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La « créolité » romanesque de Claudie Hunzinger : La Survivance (1 - pp. 12-29) 

mercredi 5 décembre 2012, par Claudie Hunzinger

1. De quelques singularités stylistiques chez Claudie Hunzinger (le déplacement de la rhétorique).

La Survivance est le nom d’une maison en attente devenue le recours imprévu de ses propriétaires, soudain voués à la disparition de leur mode de vie et de leur économie de subsistance, alors qu’ils n’avaient jamais pensé l’habiter. Tout simplement parce qu’elle n’était pas seulement isolée mais inhabitable.
C’est le titre du roman d’autofiction « synesthésique » de Claudie Hunzinger. Quelque chose d’autre qui était distant et inhabitable s’habite dans le roman de Claudie H. — peut-être la forme romanesque elle-même devenue inhabitable, que l’auto-fiction ressuscite, ou plutôt la synesthésie venant habiter l’auto-fiction — lui donnant vie (la cinquième dimension). Dans ce cas la quatrième dimension serait l’actualisation organique par le style [1].
Le monde actuel inhabitable, ou plus intimement, toujours, la conscience de vivre et de mourir. Jenny dont la synesthésie la rend socialement inhabitable à l’égard d’elle-même, ou Sils métaphysiquement pour lui-même. Tant d’étrangetés douloureuses nous hantent dont on fait notre familiarité dynamique à lire La Survivance. De toutes façons, créer ici, c’est habiter l’inhabitable (« l’âme des poètes »).
Un livre excitant à lire, depuis les nourritures terrestres objectives (au sens propre du mot : ressources et sensualité) jusqu’aux nourritures de l’esprit (objectives au sens propre du mot : c’est-à-dire portées par les livres et la musique) — dont jamais le concret si misérable pourrait-il devenir ne livre à sa fatalité, tant qu’elles demeurent inséparables. Non pas l’un menant vers l’autre mais les deux se déroulant en même temps en regard l’un de l’autre.
Où le style tisse la singularité du destin de l’œuvre comme celle du vivant (en leur somme incrustée de petits et de grands événements et/ou d’accidents prévisibles et/ou imprévisibles).
Et donc un livre paradoxalement incident et centré à l’image de la vie comme destin (dans le sens du hasard pour ce qu’il fera advenir des choix par l’environnement et les circonstances des rencontres et des opportunités), passionnant dans son hétérogénéité — le principe vital qui se pense lui-même, à la fois prédateur et proie.
Le livre ne fait pas l’ellipse du mal ni même par la morale.
La puissance — l’énergie créatrice qui se manifeste par l’ouvrage.
La faculté d’Alice où le livre est l’horloger des abîmes et des rêves.
Où les livres-se-livrent-et-livrent à la dialectique de la vie. L’un et réciproquement dans le miroir infini de l’autre.
La vie concrète toujours ressaisie en expérience multiple et continue de la sensibilité de l’esprit (la connaissance, l’intelligence à a fois exactes et approximatives). Un livre sur l’événement de renaître toujours par la diversité du contact anachronique entre les références, tels les livres rassemblés par Jenny selon les couleurs de son inspiration, et de cet assemblage, l’autre idée qui surgiit. Et cet ouvrage même, dans une forme imprévue de l’essai (sa philosophie singulière), prenant subtilement la porte ouverte sur la compréhension joyeuse (Nietzsche), celle d’un roman singulièrement sympathique (en même temps qu’irritant), et bouleversant d’énergie positive.
Il met en question d’aventure nos histoires de vie respectives, à travers celle pourtant caractéristique de l’imagination exprimée par l’écriture qui nous captive — nous sommes à la fois sous l’œil de l’aigle et saisis par l’humour toujours héroïque de sa séductrice (celle qui fait son affaire du risque y compris le style comme risque de l’existence).
