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Fiction des routes et des rails 

vendredi 8 novembre 2013, par SebMénard

Texte en cours — et qui avance lentement entre fiction et réel : une image et une micro-fiction poétique écrite sous forme de liste à chaque fois. Au fil des pages et des textes : les personnages entrent ou sortent — déboulent parfois — sans qu’on ne les identifie réellement. Ce que ça raconte : la route et les corps à travers — la vie.


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ça leur arrive parfois ils regardent à travers l’écran arrière de leurs bagnoles :

— personne pour appuyer sur le bouton pause ni même retour rapide : cela n’existe pas

— personne pour faire défiler les sous-titres à leurs routes et leurs matins

— personne pour faire la critique des images des couleurs et des brumes

— personne pour nous faire croire à cette histoire ni même aux autres : c’est nos gueules rien que nos gueules

— personne pour préciser qu’on y est quand on y sera (car il n’y a pas de fin)

— alors l’ombre des rivières passent et peut-être qu’ils ne les voient pas — alors la silhouette des vallées humides s’efface et peut-être qu’ils n’y croient pas — alors l’odeur d’une herbe ou d’une terre s’efface et peut-être qu’ils ne l’écoutaient plus — alors ils se retournent et regardent devant eux — rien ne change à travers l’écran avant de leurs carcasses.

image : sur la route en France un jour de grève le mardi 10 septembre 2013.


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une nuit qu’ils roulaient peut-être à l’entrée d’une ville et lentement :

— ce qu’ils cherchent dans les ombres et la nuit — personne pour le savoir et même eux — pas certain qu’on leur avait dit

— au loin sur le bitume on distingue un chien — il marche vers quoi une station essence et ses néons blancs

— ce qu’ils aiment par exemple : voir le reflet des feux rouges sur le bitume humide des pluies d’été

— l’un d’entre eux dit :

on pourrait faire la liste des pluies

ce serait la liste des pluies et des orages

et on écrirait tous ensemble sur une grande feuille

ça serait écrit dans tous les sens et tous

on raconterait notre histoire des pluies et des orages

— que personne ne l’écoute ne change rien — il le dit tout de même

— dans le noir caché par une ombre quelqu’un rigole qui ne fait pas de bruit.

image : photographie au 5D en France le 2 juillet 2013.


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dans le vent contre une roche un jour de décembre où ils roulaient :

— à cet endroit les eaux de l’Europe s’écoulent comme jamais elles ne s’écoulent vite et froides

— qu’il arrive que le fleuve charrie des morceaux de glaces des carcasses de bagnole de bêtes et d’humains ne changera rien

— ils s’arrêtent au bord d’une route et regardent les eaux de l’Europe (qui s’écoulent comme jamais elles ne s’écoulent vite et froides)

— sur la route il y a des bêtes des camions des frites et des mots

— sur la route il y a des histoires certains veulent bien les raconter d’autres les dessinent et certains les taisent

— à cet endroit les eaux de l’Europe s’écoulent creusent des terres et des roches sur lesquelles tous essaient d’écrire leur nom

image : photographie au 5D en Serbie le 16 décembre 2011.


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au chapitre des routes sur lesquelles ils ont appris à conduire :

mais redresse merde tu vois pas que je suis obligé de lever les pieds pour éviter l’herbe !

— ça pourrait commencer comme ça : une voix plus vieille de plusieurs dizaines d’années qui dit ça

— et on entend le son d’un moteur qui a déjà plusieurs centaines de milliers de kilomètre au compteur

— l’un d’entre eux dit que cette route lui file la gerbe et personne pour entendre un cheval tirer sa vendange à gauche là

— un autre dit qu’un peu plus loin il a déjà connu un jeune qui dormait là dans une caravane et qu’il était triste de ça — pas parce que c’est triste de dormir dans une caravane il avait dit mais parce qu’il ne l’avait pas choisi

— en haut de la petite côte le bitume fait un S qui s’avale assez facilement quand on connaît bien l’endroit et qu’on se souvient des matins qu’il fallait rouler vers le lycée

— une fois l’un d’entre eux pourrait dire qu’il l’a prise il roulait vite comme jamais parce qu’un autre il l’avait appelé et il avait dit qu’il était près du fleuve et qu’il ne savait plus quoi faire

mais redresse merde tu vois pas que je suis obligé de lever les pieds !

