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Journal du père Manouvrier (6 octobre 1982) 

mercredi 16 janvier 2013, par Michel Arrivé

Toujours la dynamique carnavalesque depuis l’épiphanie et jusqu’au mardi gras, le journalier du père Manouvrier présenté ici est extrait de L’homme qui achetait les rêves [1], un livre « sans dessus dessous » de Michel Arrivé — l’éminent linguiste grammairien et érudit dont c’est le septième et dernier roman paru — publié aux éditions Champ Vallon, dans la collection Détours, en janvier 2012.
Il s’agit de bonnes feuilles inédites ailleurs sur Internet et qui conduiront à chercher au-delà d’ici leur contexte, à la fois contemporain et anachronique, en tout état renversant de réalité critique. Parce qu’il s’agit aussi du rêve au sens propre et au sens figuré où s’entremêlent les impôts annuels et quelques privautés, à lire cet ouvrage tant plaisant que grave où la cachaça en pleine Champagne n’est pas remisée dans la partie qui joue sur les mots. Quand nous nous rapprochons des dates au fameux carnaval de Rio, pas si éloigné du hangar désaffecté de la SNCF où « la Senhora Doutora exerce au noir le métier de psychothérapeute », on ne va pas dire en outre que c’est surréaliste. Ce serait négliger les aléas de la vue de la psychanalyse sur le clocher du village et du clocher du village sur la psychanalyse, leur haut intérêt international, leur saut oulipiste, leur grain de poivre d’anticipation sociale, et beaucoup d’autres choses quantiques — que d’ailleurs on ne pourrait trouver que dans ce livre-là.
Voici le premier épisode de notre citation, forcément avec l’accord de l’auteur : Journal du père Manouvrier du 6 octobre 1982...


Michel Arrivé, L’homme qui achetait les rêves ; (deux extraits).

Index des extraits :

- Journal du père Manouvrier (6 octobre 1982).
- Journal du père Manouvrier (15 décembre 1982 - 14 janvier 1983).


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L’histoire du père Manouvrier.

         Le 11 juillet 1945 Rémy Manouvrier lut son nom sur la liste, des « candidats définitivement admis, par ordre de mérite, à l’École Normale d’Instituteurs de l’Aube », qui venait tout juste de rouvrir ses portes après sa fermeture pendant l’occupation. Il figurait sur la liste en seconde position.


Journal du père Manouvrier

6 octobre 1982.

         J’ai eu brusquement une envie très forte de lire mes écrits. Je veux dire mes vrais écrits, ceux que j’enferme dans la partie supérieure de mon bureau. Mon journal, c’est différent, c’est du tout-venant, ça ne mérite pas d’être caché. J’y raconte les petits incidents de ma vie : ce n’est pas de l’écriture, ça.

         Cela m’arrive rarement au printemps et en été d’avoir envie de lire mes écrits. Mais dès que le temps commence à aoûter, et surtout quand l’automne arrive – et c’est vraiment l’automne, maintenant, même s’il fait encore chaud – c’est plus fréquent : une fois par mois, peut-être.