L’ouvrage a été crédité d’une attention particulière de la Presse dont la diversité des remarques et des supports doit être notée, comme s’il s’agissait d’une expérience collective aux lectures variées. Alors il s’agirait d’existences de haut niveau — en somme un livre qui anoblit ses lecteurs par sa propre distinction. Des lettres — avoir des lettres c’est cela, toujours particulier : initié ou initiatique, une façon de construire la vie arbitrairement. Ce que La Survivance offre au lecteur, comme Faure suggéra d’offrir autrement l’histoire de l’art, et Warburg radicalement l’histoire des idées.
Claudie Hunzinger distille son énergie littéraire depuis toutes sortes de mémoires et d’actualités, coexistantes avec le filtre de tous ses savoirs notamment, artistiques, plastiques, agricoles, rupestres, domestiques, livresques — la philosophie incluse.
Plaise au lecteur de découvrir à travers ces quelques pages à la fois le regard impitoyablement critique de l’enfance, quand ses visions sont troublées par le monde contraire (regard qui résiste dans la créativité des adultes), et le style contemporain particulièrement riche de Claudie Hunzinger. Un style vivant au sens propre, surgi du réseau cognitif conceptuel et poétique des métamorphoses bibliophiles de Warburg, cité précisément par l’auteure. Comme si sa liberté interprétative l’extrapolait en l’affectant à toutes les substances sociales et matérielles qui l’environnent elle-même, chacune étant capable de faire rebondir l’innovation d’un potentiel de l’autre — en potentiel vital. De Warburg, elle évoque avec précision la recherche de l’activité mentale anachronique et variable, appliquée à la création de la bibliothèque organique. Comme un roman — une fiction — peut devenir organique à travers l’auto-fiction, et se transformer à sa lecture variable.
Tissant une dentelle écrite de plusieurs matériaux des mots, disant la richesse de s’arracher à deux de la solitude, et en même temps la beauté des solitudes quand elles bâtissent ensemble sans se ressembler. Tels ces reliefs en motifs diversement extraits, entrelacés, incrustés, et rythmés de mots formant les phrases, parfois interrompus et repris sous une autre forme, ou retrouvés tels quels — raccrochés — au détour d’une autre phrase forment un territoire aux multiples reliefs. Sa tendresse et la pluralité de sa force, tirée de sa cohérence durable due à son talent auto-critique et même auto-dérisoire, son acuité, sa volupté.
Et de tout cela le style de Claudie Hunzinger, une arborescence sans limite de désir et de sens, contre le désert surgi de la multitude des significations reproductibles, qui ne parviennent plus à distraire de leur violence érosive. Elle active notre jouissance de la vie, si ténue soit-elle (tant qu’on peut concourir à sa propre survie).
Contre la violence du monde exemplifié et la vie nue qui en résulte : la passion de danser entre les univers avec des ponts de mots, créant des mondes de mots, et des anamorphoses concrètes qui en surgissent (Breton) : l’art et la poésie émergents au-delà de la culture (désertique), contre le désert économique et la dévastation de la guerre.
L’ouvrage construit sans le dire l’abstraction d’un anagramme romanesque qui entraîne dans un jeu critique renouvelable au contact du monde du lecteur (qu’il soit cultivé ou pas — et dans ce cas à suivre le fil de l’auteure, qu’il se laisse faire, le livre le conduira à découvrir les objets de ses références personnelles jamais conçus comme tels auparavant). Magie n’est pas une image mais une réalité.
Un livre d’étrennes.
C’est son second ouvrage paru aux éditions Grasset, et son cinquième livre. (A. G. C.)


