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Journal du père Manouvrier (15 décembre 1982 - 14 janvier 1983) 

jeudi 17 janvier 2013, par Michel Arrivé

         Le père Manouvrier n’est pas le seul qui parle de l’offre et de la demande à la lettre dans L’homme qui achetait les rêves, deux autres voix y déploient leur feuilletage du marché dont celle de la pragmatique Senhora, qui ne pourrait manquer de nous renseigner sur la truculente étrangeté, et l’implacable voix de l’auteur qui ne pourrait manquer de nous dire — ? ... Et si le polar s’agissait de la langue et de l’écrit, du corps et de l’intention, de la carte et du territoire ? Concernant la topographie de l’échange vénal / non vénal et le paysage pour en savoir davantage « la prochaine fois » il faudra se procurer l’ouvrage.


Michel Arrivé, L’homme qui achetait les rêves ; (deux extraits).

Index des extraits :

- Journal du père Manouvrier (6 octobre 1982).
- Journal du père Manouvrier (15 décembre 1982 - 14 janvier 1983).


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Journal du père Manouvrier


15 décembre 1982.

         Les trois dernières fois que nous avons fait l’amour, j’ai entendu avec le même ravissement le chant d’amour de la Senhora monter à ses lèvres et se prolonger longuement dans le hangar.

         Je n’avais pas perdu de vue mon projet de lui faire raconter les rêves de ses patients. Mais je ne m’étais pas encore décidé. Aujourd’hui, je lui en ai fait la demande, comme si je n’en avais jamais parlé auparavant. J’ai été très surpris de constater qu’elle ne pensait plus du tout aux obstacles « déontologiques » qu’elle avait opposés à ma première demande ni aux consignes impératives données par notre Seigneur à son Évêque. Elle m’a simplement dit qu’elle y réfléchirait, et que, sans doute, elle me raconterait un premier songe — oui, c’est ce mot-là qu’elle utilisait, constamment, sans jamais, je crois bien, prononcer le mot rêve — « la prochaine fois .


14 janvier 1983.

         La « prochaine fois » est arrivée aujourd’hui. La Senhora venait d’emménager dans l’appartement de la gare, au deuxième étage, et il y avait une véritable chambre, très bien meublée, avec un lit très bas et très large. C’est qu’elle est devenue riche, la Senhora, à force d’écouter les rêves de ses patients ! Nous avons fait l’amour très joyeusement, comme d’habitude. J’ai écouté une fois de plus son beau chant nuptial. En me relevant j’ai vu, sur la table de nuit à côté du lit, deux petites poupées pas trop jolies, un peu rabougries et toutes noiraudes. Je lui ai demandé ce que c’était que ces drôles de poupées. Elle m’a répondu que c’étaient de très anciens cadeaux de sa vieille maman, paix à son âme. Elle les avait conservées depuis ce temps-là, et elle les avait emportées à Vendeuvre dans un carton de livres. Sa vieille maman pensait qu’elles servaient à écarter les sorts qu’on pourrait lui jeter. Mais bien sûr ce n’était que de la superstition, cela venait des vieilles croyances brésiliennes du candomblé. La véritable foi chrétienne, pas plus que les connaissances scientifiques de l’analyse, ne permettaient de croire à de telles belles visées, oui, elle a prononcé comme ça, elle pensait sûrement à des billevesées. Mais, bon, j’aimerais bien être en mesure de faire des erreurs de ce genre en portugais, moi qui n’ai jamais réussi à dire deux mots dans aucune autre langue que le français. Sauf le latin, bien sûr. Mais c’est une langue morte.

         J’ai essayé de l’interroger sur ce drôle de mot, candomblé, qu’elle avait utilisé. Je ne sais pas si elle y a fait vraiment attention, mais elle a changé de sujet de conversation. Sans même que j’aie eu à lui en faire la demande, elle a commencé à me parler des songes de ses patients. Oui, elle voulait bien m’en raconter quelques-uns. Elle a tout de même posé quelques conditions. Elle ne me révélerait pas l’identité du rêveur, ou de la rêveuse : je n’avais sans doute rien à en faire. J’ai approuvé, naturellement. Si j’écrivais ces récits de songes, il ne faudrait surtout pas les faire lire par qui que ce soit, sinon elle et moi. Je lui ai expliqué ce que je ferais des textes tirés de ces récits si je réussissais à les écrire : ils resteraient enfermés dans la partie verrouillée de mon secrétaire. Elle a semblé à la fois rassurée et étonnée : « Mais pourquoi veux-tu les écrire, si ce n’est pas pour les relire ? Ou les faire lire par quelqu’un d’autre ? ». Je ne lui ai pas répondu.

