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La Boutique du néant 

mercredi 28 septembre 2016, par Nicolas Boldych

Sise au croisement de la rue de la Ferronnerie et des Cardeurs, une toute nouvelle boutique à la quelque peu ascétique façade noire de carbone et blanc de Saturne avait récemment ouvert ses portes, pour le futur bonheur de tous. Personne ne le savait encore, personne n’en parlait, car personne n’avait encore osé pénétrer à l’intérieur du magasin. Peut-être était-ce dû au fait qu’il était totalement vide, de manière ostentatoire même, ce magasin : de puissants néons faisaient ressortir la blancheur immaculée de grands murs blanchis à la chaux, mettant en vedette la carpette noire et la grande table en noyer couverte de papiers, blocs-notes, calculette, crayons ; aucune trace de déballage imminent n’était visible, et rien n’était fait pour donner l’illusion que ce déballage pourrait un jour avoir lieu ; il s’agissait donc d’un vide insolent, provocateur. Le magasin avait d’emblée atteint une forme de perfection ascétique, de dépouillement, qui semblaient malgré tout calculés. La grande table en noyer placée au centre de la boutique introduisait par exemple une touche de solennité qui siérait à l’exercice d’un cérémonial ; cérémonial que le maître des lieux avait encore à inventer.

Lorsqu’on s’approchait de la vitre, on pouvait l’apercevoir ce maître des lieux, un grand type osseux et bigle constamment penché sur l’écran d’un ordinateur. Il relevait de temps en temps sa lourde tête au crâne bosselé comme pour constater que personne n’avait osé pénétrer entre temps dans la boutique, puis s’étant assuré que son antre était toujours aussi vide, il se remettait à pianoter de ses longs doigts noueux sur le plat clavier ergonomique, continuant à jouer sa silencieuse musique. Il souriait de temps en temps, ou au contraire grimaçait, comme s’il avait eu une crampe au poignet, dans le cou, le dos, au genou, aux harpions ; la crampe circulait ainsi pour s’achever dans les orteils ; il s’accordait alors une pause qui consistait en de spectaculaires exercices d’étirements, au su et à la vue de tous ….

Il y avait vraiment là pour le chaland innocent de quoi se poser quelques questions.

Mais c’est surtout le nom de la boutique qui excitait la curiosité des passants, tout en glaçant par avance leurs désirs. En grande lettre blanche sur fond noir s’affichait sur l’oppressante façade : Boutique du Néant. En fait tout était dans le nom, et ce nom c’est le grand binoclard, un certain Bernard, qui l’avait trouvé. Tout seul, ou presque.

Voilà brièvement comment cela avait commencé.

Bernard, philosophe-praticien de son état, ce qui consistait à mettre en pratique la philosophie - occidentale, chinoise, hindoue - dans certaines organisations et entreprises pionnières, s’était mis depuis un moment en tête une idée qui bien qu’extravagante était toutefois étayée par une longue et constante réflexion sur les fondements du commerce urbain ; observant les vitrines des magasins, la nature des produits et les allées et venues des chalands, il en était rapidement venu à la conclusion qu’une majorité de magasins vendaient du quart, du tiers de vide ou même du vide total ; il songea dès lors qu’ il pourrait en faire de même, mais à un niveau supérieur, car sans cela il n’y aurait pas d’innovation ; lui vendrait le vide en tant que tel, cela serait du vide en soi et pour soi. Du vide aussi enivrant qu’une bonne bouffée d’oxygène pure.

« Je conscientiserai chez les gens leur désir de vide. Je vendrai le « pour soi » du vide », avait-il même noté dans son Carnet d’expérience, avant de rajouter dans un dangereux élan d’enthousiasme : « Je leur ferai prendre goût au grand ménage des désirs ».

Il allait de soi qu’il se lancerait dans l’aventure non point pour s’enrichir mais par un intérêt scientifique et accessoirement pour flatter cet orgueil propre aux philosophes-praticiens. C’était un défi personnel dont le résultat serait dûment validé par une statistique, des courbes, un bilan mensuel.

Une fois qu’il en eut réglé les détails Bernard s’empressa d’annoncer son projet à son ami et rival de longue date Romuald, un psychologue expert en marquetingue, jouissant d’une certaine réputation dans les cercle d’initiés.

A la fin d’une partie de bridge arrosé à l’armagnac, il lui décocha ainsi en manière de défi :

« Je te fais le pari que je peux monter une boutique qui ne vend rien, avec une clientèle de gens qui n’achètent rien, ou plutôt qui achètent le fait de ne pas acheter, ou plutôt le fait de ne pas avoir à acheter (Bernard était de ce genre de personne qui ont besoin de libérer à haute voix le flux de leurs pensées pour arriver à la formulation juste). Oui c’est cela : le fait même de ne pas avoir à acheter ».

Romuald s’était tu, il écoutait Bernard, trop heureux d’assister au spectacle d’un redoutable rival intellectuel qui s’enfonçait tout seul dans des abîmes de non-sens. Malgré le silence de Romuald, qui ne savait encore s’il devait réellement prendre au sérieux ce qui venait d’être dit, Bernard poursuivit de plus belle, histoire de montrer qu’il y avait là-dessous la longue et posée réflexion d’un philosophe praticien :

« Tu pourrais penser que les gens sont capables de le faire tout seul, et bien moi je te réponds tout de go : non, nein, niet, rares sont les personnes qui disposent d’une autorité suffisante sur eux-mêmes pour s’autoriser à ne point acheter, et quand ils y arrivent ils sont toujours susceptibles de céder à nouveau à la pulsion d’achat. Il convient que cela soit un commerçant, à dire un homme patenté et investi d’un véritable pouvoir transactionnel, qui leur permette de mettre fin à ce supplice de Sisyphe … Qui le leur permette par le biais d’une transaction, car il s’agira d’une transaction, libératoire en l’occurrence (il reprit sa respiration).

Tout est TRANSACTION dans le commerce de détail, échange permanent, mais pas de ce que l’on croit. Ce que l’on échange sans arrêt c’est surtout de l’immatériel, du vide, des symboles, des autorisations au rêve, à la beauté, à la bonne santé etc. Tout passe par ce type de transactions où les mots prennent de loin le pas sur les choses. Il suffit en somme de prendre langue, en tant que commerçant, et ce peu importe ce que l’on vend, avec un client, -et tout le monde est le client potentiel de quelque chose, surtout de choses qui n’existent pas, selon ma propre expérience -, pour jeter les bases d’une TRANSACTION.

