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Deux soirées de télévision - Varoufákis, Badiou, Gattaz et toujours Léa Salamé 

lundi 18 avril 2016, par Louise Desrenards

Ce n’est pas un désintérêt pour Nuit Debout qui me retint à la maison, mais la grippe. À ce jour je n’ai pu visiter l’assemblée vivante de la République qu’une fois. Ce n’est là qu’une infime partie de l’iceberg étendu à des places publiques dans la plupart des villes en France et outremer, auto-constitué en multitude de commissions dans tous les domaines et dont les membres, principalement des travailleurs et des gens professionnellement actifs ou des étudiants, ne rejoignent les places qu’en rangs dispersés une fois par semaine, s’ils le peuvent. C’est un mouvement populaire constituant, il ne vise ni à élire des leaders ni à instaurer de nouveaux partis, et encore moins à se faire représenter devant le gouvernement avec des revendications particulières, ses leaders collectifs de fait sont les syndicats en lutte contre la loi sur le travail. Ordinairement je ne regarde plus la télévision. Les réseaux sociaux remplacent avantageusement la télévision (addiction comprise). Même si je ne regardai pas le débat télévisé du Président le 14 avril, je sus en temps à peine différé de l’émission que Léa Salamé l’avait bousculé, interrompant ses fictions franco-européennes, en lui demandant s’il plaisantait. Frustrée de ne pas avoir vu confondre en direct le grand délateur des sans dents, je décidai soudain de m’offrir un peu de télévision publique sans attendre. Ce furent les 15 et 16 avril. J’ai vu ainsi Yánis Varoufákis à la télévision et le lendemain, jour où il visita hors champ la place de la République avant qu’Alain Finkielkraut [1] n’allât s’y illustrer à sa façon, juste après le passage de l’association BDS France, plus tard dans la soirée, je pus enfin voir Léa Salamé en pleine action à l’écran, brandir à la face du Président du MEDEF le graphique de la hausse spectaculaire des dividendes des entreprises françaises, dressé par le cinéaste François Ruffin, muse de Nuit Debout [2]. Parfois c’est bien, la télévision en réalité augmentée par les réseaux sociaux en triplex avec le live. Voici quelques notes et réflexions incidentes attachées. Je ne fus pas déçue mais un peu assombrie. (L. D.)

Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais, France 2

Yánis Varoufákis est fou quand il imagine une Europe où les Allemands — tant humiliés par l’absence d’unité et les récessions que retournés en nationalisme guerrier et en fascisme historique — accepteraient ultérieurement (sans doute sous l’effet d’une médecine chamanique qui effacerait les traumatismes) de partager l’excellence économique des fruits de leur production, ainsi qu’éventuellement un ou deux autres pays d’Europe du nord le feraient, condition allemande sans laquelle une Europe économiquement équilibrée et juste entre tous les États est impossible. Il décrit parfaitement la possibilité d’un protocole bancaire communautaire parallèle à la BCE par lequel il y aurait eu une issue à la crise grecque, et au-delà de la Grèce et de la France, en permettant des efforts productifs et des réformes dans les pays surendettés sans les détruire, mais que l’Allemagne a radicalement refusé à plusieurs reprises, et c’est donc sans perspective de renouvellement, il le reconnaît.
Il reconnaît aussi, allusivement, qu’à défaut de constitution européenne, voir ultérieurement établie par une assemblée constituante (pour rabattre la situation passée à l’ordre du jour des revendications actuelles en France), le Traité de Lisbonne prévoit que les décrets et les lois au fur et à mesure de leur adoption deviennent constituants : peu à peu ils constitutionnalisent objectivement loin d’une démocratie le traité de Lisbonne, comme c’est dit dans le texte, palliant à l’absence d’un consensus constitutionnel. Une constitution pourrait prescrire ces décrets, dit-il. Mais on en doute.
Jamais les signataires de l’Europe de Lisbonne qui ont posé la barre de l’unanimité des membres pour les changements structurels, et nécessitant de surcroît un accord collatéral des USA (concernant certaines conventions économiques et militaires co-signées dès Lisbonne) ne fusionneront unanimes, sinon en renforçant la tendance à la dictature bureaucratique de l’oligarchie et une pression quasiment militaire de la puissance mondiale qui domine l’Europe.
Et en même temps Varoufákis nous apprend en biais, ou nous confirme en passant, que la France de Hollande est déjà l’État paria qui rejoint la situation de la Grèce de Tspiras dirigée par le quartet. Alors son utopie européenne — celle de Varoufákis — ne sera probablement pas suffisante pour mettre en mouvement un fédéralisme européen (et en cas d’échec ce serait la révélation du supra-nationalisme sous l’égide de l’OTAN donc autant à craindre qu’à avoir espéré).
Le projet de Vároufákis c’est une métamorphose de la structure de l’UE en fédération de démocraties libérales autour d’un réaménagement de l’eurozone, ou rien. Ce n’est pas la mer à boire puisque le système libéral en usage n’est pas en question mais nous ne boirons pas ce projet. Je ne vois pas se pointer à l’horizon l’insurrection générale que Lénine soulevant les conseils ouvriers articula aussi à la Douma. Je propose de commencer à considérer l’intérêt anachronique de la Longue Marche, et j’en arrive à me demander si Yánis Varoufákis ne devrait pas mieux fonder le compagnonnage du tour d’Europe au lieu de DIEM25 ? Sortons, sortons, que nous importe que le Sud dont nous ferions partie soit plus pauvre que le Nord, on se débrouillera autrement — pourvu qu’on nous laisse libres de l’innover. Sans oublier l’Alsace et la Lorraine.
Contre le supranationalisme libéral le centralisme démocratique collectiviste universel : Alain Badiou est fou. Jamais le monde ne connaîtra un nouveau collectivisme international pouvant advenir en alternative idéologiquement et économiquement armée, serait-ce la philosophie armée convenant à l’économie du « champ de bataille pacifié » proposé par Vároufákis — et d’ailleurs ce n’est pas ce que nous voulons, les solutions globales de la voie unique fussent-elles alternatives, toujours à l’origine des retournements dystopiques et de l’entropie, prédatrices de la viabilité de la terre. Nous voulons des libertés pour des micro bio-solutions qui fondent des écologies viables, avec des entreprises individuelles ou des coopératives autogérées et la maîtrise des échanges — si possible. La diversité ou la mort. Mais il a raison : pourquoi pas la Russie ? Question à laquelle il ne sera répondu fugitivement qu’à devoir commencer par la Turquie.