(et cette phrase résonne encore contre le bitume).

image : photographie au 5D en France le 26 mai 2013.


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un jour qu’ils avaient voulu mettre une montagne devant eux :

— ils prendraient la route comme on prend un monde comme on trace un dessin comme on écrit une histoire

— et ça serait vraiment une histoire et toute en tendresse et au son du bitume ou des pistes usées craquent

— en face il y a quelque chose une montagne en face il y a sans doute un morceau de pierre et qui pour passer un été dessus

— ils montent une montagne vitre ouverte même si tout est usé cassé route et bitume et carlingue et bagnole et tout et tout

— mettons tout le monde d’accord — leur terminus ne porte aucun nom — bêtes ce sont des bêtes — et qui courent

— dans un shop un peu crasse et mouche ils achètent des saucisses des morceaux de pain du fromage et des bières — ils tiendront bien comme ça qu’ils se disent

— mettons tout le monde d’accord — ils ne voulaient pas connaître le mot terminus.

image : photographie au 5D en Roumanie le 11 mai 2012.


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accoudés dans leurs nuits et derrière un tableau de bord :

— ils rêvent encore des jours où ils pouvaient marcher à travers les montagnes

— dans leurs sacs : des nourritures des flottes des mots et des images

— sous leurs yeux derrière la vitre les phares défilent jaune jaune dans la nuit

— qu’ils attendent que deux autres les rejoignent après avoir tiré la tune d’une machine automatique ne change rien au poème de leurs nuits

— parce que c’est cela le poème de leurs nuits

— et ils ne savent pas encore pour l’odeur du barbecue dans la nuit janvier ils ne savent pas encore pour les voix qui ne s’arrêtent pas dans leurs nuits sinon quand ils tombent épuisés — ils ne savent pas encore les dingues et les paumés devant les écrans télévisés ils ne savent pas encore la fatigue qui les épuise — ils ne savent pas encore l’odeur de l’air frais quand au matin de janvier après leurs nuits ils ouvrent les fenêtres — ils ne savent pas encore la couleur de la peinture sur les murs des villes ils ne savent rien c’est pour ça

si je ne reviens pas d’ici dix minutes — appelez la police dit l’un d’entre eux dingue

— et tout autour ils rient et tout autour c’est rouge jaune.

image : photographie au 5D en Roumanie le 1er janvier 2012.



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un jour il faisait noir et autour d’un feu ils parlent :

— dans une main ils ont des viandes et des morceaux de pain

— sans doute qu’ils pensent aux viandes et aux morceaux de pain

l’un d’entre eux dit

on ne devrait pas manger ça vraiment pas

— un autre est là pour expliquer que c’est pour voir des choses qu’il faut voir des types et leurs mondes il faut aller écouter leurs langues et les avoir tous vu et après peut-être on comprendra

— avec un morceau de bois un autre remue les braises qui pourrait dire c’est pour quoi faire alors qu’on bouge

— après il y aurait un silence et puis tout d’un coup tout le monde pour se mettre à parler d’un coup

— après ils se racontent des histoires et la nuit s’étire après ils affonent des liquides et au loin sans doute que les vagues s’écrasent dans la mer

c’est un bouffadou qu’il nous faudrait il rajoute l’autre.

image : photographie au 5D en Roumanie le 25 août 2011.



la route | 12

pour être clair :

— l’un d’entre eux serait le personnage principal

— par exemple il dirait des répliques avec les mots affoner — user — fatiguer — la gueule.

— par exemple il dirait des répliques comme celle-ci :

on va rouler toute la nuit jusque la capitale on arrivera juste à temps pour finir un fût dans un rade et après on regardera le jour se lever le cul dans l’herbe

— en fait en arrivant il descendrait de la bagnole et il irait directement causer à des types ou des filles et on le retrouverait le lendemain le cul dans l’herbe et la gueule en vrac

— les autres derrière la vitre de la bagnole ils prendraient des images de la route qui défile du ciel

— mais il n’y a pas de personnage principal

or donc ils alignent des mots dans leur carnet et il y en a toujours un pour demander

pourquoi t’écris

l’un d’entre eux répond

je sais pas

un autre en conduisant dis

c’est très bien comme ça

— dans le loin dans la poussière c’est flou sans doute.

image : photographie au 5D en Roumanie le 1er juin 2012.

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