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Le sens des affaires : Vingt-et-un. 

samedi 29 mai 2010, par Rodolphe Christin

La flamme d’une bougie luisait depuis quelques minutes à travers la fenêtre du refuge. Grazziella et Tob’ étaient réveillés. Mathilde regarda sa montre, il était trois heures trente. Elle réveilla Hector, entortillé dans son sac de couchage. Seule émergeait une partie de son crâne, lisse comme un galet rose.
Les deux lascars n’étaient finalement pas si légers que ça, estima Hector avec une certaine reconnaissance lorsqu’il aperçut la lumière. C’était sa vie après tout, l’enjeu théorique de toutes ces péripéties, une vie qui ne devait pas représenter grand-chose pour ce jeune homme et cette femme. Pourtant Grazziella et Tob’ étaient debout dans la nuit, comme lui. Pour lui, presque. A cette pensée, Hector eut l’impression fugace et réconfortante qu’ils formaient à leur insu une communauté de destin. L’humanité avait du bon, parfois. Et puis son égocentrisme en ressortait gonflé de bouffées ponctuelles, volontiers euphoriques. Celles-ci duraient quelques secondes avant de retomber, agrippées par le doute.

Les deux guetteurs entendirent des bruits de bûches qui s’entrechoquaient. A cause de la nuit, ils ne pouvaient rien voir. Pourtant une lueur de bougie chancelait par l’ouverture, trop étroite pour que le regard saisisse la scène.

Le jeune couple quitta la cabane peu avant 4h00. Mathilde et Hector attendirent leur passage sur le sentier en contrebas avant de prendre la direction du refuge. Aucun ne songea au quatuor érotique qu’ils avaient constitué, le temps d’une soirée. Ils étaient loin désormais, et si proches pourtant. Une simple question de point de vue.

Le cœur d’Hector battait fort alors que le chemin était plat. Son front luisait du trac de la découverte qui l’attendait. Mathilde avait les mâchoires serrées, elle marchait à côté d’Hector, tendue dans le froid d’avant l’aube. Ils repérèrent aisément l’appentis fermé, situé sur la droite du refuge. Ils ouvrirent sa porte brinquebalante, qui grinça dans le noir. Le bois de chauffage était entreposé en un tas désordonné. Ils entreprirent très calmement, avec méthode, de déplacer chaque bûche. Au bout de quelques minutes, ils découvrirent le sac noir, rebondi, bien garni. Une enveloppe salie de brindilles et de terre était posée en évidence sur le colis. Ils cessèrent tout mouvement. Des odeurs venaient à leurs narines, rendues plus sensibles depuis qu’ils séjournaient au grand air. Le remugle du renfermé, mêlé au parfum de pacotille de Grazziella. L’ombre et la lumière associées aux relents d’herbe grillée, inspirée puis soufflée après le tamis des poumons des deux jeunes gens.

Hector restait debout, figé, n’osant pas approcher du colis. Mathilde se faufila devant lui, fit deux pas, saisit l’enveloppe qu’elle soupesa dans sa main. De l’autre elle prit le colis, qu’elle tâta de tous ses doigts. Elle formula un seul mot, un jugement qu’elle garda pour elle, fermé dans sa tête.

Elle hésita puis se ravisa. Retournée vers Hector, elle lui tendit l’enveloppe et le paquet. A lui la découverte. C’était sa femme après tout. Hector sentait son cœur battre dans ses tempes. Il savait qu’il aurait mal à la tête, plus tard, à cause de cette tension qu’il ne parvenait pas à contrôler. Il avait déjà connu ce désagréable phénomène avant de négocier des transactions importantes. La transaction de sa vie, voilà ce qui se jouait aujourd’hui autour du verdict de Simone, même si sa mort n’en était plus l’enjeu. Mais sa femme n’était pas au courant de ce retournement de situation. Elle jouait la couleur de son avenir, sa vie et sa mort, l’épaisseur de leur relation, sa solidité. Sûr que, ces derniers temps, les choses avaient été difficiles entre eux, mais cela n’effaçait pas toutes ces années…

Simone avait donc joué sa carte maitresse. L’heure était au dénouement, lors de ces instants irréversibles que l’existence réserve parfois. La carte de la révélation qui tient une vie dans son impact. Tout serait si simple, si facile, si insipide, si l’on pouvait tout contrôler. Une fois encore, Hector ne contrôlait plus rien. Il semblait figé au bord de sa vie. Nu comme un ver. Dérisoire devant ce destin qui faisait un pas face à lui. Qui prenait position. Il s’assit sur un rondin tout proche qui servait à fendre le bois. Ses jambes flagellaient -flanelle musculaire, magie physiologique du mystère et de l’émotion.

Une bougie gisait au sol, dans un coin de la pièce. Mathilde la ralluma, elle était encore chaude. Le jour se levait en douceur et le soleil ne brillait pas suffisamment. Une mouche s’envola tout d’un coup, en bourdonnements fugaces et désordonnés. Des ombres bougeaient, mais ce n’était que les leurs, les reflets sombres de leurs moindres gestes. Hector garda l’enveloppe puis tendit le colis à Mathilde. Elle l’interrogea du regard, il lui répondit d’un signe de la tête. Il confirmait son intention. A cet instant, il choisissait la lettre.
Hector passa l’index sous le pli, qu’il déchira sans délicatesse de la troisième phalange.

Mathilde ouvrit le paquet, elle crochait ses doigts dans le plastique, le déchirait avec vigueur.

Un papier se tenait là. Une page de bloc-notes, quadrillage de petits carreaux, traversée d’une ligne en lettres capitales. A elle seule, elle pulvérisait tous les faux-semblants de l’existence, tandis que des flots de granulés de bois jaillissaient du plastique, se répandaient sur le sol.

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