La Revue des Ressources
Accueil du site > Création > Romans (extraits) > La chambre des cartes (extrait)

La chambre des cartes (extrait) 

mercredi 18 mai 2011, par Olivier Rolin

Pour fêter Bakou, derniers jours, fiction qui prolonge la tentative fantastique de Suite à l’hôtel Crystal, voici La chambre des cartes, les voyages d’Olivier Rolin dans l’extrême Est, l’extrême Nord, dans ce bâtiment du bout de la Sibérie où on dépiaute un mammouth extorqué au Permafrost, ou bien sur les traces de ce grand somment de la littérature, les Récits de la Kolyma de Chalamov.

Les lecteurs de Port Soudan, de L’Invention du monde, de Bar des flots noirs ou de Méroé savent l’obsession du voyage chez Olivier Rolin : mais une tentative pour l’aventure qui passe toujours par la langue, le récit qui dit ce voyage ou cette aventure. Jules Verne, le capitaine Hattéras, sont des fantômes proches, comme Conrad : monde des baroudeurs. Mais si Jean Rolin est pour de vrai ce baroudeur des extrêmes, même pas plus loin que le périphérique, Olivier nous envoie au bout à la langue : la prolifération de L’Invention du monde, utopie d’un récit global, venu au même instant de toutes les villes du monde.

La fascination qu’il exerce sur nous, ses lecteurs ou ses proches, tient à ce rêve obsédant du livre, où ils se croisent tous. En 2001, Thierry Grillet, à la Bibliothèque nationale, avait proposé à quelques écrivains de se saisir d’un département, et de rédiger un texte libre, sur ce que serait notre rencontre avec ces galeries souterraines de Tolbiac. J’avais demandé les cartes... « On l’a déjà donné à Olivier », fut la réponse... J’avais eu la chance de découvrir le rayon science, le Journal de Trévoux... C’est ce texte d’Olivier Rolin explorant le département des cartes de la BNF (mais croisant Gracq et Claude Simon), pour déceler ce que nous projetons ici d’imaginaire, qui ouvre cet ensemble de 9 voyages, qui ne sont reportages que dans les livres...

Ainsi, emblématique, l’ultime, déjà accueilli sur Internet : Jean-Christophe Bailly enseigne à l’école du paysage de Blois, qui publie régulièrement des Cahiers. Quand ça avait été mon tour, j’avais écrit sur les ronds-points. Olivier, lui, s’en est tenu à cette vue de sa table de travail.

C’est donc, en parcourant ici la Mongolie ou la Sibérie, à une lecture de l’imaginaire géographique qu’il nous convie. Ainsi dans ce grand texte, qu’on propose ci-dessous à feuilleter, Magadan, débarcadère de l’enfer : texte qui concerne autant l’intérieur de l’oeuvre du grand Chalamov qu’il concerne l’intérieur même de la Russie post-socialiste. Mais on croise aussi Axionov ou Evguenia Guinzbourg, ou Cendrars.

Alors, le monde à nous offert, une aventure, un risque, une quête des hommes, de leurs colères, de leur éternelle condition ? Olivier Rolin s’inscrit dans cette tradition. Et, s’il se questionne, cela lui impose seulement ce qu’il voit : ce qu’ici il nous raconte, se limite à nous raconter. D’où l’énorme force d’imaginaire de ces 9 textes, qui commencent par des cartes, s’en vont aux pôles ou en Mongolie, et reviennent à sa table de travail.

Ainsi, en septembre 2001, Le Monde propose ainsi à Olivier Rolin une enquête en Sibérie : Les oiseaux de la toundra, Une odeur d’éléphant un jour de pluie et « La vie au pôle est d’une triste uniformité », triptyque avec mammouths et Iliouchyne, restera inédit : personne avant nous n’avait lu ces textes. Raison de découvrir La chambre des cartes.

