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Bye Bye André Glucksmann 

mardi 10 novembre 2015, par Aliette G. Certhoux




André Glucksmann est mort dans la nuit du 9 au 10 novembre vient d’annoncer son fils Raphaël.




Sincèrement touchée et triste.

Le Glucks, moi je l’appelais toujours : André.

La dernière fois que nous avions pris un café ensemble, c’était avec mon compagnon place de la Bastille, où André et Françoise — Fanfan, que personnellement j’appelais aussi par son prénom, comme tous ceux que j’avais connus en 1968 et après — nous apprirent que Roland Barthes, distrait en traversant (ou menacé ? Il régnait une sorte de paranoïa à propos de ce terrible événement, l’angoisse de ressentir qu’un pan entier de la culture marxiste s’effondrait), venait de se faire renverser par une camionnette et qu’il était entre la vie et la mort, à l’hôpital. C’était donc entre les 25 février et le 26 mars 1980.

Il faisait beau et doux, nous étions dehors, à une terrasse. Françoise, revenue de son « établissement » militant depuis quelques années, était tout en blanc dans une jolie robe de coton brodé de Kenzo (peut-être) et chaussée de sandales anciennes en toile tenues par une bride sur le dessus du pied, également blanches. À la fois une femme exécutive et une artiste ; ses dessins étaient hantés, torturés. Nous avions aussi évoqué Robert Bresson, elle avait travaillé sur ses derniers films. Et nous avions parlé des pigeons qu’avant de déménager elle avait protégés de l’empoisonnement, leur livrant son vaste grenier où elle les nourrissait avec de bonnes graines, ce qui avait déplu aux autres habitants de l’immeuble, qui le lui avaient signifié de façon odieuse.

Déjà les choses avaient changé et plus encore pour eux, je l’avais bien senti. Nous n’avions pas suivi la même voie lors du regroupement politique entraînant la séparation des militants. Mon compagnon et moi n’avions pas été actifs dans les mêmes tendances du mouvement révolutionnaire, mais tous nous nous connaissions.

De notre côté nous étions ironiques mais joyeux, pleins d’espoir ; parce que d’autre part nous étions des « copains » de Jean Baudrillard, que nous retrouvions souvent (et dont nous restâmes les camarades d’idées et de vie complices jusqu’au bout), en pleine vitalité de la montée de ses hypothèses sur la réversibilité. Il n’était pas encore « banni », tout au contraire convoité, par la nouvelle tendance éditoriale des intellectuels qui caractérisaient la collection « Figures » qu’André, avec d’autres et notamment Jean-Paul Dollé, en amont, avaient aidé BHL à monter, chez Grasset ; en ce temps, Jean-Claude Fasquelle y était l’homme fort. C’était une excellente collection où Baudrillard tiendra lui-même un essai événementiel [1] et, ironie du sort du changement de direction de cette maison avec sa nouvelle tendance politique plus tard, le pamphlet dédié au pouvoir socialiste intitulé La gauche divine [2], toujours dans cette collection, en 1985. Puis Baudrillard préféra rejoindre Paul Virilio chez Galilée, et alors par hasard, ou pas, après qu’il ait décliné une ou deux invitations officielles à l’Elysée, ses prises de position lui valurent une proscription temporaire (peut-être ne fut-il jamais banni aux yeux d’André ou même de Françoise ? Je ne sais pas, en fait).

Je ne me souviens plus si le livre d’André, Les Maîtres-Penseurs, livre culte d’une génération d’intellectuels maos en rupture de ban, également paru chez Grasset, en 1977, fut originalement publié dans ladite collection ou non.

On les aimait sincèrement et je crois qu’André nous le rendait. En ce temps, avant même de parler de lui il était d’abord attentif à notre propre vie à ce que nous en faisions, et nous lui disions les moments grands et lumineux et les moments terribles mais dont nous étions sortis. Et nous aussi étions attentifs à ce qu’ils devenaient.

