, depuis l'invention de l'« universitas des professeurs et des étudiants » à la fin du XIe siècle, jusqu'à ses refondations et réflexions critiques modernes (de Humboldt à Dutschke, de Newman et Peirce à Faust, de Durkheim à Derrida), suppose et affirme ce principe. C'est à cette condition — inconditionnelle — que l'Université est possible. Or c'est exactement de cela que les gestionnaires de l'État français aujourd'hui ne veulent rien savoir. L'offensive de leurs « réformes » et le sens de celles-ci (strictement au service des directives du libéralisme mondial acclimaté aux manières françaises les plus réactives) montrent qu'ils entendent bien venir à bout de ce lieu — l'Université — où le savoir se réfléchit, où la société se pense et l'avenir se forge.</p> <p class="spip">Cette « rupture » est même « la priorité absolue du quinquennat », comme le répètent obstinément président et ministres. La rhétorique est agressive, belliciste ; le procédé autoritaire et brutal. L'Université est décidemment la dernière citadelle à conquérir et à soumettre à tout prix.</p> <p class="spip">Pour cela il leur suffit de pervertir le principe d'Université, le sens de l'autonomia. Ce à quoi les nouveaux dirigeants se sont attelés dans l'euphorie financière et politique, dès le lendemain des élections présidentielles, en s'empressant de faire édicter pendant l'été la loi sur ladite « autonomie » des universités (LRU). Où l'on voit les gestionnaires de l'État, qui par définition doivent être au service des universitaires et de leur vocation à chercher et à apprendre, s'employer plutôt à transformer ceux-ci en leurs subordonnés. Leur imposant mieux ainsi des sujétions extérieures : politiques, administratives et, par-dessus tout, financières (le credo du retour sur investissement).</p> <p class="spip">Mais voici que leur mépris pour l'Université trahit leur méprise effarante du travail qui s'y déploie, le travail de l'esprit : car à force de vouloir embrigader les activités de l'esprit, les « adapter » et les contrôler pour les exploiter à plein rendement (tout en neutralisant leur potentiel critique), on finirait par les entraver, les stériliser et finalement les tuer. Nos experts promoteurs détruiraient ce qu'ils disent vouloir développer. Ils entraîneraient ainsi l'Université, l'enseignement et la recherche avec eux dans leur perte, et ce serait l'heure de la débandade des cerveaux.</p> <p class="spip">A l'Université, à la différence des sujets dirigés par un chef du personnel, les universitaires sont par principe appelés à exercer l'autonomia de la pensée, l'indépendance de la critique. On a le droit et même le devoir d'examiner toute prétention discursive au vrai ou au juste, d'interroger chaque évidence généralement admise et de tout juger par soi-même — y compris le ministère de tutelle, le gouvernement, sa doctrine, ses lois et ses procédés. Qui serait assez insensé aujourd'hui, dans le monde comme il va, pour vouloir se passer de ce lieu où l'on s'attache par excellence à chercher la vérité (qu'elles qu'en puissent être les conséquences) et à inventer des fins, à élaborer l'avenir ? Ce serait ouvrir la porte à une nouvelle sorte de barbarie au comble du développement technoscientifique sur fond de libéralisme mondial. On peut prévoir dès maintenant l'ampleur du désastre.</p> <p class="spip">Et pourtant, face à l'autoritarisme opiniâtre des nouveaux décideurs, il ne suffit pas d'avoir raison. Murés dans un discours doctrinaire, auto-validant par définition, ils se sont installés d'emblée sur le terrain des rapports de force, où règne la violence, à l'écart de toute discussion. La réforme pour « rendre l'université attractive » opère plutôt par ruse et menace et a besoin d'un bras armé pour « convaincre ». Que faire d'autre alors, sinon les combattre aussi par l'action, dans la pratique ? Tout en élaborant en même temps le projet d'une Université qui, à l'aune des défis du XXIe siècle, soit digne de ce nom.