Seule une transaction réalisée dans un cadre institutionnel, c’est à dire une boutique, peut avoir un impact durable sur leur psychologie.

Je vais donc vendre du vide, mais directement, en tant que commerçant, car seul un commerçant inscrit au registre du commerce et ayant pignon sur rue, peut vendre « cela », (et il insistait sur le « cela » sans que Romuald comprenne bien ce qu’il entendait par cela). En somme et en bref je serai l’unique commerçant autorisé à vendre le fait de ne pas acheter.

La boutique sera l’espace symbolique où la transaction trouvera à s’accomplir, selon un cérémonial encore à inventer. Mais cela se réglera entre moi et les clients (Bernard reprit encore sa respiration). D’ailleurs ce sont eux qui feront tout le travail. Je les laisserai agir ou plutôt je laisserai agir en eux un principe dont ils ignorent tout mais qui leur permettra d’aboutir à une forme de purification ».

Romuald, qui avait eu du mal à se retenir jusque-là, éclata d’un grand rire de patricien, ce qui n’empêcha pas Bernard de préciser par les plus menus détails son projet fou :

« Il va de soi que je fais cela à but non lucratif et que les clients payeront une somme symbolique variant entre 0,5 et 20 écus en fonction du prix de la chose non achetée. Si je m’attache à un résultat financier et bien je deviendrai un commerçant comme les autres et tout sera faussé. Mon objectif initial sera biaisé par une ambition aussi universelle que terre à terre ».

Puis, comme se parlant à lui-même :

« Mais dans tous les cas il faudra qu’ils payent ; il faut un signe une trace objective, une preuve juridique et comptable de la transaction, de « cela » … Et j’afficherai cette preuve, la rendrai publique aux yeux de la société tout entière, c’est-à-dire de tous les autres clients potentiels. »

Pressé de le faire sortir d’un monologue qui commençait à l’ennuyer pour de bon, Romuald lui rétorqua sèchement que personne ne mettrait jamais les pieds dans son magasin ; il crut bon de préciser, sur un ton pédagogique assez vexant :

« Tout est affaire de vitrine Bernard. Tu peux très bien ouvrir un magasin se limitant à une seule vitrine et l’affaire sera lancée. Une fois le premier client attiré par les objets exposés, des mocassins en cuir, des pommeaux de douche ou des boites d’allumettes par exemple, il suffit ensuite de lancer la conversation, de broder savamment en expliquant par exemple pourquoi seule la vitrine est achalandée. Le client sera alors pris dans le filet d’un langage dont il aura du mal à s’extirper sans y laisser quelques plumes. En revanche une vitrine vide n’exercera qu’une complète répulsion sur les passants, ils ne la remarqueront sans doute même pas. Sans objets réels aucune ébauche de ce tu appelles la TRANSACTION ne sera possible ».

Bernard, reparti au quart de tour, répondit que cela serait en effet le cas pour une vitrine à moitié vide, mais par pour celle qui le serait complètement, qui le serait de manière ostentatoire :

« La boutique sera animée par ma seule silhouette et mon verbe, par le cérémonial qui montrera au client la voie, elle sera un espace de blancheur qui régénère. Ce sera une épure destinée à rester épure. ».

« Il s’agirait bien entendu de ne pas les attirer par des signes trompeurs », crut bon de préciser alors le perspicace Romuald qui semblait tout à coup se prendre au jeu.

« Qu’entends-tu par signes trompeurs ? S’exclama, interloqué, Bernard. Romuald tu sais aussi bien que moi que dans ce domaine tous les signes sont trompeurs, par essence. Mais laisse- moi te rassurer, il n’y aura aucun signe mis à part le nom de la boutique qui s’appellera, qui s’appellera… Le nom se promenait au bout de sa langue, lui chatouillait l’esprit, et c’est dans un éclat d’inspiration qu’il le cracha enfin : « Boutique du Néant. Oui c’est "cela". Cela s’appellera la Boutique du Néant, pas plus pas moins, et cela est très objectif, très réaliste, très exact ».

Romuald hocha la tête, un sourire de pitié lui suintant aux lèvres, et les deux amis se quittèrent plus rivaux que jamais.

Fort de ses économies de philosophe-praticien, Bertrand ouvrit bientôt sa boutique, non sans mal car il fallait tout de même vendre quelque chose ; il indiqua ainsi sur les registres du commerce « services après-vente », signa un certain nombre de papiers, caressa dans le sens du poil quelques cerbères administratifs, et l’affaire fut dans le sac.

Le premier jour il prit également soin de laisser la porte entrouverte ainsi que de tracer avec application sur la porte vitrée, les horaires d’ouverture et de fermeture : 9h-18 heures, du lundi au samedi, excepté les jours de fête.

Il se mit ensuite à pianoter joyeusement sur le clavier de son ordinateur pour rendre compte des prémices d’une expérience qui s’annonçait passionnante :


Lundi

Dizaines de chalands traversant plus ou moins énergiquement la rue de La Ferronnerie ; la plupart remarquent la boutique et même ma présence, en particulier quand je fais mes exercices d’étirement, mais ils accélèrent aussitôt le pas au lieu de pousser la porte. Je ne sais pas si je suis soulagé ou déçu.

Quelques jeunes, voire très jeunes personnes s’arrêtent ; ils essaient de faire le lien entre l’enseigne et l’intérieur de la boutique. Ils regardent éberlués la vitrine vide. Je sens chez eux une sourde inquiétude mais je décèle aussi, parfois, d’indéniables signes d’attirance ; ils font par exemple un pas en avant, un pas en arrière, fouillent dans leur poche, leur sac d’écolier, retirent même leurs écouteurs, mais ils réfrènent finalement une pulsion qui doit leur apparaître comme trouble, inexplicable ; donc dangereuse. Un enfant a montré du doigt l’enseigne de la boutique et l’a lue à sa mère qui m’a regardé d’un œil noir en réajustant sa longue écharpe de laine.

Mardi

Regards hésitants, interrogateurs, inquiets. C’est dingue ce que les gens ont l’air innocent de ce côté-ci de la vitrine, quand on les voit avec les yeux du commerçant. Cette innocence semble même, curieusement, proportionnelle à l’âge.

« Le boutiquier est un chasseur qui ne prend même pas la peine de courir après son gibier ; chasseur immobile et sédentaire, il attend patiemment que le client, ce nomade des villes, vienne à lui. Mais il doit toujours donner au client l’illusion que c’est lui le chasseur et qu’en achetant un produit de sa boutique il vient de réaliser une prise exceptionnelle. », comme l’a si bien dit Umberto Cacciatori dans son étude intitulée « Chasse urbaine et braconnage périphérique ».