         Je me suis chaussé des tongs que j’avais achetées chez Ernest, celles qui ont des lanières rouges. Elles étaient encore presque toutes neuves, à peine salies par un petit reste de boue, que j’ai soigneusement nettoyé. J’ai mis l’autre paire, avec ses lanières bleues, en réserve dans le tiroir de ma table de nuit. J’ai traversé la Nationale, et je suis entré chez le gros Léon. On venait d’entendre sonner l’angélus à l’église : il était midi moins le quart, c’est l’heure où on est sûr de rencontrer au moins un ou deux clients chez le gros Léon. Il y avait là le facteur Gamblinet qui venait de terminer sa tournée et le père Stéphanel, l’homme qui n’a jamais froid : il se promène toujours torse nu, même par le gel ou sous la neige ! En ce jour d’octobre plutôt tiède, il portait une chemisette, ce qui m’a étonné. Je lui ai demandé pourquoi, et il m’a répondu qu’il allait, après déjeuner, à la perception, protester contre le montant des impôts locaux : il venait de recevoir sa feuille de notification, et il en avait pour 813 F, 27, entre la foncière et la mobilière, « plus que ma pension », s’étranglait-il d’indignation, « avec quoi veut-il que je paye ça, le percepteur ? » À son sens, il ne pouvait pas rester torse nu pour négocier avec le percepteur : il s’était forcé à acheter une chemisette au marché. « Ça m’a bien ennuyé, car je n’aurai sûrement pas le temps de l’user avant de mourir ! Et ça s’ajoute encore au prix de l’impôt ! ». J’ai été vraiment surpris de le voir envisager sa mort pour un avenir encore lointain, certes, mais déjà fixé. Car il n’est pas très vieux, peut-être un peu plus que moi, mais sûrement pas beaucoup. Et quand on le voit se promener en hiver presque tout nu on a vraiment envie de lui acheter sa santé. Il m’a répondu que son insensibilité au froid était l’un des « symptômes » (il a prononcé le mot à peu près comme saint homme, mais j’ai tout de même compris) d’une grave maladie. Il a vaguement bredouillé un drôle de nom, l’un de ces noms faits de mots grecs que plus personne ne comprend, même pas les médecins, mais je n’ai pas réussi à le reconnaître. C’est peut-être que je ne l’avais jamais entendu. Selon son « praticien », « et ce n’est pas le père Maldidier », précisa-t-il aimablement, cette maladie lui donnerait au plus trois ans de sursis : « Tu vois : je n’aurai sûrement pas le temps d’user ma chemisette ».

         Nous avons bu les quatre momies qui s’imposaient : celles des trois clients, et la tournée du patron. J’aime bien les momies, mais quatre à la suite, en une petite demi-heure, c’est tout de même un peu trop : cela me donne envie de dormir. Pour une fois, ce jour-là, les quatre momies m’arrangeaient bien : elles avaient fait naître un peu plus d’euphorie que les propos de Stéphanel sur le percepteur, son saint homme et sa chemisette. J’ai jugé le moment bien choisi pour demander au gros Léon, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher, de me confier, oh ! pour rien, juste pour vérifier qu’elle n’était pas faussée, la clef de mon bureau en dos d’âne. Le gros Léon n’est pas très futé. J’ai cru un bref instant qu’il allait me donner la clef : il a ébauché le geste de la prendre au petit râtelier où elle est suspendue, juste au-dessus de sa caisse automatique. Mais il s’est arrêté au milieu de son geste. Il venait de comprendre que je voulais lire mes écrits. Il m’a rappelé notre contrat : il s’était engagé à ne me confier la clef qu’une fois par an. La dernière fois, c’était en avril, le 5, a-t-il précisé en jetant un coup d’œil sur un calepin posé à côté de sa caisse. Il faudrait bien que j’attende encore six mois, à un jour près. « À moins que tu ne veuilles rompre notre contrat, bien sûr. Mais alors il faudrait le faire par écrit, comme nous avons fait quand nous l’avons signé, il y a, tiens, combien, au fait, trois ans, non ? » J’ai confirmé la date : à ce moment-là j’étais encore logé chez la veuve Demougel, mais c’était déjà le commencement de la fin. Et j’ai protesté : il n’était pas question de rompre le contrat.

         Je suis revenu sans la clef. En traversant la Nationale, j’ai pensé à mes deux pieds chaussés de leurs tongs. Du côté gauche, je ne ressentais rien entre les deux orteils séparés par la lanière. Mais à droite il m’a bien semblé que j’éprouvais quelque chose comme un discret chatouillement. Ce n’est pas encore désagréable, ce n’est qu’une légère démangeaison, mais c’est peut-être le premier indice de l’irritation annoncée par le vieil Ernest.

         Je n’ai même pas été tenté, comme cela m’est arrivé une ou deux fois, d’essayer d’ouvrir le dos d’âne de mon bureau sans la clef. Ça ne doit pas être bien difficile : le pêne de la serrure ne s’engage guère dans la gâche que d’un millimètre, et il suffirait sans doute de tirer d’autant en arrière le panneau coulissant qu’il verrouille. Mais il faut observer les règles. Et de toute façon l’envie de lire mes écrits m’était complètement passée.