Avec Jean-Paul [3], que je retrouvai quelques années plus tard et pour ne plus nous perdre de vue jusqu’à la fin de sa vie, ils étaient les seuls qui respectaient l’égalité des femmes et des filles avec les autres militants, au sein du « comité de base » de la faculté de Vincennes [4] ; lorsqu’elles se faisaient rabrouer, ayant pris d’autorité la parole, André demandait toujours qu’on les laissât parler. Quand on me reprochait mon hystérie, je justifiais l’hystérie des femmes en disant que c’était une force de combat. Il me défendait et un jour, me glissant un sourire, il me confia que lui aussi pensait du bien de l’hystérie des femmes : avec ses sœurs il avaient dû la vie à l’hystérie de sa mère. Et il me raconta comment grâce à elle ils avaient échappé à la déportation... Il aimait les initiatives libres que chacun pouvait prendre, à rédiger ses propres tracts sur les sujets les plus singuliers ; ensuite nous exportions nos dazibaos vers les marchés, à la porte des usines, dans les grands magasins, parfois avec perte et fracas et dans ce cas il fallait courir vite.

C’était « la politique des cent fleurs », loin des médiations d’un ’comité central, l’acte était libertaire et la synergie collective, basée sur l’auto-organisation et les synesthésies cognitives.

Bien sûr, nous avons vécu de formidables moments, inoubliables. Beaucoup d’amour partagé entre tous.

Les anarchistes, de jeune ouvriers en rupture de travail, tenaient avec gouaille, ruse et humour, un local d’auto-défense indispensable à tous les militants. Il y avait aussi les jeunes « prolos » qui, le soir et les samedis, venaient chercher des connaissances scientifiques, pour se promouvoir ou se libérer. Et autant la fraternité activiste que la pop culture nous fusionnaient. Au contraire, certains étudiants militants allèrent s’installer au travail des prolétaires, pensant faire exploser le réformisme syndical — et là ce fut la fin. Tout allait finir de toutes façons : la puissance de l’industrie, du prolétariat, des syndicats, et la culture. La valeur et l’utopie.

Ce dernier jour d’échange, à la Bastille, nous avions aussi parlé des enfants. Nous en avions trois, Françoise et André en avaient un, tout juste âgé d’un an. L’année d’avant, un jour qu’André achetait un paquet de café à la boulangerie, dont il avait précisément désigné la marque sur l’étagère, il m’avait appris que leur fils venait de naître et que son prénom était Raphaël. « Un ange ! » avais-je dit, « un archange ! » m’avait-il répondu avant de filer. Nous habitions dans le même coin du quartier que chacun de nous n’allait pas tarder à quitter (eux avant nous, nous en 1986).

Quelques années plus tard, à la sortie de la projection d’un film d’un ami commun, j’ai croisé André, qui m’a juste demandé si j’avais lu son dernier livre. Mon attitude critique était édifiée. Si j’aimais la littérature et la critique de la philosophie j’étais restée sans Dieu ni Maître, même si j’avais reçu des sympathies de nos leaders. Forcément , à ce moment là, je me trouvais en pleine critique contre ce qu’était devenu l’engagement dans l’« establishment », succédant à l’« établissement » (que j’avais également critiqué), de mes anciens camarades et par conséquent d’emblée, je ne l’avais pas lu. J’ai bravement répondu (il est toujours difficile de blesser une personne qu’on aime bien), brièvement et sans commentaire : « non ». Jamais auparavant il ne m’avait posé une telle question. Ensuite, nous nous sommes perdus de vue.

Je me souviens encore d’André et d’Hubert, — le fondateur d’Utopie — dont mon compagnon était proche et avec lequel il contribuait, dans le cadre du département d’urbanisme. La même coiffure de leurs cheveux longs épais et raides, coupés en casque éventé, brun pour l’un blond pour l’autre, dans une exubérance jumelle, jubilatoire, un jour qu’il fallait dépasser les clivages politiques pour l’autodéfense depuis les toits de la faculté de Vincennes, contre une agression des « fascistes » qui l’encerclaient... Quels diables ! C’était beau comme les Rolling Stones en plein assaut !