</p> <p class="spip">Nous sommes bien devant un vaste chantier, mais la ligne générale à suivre est claire : elle est double, inscrite dans le principe même d'Université. Le principe d'Université est un principe de résistance à toute forme de sujétion. Et partant, à l'occasion, un principe de désobéissance. Celui-ci pose que face à l'injustice notoire d'une loi, nous avons le droit et le devoir de la désobéir (et une loi qui, pour entrer en vigueur, a besoin de se dérober à la vraie discussion, atteste par là même son caractère foncièrement injuste). Mais le principe d'Université est simultanément le point de départ et le fil conducteur de toute élaboration de l'« Université des professeurs et des étudiants » à venir.</p> <p class="spip">Il situe l'essence de l'Université dans cette région où investigation et enseignement fondamentaux sont indissociables, non-finalisés, infonctionnels, non-utilitaires — région qui constitue très précisément la cible centrale des attaques actuelles, lesquelles, ce faisant, portent atteinte frontale à tous les champs qui ont directement trait à la question de l'humain, de sa signification et de ses fins : Humanités modernes, arts, littérature, philosophie, droit, sciences humaines critiques. On comprendra dès lors que ces Humanités, plus à la hauteur des défis contemporains que la petite idéologie managériale de nos cadres dirigeants, aient un rôle fondamental à jouer dans l'Université contemporaine et à venir. Celle où le temps de l'exercice libre et public de la pensée, de la recherche et de l'enseignement, doit être reconnu comme absolument inviolable, protégé et encouragé. C'est la condition pour que l'Université puisse être, conformément à son principe, le lieu où, dans le monde contemporain, une chance est encore donnée à des hommes et à des femmes d'élaborer ce qu'ils doivent être.</p> <p class="spip">Les présentes remarques sont disposées en paragraphes numérotés, groupés en cinq points :</p> <p class="spip">Point un : L'INDEPENDANCE INCONDITIONNELLE. Où l'on situe et affirme le principe d'Université et rappelle le sens fondamental de l'autonomie.</p> <p class="spip">Point deux : L'EXERCICE LIBRE ET PUBLIC DE LA PENSEE. Où l'on montre que le principe d'Université suppose et appelle un principe de Publicité, dont il est inséparable.</p> <p class="spip">Point trois : L'AGITATION CRITIQUE COMME RESPONSABILITE ENVERS L'AVENIR. Où l'on poursuit l'argument (avancé par la présidente de l'université de Harvard) de la nature fondamentalement indisciplinée de la culture universitaire, pierre angulaire de toute Université à venir.</p> <p class="spip">Point quatre : SE DONNER LE TEMPS DE DESAPPRENDRE. Où l'on définit l'essence et le noyau historique de l'Université : l'enseignement et la recherche inextricablement liés, fondamentaux et non-utilitaires ; ce qu'accomplissent exemplairement les Humanités modernes.</p> <p class="spip">Point cinq : LE PRINCIPE D'UNIVERSITE EST UN PRINCIPE DE RESISTANCE. Où, face aux attaques actuelles, on esquisse une double ligne générale de résistance, inscrite dans le principe même d'Université : la désobéissance civile et la réinvention de l'Université à venir.</p> <p class="spip"><a href="http://www.editions-lignes.com/IMG/pdf/PRADO_LePrincipedUniversite_.pdf" class="spip_out">On peut lire l'ensemble du texte en pdf.</a></p> 2009-06-26T03:34:00Z text/html fr Plinio Prado Nouvelles du jardin de Pamplemousses à l'Ile Maurice http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1223 <p class="spip">Le Jardin de Pamplemousses se trouve à 11 kms au nord-est de Port-Louis. Dans Paul et Virginie, c'est le « Quartier de Pamplemousses ». A l'origine, c'était une demeure nommée « Mon Plaisir » et un potager créé par Mahé de la Bourdonnais, qui étaient devenus la résidence officielle des Gouverneurs. Poivre lui donna encore plus d'ampleur. Ce Jardin s'étend sur 26ha et c'est un vrai conservatoire des plantes tropicales, même des plus rares. On y trouve 80 variétés de palmiers par exemple : le palmier-bambou ou palmier-multipliant, le palmier-bouteille (qui tire son nom de la forme de son tronc), le palmier patte d'éléphant (idem), le palmier-crocodile (appelé palmier-lacoste à Maurice), le palmier-oursin, le palmier-latanier (toujours un mâle et une femelle face à face !), le palmier-splendide, le palmier-salade de millionnaire, l'arbre du voyageur, les talipots, les palmiers royaux.