         Juste à ce moment j’ai senti venir le besoin d’écrire. Je me suis installé devant ma table que j’ai bien débarrassée des restes de mon petit déjeuner. J’ai pris une feuille de papier quadrillé dans la provision de mon placard. J’ai écrit, très vite, sept lignes et demie. C’était facile : je ne faisais que copier ce qui s’était écrit dans ma tête pendant le long moment de la nuit où je n’avais pas dormi. Dès que la copie a été terminée, j’ai essayé de continuer à écrire, mais je n’ai pas réussi. Le bas de la page est resté blanc. Cela ne m’a pas étonné : c’est toujours comme ça. Sauf quand j’essaye d’écrire des rêves. Dans ce cas-là, je vois bien qu’il y a quelque chose à écrire, mais c’est beaucoup plus difficile, et, forcément, beaucoup plus long.

         J’ai tout de même relu mes sept lignes et demie, et j’ai décidé de les conserver. J’ai pris la feuille, et je l’ai introduite dans la partie fermée de mon bureau par la fente qui sépare le couvercle coulissant de la partie fixe du meuble : elle est bien assez large pour permettre le passage d’une ou deux feuilles, peut-être même un peu plus du côté de l’extrémité droite. La feuille est bien tombée, toute seule, sans que j’aie eu à la pousser. Cela m’a rassuré : il reste encore de la place, même si, forcément, il doit y avoir déjà pas mal de désordre, depuis les six mois que, chaque fois que je le juge nécessaire, je glisse par la fente une feuille, ou, cela m’arrive de temps en temps, deux feuilles à la fois. J’avais complètement mis en ordre l’intérieur de mon bureau au moment où j’ai signé mon contrat, il y a trois ans, avec le gros Léon : j’avais presque tout brûlé. Et puis, tous les ans, autour du 5 avril, j’ai procédé aux éliminations qui s’imposaient et j’ai classé dans des dossiers de papier pelure ce que je conservais. Mais bien sûr je n’ai touché à rien depuis six mois : forcément, tout s’est accumulé en vrac. Je mettrai l’ordre nécessaire en avril prochain.

Souvenirs de la Senhora Doutora

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Michel Arrivé

L’homme qui achetait les rêves
(pp. 118-123)



© 2012 Michel Arrivé et les éditions Champ Vallon

P.-S.


- La plupart des ouvrages de fiction et un bon nombre des ouvrages académiques de Michel Arrivé sont accessibles sur amazon.fr (2 pages).

- Michel Arrivé sur France Culture.

Notes

[1] Extraits de Presse cités chez l’éditeur Champ Vallon :

L’HOMME QUI ACHETAIT LES RÊVES

PAGES DES LIBRAIRES (Janvier 2012)

Manouvrier est un vieux type qui vit à deux doigts de la clochardisation dans un appentis de dix mètres carrés. Il a vécu, bien vécu, sans trop d’ambitions cependant, et il se retrouve là, heureux à ne s’occuper que de mycologie, de sorcellerie et d’écriture (ses écrits sont très brefs, toujours plus, soumis à l’exigence d’une règle intransigeante). Toutefois, la matière de ses écrits est plus que vaporeuse puisque composée de ses rêves… Et quand la source vient à se tarir, il n’a d’autre solution que d’aller négocier les rêves des autres avec la senora Doutora, plantureuse psychothérapeuthe brésilienne assez peu à cheval sur la réserve classiquement attendue de sa corporation ; Tout aurait pu continuer aussi simplement si le pharmacien, ami de Manouvrier, n’était venu s’ouvrir à lui de quelque problème extra-conjugal. Sous le couvert d’une aimable histoire avec ce qu’il faut de légèreté et de drames ridiculement provinciaux, Michel Arrivé, en grammairien doublé d’un spécialiste de Jarry, cisèle un roman d’une perfection d’écriture rare et bourré d’humour.

Michel EDDO Librairie Lucioles, Vienne

L’AGREGATION (Mars 2012)