C’est ce partage des rôles que je dois subvertir.

Mercredi

Vers 6 heures du soir, un monsieur s’est avancé laborieusement vers la porte de la boutique, il a même saisi la poignée avant de la relâcher aussitôt, comme le manche brûlant d’une casserole… Et a détalé. Bizarre.

A18 h30 j’ai brièvement croisé le regard étonné d’un policier. Il devait m’observer depuis un bon moment, à en juger par les pénibles contorsions de son chien, qui ne tenait plus en place. Le policier est ensuite allé s’acheter un éclair au chocolat dans la boulangerie d’en face où il a assez longuement discuté avec la boulangère. Son chien, continuait à me regarder en dodelinant de sa grosse tête innocente, la bave à la lippe.

Il a eu droit à un morceau d’éclair.

Jeudi

La boulangère m’observe depuis son comptoir. Dès qu’elle n’a plus de clients, elle regarde de ce côté. Je ne saurais dire si ma présence lui inspire de l’inquiétude, de la curiosité, ou du mépris.

Un monsieur visiblement dérangé est resté cinq bonnes minutes en face de la boutique, écarquillant les yeux, puis il s’est mis à m’invectiver, à me montrer du doigt, en criant « attention au piège, attention au piège ! » ; heureusement je n’ai pas bien entendu le reste, grâce au double vitrage ; j’ai continué à boire mon thé vert, sans me démonter, mais j’ai tout de même fermé la porte.

Vendredi

Sale temps, j’ai dû laisser la porte fermée à cause des rafales d’un vent glacé. Ai renversé du thé sur la carpette. Il semble que je perde la maîtrise de certains gestes élémentaires ; en me relevant j’ai à nouveau croisé le regard du policier.

J’ai téléphoné à Romuald pour lui confirmer que j’avais bien placé les deux micros, un sous la table de chêne et un sous la carpette. Il m’a très péremptoirement déclaré que « seul un aménagement de ce type assurerait la parfaite transparence de l’expérience ». Si ça peut lui faire plaisir.

Samedi

Je commence à sérieusement m’ennuyer, à me sentir envahi par un grande vide mou et humide qui monte comme une marée ; me voilà enfermé dans une cage de verre tel un animal exotique offert au regard de tous ; je me demande si le flacide Romuald n’avait pas raison, mais ce n’est pas difficile d’avoir raison quand on se contente de débiter des truismes.

Bernard était tout à la saisie de ses dernières pensées et impressions sur le clavier quand tout à coup quelqu’une poussa énergiquement la porte de la boutique. Le maître des lieux sentit pénétrer dans sa boutique une bouffée d’air glacé au parfum de violette, annonciatrice d’une vivifiante tempête. Les choses sérieuses allaient peut-être commencer.

Sa crampe qui à ce moment de la journée, 15h30, aurait dû normalement s’achever dans son orteil gauche, l’obligeant à faire quelques exercices de gymnastique, resta un petit moment coincé au niveau du genou, refusant de descendre plus bas ; puis elle se résorba totalement, d’un coup, et tout son corps atteint alors un agréable état d’homéostasie.

Une jeune femme au regard un peu hallucinée mais très bien sur elle – un tailleur gainait agréablement ses hanches et son buste de ballerine - avait osé la première franchir le seuil de la Boutique du Néant. Elle savait d’avance qu’elle s’était fourvoyée mais tout dans son regard indiquait qu’elle était commune de l’affaire.

Bien heureusement, le fait que le dialogue ait été enregistré par les micros cachés sous la table et la carpette nous permet, selon les vœux de Romuald, de le restituer précisément et en toute transparence.

— Bonjour monsieur mais qu’est-ce que vous vendez ? Je ne vois rien. Hi, hi, comme c’est bizarre !

— Vous n’avez qu’à demander et je répondrai à votre requête, quelle qu’elle soit !

— Et bien je ne sais trop, c’est que je ne vois rien …

— Dites simplement ce qu’il vous passe par la tête ! On cherche toujours quelque chose, n’est-ce pas ?

La dame semblait fortement intimidée par le lieu, le dépouillement extrême, le calme qui se dégageait de la boutique « Elle était hypnotisé par les murs blancs, le vide… », nota Bernard le soir même dans son épais Carnet d’expérience.

— Non, je ne vois rien, finit-elle par répondre.

— Cherchez bien et je vous répondrai aussitôt, insista Bertrand, vous pouvez me faire confiance.

— Attendez ! Peut-être que je vois une roue, je déambulais depuis quelque temps dans le centre-ville, rue des Cardeurs, des Verriers, des Potiers ; oui une roue qui tourne, une roue verte.

— un vélo peut-être.

— Un vélo peut-être, ce n’est pas bien clair, je vois bien une roue verte, et jaune, j’ai encore des flashs parfois et puis cela disparaît. C’est comme un grand tourbillon dans ma tête.

— Asseyez-vous donc sur mon fauteuil et plongez-vous dans le tourbillon.

— Oui merci, je vais un peu m’asseoir, je marche depuis si longtemps.

— Laissez-vous prendre par le tourbillon.

— Oui, ça tourne.

— N’y a-t-il pas des images qui reviennent, qui remontent à la surface ?

— Oui mais en fait je crois que ce n’était pas une roue mais un chapeau.

— Merveilleux et comment est-il ce chapeau ?

— C’est très lointain... Mais je le vois à nouveau flotter devant moi, dans une vitrine de la rue des Verriers ; il est vert, non jaune oui jaune ! C’est une jolie tache jaune, légère, aérienne, insaisissable, avec une espèce de plume et des bandes d’un vert brillant ! Oui je le revois tout à fait maintenant.

— Bien, vous souvenez-vous du nom du magasin ?

— Oui je m’en souviens maintenant, c’est « l’Aigrette jolie ».

— Mais cela fait une paille que l’Aigrette jolie a fermé boutique.

— Mon dieu, c’est donc pour ça que je tournais en vain. Quel dommage, ce chapeau jaune me plaisait tant, il m’a tant fait marcher.

— Ne vous inquiétez pas on peut le retrouver.

— Comment donc ?

— Mais c’est qu’il existe toujours, en image ! Regardez, je viens de retrouver ce modèle en saisissant tout simplement « L’aigrette jolie, jaune, modèles de chapeaux », sur ma bécane. On peut même encore le commander.

— Je peux voir ?