</p> <p class="spip">Baudelaire l'a visité en 1841, Conrad en 1888, JMG Le Clezio et un grand nombre de chefs d'Etat, de reines ou de Premiers ministres : la Duchesse de Cornouailles (1901), Queen Elizabeth (1927), Princess Margaret, Indira Gandhi, Mitterrand (1990), Nelson Mandela (1998), Ravalomanana (2005) etc. Chacun d'eux est associé à un arbre.</p> <p class="spip"><span class='spip_document_1205 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://larevuedesressources.org/IMG/bmp/jardin2.bmp' width="499" height="666" alt="" /></span></p> <p class="spip">Le mot poivre vient du latin <i class="spip">piper</i> (qui vient du grec <i class="spip">peperi</i>). Sourions : le botaniste le plus féru d'épices, le plus passionné pour développer la culture des muscadiers, girofliers, canneliers et poivriers s'appela Pierre Poivre (1719-1786). C'est lui qui a créé l'un des plus beaux jardins botaniques qui soient au monde, le "Parc des Pamplemousses", "sorte de vivant poème à la gloire des épices, des fleurs et des fruits tropicaux". Intendant de l'Ile de France à partir de 1767, ce naturaliste manchot (à cause d'un boulet de canon anglais) introduisit un grand nombre de plantes nouvelles dans les Mascareignes et en France. « A l'Isle de France, le botaniste avait introduit le laurier des Antilles, le cannelier, le cocotier, le manguier, le sagoutier, le chou caraïbe, l'arbre à pain et la canne à sucre de Java. Dans le numéro 4 des Cahiers de la Compagnie des Indes, Sonia Ribes précise même que Poivre introduit à Bourbon "le letchi, l'anis étoilé et le longani de Chine, le mangoustan et l'arbre à pain des Philippines, l'avocatier du Brésil, l'évi ou fruit de Cythère de Tahiti ou encore le ravensara de Madagascar".</p> <p class="spip"><span class='spip_document_1204 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://larevuedesressources.org/IMG/bmp/jardin1.bmp' width="499" height="666" alt="" /></span></p> <p class="spip">Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), qui aura les honneurs d'un <a href="http://www.fabula.org/actualites/article22967.php" class="spip_out">colloque à Saint-Denis fin novembre</a>, n'était pas seulement écrivain et ingénieur des Ponts et Chaussées, il était aussi botaniste et fut Intendant du Jardin des Plantes de Paris en remplacement de Buffon.</p> <p class="spip">Son roman <i class="spip">Paul et Virginie</i> et ses <i class="spip">Etudes de la Nature</i> (1784) sont très lus à l'île Maurice.</p> <p class="spip"><span class='spip_document_1207 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://larevuedesressources.org/IMG/bmp/jardin4.bmp' width="498" height="320" alt="" /></span></p> <p class="spip">L'avenue Paul-et-Virginie au Jardin des Pamplemousses, bordée de genèvriers, de noyers de l'Inde et de palmiers-bambous, se termine par deux grands sièges en roche copiés par Pierre Poivre d'un modèle indien et un piédestal pour une statue de Flora. C'est là, dit la légende, que sont enterrés les tourtereaux imaginés par Bernardin de Saint-Pierre.</p> <p class="spip"><span class='spip_document_1208 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://larevuedesressources.org/IMG/bmp/jardin5.bmp' width="499" height="666" alt="" /></span></p> 2009-06-25T03:32:00Z text/html fr Jean-Claude Jorgensen Zazie ou quoi lire ? http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1236 <img src="http://larevuedesressources.org/IMG/arton1236.jpg" alt="" align="right" width="600" height="552" class="spip_logos" /><p class="spip">Lecture. <i class="spip">Zazie dans le métro</i> (Raymond Queneau, Gallimard, 1959 ; rééd. in "Œuvres complètes III, Romans II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 530, textes établis et présentés par Paul Gayot ; 1838 p., 67 €).