Laurent Ruquier, On n’est pas couchés, France 2

Pierre Gattaz n’est pas fou. Il envoie des déclarations rotatives brossant un tableau global cybernétique extensif, avec des omissions majeures (par exemple que le travail rémunéré soit fait pour gagner sa vie et pas pour s’asservir). Ou il ment. Si Peugeot s’en est sorti ce n’est pas au seul mérite de son PDG mais parce que le PDG a surfé sur l’argent attribué par la France s’endettant davantage aux frais de sa population pour tirer Peugeot de l’ornière (quant à juger sur l’augmentation du salaire du PDG non seulement aux dépens de ses salariés mais encore aux dépens de la finance publique, c’est un détail toujours oublié dans les citations de la réussite)...
Il cite encore les actes de Matteo Renzi, qui a servi de modèle à Manuel Valls, d’avoir promulgué à la hussarde en Italie le « Jobs Act » depuis 2014, une loi similaire à la loi El Khomri. Mais contrairement à l’illusion des résultats chiffrés après un an tels que Gattaz les annonce (il évoque la création de 150 000 emplois en un an) le bilan général des chiffres contredit les apparences : « A priori, c’est plutôt positif en termes de créations d’emplois et de chômage : on est sur un rythme de 200.000 emplois créés fin 2015, ce qui représente une baisse assez forte du chômage, de un point », décrypte pour Europe 1 Céline Antonin, qui suit le dossier pour l’OFCE. « Mais si on regarde les choses de plus près, cette baisse du chômage est liée à une baisse du nombre d’actifs : la population active a reculé et des gens sont sortis du marché de l’emploi. Et la croissance, bien que timide, a pu contribuer à faire baisser le chômage, en dehors des effets du « Jobs Act » , poursuit-elle, avant de conclure : « l’effet des réformes menées par Matteo Renzi est donc moindre que les chiffres le laissent penser. ». C’est donc un résultat palliatif qui traduit que la loi n’a rien résolu, on pourrait même dire que l’effet de la loi dans l’économie du travail n’existe pas, sinon de l’avoir davantage précarisé. Quant aux italiens ils en décrivent un effet social accroissant le désastre.
Il fallait entendre Pierre Gattaz décrire son challenge et celui des entreprises qu’il représente sans objectif commun avec l’intérêt des populations exploitées au travail ou fiscalement, sinon de devoir les faire travailler pour éviter la catastrophe (impossible de comprendre s’il s’agit de famine ou d’insurrection), ni même d’attention à leur faculté de consommer des marchandises ce qui autrefois put contribuer à la richesse capitaliste.
Sur le temps de travail, il semble indifférent que tous les travailleurs, aujourd’hui égaux aux travailleurs délocalisés avec lesquels les européens protégés par leurs lois sont maintenant mis en concurrence par les patrons du rassemblement BusinessEurope, pour faire baisser leur coût et réduire la sécurité de l’emploi, ne puissent reproduire leur force de travail, quand d’autres attendent pour succéder à bas prix à ceux qui flanchent.
On revient à la consommation. C’est une scorie de l’ère du capitalisme de la production qui aujourd’hui enrichit principalement les distributeurs, les rois de l’interface du marché entre les producteurs et les consommateurs, et forcément en portant ombrage aux producteurs mis en concurrence non sur la qualité mais sur les prix ; la concurrence des prix suppose une compression des coûts de production dont le bénéfice principal ne revient pas aux producteurs. Au-delà, la richesse des industries du CAC40 c’est généralement d’extraire le maximum de plus-value à réinvestir dans la bulle financière, mine de la nouvelle valeur sans contrainte — sans contre partie sociale des échanges cadrés par les rapports d’équivalence. La règle de l’équivalence de la valeur entre l’argent l’offre et la demande, la valeur d’usage et la valeur d’échange, la force de travail et l’outil de production etc... les revenus entre matière et abstraction, exploitant et exploité, autrefois source d’équilibres dialectiques dans l’objet des luttes de classe et leurs conquêtes, n’est plus une dynamique mais une éthique fossile ou du moins arbitraire, dérégulée. La valeur libre — libre comme libéral et s’agissant de l’argent et de l’argent virtuel est advenue en équivalent absolu.