— Approchez

— Mon dieu ! Mon dieu !

— Et bien ?

— Mon dieu, c’est un terrible chapeau, ridicule…Ouh, ouh, ridicule !

— Vous ne voulez donc plus acquérir cet article ?

— Non je vous en prie, c’était une erreur, une erreur de jeunesse.

— Pas de problème, chez moi on peut ne le point acheter !

— Oui, je suis toute prête à « ne le point acheter ».

— Cela vous coûtera seulement la somme symbolique de 3 écus.

— 3 écus ? C’est très symbolique en effet, ouh ouh, ridicule… C’est avec plaisir, avec soulagement.

Bernard imprima un ticket avec des caractères noirs sur fond blanc, le tendant ensuite avec beaucoup de solennité à la dame. Cette dernière lut son contenu à haute voix, comme pour mieux y croire, ânonnant :

Article non acheté :

Chapeau jaune à raies vertes et plume de faisan,

Boutique « l’aigrette jolie », 14 rue des Verriers.

Non prix : -560 écus

Prix de non vente : 560 écus + 3 écus symboliques.

Total : 3 écus.

— Comme c’est étrange tous ces mots, calculs, inversions, ce noir et ce blanc…

— Noir de carbone, blanc de Saturne, gardez-le précieusement et n’hésitez pas à montrer cette preuve à vos parents, collègues, connaissances.

— Je vous le promets ; cette boutique vide, ce noir de carbone et blanc de Saturne, vous… Comme je me sens légère !

— A votre service…

Bernard congédia ainsi sa première cliente, avant de lui glisser mezzo voce alors qu’elle franchissait le pas de la porte :

- Et revenez au besoin, si jamais vous souhaitez à nouveau ne pas acheter encore quelque chose.


Dehors des passants de tout âge et conditions s’étaient massés en silence devant la Boutique du Néant afin d’observer la fin du cérémonial. De leurs regards interrogateurs ils suivaient la silhouette de la première cliente qui disparaissait peu à peu dans foule, ainsi que le ticket qu’elle continuait à agiter au-dessus de sa tête ; une fois qu’elle fut complètement disparue, ils se dispersèrent toujours sans mot dire, mais à en juger par l’expression de leur visage on était en droit de penser qu’ils avaient tous pris conscience que quelque chose d’inédit était en train de se passer.

En se retirant la foule des spectateurs laissait à découvert un petit homme chauve qui, incapable de suivre le mouvement général, restait immobile au beau milieu de la rue, comme paralysé par une violente appréhension

Pendant ce temps, la boulangère d’en face se décidait à engager la conversation avec un fidèle client qui, le nez collé contre la vitrine, observait attentivement Bernard : petits sauts de joie, pirouettes sur fond de murs blancs.

— Ça fait une semaine que j’observe son manège, informa gravement la boulangère.

— Mais qu’est-ce qu’il vend à la fin ?

— Rien, rien de rien. Oiseau de malheur.

— Il a des clients ?

— Non personne, sauf cette dame qui vient de sortir mais cela doit être une erreur.

— Pourtant il semble qu’il en ait un deuxième.

Vous croyez que ce petit homme chauve ?

Au même instant le petit homme chauve, après s’être remis tout à coup en mouvement, tournait avec une lenteur excessive la poignée de la boutique.

— Excusez-moi de vous déranger…

— Mais bien au contraire cher monsieur.

Le petit homme bredouilla quelques mots inaudibles avant d’entrer courageusement dans le vif du sujet :

— Je voulais… voulais savoir… savoir ce que vous vendiez, cela fait plusieurs jours que je passe et repasse devant votre boutique, et chaque fois je me pose la même question, bête question, et puis j’ai vu cette jeune femme en sortir, un ticket à la main, toute guillerette.

Bernard crut reconnaître l’homme qui était parti en courant le mercredi précédent, mais ne préféra pas obtenir quelques éclaircissements de peur d’effaroucher ce précieux client.

— Tout ce que je vends dépend de ce que vous voulez acheter…

— Vraiment ?

— Y a-t-il un produit que vous souhaiteriez acquérir présentement ?

— Non, rien.

— Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez ?

— Oui je le suis.

— Mais il y a peut-être quelque chose que vous ne voulez pas acheter ?

Percevant le désarroi qu’avait soudain causé sa demande et comme s’il avait anticipé la sorte de malaise qui allait s’emparer du deuxième client, Bernard s’empressa de lui proposer son confortable fauteuil de cuir :

— Prenez votre temps, asseyez-vous donc.

Le monsieur se laissa choir mollement, comme hypnotisé, dans le fauteuil prévu à cet effet. Une fois surmonté son malaise, il commença à se gratter nerveusement le menton signe qu’il réfléchissait.

— Alors ?

— Il y a peut-être quelque chose mais c’est stupide.

— Dites quand même, rien n’est stupide finalement.

— Je ne sais si je dois le dire, lâcha-t-il en rougissant.

— Mais si, dîtes-le voyons !

— Et bien je voulais acheter un ours, un ours à lunette, un tremarctos ornatus…
— Un ours à lunette ? Comme c’est intéressant.

— Oui.

— Vous le vouliez, mais le voulez-vous encore ?

— Non je ne le veux pas mais cela me travaille tout de même, tous les soirs, chaque fois que je passe devant, en rentrant du travail, livré à moi-même… Quand je me retrouve face à ça.

— Face à quoi ?

— La brocante et l’ours empaillé pardi, et je me demande ensuite si je vais l’acheter.

— Il s’agit donc d’un ours empaillé…

— Empaillé bien sûr.

— Mais cet ours vous plaît-il vraiment ?

— Non, il me fait peur, je préférerais que lui et la brocante n’existent pas. Chaque fois, comment dire ? Je me trouve coincé face à lui, à 18h30 précises.

— C’est un brin curieux votre histoire, sans vouloir vous offenser.

— C’est à cause de ma directrice.

— Vraiment ?

— Il me rappelle ma directrice…

— Vraiment ?

— L’acheter serait un peu comme la dompter ; je pourrais la narguer, lui grattouiller le menton, limer ses griffes, lui passer un coup de peigne.

— Ah, ah, mais en même temps cela vous fait peur !

— Oui chaque fois que je le vois cet ours me terrorise, en plus du prix ; pas moins de 6543 écus ! Une somme rondelette…

— Il faut décidément que vous ne pensiez plus à cet ours. Je vous propose tout de go de ne le pas acheter.

— Je préfère en effet m’en débarrasser.