- La « créolité » romanesque de Claudie Hunzinger : La Survivance (1 - pp. 12-29).
- La « créolité » romanesque de Claudie Hunzinger : La Survivance (4 - pp. 220-223).


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     Avanie savait que nous avions perdu : ses
longues oreilles captaient au loin les présages.
Dès la nuit tombée, elle nous attendait,
mélancolique, de tout son pelage gris.

     Il fallait rendre les clés le 1er mai au matin
et nous n’avions nulle part où aller. Deux
semaines avant l’expulsion, Sils et moi,
en compagnie de Betty, nous cherchions
encore, mais tout loyer était devenu hors de
nos prix. Au retour, nous tombions dans le
grand canapé rouge de la librairie, incrédules,
consternés. On dirait que c’est le printemps,
a dit Sils, un soir, avec un petit rire
ironique, celui qu’on prend devant un piège
pour le déjouer.

     C’était un soir de printemps en avance,
d’une réalité à vous faire frissonner, si bien

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que, durant cet incroyable mois d’avril,
quelque chose semblait nous être donné et
en même temps retiré. Je n’en ai gardé
qu’une seule impression : funèbre. Comme
de Sils et moi d’ailleurs. Nous avions déjà
l’air à la rue, défraîchis, défaits – avec
distance néanmoins.

       Nous, oui.

       Betty, non.

     Au bout d’une journée d’errements, elle
était la seule de nous trois à être bien. Pas
même besoin de se laver, elle, toujours de
beaux cheveux, toujours de jolies robes,
disait Sils.

     Betty était une petite chienne blonde aux
yeux noirs soulignés de khôl. Ses babines
aussi étaient noires, d’un noir plus sexy
que n’importe quel rouge à lèvres, et le
blond de son pelage, platine et vaporeux.
Elle avait une sorte de grâce d’une féminité
absolue qu’elle conservait quand la vie
réelle devenait pour nous trop déplaisante,
et c’était peut-être le message que ce
berger des Pyrénées était chargé de nous
transmettre.

      La porte-fenêtre était ouverte sur la nuit.

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     Sils, à demi couché sur la table, la tête
posée sur son bras, grommelait, quel
merdier ! quel merdier !

     Son visage avait gardé un côté innocent et
abrupt (comme une montagne de la Haute
Engadine), tout en étant devenu celui d’un
vieux Taugenichts (Vaurien) mâtiné de
tzigane, teint basané, nez busqué, l’insolence
sous la langue, la rébellion dans le
sang. Nous nous étions connus au lycée. Il
arrivait, trimbalant dans ses poches des
livres aux titres bizarres, rares. Il était
maigre, maladroit, mauvais esprit, pas dans
les normes. Les vêtements curieusement
froissés comme s’il dormait tout habillé. Il
avait de belles mains, longues, intelligentes,
et des pieds étroits, racés, des pieds d’ascète
ou d’évadé (il aura été les deux). C’était
quelqu’un qui ne se regardait jamais dans les
miroirs (mais parfois dans vos yeux). Je
l’avais aimé pour cet instinct qui lui faisait
suivre un sentier qu’il avait l’air d’inventer à
l’envers de ceux des autres et qui menait
droit à l’issue, à la liberté. Déjà, à dix-sept
ans, je formais le voeu de parcourir le monde
et la vie, à pied, avec lui.

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      Depuis, nous étions restés ensemble, Sils,
moi, la liberté et la vie. Notre profession
nous l’avait permis : dénicheurs de livres
dans les ventes. Nous avions commencé
avec quelque chose de tout petit et qui l’était
resté un long moment, une librairie d’occasions,
puis devenu plus petit jusqu’à disparaître,
ce qui était une tendance. Beaucoup
de librairies en ville mouraient, dévorées par
les librairies en ligne.

      Je me souviens que Betty dormait, rêvait,
poussant de brefs abois chasseurs, si pressés,
si passionnés, si proches de la cible, que je
l’avais enviée.

      Je me souviens aussi que ce soir-là, celui de
l’ironique « on dirait que c’est le printemps »
de Sils, les livres déjà sortis des rayonnages
s’amoncelaient autour de nous dans la
pénombre par masses pâles à demi écroulées,
un ossuaire. Ils s’étaient lentement mis à
diffuser un savoir essentiel, à mon intention,
d’une lucidité qui les anéantissait eux-mêmes.
C’était horriblement nu, sec, une leçon
d’abîme.