C’est pourquoi la productivité a remplacé l’intérêt de la production elle-même. Elle privilégie la raréfaction des travailleurs ou leur multiplication à bas prix, délocalise par exemple glorieusement au Mexique (selon l’aveu de Pierre Gattaz) ou honteusement dans les pays européens les plus démunis de législation du travail, non pour s’y installer durablement mais pour les déserter dès que les réglementations communes de l’Union y haussent le niveau des exigences. Le capital des entreprises concernées par la spéculation boursière s’accroît en quête de revenus exponentiels possibles hors du monde matériel, et les entreprises s’écartent de l’intérêt de défendre les modes de production compatibles avec les sociétés ouvertes. Le paradoxe de la régression sociale considérée comme un progrès économique, une des réalités communes de la dystopie, fait déjà partie du consensus des patrons d’entreprise, dans le discours de Pierre Gattaz.
C’était un suicide expliqué — un sacrifice pour gagner plus — expliquant les suicides des travailleurs. S’il ne s’agit pas d’obtenir des ressources suffisantes permettant de développer une vie sociale, alors pourquoi travailler en plus d’aller à la soupe populaire ? Pour s’occuper ? Les patrons du CAC40 sont trop riches, il faudrait commencer par abolir à leurs frais les corvées bibliques réparatrices du péché originel. Dans une société du potlatch ils auraient à eux seuls aujourd’hui les moyens d’assurer le sacrifice des excédents pour tout le monde. Comment ? On se dit que peu de chose en regard des revenus financiers pourrait mettre un terme au travail, réclamer au saint CAC40 l’argent à répartir pour la vie des gens, ceux-ci n’auraient plus d’objet de réclamation, ils vaqueraient à leurs occupations personnelles, potager poulailler et autres et criant joyeusement au lever tel le coq français : Merci patron !
Le travail on ne le sacralise pas, on sait s’occuper, inventer, réparer, construire pour soi et pour partager avec les autres, aider les amis et même les ennemis car il faut de tout pour faire un monde, je veux dire par là qu’il ne s’agit pas d’un repli sur l’entre soi... — mais au cours de la confrontation télévisée personne n’alla jusque là.
Ainsi, Léa Salamé a informé que les actionnaires des entreprises françaises du CAC40 avaient doublé leurs revenus en 2015, tandis que la crise économique le chômage la précarisation et la misère s’accroissaient (nous le savions), mais en outre qu’ils avaient pris 50% de plus que leurs confrères allemands ne se l’étaient permis (c’était à rappeler, pour mesurer la distance prise par les grands patrons français par rapport à leurs semblables des pays européens où les performances nationales sont pourtant meilleures), balance correspondant à peu près à l’accroissement de la disparition des emplois...
Forcément cette singularité juteuse attire les vautours et expose à l’accroissement fatal du danger, matière santé et pouvoir (on a vu le cas de la victimisation du peuple en Grèce, on le voit autrement, dans la fascisation des régimes en Europe de l’Est). Comment relever une économie au prix de la mortification d’un pays pourrait avoir un sens pour la société et les individus que cela détruit ? Aucun sens.
Cet argent financier qui ne circule pas en bas mais en haut, « c’est compliqué [à redistribuer] avec les fonds de pension » — dit-il — n’est pas imposé. Entendez que les actionnaires sont les caisses d’assurances et les banques — dont leurs propres caisses d’assurances, leurs fonds alternatifs, leurs hedge funds en quelque sorte, des valeurs scripturales, c’est mobile — et forcément pas seulement françaises sinon les entreprises ne pourraient être cotées en bourse.
L’assemblée européenne a voté le secret des affaires.
Nous sommes mal, très mal... Jamais le système français n’a été aussi corrompu — en plus de la crise qu’il accroît. Car il est maintenant structurellement corrompu. Il est le reflet du système européen qui lui concède les privilèges d’un pouvoir politique prescrit, sauf les hauts salaires qu’il rapporte à ses potiches nationales responsables non coupables.
Sans rire — une guerre de classe est dans l’air. Incontestablement.
Je crois que l’exemple de l’Europe supranationale donnant une répartition commune de 6 milliards d’euros en deux fois (3 + 3) à la Turquie, pour les réfugiés que la Turquie renvoie en Syrie ou place dans des camps de rétention, plutôt qu’à la Grèce pour les accueillir et redéployer avec eux une activité, est l’exemple même du lobbying de la guerre et du gâchis de l’Europe telle que la réalise l’oligarchie, qui gouverne ainsi la disparition du politique au grand dam des populations.