— En outre je vous conseille de changer d’itinéraire, comme ça vous ne tomberez plus sur elle, sur lui je voulais dire.

— La bonne idée !

— Souhaitez-vous que j’engage la non vente avec mon terminal, ticket de non-vente faisant office de preuve ?

— Cela serait un formidable soulagement.

— Nom de la brocante et intitulé de l’étiquette de l’ours à lunette, prix etc…

Ce qui donna l’étiquette suivante :

Objet non acheté : Tremarctos ornatus péruvien,

naturalisé en 1837 par Augusto Ribero.

Brocante Le poil de la Bête, 5, rue des Chaudronniers.

Non prix -6543 écus

Prix de non vente : 6543 + 5 écus symboliques

Total : 15 écus

L’affaire fut rondement menée cette fois, de manière on ne peut plus professionnelle. Il tendit fièrement le ticket noir et blanc en précisant que les 15 écus symboliques correspondaient aux frais administratifs, c’est-à-dire à lui Bernard Ducheval. Ce sens de l’organisation, ainsi que le mot « administratif » achevèrent de convaincre le petit homme. Tout euphorique, il se mit à agiter le ticket en l’air s’écriant sur un ton de revanche qu’il avait enfin eu la peau du trimarctos, avec de glisser précautionneusement le ticket dans son portefeuille en simili croco.

Avant de partir ce deuxième client ne put s’empêcher de lui faire une confession. Le mercredi précédent, il avait été étrangement attiré par la boutique du Néant, ce noir et blanc harmonieux, fascinant. La calme, oisive et osseuse silhouette de Bernard, qui semblait pris dans une méditation portant sur l’au-delà, l’avaient profondément interpellé ; il avait eu le pressentiment que la boutique était la solution à son problème, qu’elle était la voie qui lui permettrait de sortir de cet inextricable et contradictoire désir le taraudant tous les soirs à heure fixe. Mais alors même qu’il était sur le point de faire le premier pas, une peur soudaine et incontrôlable s’était emparée de lui, la peur du vide avait-il précisé, et il ne lui était plus resté qu’à prendre ses jambes à son cou et à aller dépenser en toute vitesse quelque argent en roudoudous et caramels.

Bernard accueillit cette confession inattendue avec un sourire de compassion qui cachait toutefois une certaine inquiétude (n’allait-il pas avoir affaire à des cas qui dépasserait ses maigres compétences de psychologue ?), puis serrant avec vigueur la main de son client, il lui rappela très professionnellement qu’il ne devait pas manquer de conserver avec soin le ticket et le montrer à l’occasion à ses parents, collègues et connaissances…

Et il baigna le reste du week-end dans un long fleuve de félicité, une inespérée quiétude qui fut cependant troublée par une courte mais animée conversation téléphonique avec Romuald. Ce dernier tenta en effet d’insinuer, assez sournoisement, qu’en s’improvisant psychanalyste Bernard s’était en fait comporté comme n’importe quel commerçant. Cela remettait en cause les bases même de l’expérience.

Bernard ne sut que répondre. Au moment de raccrocher il se promit qu’il s’efforcerait désormais d’être le plus laconique et efficace possible.

Grâce au petit chauve et son ours à lunettes, il avait en tous cas compris qu’il vaudrait mieux accueillir les clients par un franc et courageux : que désirez-vous ne pas acheter ?

Les deux premiers clients lui envoyèrent diverses connaissances qui d’abord incrédules, voire narquoises, finissaient par avouer tout à coup que leur esprit (certaines se prenaient alors la tête des deux mains ou montraient du doigt le lointain commerce auquel elles imputaient leur mal être) était durablement accaparé par différents articles de commerce croisés dans les journaux, les vitrines, sur les affiches ou lors de conversations qui se voulaient pourtant légères ; l’image de ces choses volatiles imprégnaient leur cerveau, et devenait d’autant plus oppressive qu’ils s’approchaient d’un possible point de vente ; elles avaient pris d’abord comme un jeu le fait d’ambitionner de grands achats personnels, des achats pour ainsi dire épiques – piscines, chiens de race, puissantes motos rouges ou bleu marine - avant de se rendre compte qu’elles ne pouvaient plus faire ni marche avant, ni marche arrière. A ce stade, la seule manière de se libérer de ces obsessions aurait été d’acquérir le produit lui-même, ce qu’elles se refusaient toutefois à faire du fait d’un sursaut de conscience ou de réalisme, ou peut-être des deux à la fois ; il s’agissait en effet d’achats propres à grever durablement un budget, à mettre en danger un fragile équilibre familial, à leur faire supporter pendant de longs mois d’hiver le poids d’une honte remordue.

Certains clients précisaient que cette situation qui se présentait de plus de manière récurrente occasionnait un insupportable double tiraillement.

Or le fait de prendre langue avec un commerçant qui ne vendait rien, ou du mois rien de visible, pour un prix symbolique de surcroît, un commerçant qui n’avait aucun filet à tendre ni réputation à préserver, faisait que l’emprise de ses images se relâchaient peu à peu dans un espèce d’effet de bascule, ou de fondu ; au fil de la discussion avec le gérant de la Boutique du Néant, émergeait en arrière fond de l’image incriminée un épais voile de calme et de blancheur - aussi calme et blanc que la boutique et ses grands murs inutiles - dans lequel elle se fondait peu à peu avant de disparaître totalement, reversée dans le Léthé des artères commerçantes. Au moment même où ils étaient dépossédés de l’image à la source de leur obsession, les clients en percevaient le peu de réalité, le traître morphisme qui les avait si facilement abusés. Et c’est comme par magie, une contre magie en quelque sorte, que le double tiraillement prenait fin.
C’est du moins ce qu’ils confessaient régulièrement à Bernard qui gardaient toujours grandes ouvertes ses oreilles, car il savait que tout le succès de la transaction dépendait d’elles, de leur manière de frémir au bon moment, c’est-à-dire au moment où le pathos de la confession atteignait son point d’acmé. La transaction, clairement authentifiée par le ticket aux caractères blancs sur fond noir, s’achevait alors le plus souvent par des soupirs de soulagement, mais pouvait aussi se prolonger par de douloureux accès de repentir, ce qui mettait Bernard dans un certain embarras.

L’affaire était lancée, la cérémonie rodée, le maître tenait fermement en main les rênes de la boutique, et les doubles des preuves de non achat finirent par s’accumuler, assez anarchiquement du reste, sur la grande table de chêne ; tous ces tickets qui s’entassaient pêle-mêle marquaient l’heureux dénouement de petits drames qui bien que personnels, uniques pour ainsi dire, se recoupaient en maints endroits : boutiques incriminées, caractère redondant de certains articles, par exemple ; Bernard songea qu’il restait à trouver un dispositif, visuel de préférence, permettant d’en manifester aux yeux du public la nature résolument collective.