</p> <p class="spip">De la difficulté qu'il y a à choisir tel livre plutôt que tel autre quand on possède une bibliothèque convenablement remplie. Autrement dit, comment répondre à la question : "Qu'et-ce que je vais lire maintenant ?" Pas facile. Il y a d'abord les nouveautés, les achats récents, aussitôt acquis, aussitôt ouvert, aussitôt lu, mais c'est rare. Souvent, les achats interviennent en cours de lecture d'un livre qui en entraîne un suivant et le temps que cet enchaînement prenne fin, la nouveauté a commencé à s'empoussiérer sur l'étagère et a été supplantée par une ou plusieurs autres. Il y a les obligations, les livres reçus pour chronique, là on a des priorités, des délais. Il y a les impératifs professionnels, relire Nadja chaque année avant le cours sur le surréalisme, y trouver de nouveaux itinéraires à explorer. Il y a les enchaînements dont on parlait à l'instant, le Biribi de Dominique Kalifa qui donne envie de lire le Biribi de Georges Darien, la biographie de Narcisse Ancelle qui appelle à se plonger dans la Correspondance de Baudelaire. Il y a les aléas géographiques, en Creuse je lirai Michon, en Grèce je relirais Alexakis, partout je lirais Nicolas Bouvier mais je ne vais jamais nulle part. Il y a les limites physiques : pas de pavés hors vacances, parce qu'il faut les trimballer dans le train. Il y a les livres offerts, et puis tout ce qu'on glane dans les revues, les journaux, dans les conversations, il y a les notuliens aux conseils avisés (oui, MGM, je lirai le Quinzinzinzili de Régis Messac, mais quand ?). Il y a les incontournables, les auteurs qu'on suit de livre en livre, les sagas policières et les lectures homéopathiques mais ininterrompues depuis des années de Proust, Joyce, Kafka, Flaubert... Il y a les notules, à ne pas négliger. Car s'il y a une chose qui me préoccupe lorsque j'ouvre un livre - à part la question de choisir lequel je lirai ensuite, toujours présente - c'est de savoir quelle notule je pourrai en tirer pour le dimanche qui suivra la fermeture du bouquin. Quand je notulais sur les films que je voyais, cela me taraudait tellement que j'en perdais mon plaisir de spectateur, raison pour laquelle j'ai renoncé aux notules cinématographiques et télévisuelles. Pas facile de choisir, donc. A un point tel qu'à un moment donné, j'avais mis au point un algorithme très simple qui me permettait de ne me fier qu'au hasard pour choisir mes lectures : le nombre de lettres de l'auteur et du titre du livre A que j'étais en train de lire commandait le choix du livre B que j'allais lire et ainsi de suite, méthode intéressante pour le suspense induit et la chance ainsi donnée à des titres oubliés, négligés ou pour lesquels j'avais perdu le goût qui me les avait fait acquérir. Cela a duré des années jusqu'à ce que je décide d'y mettre fin. Un jour, je fis ce que tout le monde fait : j'achetai un livre qui me faisait envie et je le lus dans la foulée, plaisir inoubliable. Le lendemain, j'en achetai un autre que je n'eus pas le temps de lire, puis un autre et c'est ainsi que je me retrouvai dans le foutoir que j'essaie aujourd'hui de décrire pour dire ce qui m'a amené à me remettre à Queneau. Parce que ça fait un moment que ça traîne, Queneau, mais sans que je réussisse à passer le pas. Peur de ne pas y retrouver le plaisir de la première lecture (1975 tout de même pour Zazie), peur déjà exprimée dans une notule de novembre 2004 : "C'est à cause d'études de ce genre [il s'agissait à l'époque d'une intervention au séminaire Perec] que je n'ose pas relire Queneau : j'ai eu l'impression, à lire et à entendre certains spécialistes, que le plaisir pris lors d'une première et jeune lecture de Queneau était en quelque sorte condamnable, que l'on se trompait si on le lisait en souriant..." Pour que je reprenne Queneau, il a fallu une conversation toute bête samedi soir, Lucie qui parlait d'un de ses condisciples surnommé Douki. Douki, Douki, de Douki à Doukipudonktan, le premier "mot" de Zazie dans le métro, il n'y avait qu'un pas et j'avais à peine plié ma serviette que j'étais en compagnie de Zazie et de tonton Gabriel. Avec un plaisir intact, le même qu'à la première lecture enrichi par quelques connaissances acquises depuis et facilitées par cette édition savante. Bien sûr, il y a Joyce, Shakespeare, Hegel et bien d'autres dans Zazie mais il y a aussi Les trois orfèvres et des tas d'inventions sacrément