      Pourquoi alors suis-je allée m’installer à
côté de Betty, par terre ? Enchantée, elle m’a

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aussitôt laissé de la place. Si je faisais mine
de repartir, elle me retenait, l’air de dire :
reste tranquille. Je n’ai donc pas bougé. Le
nez sur ses pattes, j’en flairais l’odeur sucrée,
amicale. Au bout d’un moment, il m’a
semblé que le monde avait changé : par la
porte ouverte, le vent de la nuit était entré, il
s’approchait, me frôlait de son haleine
géante. C’était un vent plein d’images, bon,
la métaphore du vent. Était-ce d’avoir
changé ma position, d’être passée de haut
en bas ? De n’avoir plus espéré ? D’avoir
simplement accepté ? Il est possible que je
me sois assoupie. Un peu plus tard, j’ai
raconté à Sils comment j’avais observé le
point de vue d’un chien. Il m’a dit tu as
raison, étudie-le, c’est le moment ou jamais.
Il était railleur comme toujours, jamais
dans l’emphase et les grands mots. Il
leur préférait les gros mots qui lestaient
chacune de ses phrases, tu as vu ce putain
d’arc-en-ciel, ce qui le rendait à la fois viril et
enfantin, « garçonnier » est le mot juste.

      C’est lui qui m’avait surnommée Jenny
comme La fiancée du pirate de Bertolt
Brecht.

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      De toute façon, il fallait dégager, et vite.
Dès le lendemain, au lieu de continuer à
chercher un autre lieu, nous avons chargé la
voiture de ces cartons vides qu’on trouve à
l’entrée des grandes surfaces, puis nous
avons commencé à emballer nos livres par la
fin, en empilant les Z, Y, X, W.

      Ce qui m’a très vite mis Warburg dans les
mains et aussitôt donné l’idée de ne pas suivre
l’ordre alphabétique (beaucoup trop rapide),
ou par genres, ou par pays, ou n’importe
comment, mais de classer les livres dans les
cartons selon le système d’associations
qu’Aby Warburg avait imaginé pour son
immense bibliothèque, conçue comme une
oeuvre, dans les années 1920, à Hambourg.
Pourquoi tu traînes, à quoi tu joues ? m’a
demandé Sils. L’histoire du fils de banquier
qui avait cédé sa part d’héritage à son frère
contre la liberté d’acheter tous les livres
qu’il souhaiterait, il la connaissait. Qu’il
était devenu une espèce d’historien de
l’art et d’anthropologue, aussi. Le trésor
mythique qu’il s’était ainsi constitué, plus
de 50 000 livres, il connaissait. Et même
le passage où Hans Cassirer écrit qu’Aby

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Warburg ressemblait à un shaman au milieu
de sa bibliothèque, enveloppant ses livres de
son souffle prodigieux, il connaissait.

      Mais Sils ne savait pas exactement ce dont
parlait cette bibliothèque. Il m’a demandé,
ça t’avance à quoi, ces classements transversaux
 ? Je lui ai expliqué que ça parlait d’affinités
entre voisins étranges. Deux livres qui
semblent ne rien avoir de commun, soudain
placés côte à côte, donnent naissance à des
interférences mystérieuses, tu piges ? Des
conneries ! a répondu Sils avec émerveillement.
Et grâce à ces collisions entre des lieux
et des époques et des écrivains que tout
sépare, le sens qui dormait en eux est réactivé.
Un nouveau sens se dégage. Oh,
écoute, Jenny, ce n’est pas le moment. Et à
chaque déplacement et nouvelle juxtaposition,
la bibliothèque se charge de nouvelles
intentions. Il s’agit de trouver la meilleure
place à un livre, la plus excitante, celle qui va
mettre en évidence de nouvelles pistes. Le
hasard fait ça tout aussi bien, m’a répondu
Sils qui m’a laissée là.