Après avoir longtemps réfléchi, c’est-à-dire noirci en propos quelque peu abscons d’innombrables pages de son Carnet d’expérience, il finit par opter pour la plus naturelle des solutions. C’est ainsi qu’il écrivit, un mois après le début de l’expérience et à la page 112 du Carnet : "Je vais simplement punaiser tout ça sur les murs blancs, sans ordre, du moins sans ordre apparent. Il y a là bien 50 m2 de surface verticale qui ne demandent qu’à être utilisés. A chacun ensuite d’aller fouiller du regard dans ce stupéfiant… Labyrinthe des passions apaisées". Et il le fit.

Ce qui donna pour l’angle nord-ouest de la boutique à peu près cela :

Nabuchonosor de champagne

Lunettes en écailles de tortue Cape en velours

Meubles nordiques

Trottinette en aluminium

Ours à lunettes empaillé

Vase Ming avec des grues

Authentique kilt Cambell of Cawdor

Pelote basque en kevlar Mocassins en peau de ragondin

Chien thaïlandais à crête dorsale

Télescope à mouture azimutale shavane

C’est ainsi que la boutique du Néant prit, un mois seulement après son ouverture, l’allure et la voilure d’un véritable espace d’exposition, voire d’une galerie d’art contemporain, ce qui contribua à attirer, par le seul pouvoir du bouche à oreille, un nouveau type de citadins.

D’abord curieux de savoir ce que leurs semblables avaient renoncé à acheter, ces clients un peu voyeuristes tenaient ensuite à apporter leur pierre au « labyrinthe des passions apaisées » qui de ce fait envahit progressivement toutes les surfaces verticales de la boutique. Aux personnes vivant de véritables drames s’ajouta donc cette nouvelle clientèle plus détachée, aux motivations tenant à la fois de l’esthétique et d’un goût pour les jeux sophistiqués, clientèle qui tout en dévoyant insensiblement son projet initial permettait à Bernard de respirer entre deux pénibles transactions. Il faudrait seulement veiller à ne pas se laisser posséder par ces gens volubiles, enthousiastes, mais possiblement de mauvaise foi. Bernard n’avait en effet par perdu de vue que ce qu’il appelait la « transaction » était chose sérieuse. Il avait de plus pris un certain goût au pouvoir qu’elle lui donnait, pouvoir qui se trouverait amoindri si jamais son rôle était réduit à celui « d’artiste entremetteur ».

C’est durant la cinquième semaine de l’expérience qu’apparurent les petits pochons en plastique noir, infroissable, portant l’envoûtante inscription d’un blanc phosphorescent : Boutique du Néant. Bernard glissait lentement ses tickets dans ce qu’il appelait ses « apaisants plis d’ombre », tickets dont il n’était également pas peu fier, depuis qu’un ami designer intéressé par ce que Bernard appelait "la problématique de la post-consommation", les avaient transformés en élégantes plaquettes cartonnées au décor de vignes et de pampres.

On croisait de plus en plus souvent, de jour comme de nuit, des citadins arborant fièrement ces sacs qui leur donnaient le sentiment d’appartenir à une avant-garde secrète, distinguée et appelée à un bel avenir

A ce stade de l’affaire, Bernard dut également songer à prendre quelques précautions vis-à-vis de certains commerçants possiblement excédés par son cirque. Il avait pris conscience de cette nécessité le jour où un grand type chevelu et musculeux avait laissé échapper devant le labyrinthe des passions apaisés : « M… mais c’est l’ours de Jean-Claude !".

Il garait par exemple sa voiture, un petit cube propulsé à l’électricité, dans un parking privé toujours différent et situé le plus près possible de la boutique. Ainsi, il écourtait au maximum le trajet qu’il avait à faire chaque soir entre l’un et l’autre. A cette occasion certains chalands croisés dans la pénombre de ruelles ne manquaient pas de s’exclamer en l’apercevant, comme s’ils avaient vu tout à a fois Thésée et le Minotaure : voilà le type de la boutique du Néant !

Bernard, d’abord ravi d’avoir aussi rapidement accédé à une forme de reconnaissance, commença toutefois à s’inquiéter de la redondante et lapidaire désignation : « type de la Boutique du Néant ».

Il avait la fâcheuse impression que le nom de la boutique, à force d’être répétée sur ce ton enthousiaste mais quelque peu léger, voire puéril, finirait par se vider de son sens originel, ce sens voilé qui avait incontestablement fasciné le petit homme chauve

Il ne voulait pas être « le type de la Boutique du Néant », mais Bernard, philosophe-praticien lancé dans une expérience qui n’était pas encore arrivée à son terme, qui contribuerait à révéler des choses cachées depuis trop longtemps, des choses qui ne demandaient qu’à surgir naturellement, au gré d’une œuvre désormais collective.

Inutile de dire qu’à ces considérations philosophiques se mêlait une certaine dose de cet orgueil propre aux philosophes praticiens.

Entre temps, Romuald lassé d’écouter des bandes sonores un peu répétitives, s’était finalement décidé à venir voir la boutique de ses propres yeux. Il suivait sur les murs, sans pouvoir se départir d’un sourire de défense, ce que Bernard définissait ce jour-là comme un « interminable graphe synthétisant plusieurs centaines de transactions réussies » ; les murs étaient maintenant presque totalement couverts de preuves. Il ne pipait mot, visiblement impressionné par cet enchevêtrement de noms, ce florilège aléatoire, reflet d’un massacre commercial mi-virtuel mi-réel.

Cela ne l’empêcha pas toutefois de conclure, de son habituel et insupportable ton péremptoire, que cela était certes impressionnant mais que cet espace n’était encore qu’un hybride entre le cabinet de psychanalyse et la galerie d’art contemporain. Cette conclusion sans appel fit cruellement grincer des dents Bernard, lui occasionnant même par la suite une nouvelle crise rhumatismale. Il resta ainsi une bonne minute bouche bée, tremblant de tout son squelette, tandis que Romuald, qui faisait mine de ne pas avoir remarqué l’effet produit par sa bluffante remarque, continuait à articuler quelques remarques sans intérêt.

Après avoir déclaré qu’il avait tout vu, Romuald remercia son éternel rival d’avoir confirmé une de ses anciennes intuitions, à savoir qu’on entrait dans une société post-consommatrice. Il se promettait d’approfondir le concept afin de l’intégrer à sa propre pratique d’expert en marquetingue. Sur ces derniers mots il quitta le lieu tête haute, tandis que Bernard enfin réveillé de la torpeur occasionnée par le terrible coup de massue de son éternel rival hurlait dans son dos une foultitude de choses désobligeantes.

Dans ce prurit d’insultes se glissa toutefois une séquence à peu près sensée que l’on pourrait, après l’avoir débarrassée de certaines scories, résumer de la manière suivante : la boutique du néant n’était ni un cabinet de psychanalyse collective, ni une galerie contemporaine, elle était même plus qu’une simple boutique, elle était une VOIE.

Fidèle à son nouveau concept de voie Bertrand abandonna brusquement et sans regret les pochons et les tickets cartonnés ; mais il ne s’arrêta pas là. Il convenait de se prémunir à jamais de la tentation de créer une marque ; c’est pour cela qu’il prit la courageuse initiative de renommer chaque semaine la boutique, au gré de son inspiration du moment, de son humeur, de l’air du temps. Chaque dimanche soir, muni d’un large pinceau et de deux seaux remplis de peinture, il amendait fiévreusement la façade en noir de carbone et blanc de saturne, devant les quelques curieux réunis pour l’occasion.

Il renomma ainsi la boutique du néant, « Le délivreur de délivrance », « Le Ticket gagnant », « Le labyrinthe des passions apaisées », par référence au fameux mur bien sûr, « L’ôte-fantasmes » ou encore « la Paix du Portefeuille ». Les spectateurs applaudissaient avec plus ou moins de vigueur selon le degré d’inspiration de Bernard.

Mais au fil du temps, les noms devinrent de plus en plus bizarres, hermétiques, dissonants.

Ainsi le : « Le Super flux », le « Tubaï or not toubaï » , « L’achat à blanc », « Le nuage de raison », « Calcul et Scrupule », « Magie contre magie », « Sésame ferme-toi », ou encore un très énigmatique « Les ailes de la passion ».

Bernard était alors contraint de donner quelques explications aux citadins qui ne pouvaient se faire à l’idée de s’être déplacés pour "ça".

Pour se faciliter la vie les citadins parlaient de leur côté de la « Boutique ». T’es allé à la Boutique cette semaine ? Que n’as-tu pas acheté à la Boutique ? Y a-t-il encore de la place dans le Labyrinthe des passions apaisées ? Il paraîtrait qu’il a mal au os. Connais-tu ce Romuald ? Il est jaloux du succès de Bernard. On dit qu’il avait placé des micros sous le tapis et la table. Oui et Bernard les as écrasés devant moi.

Tu as vu le jet brésilien ? Oui. Et la péniche hollandaise ? Egalement. Le camping-car avec la piscine ? Non, il n’existait pas encore, Bernard a vérifié. Ah bon ? J’en ai pourtant entendu parler. Est-il vrai qu’il a été agressé physiquement par un éleveur de loulous de Poméranie ?

T’a-t-il parlé de la Voie ?

La Voie, selon Bernard consiste non à supprimer les passions mais à leur restituer leur force centrifuge vis-à-vis de tout objet. Ce matin il m’a encore répété que c’étaient les objets qui rognaient les ailes de la passion en l’emprisonnant dans un inanimé vendu pour de l’animé.

Pour moi la Boutique est comme une porte ouvrant sur une autre dimension.

Pour moi un havre de blancheur où s’éteignent les désirs prosaïques.

Pour moi elle est un « ôte-fantasme ».

Pour moi elle est la voix de Bernard.

Pour moi…

Les citadins étaient toujours plus nombreux à emprunter la voie. Cependant, aux clients qui s’offraient le luxe de ne pas acheter se mêlaient maintenant des personnes qui s’y étaient résolus bien avant d’avoir eu vent de l’existence de la Boutique. Pour ces clients quelque peu opportunistes il valait sans doute mieux faire semblant de ne pas acheter que de ne réellement plus pouvoir le faire, au vu et au su de tous. Bernard eut ainsi de plus en plus de mal à faire la différence entre les gens qui avaient réellement les moyens de leurs désirs et ceux qui venaient ici seulement pour faire accroire qu’ils disposaient encore de l’argent nécessaire à leur satisfaction.

Cela posait de douloureux cas de conscience au maître, en particulier quand il se voyait obligé de poser d’indiscrètes questions – même si cela était de manière indirecte, oblique - sur les salaires et émoluments de ses clients, leur situation familiale, leurs différents crédits leur « style de vie », etc. Bref, il tombait bien bas, signe que le vers était déjà dans le fruit.

Mais c’est un ultime rebondissement qui hâta la fin de l’expérience du philosophe praticien, projetant par là même Bernard dans une nouvelle existence. En effet, une poétesse, photographe, sculptrice et instructrice d’arts martiaux orientaux qui avait réellement les moyens de son ascèse insista, sous le coup de l’enthousiasme, pour lui donner mille écus sonnants et trébuchants, en place des habituels et symboliques cinq écus. Elle ajouta même en posant, d’un geste fort noble, deux billets sur la grande table de chêne, que c’était beaucoup plus « réaliste », mot qui fit tressaillir Bernard.
Si Bernard accepta son offre ce fut en fait pour une raison très pratique, personne dans son entourage comme parmi sa clientèle n’en aurait disconvenu ; en effet, les freins de sa voiture avaient inexplicablement lâché la veille alors qu’il dévalait à tout berzingue – quelle mouche l’avait donc piqué ?- la pente fort inclinée d’une ruelle du centre ; il n’avait dû son salut qu’à une haie de lauriers roses providentiels dont les molles branches fleuries avaient charitablement amorti le choc, ce qui n’empêcha pas toutefois que la voiture ne ressemble désormais plus à une voiture. Il devait trouver l’argent nécessaire à l’achat d’un nouveau véhicule, plus épais si possible ; bien que peu porté à la paranoïa, il songea qu’il serait de même judicieux de faire assurer professionnellement sa sécurité.

Pour toutes ces raisons il ne pouvait donc, à ce moment précis du moins, décliner l’offre de la généreuse cliente.

Mais s’il avait pu supporter le choc de l’accident, il ne pourrait encaisser celui que venait de causer, bien malgré elle, la dame aux mille écus.