François Bon

Mes ruines

Enfant, j’aimais les relations des explorateurs. Je suivais leurs marches harassantes, je dessinais de petites croix sur les cartes pour marquer le lieu où ils avaient été mangés. J’en étais triste pour eux, un peu, mais au fond pas tant que ça : leur fin permettait de clore un chapitre qui commençait à devenir ennuyeux, d’en ouvrir un nouveau qui promettait des émotions inédites. Un jour, j’appris par Internet qu’on avait découvert les sources du Nil, et jusqu’à la moindre île du Pacifique. Malheur ! Je me tournai vers l’archéologie. Je découvris Troie avec Schliemann, le tombeau de Je-ne-sais-plus-qui avec Carter. Je vis de mes yeux les bijoux très antiques brasiller au fond des souterrains. J’en mis des poignées dans mes poches, que j’offrais ensuite à ma fiancée de l’époque. J’ai connu plusieurs époques, et plusieurs fiancées. Après, je veux dire quand on changeait d’époque, ce qu’elles firent de ces parures, je l’ignore. Les vendre chez Sotheby’s, probablement. Je ne raconte tout ça que pour faire comprendre que je ne suis un néophyte ni en géographie, ni en archéologie, et prévenir ainsi certains petits sourires ironiques que j’ai déjà vu voler sur des lèvres futiles lors de l’une ou l’autre de mes communications devant des sociétés savantes. Les « savants » n’en sont pas moins des gamins, et leurs femmes des bourgeoises, ne l’oublions pas. Et l’inverse est vrai aussi, bien sûr.
La cité fabuleuse à la découverte de laquelle mon nom restera attaché (ou plutôt : sous les décombres de laquelle il demeurera enterré), il n’est pas facile d’en fixer les coordonnées géographiques : car la boussole s’y affole, figurez-vous. Ceci en raison de la présence de mines de fer dans son sous-sol. Et non seulement de fer, mais aussi d’anti-fer : ce qui est un comble. Je ne parle pas des lacs de mercure, dont l’éclat fait flamber lugubrement les catacombes. D’où (probablement) la présence en ce lieu d’installations humaines remontant au moins au Linéaire B : forgerons et fabricants de thermomètres. Ce qui est certain, c’est que parfois la jungle enserre les ruines, mais parfois aussi le désert. Et il n’est pas rare non plus que le vent porte jusque là, entrecoupé de stridences de perroquets et de glapissements de singes (d’autres fois, de rumeurs autoroutières), le ressassement du ressac. D’ailleurs, au sixième sous-sol (juste au-dessus du lac de mercure), subsiste encore, extrêmement démoli par la pression abjecte de la Terre, un port d’aspect plus ou moins phénicien. Des pêcheurs aveugles, aux yeux de tritons, s’y activent dans l’illusion atavique (ou bien peut-être génétique, je ne me prononce pas sur ces affaires) qu’ils partent pour la pêche au rouget. Ces êtres enclos dans la pierre, et que l’obscurité a rendu imbéciles, attrapent dans leurs filets imaginaires de grosses vermines noctiluques, qu’ils dévorent ensuite avec gloutonnerie.

Car, outre un inextricable enchevêtrement historique et architectural, la caractéristique la plus notable de cette ville que j’ai découverte par hasard, et pour ainsi dire sans sortir de chez moi (certains, croyant faire de l’esprit, disent : « en moi »), c’est qu’on y rencontre des créatures qu’il faut bien appeler humaines, éparses il est vrai, mélancoliques, parvenues (du fait de tares héréditaires ou non) à des degrés de dégénérescence variés, et dont l’origine semble remonter à l’époque où les décombres qu’elles hantent étaient des cités prospères (prospères, d’ailleurs, je n’en sais rien, c’est une expression toute faite qui m’a échappé, mais enfin, disons : vivantes). Une sorte d’orateur grec affreusement décrépit (sa couronne de laurier tombe en poudre), et que le logos a quitté depuis longtemps, s’agite sous des portiques, il marmonne peut-être de muettes Philippiques à l’intention de ses chèvres. Vieux gâteux. Dans ce qui subsiste d’un amphithéâtre à demi comblé par une avalanche de carcasses automobiles, on surprend un épouvantail bardé de ferrailles rouillées : centurion ou gladiateur (à ce stade de décomposition, il est difficile de faire la différence), à votre vue il s’enfuit en pleurant. Un pochard emperruqué, l’épée au côté, litronne au milieu de livres calcinés, répandus comme des vols de corbeaux morts. Un très vieux scribe, reconnaissable à sa façon d’être assis, écrit sans désemparer dans le vide. Par certains côtés, il faut le reconnaître, ma ville évoque le magasin des accessoires d’un théâtre, par d’autres un hôpital psychiatrique, par d’autres encore une décharge.
Une de ses curiosités digne d’être rapportée, je crois, est le Musée des musées, du moins ce qu’il en reste. Le Musée extérieur, le seul à mériter, à proprement parler, la majuscule, date apparemment de l’époque alexandrine. Il n’abritait semble-t-il qu’une seule œuvre, qui était un autre musée, plus petit et ancien (remontant sans doute à la XXVè dynastie), lequel à son tour ne contenait qu’un musée encore plus petit et ancien, etc.. Enfin, ce sont des conjectures personnelles, car à vrai dire l’ensemble est très dégradé et presque illisible. Il semble, il semble toujours, je tiens à la précision, que cet édifice ait servi, à l’époque post-moderne, de labyrinthe dans une fête foraine. On le déduit notamment de certains graffiti obscènes.