poilantes. "Il n'ya pas que la rigolade, il y a aussi l'art", dit Gabriel, mais la formule est à double sens. Queneau, j'en suis maintenant convaincu, se plie à tout lecteur, ce en quoi il rejoint Perec. Pas besoin de connaître les autobiographèmes pour déguster La Vie mode d'emploi, pas besoin de la lecture évangélique d'Henri Diament pour goûter Zazie dans le métro même si bien sûr ce sont deux textes qui valent aussi par la multitude des pistes d'étude qu'ils offrent. Pour Queneau, on pourra par exemple suivre la direction "fiction dans la fiction" récemment remise à l'honneur par les travaux du Collège de 'Pataphysique en partant de cette méditation de Gabriel : "Paris n'est qu'un songe, Gabriel n'est qu'un rêve (charmant), Zazie le songe d'un rêve (ou d'un cauchemar) et toute cette histoire le songe d'un songe, le rêve d'un rêve, à peine plus qu'un délire tapé à la machine par un romancier idiot (oh ! pardon)". Pour rester dans le domaine pataphysique, on pourra aussi se replonger dans le numéro 27 des Carnets pour une étude topographique de Zazie due à Frédéric Descouturelles intitulée "Maizoukicrêchegaby ?" : on y trouvera tout, de la boutique de Gridoux au banc municipal où Zazie est abordée par Pédro-surplus. Bon maintenant, qu'est-ce que je vais lire ?</p> 2009-06-24T04:33:00Z text/html fr Philippe Didion Celle qu'a connue Agelène (extrait de "Dévoration") http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1222 <img src="http://larevuedesressources.org/IMG/arton1222.jpg" alt="" align="right" width="120" height="188" class="spip_logos" /><p class="spip">Celle qu'a connue Agelène et dont elle ne m'aura parlé qu'une fois, sur l'île.<br /></p> <p class="spip">Elle avait attendu longtemps, les vendredis soirs, qu'on vînt la chercher. Les voitures étaient garées en épi sur le parking qui servait de sas, entre la grille par laquelle on échappait à l'enclos hebdomadaire et la porte principale du bâtiment triangulaire dont le monde extérieur ne connaissait que le hall et les premiers bureaux. Les cours de récréation étaient ouvertes à la famille – et aux amis qui se déplaçaient – à la fin de l'année, une après-midi par an. Leur présence sur ce bitume carcéral était une aberration en même temps qu'une escroquerie cynique, une horrible tromperie, un ensoleillement pervers : les rires fusaient, on s'amusait aux lieux mêmes où plusieurs fois par jour, pendant des semaines, pendant des mois, pendant une longue année et l'année suivante et celles d'après encore, on avait été abandonnée seule au milieu des autres, lâchée parmi les monstres, déshabillée, dépossédée de son intimité, vidée, détruite, anéantie ; sous ses oripeaux, ses membres et ses organes avaient été arrachés par morceaux ; pour finir, ils tombaient d'eux-mêmes, n'étant solidaires de rien. C'est un petit corps chaque semaine plus décomposé que l'on venait chercher, le vendredi soir, et que l'on abandonnait à l'heure du dîner, le dimanche, dans un réfectoire à moitié vide car beaucoup ne rentraient que le lundi matin. Elle retrouvait celles et ceux qui n'étaient pas partis, celles et ceux qui ne retrouvaient leurs parents, oncles ou cousins, que pendant les vacances, ceux et celles qui, dès cinq ans, s'étaient construits une maison en paille, en bois, en brique, quelquefois en béton, couverte de fils barbelés, sans fenêtres ni portes, sans accès aucun, sans issue, le grand méchant loup à l'intérieur. Elle retrouvait les enfants vieux, fermés, organisés, fous. Elle disait au revoir à celles ou ceux qui l'abandonnaient et se retrouvait seule. À nouveau seule. Seule au milieu des autres. Jamais seule. La peur recommençait. La peur des autres. La terreur des nuits, des douches, des couloirs vides, des escaliers, des buissons, des bosquets, des chemins, par-delà les cours de récréation, partout, l'angoisse des nuits sans sommeil. Qui ne la quitteraient que le vendredi soir. Si on venait la chercher. Et personne ne s'apercevait qu'elle perdait ses membres. Personne ne s'apercevait qu'elle était grise, bleu horizon, de la couleur des choses lointaines. Bientôt, un fantôme montait dans la voiture, les oripeaux négligés rentraient dans leur prison ; le cadavre attendait sans le savoir sa libération.