D’autres clients et clientes, mus par l’habituel esprit de compétition qu’il croyait pourtant avoir définitivement neutralisé par son dispositif, tinrent absolument à lui céder d’importantes sommes d’argent ; et il se vit à nouveau contraint d’accepter afin que ce qu’il appelait la « transaction" réussisse, que « cela » réussisse. Voilà qu’un esprit de démesure était en train de donner une nouvelle impulsion, dans le sens d’un fatal dévoiement, à son bien-aimé commerce. Sans compter que de nombreux clients commençaient à lui mentir effrontément sur leurs moyens véritables.

Ayant eu vent de ces derniers rebondissements, Romuald commença à subodorer un dénouement dont il pourrait tirer un grand profit. Il rôdait autour de la pourrissante boutique, attendant que le fruit soit mûr. Tous les soirs il passait ainsi à la boulangerie d’en face et demandait à la boulangère, sur un ton très innocent, si les affaires du commerce d’en face marchaient :

— Pour ça oui, mais plus ça marche et plus l’oiseau de malheur a l’air mal en point. C’est à n’y rien comprendre.

— Bien, fort bien, donnez-moi ce bel éclair au chocolat, là, madame.

Un soir que Bernard sortait la mine décomposée de la boutique « Les Ailes de la passion », les poches remplis de preuves d’achats (il n’y avait plus un seul espace de libre sur les parois de

la boutique et le labyrinthe des passions se poursuivait désormais sur les murs de son propre appartement), son ami l’aborda avec un empressement inaccoutumée. Un sourire angélique aux lèvres il lui déclara, que son expérience était définitivement couronnée de succès, que c’était l’évidence même, que c’était proprement phénoménal, qu’il s’inclinait devant lui. Il avouait bien humblement que Bernard avait eu raison depuis le début et que seul son fieffé orgueil et sa maudite fierté l’avaient empêché de reconnaître qu’il avait eu là une idée brillantissime. Après tout n’avait-il pas eu lui-même l’intuition de l’émergence, il y avait bien de cela deux à trois ans, d’un processus irrésistible qu’il avait nommé lui-même « post-consommation » …

Bernard, visiblement gêné par ces compliments inattendus et ne sachant plus sur quel pied danser, ne répondit que par de pénibles borborygmes entrecoupés de "merci, merci" honteux, puis le quitta brusquement avec une expression si sombre sur la face que Romuald n’osa pas aller jusqu’au bout d’une démarche qu’il avait pourtant préparée de longue date.

Le lendemain Bernard envoyait un message où il lui annonçait qu’il était prêt à lui céder immédiatement la boutique. Il ajoutait qu’il avait autre chose à faire, et que ce serait une manière de parachever l’expérience. C’était une « ultime idée », l’aboutissement logique d’une très longue réflexion.

Romuald ne prit même la peine de lui demander des précisions sur cette ultime idée, tant il était excité par la perspective de prendre en main la boutique. Il se donnèrent rendez-vous le jour même pour signer les papiers nécessaires et l’affaire fut réglée, sans aucun regret de la part de Bernard. Romuald était au contraire d’une fébrilité qui confinait à l’hystérie. Il n’arrivait pas à croire qu’il était arrivé si facilement à ses fins.

Il ouvrit deux, trois, boutiques, engagea sur le champ plusieurs disailleneurs talentueux, des publicistes, des psychologues, - des psychanalystes même -, sans oublier les quelques bonshommes patibulaires qui assureraient la sécurité des boutiques, sait-on jamais. Les pochons « Boutique du Néant » refirent leur apparition, l’affaire marchait du tonnerre. Mais Romuald ne laissait pas le succès lui monter à la tête, bien au contraire il prévoyait déjà la suite. Afin de prévenir l’émergence de concurrents, il se lança rapidement dans une chaîne de magasins, dont plusieurs situés dans les lointaines banlieues. Romuald devint la figure de proue de ce nouveau type de commerce où dans des ambiances feutrées, dépouillées, en un mot « zen », les clients discutaient d’égal à égal avec de volubiles « commerçants-libérateurs ». Jusqu’ au jour où la totalité des boutiques furent simultanément plastiquées, de nuit. L’attentat fut même revendiqué par un mystérieux « Front révolutionnaire des boutiquiers impénitents », front dont le slogan était « le commerce a horreur du vide », à en juger par les nombreux tags qui étaient apparus depuis quelques mois sur les murs de la ville.

Romuald pleura longtemps sur les cendres de son empire du néant, avant de se lancer dans l’idéologie post-consommatrice, organiser des conférences où il tenait le premier rôle, créer des marques et labels et même écrire des livres où après avoir rendu un bref mais appuyé hommage à un « obscur philosophe-praticien du nom de Bernard Ducheval », il narrait, en partant de son enfance, son expérience de vieux baroudeur de la post-consommation.

De son côté Bertrand, après une assez longue période de deuil, mit en application son « ultime idée ». Il ouvrit une épicerie (il insistait sur ce mot fort désuet mais qui selon lui était le seul à pouvoir donner une idée claire de son nouveau projet), une simple épicerie de quartier à la façade vert anis, et une porte en bois laqué avec sa tintinnabulante clochette. Après avoir longtemps hésité il lui avait trouvé un nom tellement simple et évident, « A la pointe de l’épi », qu’il pensa ne jamais plus le changer.

Dans un grand tablier blanc qui lui tombait jusqu’aux genou le patron de « A la pointe de l’épi » attendait chaque matin, à 9h pile, son aimable clientèle.

Il vendait des céréales, des miches de pain blancs, bis, complets, des pâtes de son invention, et puis des épices, du gros sel, des huiles, des graisses… Pas un seul centimètre de la boutique n’était laissé au repos. Les épices, céréales, fèves et pois chiches, débordaient des grands sacs en toile de jute dans lesquels il puisait énergiquement avec une petite pelle de laiton avant de les placer sur la balance d’un geste délicat et plein de suspens. Il s’était tout de même permis quelques fantaisies comme les fleurs de capucines, les rutabagas, les crosnes et le café de gland torréfié qui malgré son affreuse amertume trouva des amateurs.

Quant aux deux vitrines elles étaient gargantuesques avec leurs horrifiques jambons de pays, leur saucissons aussi larges et contondants que des massues et leurs piles de fromages montagnards croûteux et mordorés.

Et cette fois-ci peu importait que cela marche ou pas. Il était désormais convaincu que la clé du succès d’une entreprise était un complet détachement ainsi qu’une forme d’inspiration qui allant au-delà des aléas économiques devenait de ce fait contagieuse pour la clientèle. En regard des éternels besoins des corps et des âmes tout le reste devait être de peu de poids.

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