      J’ai continué à remplir mes cartons.
C’était devenu un casse-tête, avec fiches,

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destiné à retarder l’écroulement de ma vie.
Je ne pouvais néanmoins m’empêcher de me
rappeler que nous n’avions nulle part où
aller, et d’imaginer ce qui nous pendait au
nez. Et d’en être malade.

      Que nous était-il arrivé ?


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      La maison se défaisait tout en se reconstruisant
devant nous sous l’apparence d’une
barricade de cartons empilés.
Il y avait là, au coeur du désastre, un
aspect joyeusement absurde, comme si nous
élevions une défense, mais trop tard, le siège
terminé, l’insurrection brisée. N’empêche,
cette barricade avait quelque chose d’un
poing serré qui ne s’avouait pas vaincu,
au contraire. Chacun des cartons portait
inscrits au feutre noir deux ou trois noms
d’écrivains. Leurs sonorités contenaient
autant d’injonctions secrètes, de sésames, de
mots de passe cachés, de clés : Monomotapa
 ! Yoknapatawpha ! Odradek ! Nada !
Bon qu’à ça ! Chacun en même temps était
lourd du corps de ces noms, ce qui prouvait
que je ne rêvais pas. Qu’ils étaient bien là,
nos amis de tous les temps et de tous les

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pays, nos longues connaissances aux
longues conversations.

      Je me demandais pourtant dans quelle
mesure des amis de ce genre allaient nous
aider quand tout serait perdu et qu’il ne
serait plus question que de nous battre pour
vivre. Que nous apporteraient-ils, hormis le
sens de l’insurrection ? Je ne me demandais
pas à quoi les livres servent, mais ce qu’ils
peuvent. Que peuvent les livres, en dépit de
la leçon d’abîme qu’ils m’avaient donnée
l’autre soir ? Où est leur puissance ? Car ils
en ont une qui peut nous accompagner
jusqu’à l’extrême de la survie. Celle de nous
ouvrir la dimension du rêve ? Celle de
repousser les limites de la réalité ? Celle
de nous fournir un contre-poison ?

      De cela j’avais été sûre, et soudain ne
l’étais plus.

      La meilleure place pour Arno Schmidt ?

      Dans quel carton ? Avec qui ?

      J’avais découvert Scènes de la vie d’un
faune
lorsqu’il avait paru en édition de
poche, en 1976. Je l’avais offert à Sils avec

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une dédicace. Comme moi, il l’avait adoré.
On s’y voyait. J’étais Käthe, la Louve. Sils,
Düring, le râleur. Et voilà que des années
plus tard ce livre d’un rose shocking un peu
défraîchi resurgissait, et pas n’importe quel
jour,mais le dimanche de Pâques 24 avril, un
dimanche particulier, amer.Nous étions, Sils
et moi, encore sous le choc de l’implacable
« féerie du Vendredi saint » qu’avait été, deux
jours plus tôt, la catastrophe de l’incendie du
musée d’Unterlinden à Colmar.

      L’ensemble baroque du Parlement de
musique venait de jouer la Cantate de Pâques
de Jean-Sébastien Bach, BW4, quand le feu
était parti, la même soirée, des combles où se
trouvaient les bureaux. Pourquoi le système
d’alarme n’avait-il pas fonctionné ? Vers
1 heure du matin, le feu qui couvait sans
doute incognito depuis un moment creva
soudain la toiture. Dix minutes plus tard,
totalement embrasée, elle s’effondrait sur les
salles du premier étage.

      Le feu qui rampait encore commença par
faire voler en éclats les vitrines des jouets,
avalant les dînettes, les maisonnettes, le
monde en miniature des enfants. Puis il

La Survivance

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dévora les tissus anciens, les châles, les
armoires peintes, les armoires à colonnes, les
chaises en bois de fruitier, les peintures
naïves, avant de s’approcher des Vierges
sculptées dans des troncs de tilleul pour les
enfourner dans sa gueule.