<br /></p> <p class="spip">Lorsqu'elle sortit pour la dernière fois, elle ne le savait pas ; elle ne ressentit aucun soulagement, elle ne fit le deuil de rien, elle resta identique et traversa les mois de l'été comme un automate cinéraire destiné à rejouer son rôle une année de plus à la rentrée<i class="spip">.</i> Y entrer encore. Y demeurer. Enfermée. Espace chaque année plus réduit et plus clos. Aurait-elle pu ? Aurait-elle tenu ? Sa sensibilité hachée, éparpillée sous des doigts, des dents, des pieds eux-mêmes estropiés, gourds, débiles, irriguée par les vénéneuses exhalaisons des haleines et des yeux truqués comme si du théâtre de l'avilissement et de la cruauté l'on avait tiré les acteurs pour les faire jouer de force la représentation de la vérité, toutes issues fermées, avec une partenaire humaine et réelle, elle entra dans une nouvelle école comme on sort d'un cercueil pour examiner la morgue. C'était sur les tréteaux mortuaires une laborieuse décoration, des acteurs qui croyaient à la vie. Les plus sombres paraissaient vivants et méconnaissaient le bonheur de leur liberté. Tous avaient accepté les clôtures imposées ou s'étaient délimités eux-mêmes un territoire qui lui rappelait sa geôle. Tous semblaient s'en satisfaire, aucun n'avait conscience du potentiel illimité de liberté dont ils disposaient, à portée du cœur. Mais les cœurs étaient rangés dans les poches de leurs organes. Dès le premier jour, elle avait terminé sa ronde : la mort était maîtresse du monde, la morgue était une morgue et les cadavres, quoique chauds, des cadavres. C'était naturellement, obéissant au poison lent que l'instinct de survie sécrétait à son insu, qu'elle avait monté les échelons des morgues pour se retrouver dans la morgue luxueuse des affaires. Elle jouait son rôle mieux que les autres, elle les dominait, les impressionnait par le contraste qu'ils ressentaient malgré eux entre sa jeunesse et la date si ancienne de sa mort, comme on reste recueilli, abasourdi, soudain conscient, lorsque dans l'allée récente d'un cimetière on se retrouve devant une tombe ancienne dont la date à peine visible nous fait <i class="spip">toucher du doigt</i> le passé, l'histoire, le temps lui-même et notre matérialité de passe-muraille, plus éphémère que les gravillons sur lesquels ils roulaient dans un craquement contenu de caoutchouc, un doux et sensuel écrasement.<br /></p> <p class="spip">Son enfance si proche de laquelle je ne saurai rien d'autre. Jamais nous ne parlons d'elle depuis cette journée de pluie. J'essaie pourtant, elle comprend où je veux la mener et elle oriente nos propos vers les ruines, les êtres qui nichent aux flancs des collines, vers moi, oui, comme si elle sentait que mes paroles alimentaient cette désappropriation à laquelle elle aussi aspire et dont elle me dévaste dans la mesure de ses moyens qui sont grands car je suis grand ouvert devant elle et je me laisserais aimer si elle y consentait, par avance pourrait-on dire, car je n'esquisserais pas un geste, toute mon attitude et le moindre accent, l'intonation la plus fluette lui révélant mieux que tout mot non l'attirance ou je ne sais quelle aimantation dont les imageries veulent parsemer les espaces où lève l'amour comme des mines anti-personnel, mais l'absence pour ainsi dire complète de toute ombre, de toute équivoque, de ces parois molles des êtres s'appliquant adéquatement l'une à l'autre et les retenant tout entiers séparés, chacun étouffant et soufflant contre l'autre dans des grincements de caoutchouc, comme si l'impossible rencontre des corps rendait précisément possible on ne sait quelle fusion dont le mot seul évoque un romantisme de roman de gare. <br /></p> <p class="spip">Une fois seulement Agelène allumera une cigarette dont elle aura aperçu le paquet au fond du sac affaissé contre une étagère. Elle la fumera comme, sans doute, elle tient les cigarettes que des hommes lui tendent sur l'île ou ailleurs, dans des poses déjà vues, codifiées, des ongles des pieds au port de la tête, en retrouverait-on les