Ainsi va le souvenir de notre rencontre, fortuite et d’autant plus symbolique que nous venions de partout, autour de quelques idées, quelques critiques, quelques événements euphoriques passionnants, avant la tristesse militante mortifère de l’alignement maoïste de la Gauche Prolétarienne, dont bien qu’anarcho-maoïste notre comité de Vincennes ne faisait pas alors partie (jusqu’au début de 1969, puis il se disloqua).

Des échanges chaleureux. Puis notre séparation logique et sans déclaration.

On avait pu penser que La Cuisinière et le Mangeur d’hommes, publié en 1975, allait être le livre clé des actes ultérieurs [5] d’André. Il n’en fut rien.

Il m’a beaucoup énervée à la Une des journaux, et je reste tout à fait opposée à ses idées et à ses actes. Sauf concernant les massacres, les réfugiés et la Tchétchénie — que je pus comprendre devant l’atrocité — mais j’étais de toutes façons et demeure radicalement contre le « devoir d’ingérence », dont je considérais qu’il substituerait fatalement la guerre à la diplomatie, qu’il finirait par rendre la paix un perpétuel état de guerre (je lisais sans doute plus de science-fiction que de théorie politique) ; et le « nouvel ordre mondial » donna probablement raison à ceux qui lisaient plus de science-fiction que de théorie politique.

Soudain, la fin ne justifiait plus les moyens. Les moyens comportaient leur propre fin, ou l’entropie du projet déclaré. Quant à la morale : au coup par coup ? La morale comme émergence fatale (en dépit qu’elle parût une alternative nécessaire et procéder d’un choix) de la disparition de la valeur, dans un monde binaire ? Et finalement le choix de la puissance, en faisant fi de la morale du pouvoir si la cause était bonne ? Telles étaient les questions que je me posai.

Pourtant dans mon for intérieur je ne me suis jamais départie de lui garder mon estime personnelle, une reconnaissance de son insolence, et malgré ces questions j’ai toujours pensé que dans ses pires erreurs — selon mon point de vue opposé au sien, — il n’était pas corrompu, mais égaré par la morale face à la disparition de l’éthique à l’horizon de l’effondrement de l’esthétique, rationnellement pris dans des certitudes affectives contre l’urgence posée dans un monde froid, mais par conséquent sincèrement ému et généreux. Y compris certainement sincère dans le seul « conflit d’intérêt » qu’il serait possible de lui attribuer, si l’on peut dire, vu sa sensibilité personnelle et environnante, et ce qui n’avait pas toujours été le cas : son entendement relatif — c’est le moins qu’on puisse dire quand on s’y confronte — du conflit israélo-palestinien. Et il ne fut pas le seul à basculer.

Mais sujet sur lequel je me garderai bien de juger ici, puisqu’il ne pourrait plus en répondre. Et comme, de toutes façons et depuis longtemps, il n’y avait plus d’enjeu de nous convaincre mais le terrain de notre écart — le pont brisé de notre jeunesse, ruiné.

Souvenirs sensibles de l’avant-folie de la vision unilatérale.

Si les dialogues des tristes discordances sont vains, le souvenir du partage de la bonté et de la beauté ne l’est pas. À consulter la bibliographie d’André Glucksmann personne ne peut contester que ses essais constituent une œuvre contemporaine miroitante intégrée à la chronique des changements de temps. Il faut les lire — d’accord ou de désaccord — pour entendre un des sons critiques et cultivés témoignant autant des affects que du tumulte de fond, du pragmatisme, de notre « actuel » franco-européen. Justement la morale — mais la morale de l’après dialectique ?

Sans aucun doute une voix « étincelante » de la morale, « The Coruscating Moral Vision of André Glucksmann » [6]...

Repose en paix, mon ancien camarade, mon ami opposé.

A. G.


Sincères condoléances à Françoise et à Raphaël Glucksmann.

P.-S.