           Elle a commencé à me raconter un premier rêve. Oh ! Pas bien long, tu sais, c’est souvent le cas : les songes les plus longs sont ceux qui se perdent le plus vite. Je ne sais pas si tu pourras en faire grand-chose. C’est un homme qui se promène à Paris, dans la Salle des Pas Perdus de la Gare Saint-Lazare. Tu la connais, bien sûr, cette salle ? Je n’ai pas osé lui avouer que je n’étais allé à Paris par le train que deux fois, et par la gare de l’Est. J’ai marmonné quelque chose comme un « Bien sûr » qui a semblé la satisfaire. Elle a poursuivi. Dans son rêve, mon patient aperçoit une femme qu’il a connue autrefois, il y a de nombreuses années. Une amie, pas une maîtresse, a-t-il précisé. Mais il a ajouté tout de suite qu’elle était très belle, et qu’il l’avait désirée. Il est certain que c’est bien elle, dans son rêve, c’est tout à fait sa silhouette, mais son visage n’est pas celui d’autrefois. La femme qu’il a connue avait un visage étroit et bronzé, bronzé presque autant que vous, Senhora Doutora, oui, mon patient a donné cette précision, et la femme de la Gare a le visage plus arrondi, et « le teint d’une blonde, très clair », oui, c’est comme ça qu’il a dit. Mais elle reste très jolie, et ne paraît pas du tout son âge. Elle passe près de lui, elle l’aperçoit, elle le reconnaît, il en est sûr. Elle lui fait un petit signe, un peu désinvolte, comme elle faisait autrefois, elle prononce peut-être un rapide « bonjour ». Elle a l’air vraiment très pressée, elle ne s’arrête pas, elle se dirige vers le restaurant qui est au fond de la salle. À ce moment mon patient s’interrompt. Il est ému, il ne peut pas continuer à raconter le songe qu’il a fait. Je suis obligée de le forcer, oui, je les force, mes patients, quand ils marquent de la mauvaise volonté, enfin, non, je voulais dire quand ils sont trop émus. Il finit par se reprendre. Il a appris, quelques jours avant, la mort de la femme qu’il rencontre en songe. Et il ne sait pas s’il doit la rejoindre dans le restaurant où elle s’est installée et où il l’aperçoit pour lui annoncer qu’elle est morte. Il hésite longuement. Il m’explique bien qu’il n’éprouve aucune douleur. Simplement il est embarrassé. Et son embarras dure si longtemps qu’il finit par se réveiller sans avoir pris de décision.

         La Senhora s’est ensuite lancée dans un long commentaire du rêve de son patient. J’ai entendu des mots que je ne connaissais pas, et qui m’ont semblé bien bizarres, même si de temps en temps j’ai reconnu des mots latins, par exemple libido. Ou des mots français dans des entourages un peu bizarres, comme pulsion de mort. À ses savantes analyses elle mêlait des prières pour le salut de l’âme de la pauvre dame qui était morte. Elle avait, comme toujours, de graves inquiétudes pour elle, car le Purgatoire, tu le sais, bien sûr, c’est une invention de nos frères, hélas, égarés, les Catholiques. Pour aller au Paradis, il faut confesser Notre Seigneur. L’a-t-elle fait à temps, la pauvrette ? Je ne sais pas, hélas… Je l’écoutais à peine. Ce n’était pas du tout ses commentaires ni ses prières qui m’intéressaient : je pensais déjà à la façon dont il faudrait que je prenne ce rêve pour en faire un écrit propre à entrer dans la partie fermée de mon secrétaire.

         Je suis rentré chez moi, je me suis installé devant ma table, j’ai commencé à essayer d’écrire le rêve que je venais d’entendre. J’y ai passé plusieurs heures, sans désemparer un instant. J’ai écrit sept lignes et demie, oui, précisément sept lignes et demie, exactement autant que la dernière fois. Au moins pour le nombre des lignes. Car pour celui des lettres, je ne pouvais plus compter celles du texte précédent. J’ai été, sur le moment, assez satisfait de l’écrit que j’avais fait du rêve pour le glisser, par la fente, dans la partie fermée de mon secrétaire.


L’histoire du père Manouvrier.

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Michel Arrivé

L’homme qui achetait les rêves
(pp. 163-168)



© 2012 Michel Arrivé et les éditions Champ Vallon

P.-S.


- Logo : Michel Arrivé dans la gare de Vendeuvre, La gare de Vendeuvre, au cœur d’un roman, l’est-éclair, (cité dans le roman), le 24 août 2012.

- L’homme qui achetait les rêves, autres extraits (dont la voix de l’auteur) dans le site des éditions Champ Vallon.

- L’homme qui achetait les rêves, l’ouvrage accessible à la vente en ligne sur amazon.fr.

- Michel Arrivé, dans google.

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Michel Arrivé — Renan et Saussure : divergences et convergences au sujet du langage.


http://www.dailymotion.com/video/xo33wu_michel-arrive_news

Fondation Singer-Polignac, congrès de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes, Paris, les 24 et 25 janvier 2012.

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