      Il était vite devenu immense.
Et c’est un dragon qui dévala les escaliers
de pierre, crépitant, enrageant, pour gagner
le rez-de-chaussée.

      Dehors, cent quatre-vingts sapeurs-pompiers
projetaient des torrents d’eau sur le
brasier. Soixante-dix véhicules étaient déjà
sur place et dix-huit grosses lances au travail.
De grandes échelles furent déployées, trop
tard, la toiture consumée avait fini de
s’effondrer en bordure du cloître.

      Dans la chapelle, les sapeurs-pompiers
tentèrent une brumisation pour sauver le
Retable de Grünewald, mais le feu s’y
était déjà rué, l’anéantissant. De cette catastrophe,
on avait peu parlé. Révolutions en
série, tremblements de terre, tsunamis, accidents
nucléaires, attentats, insurrections
dans le monde entier faisaient la Une de cet
étrange printemps.

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      Le printemps lui-même, ce fameux printemps
léger, pour une fois en avance, dont on
se réjouissait, en avait rajouté. Il était passé en
quelques jours d’une dimension fabuleuse,
jamais vue, à quelque chose d’inquiétant, et
pour finir de franchement toxique. Il avait fait
de plus en plus beau, de plus en plus chaud
tout au long de la semaine, l’été, un absurde
été, quand soudain, ce dimanche de Pâques,
il s’était mis à tonner, à grêler, et le ciel,
trop bleu, transparent, s’était brusquement
assombri à l’image de l’orage qui grondait sur
le monde entier.

      La librairie était sens dessus dessous. On
avait chaud. On était énervés. Sils voulait
mettre du ruban adhésif autour d’un des
derniers cartons remplis, et jurait parce qu’il
n’en retrouvait pas l’extrémité que j’avais
oublié de replier. C’est alors que j’ai parlé de
« La Survivance », à ma propre surprise, une
proposition improvisée, venue je ne sais
d’où, et ce n’est qu’aujourd’hui que je fais le
lien avec Scènes de la vie d’un faune que je
tenais en main.

      La Survivance était une maison qui nous
appartenait encore parce que impossible à

La Survivance

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vendre, n’ayant pas été classée constructible
au moment du plan d’occupation des sols.
Son affectation était celle d’une « grange ».
Elle se trouvait dans le Parc des ballons des
Vosges. C’était une chose déglinguée, une
ancienne métairie au flanc d’une croupe
sauvage, à plus de 900 mètres au-dessus de
Kaysersberg (qui n’a hélas ! rien à voir avec
le fantasque Königsberg d’E.T.A. Hoffmann
et du Chat Murr). Il fallait être fou
pour penser y vivre, je le reconnais. Nous
l’avions cependant déjà expérimenté, en
1973, quelques mois seulement. Nous
avions vingt ans.

      Retourner là-haut, m’a répondu Sils,
comme s’il n’avait plus rien à voir avec sa
jeunesse ! Tu n’es pas optimiste, tu es folle,
Jenny ! Nous envoyer à 1 000 mètres ! Tu ne
te rends pas compte ! Il faut un chauffage,
l’eau et l’électricité, et il aboyait presque. Tu
vois une autre issue, Sils ? Tu en vois une
autre ? Et après, il faut de la place, on a
pas mal de choses, Jenny, et ton idée, c’est
bon pour deux ermites sans bagages. On
conserve trop de choses, Sils. Dans ce cas,
on se cherche une île, au sud, n’importe où

La Survivance

p. 27

mais pas là-haut, protesta-t-il. Cette maison
au moins, elle nous appartient, ai-je répondu
tranquillement. Et je me suis lancée dans
une grande défense de la montagne. Elle est
de tous les pays et n’appartient à aucun
pays. Elle est l’Écosse, la Transylvanie, la
Chine aussi. Et là-haut nous aurons un pré
pour Avanie. Pense à Avanie. Pense à Betty.
Et puis en montagne, au moins, il fera froid.
C’est plus facile d’affronter le froid que le
chaud. Tu nous vois morts de chaleur à
l’ombre ? Transpirer ? Tu vois les incendies
chaque été ? Les touristes tristes qui hantent
le Sud ? Dix fois plus qu’ici. Moi, Sils, j’aime
mieux l’Est et grelotter.