Un bon lecteur de roman, disait Nabokov, doit savoir « caresser les détails. », car c’est dans les plis et les replis du texte que se cache l’essentiel. Un nom de lieu, un patronyme, un effet de réel en trompe-l’œil, une ironie sous-jacente, un mot de lexique oublié et qui soudain renaît sous la baguette du magicien. Le septième roman de notre collègue Michel Arrivé remplit, à cet égard, toutes ses promesses (and much much more…) L’action se passe d’août 1982 à août 1983 à Vendeuvre-sur-Barse, c’est-à-dire au diable vauvert, au cœur de la Champagne humide et dans une France rurale qui se meurt (les pleins et les déliés, les espadrilles, les lignes secondaires de la SNCF, le franc français, les bouilleurs de cru et les bons légumes achèvent d’agoniser dans quelques oasis archaïsantes, où l’on dit encore « 6 heures de relevée » pour « 6 heures de l’après-midi). Deux habitants tiennent leur journal. Le premier est Rémy Manouvrier, un autochtone, qui vit d’une petite pension d’invalidité, jadis contraint de quitter l’École normale pour mener une vie de labeur. Le quinquagénaire a cependant quelques cordes à son arc : il aime le latin et l’Égypte, a des champignons une connaissance intime et se croit capable de tuer ses ennemis (les instituteurs qui ont pris la place qui lui revenait) par le feu de son seul regard, accompagné d’une formule cabalistique. Le second diariste est une de ses voisines, une certaine Lucrecia, surnommée la Doutora, psychothérapeute brésilienne à la forte libido mais élevée par des nonnes, qui a dû se séparer d’un mari recyclé à Sodome. Cette femme s’est créé une philosophie personnelle où se mélangent la religion baptiste, le candomblé du Matto-Grosso et les œuvres de Lacan et Sigmundo (sic) Freud. Son discours puritain ne l’empêche pas de se livrer sans déplaisir aux « assauts impies » des hommes, mais pour la bonne cause, la guérison de ses patients. Or, Manouvrier, qui prépare un mystérieux manuscrit sur le rêve, décide d’acheter à Lucrecia les songes de ses clients (au tarif de 11 francs l’unité)… De son côté, le pharmacien Delamain qui rêve d’une carrière politique, fornique avec une jeunette – ce qu’apprend la Brésilienne, laquelle, y voyant une source de revenus, se livre sur lui à un chantage… Le roman comporte aussi un narrateur, et il y a même, pour faire bonne mesure, une « note de l’éditeur » en bas de page. Se croisent, bien sûr, devant la gare, au marché ou au café, divers autres personnages, comme « l’Alfred », « la Julie Coulon », « le Gros Léon » ou l’évêque qui réussit « à faire entendre les majuscules ». Un vrai roman, qui se déguste en ronronnant, un verre de champagne à la main.

Michel RENOUARD

CORRESPONDANCIER DU COLLÈGE DE ‘PATAPHYSIQUE

Acheter des rêves

Kubla Khan et Olalla (que traduisit Jarry) sont parmi les plus célèbres œuvres écrites à partir de rêves. Mais l’onirographe qui ne rêve plus ? Il ne lui reste plus qu’à acheter des rêves à une psychothérapeute peu scrupuleuse, prête, malgré ses protestations déontologiques, à vendre ceux que lui ont confiés ses patients. Les lecteurs du Correspondancier n° 16 ont pu constater que Vendeuvre-sur-Barse, dans l’Aube, y avait été immortalisée comme capitale de la « Sainteterie », cette manufacture qui avait industrialisé l’iconographie des élus. La religion n’est pas absente du dernier roman du Régent Michel Arrivé, sous la forme de l’Eglise baptiste du Brésil. Ni l’art, représenté par un nouveau mode d’expression (ou plutôt d’impression) qui laisse loin derrière lui le sulpicien le plus pompier comme l’art conceptuel le plus avant-gardiste. Il s’agit de la sculpture sur tongs : nous voulons parler de ces chaussures, ultrasimplifiées que le héros du roman transforme patiemment en œuvres qu’il faut bien appeler « d’art », puisqu’elles sont encadrées. « Performance » originale dont les célèbres « anthropométries » d’Yves Kein n’étaient une approche grossière. Le journal et la biographie de cet artiste brut – le père Manouvrier – se croisent avec ceux de la Senhora Doutora, maîtresse chanteuse dans tous les sens de l’expression. Tout finira par un bon plat de cèpes farcis. La science mycologique, très bien exposée dès l’ouverture du roman, s’avère plus efficace que le jet de sorts, dont l’apparente scientificité ne résiste pas à l’expérimentation. Tant il est vrai que seule la science du particulier permet de distinguer Lepioda helveole et la grande courtemelle. Comme la bonne ivraie, suivant la formule du docteur Sandomir.

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