Ce soir ou jamais - 15 avril 2016



On n’est pas couché - 16 avril 2016

P.-S.

En logo, Yánis Varoufákis et son épouse Danaé Stratou le 16 avril, place de la République à Paris, il va prendre la parole devant l’assemblée de Nuit Debout. Photo par Cilia Jeannine, source Facebook.

Illustration : Yánis Varoufákis parlant à l’assemblée populaire de Nuit Debout le 16 avril, place de la république à Paris. Photo de La demeure du chaos - The adobe of chaos. Source Facebook.

Écouter 32 secondes de sa prise de parole de cinq minutes place de la République France Info.


NUIT DEBOUT
http://www.nuitdebout.fr/

Le site recense l’information générale, nationale et internationale, et le calendrier de la mobilisation critique Nuit Debout. Tout en bas de la page d’accueil se trouve un menu avec les noms des villes du mouvement. On peut innover des lieux liés à des actions. En cliquant sur le nom de votre ville en France où à l’étranger vous suivez un lien qui vous mène aux pages qui lui correspondent, où vous découvrez les informations et le wiki du programme en cours et les commissions ouvrables — sur place il est possible d’en créer d’autres. Voir le programme pour Paris.


MISE AU POINT

Pour être clair sur ce qui pourrait être qualifié d’affaire médiatique Finkielkraut, à propos de son passage à Nuit Debout le 16 avril à Paris, de la réalité du temps de sa visite (plus d’une heure librement) et des insultes réciproques (pas de crachat) qui s’échangèrent (pendant une dizaine de minutes au terme de sa visite), lire le blog de Fédé Davout écrit le 18 avril par les deux étudiants volontaires qui assuraient la permanence de la commission Sérénité et raccompagnèrent poliment l’auteur jusqu’à sa sortie de la place ; on joint ici un document téléchargeable en pdf du blog, mais il est intéressant de se reporter à la source pour y découvrir la série des commentaires : « Finkielkraut expulsé, malaise à Libération ». 

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Source « Finkielkraut expulsé, malaise à Libération »

Notes

[1] Pour avoir des informations précises sur ce qui s’est passé lors de la visite de la place de la République par Alain Finkielkraut et son épouse le samedi 16 avril, à Paris, on peut lire dans Mediapart le blog écrit par les deux étudiants de la commission de vigilance « sérénité » qui les raccompagnèrent jusqu’à la sortie de la place : suivre le lien MISE AU POINT en post-scriptum.

[2] Pour avoir des informations directes sur l’événement mobile Nuit Debout et connaître les sites et villes où se déroulent les activités et les rencontres, suivre le lien NUIT DEBOUT en post-scriptum.

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