      Arrête, il me fait froid dans le dos, ton
roman d’aller se les geler à 1 000 mètres, a
continué Sils qui avait l’air en effet transi
malgré la chaleur qu’il faisait. Il a ajouté :
mais c’est peut-être une idée.

      À vrai dire je ne savais pas s’il fallait rire ou
pleurer de mon idée et du congé au monde
qu’elle impliquait, et cette incertitude avait
quelque chose de métaphysique comme le

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titre d’un tableau de De Chirico, L’Énigme
de l’heure
ou La Solitude et le sifflement de la
locomotive
, quelque chose de surréaliste oui,
mais pas forcément d’horrible.

      Aller là-haut sera forcément horrible, a dit
Sils comme s’il lisait dans mes pensées.

      J’ai obtenu que nous irions voir dans quel
état se trouvait notre « masure ». Nous n’y
étions pas retournés depuis trois ans. Je
tenais toujours Scènes de la vie d’un faune en
main. Je l’ai mis dans mon sac à dos, et
Miroirs noirs aussi. Ils ne seraient pas de trop
puisqu’on était plongés, tous, dans un
désastre au zénith, et que la fin du monde
c’est tout le temps, juste un peu plus que
tout à l’heure. (Si la fin du monde c’est tout
le temps, la naissance du monde aussi, ça
restera à vérifier, ai-je argumenté dans mon
forum intérieur.)

      C’était un réflexe, commun à Sils et à moi,
d’emporter en voyage un livre pour tenir sa
route, tel un GPS ou une étoile brillante. Il
avait de son côté gardé sous la main tout un
sac d’écrivains qu’il ne voulait pas mettre en

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carton, alors qu’il ne savait même pas où il
allait partir. En fait, nous étions façonnés de
lectures et de rêves (et d’expériences plus
poétiques que stratégiques), ce qui pouvait
ne pas sembler malin alors que les temps
nous demandaient de nous montrer dynamiques,
électroniques, immédiats et vifs,
hypermodernes, ne sachant même plus ce
qu’était un roman.



Avec l’aimable autorisation de Claudie Hunzinger

et des Éditions Grasset & Fasquelle.


© Éditions Grasset & Fasquelle 2012.

P.-S.

- Le logo est un portrait de Claudie Hunzinger, de la série réalisée en 2012 par la photographe © Françoise Saur, accessible dans une galerie du site de l’auteure, et ici extrait du forum "Le club des rats de biblio-net", où un article bio-bibliographique lui est consacré.

- Le blog de Claudie Hunzinger présente sa bio-bibliographie source, des liens, des galeries de portrait photographiques, et informe de son actualité littéraire et médiatique.




- La page de l’ouvrage dans le site de l’éditeur.

- La première de couverture de La Survivance :

- SAUVONS LES LIBRAIRES ! Les deux titres de Claudie Hunzinger parus chez Grasset sont accessibles ou peuvent être commandés dans toutes les librairies.

- Il est également possible de se procurer ces ouvrages dont le premier, Elles vivaient d’espoir, existe également en format de poche, en les commandant dans les librairies sur Internet, parmi lesquelles la boutique numérique de la librairie Decitre, et la librairie numérique amazon.fr.

Notes

[1] À tout hasard on peut s’exercer à imaginer la question des dimensions représentatives, parmi lesquelles la quatrième (le temps) et/ou la cinquième (le temps ajouté aux dimensions géométriques possibles d’un objet mathématique, c’est à dire le mouvement), mais pas toujours représentables sinon par l’équivalence des chiffres, ou par l’art ou la poésie, en lisant ce résumé à propos des espaces à quatre dimensions.

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