derniers avatars dans les gestes dont les ébauches mêmes sont calculées, sur le lit où, à l'intérieur du magma d'impudeur, décollée des sécrétions sucées, dégoulinantes, affolées, parvenant avant l'orgasme à crocheter la morale du mâle jouissant énucléé, incertain de s'ébattre avec une femme ou quelque succube soumise aux caprices du démon par un nègre soucieux d'envoûter les blanches pour mieux atteindre ceux qui les maintiennent encore dans la servitude, se solidifie une ouverture, une disponibilité, une carrière d'effritement ou de destruction, une plénitude d'implosion. Elle la fumera et je sentirai ce parfum pendant des jours, me gardant des courants d'air, n'ouvrant aucune porte, descendant et remontant pour respirer une nouvelle première bouffée de la fumée qu'elle aura inhalée et que je croirai pouvoir respirer toujours, dissolution homéopathique grâce à laquelle chaque inhalation m'emplira de son souvenir comme l'eau conserve celui de la plante qu'on y a baigné, lorsque les analyses ne décelant aucune trace se cristallise encore sa mémoire sous le microscope du physicien. Même emplie de l'air froid de la nuit, la pièce reste chargée d'elle, sa présence imprègne l'espace clos où je vis. De cela aussi, il faudra que je m'évide. Le présent sature les aires naguère comblées par des masses que l'on croyait inexpugnables et dont le corps garde l'empreinte, lorsqu'elles ont été jetées par la fenêtre, par-dessus bord, dans le précipice, au fond du ravin, tout au fond de ce qui représentera pour chacun cet espace où ce qui y a sombré n'est ni perceptible ni récupérable, miettes qu'aucun souffle ne ramènera : on n'éclaire jamais que ce dont on ne s'est pas dépossédé. De cela aussi.</p> 2009-06-23T03:29:00Z text/html fr Louis Mandler L'aiguille de Kéréon http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1220 <img src="IMG/arton1220.jpg" alt="" align="right" width="381" height="376" onmouseover="this.src='IMG/artoff1220.jpg'" onmouseout="this.src='http://larevuedesressources.org/IMG/arton1220.jpg'" class="spip_logos" /><p class="spip">De tout là-haut, par grand vent, j'entends les paquets de mer qui viennent se fracasser sur le roc et le granit. Mâchoire incontrôlée. Incessante et folle. Un fracas tel que tous les bruits habituels en sont couverts. Le craquement des chips sous mes dents devient presque feutré. Comme disparu dans le fond de ma gorge. Avalé dans la tempête. Le phare vibre sous les coups de boutoir des eaux furibondes. Chaque pierre de l'édifice tremble et attend l'accalmie. Attendre. Il n'y a que ça à faire. Rien d'autre. Tous les jours. Tout le temps.</p> <p class="spip">Il n'y a rien de plus infernal que l'ennui. N'avoir strictement rien à faire. M'en ferait même presque mal au ventre. Là, juste au niveau du gros intestin. Et puis ici aussi, un peu plus haut que le sternum. La trachée comme irritée par l'ennui envahissant. Le goût âcre du désœuvrement. Insipides journées vides de tout.</p> <p class="spip">Je ne quitte que très rarement la cuisine. Sauf pour aller me coucher ou quand je vais m'asseoir sur le banc de vigie, tout près des feux, le regard en asile sur l'horizon.</p> <p class="spip">A côté du fourneau, je reste assis sur la chaise de paille des pans entiers de vie, de jour comme de nuit. Face à l'horloge. Tourner autour du pot et puis poser mon regard dessus. Chaque fois, m'étonner faussement de la brillance de son cadran de cuivre. Observer la grande aiguille des minutes qui fait ce qu'elle peut, poussive. Impotente. Qui n'en finit jamais de tourner, lentement. Imperceptiblement. Il y a des jours, je la plaindrais presque.</p> <p class="spip">Et puis, il y a l'autre. La petite. Celle des heures. L'immobile. Celle que je guette et qui se sait épiée. Obsédante. Même pas la peine d'en parler. Ce serait lui faire trop d'honneur. Et pourtant si, j'en parle. Je ne peux faire autrement. Elle, elle bouge sans bouger. Il faut une concentration incroyable pour déceler son infime mouvement. J'en viens même à douter qu'en l'espace d'une journée, de huit heures du matin à vingt heures le soir, elle ait fait tout le tour de l'horloge. A la limite, qu'elle soit restée à sa place, un peu comme moi dans cette tour, me rassurerait presque. En même temps, je ne suis pas fou. Pas encore du moins. Je sais qu'admettre cet immobilisme serait une erreur. Que ça constituerait le premier pas vers ma folie. Je ne peux pas le dire, ni le penser. Je tente de m'en convaincre. Mais je sais que l'idée est là. Dans ma tête. Tout proche. Sous-jacente. Terrée dans quelque recoin obscur. Près de mon oreille.</p> <p class="spip">Elle bouge donc, cette fine lame des heures. Il faut que je me le dise. Tous les jours que le Bon Dieu fait. La petite aiguille bouge même si je ne la vois pas évoluer. A chaque fois, je ne peux que constater son nouvel emplacement sur le cadran. Comme une sourde évidence. Fière et impudique, elle indique la nouvelle heure sans que je m'en sois rendu compte. De tout ce temps qui passe. Dont j'ai pourtant conscience et que je ressens même au plus profond de mon corps. Mais dont le cours m'est impossible à percevoir et encore moins à surprendre. Je ne parviendrai jamais à suivre des yeux cette course du temps. D'un point à un autre. D'une heure à une autre. Pouvoir discerner cette translation. La contempler et me réjouir. Applaudir. Comme une œuvre. Unique. Le temps en plein exercice. Une sculpture. La course des aiguilles. Elle me ferait presque rire cette expression. Tu parles d'une course ! Lors de la relève du phare, à califourchon sur le ballon et agrippé au câble, s'il fallait l'imiter cette foutue tige de métal, engourdie comme pas deux, j'aurais cent fois l'occasion de tomber dans la flotte et me faire massacrer par tous ces paquets d'écume. Déchaînés comme des loups blancs enragés. En deux minutes, engouffré cent pieds sous flottaison que je serais. Les poumons emplis d'eau salée à douze degrés. Jusqu'aux fondations noyées du phare. A nourrir les tourteaux.</p> <p class="spip">Il y a encore quelques temps, je parvenais à l'oublier cette mauvaise fille. Le temps passait sans encombres. Il arrivait même que la nuit succède au jour sans que je sois allé me soucier du train de l'horloge. Désormais, il ne se passe pas une minute sans que je pense à elle, cette garce métallique. Inactive et obsédante. A tordre. A arracher. Pour en finir. Et puis je me ressaisis. Me raccroche aux choses. À toute cette eau environnante. Je fais semblant de l'oublier, de m'affairer à tout sauf à elle. Je passe trois fois l'éponge sur les tournesols de la nappe cirée, refais du café, vérifie la fermeture de la fenêtre, gratte un bout de sucre séché sur un carreau de faïence, remplis la carafe d'eau, bois sans soif. Feins d'observer l'horizon. Suivre du regard quelques voiles au loin. Perdues et chahutées parmi les moutons. Et finis pourtant par revenir sur elle. Attiré comme un pauvre bout ferreux sur le plus puissant des aimants. Rien à faire. Lutter devient de plus en plus dur. Illusoire. Acharnement vain qui ne fait que m'enfoncer davantage vers des profondeurs douloureuses. Jusqu'à me perdre dans ce précipice intérieur. Me pendre au-dessus du gouffre.</p> <p class="spip">Je ne lis plus du tout. Ni ne sculpte. Toutes les pièces de bois apportées à Noël dernier sont encore intactes. Je n'y ai pas touché. Pas l'envie. Pas la tête à ça. La tête à rien, justement. Et c'est ça qui plombe tout. Parfois, j'ai l'impression d'avoir la tête qui va éclater sous la pression du vide. Ce bruissement dans mes oreilles. Affreux et lancinant. Comme le cri des couteaux sur la pierre à affûter. Toute une batterie de lames en marche. Une armée au pas de course. Juste là, au fond de l'oreille. Alors, je sors la tête par la plus haute fenêtre de <i class="spip">Kéréon</i>. Et je respire à grands coups d'air. Je remplis mes bronches le plus possible et je crie comme s'il fallait qu'on m'entende sur le continent. Au loin, tout là-bas.</p> <p class="spip">Parfois, l'horizon lointain semble si proche que j'ai l'impression de le toucher du bout des doigts. <br /> Le bras tendu au travers des vents d'Ouest. <br /> Une douleur à l'oreille.<br /> Et l'aiguille qui trotte.</p> <p class="spip">Sans moi.</p> 2009-06-22T03:28:00Z text/html fr Gaël Brunet