- L’icône en logo est un portrait de André Glucksmann © Sophie Bassouls (extrait de sa belle série réalisée en 1981, accessible dans son site sophiebassouls.com). Sous réserve : en cas de problème lié au copyright il est possible de nous le faire savoir en nous écrivant et il sera immédiatement retiré. La revue étant libre et gratuite tant dans son accès que dans sa conception et sa rédaction, nous ne pouvons malheureusement pas payer des droits.

- « Mort d’André Glucksmann, le philosophe en colère » (Le Temps).

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Une bibliographie d’André Glucksmann
(Source La Croix)


- 1967 : Le discours de la guerre (Grasset) — sa thèse d’État sous la direction de Raymond Aron.

PDF - 312 ko
Béatrice Peyret
Recension de
Le discours de la guerre
d’André Glucksmann
in Revue française de sociologie,
Vol. 10, No 4 (1969)
pp. 540-541
CC BY-NC-SA 3.0 @ Persée

- 1968 : Stratégie et révolution en France (Christian Bourgeois).

- 1975 : La cuisinière et le mangeur d’hommes (Seuil).

- 1977 : Les maîtres penseurs (Grasset).

- 1981 : Cynisme et passion (Grasset).

- 1983 : La force du vertige (Grasset).

- 1985 : La bêtise (Grasset).

- Mai 1986 : L’esprit post-totalitaire, avec Petr Fidelinu (Grasset).

- Oct 1986 : Silence, on tue, avec Thierry Wolton (Grasset).

- 1987 : Descartes c’est la France (Flammarion).

- 1992 : Le XIe commandement (Flammarion).

- 1993 : La fêlure du monde (Flammarion).

- 1995 : De Gaulle, où es-tu ? (Lattes).

- 1997 : Le bien et le mal (Robert Laffont).

- 1999 : Cynisme et passion (Grasset).

- 2000 : La troisième mort de Dieu (Nils éditions).

- 2002 : Dostoïevski à Manhattan (Robert Laffont).

- 2003 : Ouest contre Ouest (Hachette Pluriel).

- 2004 : Le discours de la haine (Plon).

- 2006 : Une rage d’enfant (Plon).

- 2008 : Mai 68 expliqué à Nicolas Sarkozy (Denoël).

- 2009 : La plus belle histoire de la liberté, avec Nicole Bacharan et Abdelwahab Meddeb (Seuil).

- 2009 : Les deux chemins de la philosophie (Plon).

- Mai 2011 : La République, la pantoufle et les petits lapins (Desclée de Brouwer)

- Oct 2011 : Le roman du Juif universel (Rocher), avec Elena Bonner, veuve du dissident soviétique Andreï Sakharov, Prix Nobel de la Paix 1975.

- 2014 : Voltaire contre-attaque (Robert Laffont)


Les ouvrages accessibles dans la librairie en ligne Decitre (index sur 3 pages) :
http://www.decitre.fr/auteur/121808/Andre+Glucksmann/.

Notes

[1] Les Stratégies fatales (1983).

[2] Parmi ses autres livres chez cet éditeur, Amérique.

[3] Jean-Paul Dollé est mort le 2 février 2011. La RdR lui a consacré en hommage un dossier à son nom qui comprend 14 articles (suivre le lien).

[4] À la fin de 1968 il y avait à Paris trois comités de base universitaires auto-organisés sur des lignes politiques particulières en temps réel qui n’avaient rien de centralisé mais fédérées : un à Vincennes — d’où émergeaient André G., Jean-Paul D., et Jean-Marc S., — un à Censier — d’où émergeait Guy A. ; un à Nanterre — d’où émergeait VLR, Roland C.

[5] (coll. Combat, Seuil). On peut lire une excellente recension du livre par Pascal Perrineau, parue dans la Revue française de science politique, 26ᵉ année, No 2, en 1976, archivée dans le site em>Persée.

PDF - 514.3 ko
Pascal Perrineau
Recension de
La cuisinière et le mangeur d’hommes
d’André Glucksmann
in Revue française de science politique
26ème année, No 2 (1976)
pp. 324-327
CC BY-NC-SA 3.0 @ Persée

[6] Adam Gopnik, The New Yorker (11/11/2015).

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