Le principe qui a présidé à la croissance de cette ville (ou de ces villes) semble être l’éboulis, la déjection. L’asyntaxe. Ce que nous appelons l’Histoire semble s’y réduire à une chute prolongée d’éléments hétéroclites. Nul plan, nulle stratigraphie possibles de ce foutoir. Certaines parties très modernes (parkings souterrains, hypogées-urinoirs de grandes brasseries) voisinent avec d’autres carrément sumériennes. Le coq à l’âne y est la norme. Par exemple, on croit être dans, je ne sais pas, une cathédrale, ou un bordel babylonien, et cela devient abruptement le pont-promenade d’un paquebot enquillé dans l’argile. De fantomatiques gueux, vêtus de haillons de popeline blanche, y espèrent en vain le soleil. Certaines architectures évoquent des idées anciennes d’ordre, d’harmonie. Mais beaucoup, jaillies du milieu de ces vestiges historiques qu’elles bousculent et parasitent avec l’obstination aveugle de champignons, semblent avoir été conçues par des forces qui n’ont rien d’humain, des êtres aussi inconcevables que le seraient des batraciens industrieux ou des madrépores mégalomanes. On me demande s’il y a des fleuves, là-dedans. Bien sûr, et même beaucoup. Les ponts qui les franchissent sont effondrés, en général. Il y a bien des passeurs, mais alors leurs barques sont trouées. Ce n’est d’ailleurs pas si grave, la plupart de ces fleuves étant à sec (ce qui, d’un autre côté, prive les ponts effondrés de leur meilleure réutilisation possible, qui serait celle de plongeoirs).
On trouve un peu partout, gravées, ciselées, taguées, de grandes inscriptions en langues diverses, et mélangées. Pour autant que l’on puisse s’en rendre compte (car beaucoup demeurent indéchiffrables), toutes les possibilités de l’écriture sont représentées dans ces archives monumentales, avec tout de même une nette prédominance de quatre genres cardinaux : l’éloge des héros morts, les constitutions idéales, les regrets de la femme aimée, et les récits et interprétations de cauchemars. Il semble que ces activités nostalgiques et utopiques aient tenu une grande place dans l’esprit des peuples qui se sont succédés ici. Ah, j’allais oublier : on trouve aussi, tout de même, nombre de descriptions très minutieuses, pour ne pas dire laborieuses, de scènes où s’étale un érotisme répétitif et parfois sordide. Malheureusement, il n’est pas rare que les inscriptions de cette dernière catégorie aient été martelées ou effacées d’une façon ou d’une autre, et recouvertes par de grands panneaux affichant les horaires des trains. Au point qu’une thèse, aussi ingénieuse que contestable, fait de l’invention et du développement des chemins de fer le simple prétexte d’un mouvement de réaction morale.

De toutes façons, à présent, la plupart sont désaffectés, comme le reste. Les locomotives, enfin, leurs chaudières, ont été transformées en citernes, piscines, pièces d’eau et abreuvoirs. Certaines ont été reconstruites en briques, mais beaucoup sont originales. Désaffectés comme le reste, oui, car que transporteraient-ils (les trains), on se le demande.

Lire la suite sur Publie.net

P.-S.

La chambre des Cartes, Olivier Rolin publié chez Publiet.net, collection Récits du monde ISBN : 978-2-81450-089-1

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter