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Lilith et son amant français (fin) 

jeudi 29 décembre 2011, par Mariana Naydova

Il semble que Dieu s’est souvenu de moi. Pour quelle autre raison aurais-je reçu ce message au-delà de l’oubli ? Mars m’avait écrit cette nuit et sa lettre clignotait sur l’écran et la peur m’attrapa comme le jour d’avant mon départ pour Paris. Eve me regardait d’un air boudeur à l’époque, et me faisait la lippe. Elle trouvait mon agitation bête et m’avait dit que j’allais perdre mon temps pour rien, car Mars voulait seulement me niquer et que je devais me préparer au fait qu’après Paris tout serait fini. Elle ricanait, contente d’elle, et m’avait demandé pourquoi il était revenu sur le site de rencontres s’il m’aimait ? Eve me tapait dessus comme si je n’étais qu’un morceau de chair gratuite, venue d’Europe de l’Est, et m’a dit encore que Mars aurait été un chevalier, s’il avait voulu me voir au moins pour quelque jours, et pas pour une seule nuit ! Alors un séjour sur la Côte d’Azur avec lui serait le mieux pour moi. Eve pouvait, donc dans ce cas, changer son avis sur Mars. Deux millénaires ne m’auront pas suffi pour devenir grande, en plus j’avais sûrement oublié la leçon du Jardin, qu’un homme d’abord devait nourrir une femme, et juste après, elle pouvait se coucher fatiguée et se reposer un peu toute nue. Alors que moi, j’avais fait tout l’inverse en lui montrant ma grotte sur les photos et tout le reste encore. Eve se moquait de moi.

Maintenant je lis le petit mot de Mars, et la voix d’Eve dans ma tête me casse les oreilles. Eve ne savait pas qu’à l’époque je lui avais demandé pourquoi il était allé chercher quelqu’un sur un site de rencontres. La reponse ne lui aurait pas plue, mais quant à moi, rien ne pouvait m’empêcher d’aller le voir.

Ce jour-ci j’étais sortie pour m’acheter la chemise de nuit en soie rouge. L’incertitude séjournait dans mon coeur car Mars était fâché contre moi. J’attendais sa lettre, mais j’avais juste reçu celle d’une femme. Hélène était lesbienne et aimait les jeux d’argent. J’avais reçu une lettre d’amour d’une femme. Elle me demandait si je voulais être sa fée. Mon attente ardente avait déclenché l’effet papillon, j’avait bougé mes ailes doucement et Hélène les avait saisies. J’avais prié si longtemps pour l’amour, que le Ciel m’avait envoyé une amante. Mars avait disparu, et j’ai écrit quelques lignes à cette femme. Je lui ai dit mon cœur triste, mon attente désesperée, et elle s’est passionnée en me réclamant des caresses, pour que je lui donne à boire mon nectar doux. Ce n’était pas que je sois folle d’elle, j’avais continué à remplir la boîte aux lettres de Mars avec des messages hystériques. J’ai paniqué à l’idée qu’il pourrait disparaître aussi vite qu’il était apparu dans ma vie. Quand j’ai reçu sa réponse, elle n’était guère enthousiasmante et Eve m’a conseillée de ne pas partir, mais le matin j’ai pris l’avion pour Paris.

Lilith, ta peine me fait souffrir et tu me mets dans la position du bourreau. Mais je ne suis pas bourreau et puis, je n’ai rien à te pardonner car tu m’as blessé avec ta méfiance, mais pas offensé. Maintenant je ne sais pas si c’est bien de t’écrire car je crois que je te fais souffrir en t’écrivant. C’est pourquoi je gardais le silence. Bon, je voudrais bien qu’on s’écrive mais s’il te plaît, regarde la situation en face ! Nous sommes des amis, et demain je vais faire de toi mon amante, mais comprends que nous vivons loin, dans des pays différents, et que nous n’avons pas le loisir de nous rencontrer souvent. Et c’est donc irréaliste de me demander d’être un amant fidèle. Même si je n’ai aucune autre maîtresse, en vérité si l’occasion s’offre à moi, je ne m’astreindrais pas à la refuser. Alors je ne sais pas si c’est bien de t’écrire car j’ai le sentiment que tu ne comprends pas cela. Bon, de toute manière, réfléchis au sens de notre correspondance et quelle que soit ta pensée, je ne veux plus t’écrire journellement de manière régulière, cela devient la marque d’une vie maritale virtuelle qui est nocive pour toi.
Je t’embrasse tendrement et à demain ! Mars


— Je ne peux pas y aller, Marie, pas encore. Je ne peux pas partir d’ici et te laisser rompue. Tu as raison, je ne devais pas venir, mais Lilith l’a tellement désiré. Est-ce que tu penses que c’est ma mère qui m’a rendu ainsi, toujours obéissant, prêt à servir ? On me reproche toujours d’être dépendant et humble, même servile. Mais je ne le suis pas et ne cherche pas un avantage, ni une petite faveur, non.

— Mon Dieu, si tu étais un chien, on aurait créé une race pour toi et tu aurais enfin été apprécié ! J’avais un amant, à dix-huit ans j’avais déjà un amant. Marc m’a dit parfois que je suis sans honte, et bizarrement cela a été un compliment, tu sais. Il est timide, je crois que la volupté le torture et c’est pourquoi il est un amant passionné, parce qu’il s’abstient souvent, mais la passion c’est le paroxysme de l’abstinence, non ? Tu ne comprends pas, car ton seul désir est de servir et tu ne te retiens de rien. Tu ne sais pas t’abstenir, non ? Marc pense que quand je parle d’amour charnel sans détours c’est sain. Donc, la fausse modestie est nuisible. Ta modestie fera du mal un jour, m’écoutes-tu ? Si j’aime la semence de l’homme sur ma langue, je le lui dit, si un homme veut caresser mon clitoris, il doit me le dire, sans chercher des métaphores ridicules comme quoi il voudrait boire mon miel. Marc a aimé que je lui dise sans détours que cela me plaisait, son sperme. C’était beau et tellement excitant parce que ce n’était que ma liberté et mon innocence, mais tu ne comprends pas, car tu ne sors jamais de ton étui, et maintenant tu es ici, et j’ai peur que le mal soit déjà fait. J’ai oublié, je te racontais quelque chose ?

— Tu parlais de l’ amant de ta jeunesse.

— J’ai vécu avec lui. Nous n’avions qu’une seule chambre, et une salle de bains. Il était beau. Après lui je n’ai plus aimé du tout les hommes beaux. Il y a quelque chose de cruel en ce qu’un homme est beau et tout à fait inutile. J’avais recueilli un chaton noir dans la rue. Un soir, il l’a jeté contre le mur et l’a presque tué. Il était jaloux, car il pensait que j’aimais le chaton plus que lui. Je savais qu’un jour il m’aurait frappée. J’ai pris mes valises et suis partie. Ensuite, il m’a raconté des histoires, qu’il avait souffert, que sa vie avait été ruinée sans moi, mais je ne l’ai jamais cru et je n’ai pas eu de pitié pour lui. Mais pour toi, c’est bizarre, j’en éprouve, bien que je sache qu’il ne faut pas, car ta force est de toucher les autres de pitié. Tu es plus fort que ce jeune sauvage avec un corps de dieu grec que j’ai aimé. Tu sais, je n’ai pas eu même un orgasme avec lui. Marc pense que c’était ainsi parce qu’il était jeune. Mais c’est pas vrai, car mon jeune amoureux me disait souvent que de chevaucher un cheval blanc comme lui, c’était pas facile, et un privilège pour moi que c’était lui qui me monte. Quel imbécile ! Donc, j’étais une jument arabe pur sang et je lui aurais donné des enfants. Tu vois, Fernand, ce n’est jamais simple. C’est pourquoi tu ne devais pas venir ici, et j’ai peur ! Laisse-moi tranquille, je veux dormir.

La lumière de l’aube filtre tristement à travers les rideaux. Il vient de pleuvoir et mille petits pieds d’eau tapent sur le rebord de la fenêtre. Fernand met de l’eau sur le réchaud pour la faire bouillir. Marie s’est endormie à nouveau, et n’entend pas le téléphone qui sonne dans la poche de Fernand. Anne sanglote dans l’écouteur et lui demande où il est. Fernand raccroche rapidement pour ne pas réveiller Marie. Il ne croit même pas qu’il a réussi à le faire, raccrocher sans entendre comme d’habitude et avec soumission, la diatribe hystérique d’ Anne. Une prémonition étrange ronge son cœur, mais il est content de surmonter son angoisse. Soit, Anne pleure, puis prend un bain chaud, se masturbe même. Il ne veut plus la regarder ni l’entendre gémir dans sa chambre, lui faire le café, ni le petit déjeuner. Il a seulement envie de se coucher sur Marie, et qu’elle ne bouge pas. Fernand sait qu’il va appeller Anne dans l’instant, il sait et se déteste de cette faiblesse, qui le bande enroulé dans son cocon, collant, étouffant. Il sait que Marie ne le sauvera pas.

— Tu es encore ici, Fernand. Marie le regarde avec reproche, et tu as fait du café. Il ne fallait pas, je te l’ai dit, et tu ne dois pas t’accrocher à moi. Tu veux savoir pourquoi, non ? Ne me regarde pas ainsi, parce que tu vas me transformer en Anne et je voudrais t’écraser, regarder comment tu te tords parce que tu seras incapable de me satisfaire. Il me semblait avoir entendu le téléphone ?

C’était Anne. Elle cherchait son domestique, le disciple, son chien qu’elle tient en laisse. Elle a peur d’avoir pris trop de somnifères, donc après elle devient irritable et commence à pleurer. Puis elle me promet de se reprendre et fait l’amour avec moi. Eh bien, elle me donne à la baiser, mais cela la rend encore plus triste. Elle est mélancolique, Marie. Parfois, j’ai envie qu’elle prenne tout le flacon de pilules, et que tout cela soit enfin terminé.

— Je suis lasse de tout, tu sais, et je ne veux plus rien entendre, mais le café est bon. Tu l’as préparé à la turque. Qui t’a appris comment faire ? J’aime l’expresso italien, mais le tien me plaît aussi. C’est ta Lilith qui t’a appris à le préparer, n’est-ce pas ?

— Le secret est de ne pas le faire bouillir, puis le retirer du feu pour qu’il se repose un peu. On met d’abord le sucre, puis le café, et un peu d’eau à la fin, ce qui donne un arôme fort et un café crêmeux.

Le téléphone sonne nerveusement, désespérément. Dehors il fait déjà jour et la pluie a cessé.

Petite esclave orientale, je te complimente volontiers pour t’être apprêtée ainsi, dans ta robe rouge qui me fait penser à une robe d’une secte mystérieuse consacrée aux plaisir particuliers, mais une petite critique : ton pubis doit être entierèment rasé comme la végétation d’une jeune pubère, ou bien alors totalement libre comme la végétation d’une forêt sauvage. Entre les deux, c’est une sorte d’indécision ou un ornement sophistiqué, une moustache en quelque sorte, avec ce qu’elle a d’absurde en cet endroit. Je ne veux pas que tu demandes à ton amie de te photographier nue, c’est très mal. Ne le fais pas. Tu serais trop folle de faire cela ! Et puis ce n’est pas important, je devine dans ta description tout ce que je désire voir. Tu me dis travailler c’est bien, certes, mais un dimanche ! Mon esprit est paresseux, cependant j’ai dû me forcer à faire cela. Demain, je ne pourrais pas me lever si je ne me sens pas prêt. En toute chose, je me prépare. Point d’approximation. Même en poésie, il faut de la rigueur. Même en peinture, même dans les étreintes qui doivent être des cérémonies ordonnées. La crépuscule s’avance, je souffre un peu maintenant. Les muscles de mes jambes sont gonflés et douloureux. Mais c’est mon coeur surtout qui gémit. Cependant lorsque la nuit sera là, je trouverai un petit réconfort dans l’acool fort, je penserai à ton pubis rasé, la douleur de ne pouvoir l’embrasser s’effacera avec la lumière. Et puis viendra le moment des rêves qui s’imposent à nous. Peut-être que je rêverais d’un corps nu sous une robe rouge, qui sait… Les rêves sont libres et moi je ne peux pas les imposer à mon esprit. Ce que j’aime, c’est lorsque je m’en souviens. Et j’aimerais demain me souvenir que je me suis couché sur ton corps qui est comme une terre brune. Baisers mélancoliques. Mars

Quel dieu a été Mars ! C’est lui, le Satan, qui m’avait écrit cette lettre ! Je suis totalement perdue, et je veux que mon Père m’aide dans cette attente qui me ruine, mais j’ai été oubliée. Fernand m’a oubliée, je n’ai guère de nouvelle de lui. Que se passait-il donc en France pour que Mars veuille venir ici ? Le Dieu garde son silence et ne me réconforte pas. Quand j’étais encore sa fille la plus aimée, Il m’avait confessé que le Diable n’existait pas, qu’il n’était que de poésie, l’obscurité nécessaire pour ce jeu d’ombres qu’était la vie des humains. Sinon, de quelle autre façon pourrait-on voir la lumière ? Sa gloire divine nous auraient rendus tous aveugles. Avec le Diable Il voulait juste réduire un peu la tension de sa propre perfection, rendre la vie un peu plus jouissive, lui donner encore le goût d’une bataille cosmique. Mais plus tard Il m’a avoué que le Diable était devenu sa création la plus vitale et qu’elle avait échappée à Son pouvoir. Je lis la lettre de Mars, et je sais bien que le Diable existe et qu’il parle français. J’attends le petit signe de mon amant français, mais à part Hélène, personne ne semble se souvenir de moi.

Elle m’a écrit de nouveau. Pour moi elle est tout simpliment une Elena, et je l’imagine belle, aux yeux gris. Elle est novice, une lesbienne vierge, et n’a jamais été caressée par une femme. Maintenant, Hélène pleure pour une langue douce et glissante, et surtout elle avoue qu’elle aime la poésie, qu’elle n’est qu’une fan de Sapho, qu’il n’y a rien de honteux dans tout ça mais que personne ne la comprend. Je la rassure et je sors pour aller chez ma coiffeuse, je veux être irrésistible pour Mars.

Dans le salon, je suis tombée sur une Lilith de treize ans qui cassait les pieds de sa mère pour se faire percer la langue, car elle aimerait porter une boucle à cet endroit-là. Ma coiffeuse veut me couper les cheveux à la française. Elle déteste qu’on la nomme coiffeuse, et préfère être une styliste. Partout je me cogne contre les mots. La vie est l’art de la grammaire. Si on connaît mieux le paradigme, on fait moins de fautes. La plus importante est la sémantique, elle a rapport au sens. Ce serait facile si les mots collaient bien avec leurs sens. Les mots de Mars me martyrisent. C’est bien d’avoir quelqu’un pour nous aider quand le sens nous échappe. Ma grand-mère faisait bien ce travail. Elle ne respectait qu’une simple règle, que l’on devait toujours essayer. Ma mémé me disait à l’époque, que si Adam ne me contentait pas, je pouvais m’en trouver un autre, parce que juste attendre, c’était le pire de tout, et n’aurait rien changé, sauf procréer des enfants comme elle. Hélène n’avait pas eu une grand-mère comme la miennne. J’entends toujours sa voix, un peu sifflante, très silencieuse en raison de son asthme. Ma grand-mère aurait dit à Hélène de ne plus attendre, d’aller dans sa compagnie d’assurance et de dire que le matin lui semblait être manifique et qu’elle s’était reveillée lesbienne. — Je suis lesbienne Eloide, et j’aime ça, — dirait-elle. Je ne vais pas te lécher entre les jambes, si tu ne le veux pas. Maintenant, voyons à nous deux cette Fiat avec le pare-brise cassé, et comment l’on va le rembourser ! Là, Eloide la regarderait toute tremblante, mais plus tard oublierait. Un jour, elle serait un peu ivre et peut-être permetrait à Hélène de l’embrasser sur les lèvres, ou même de toucher ses seins. Hélène est jeune et veut être attachée, punie, torturée, être pénétrée de ma main, et avoir mal. Comme elle, je me vois consacrée à la souffrance, dévouée à mon dieu de la guerre, et à la courbe de ses lèvres.

Je me détourne un peu de ma pensée, et explique à la petite Lilith qui marmonne toujours qu’elle devait bien réfléchir à ce qu’elle voulait, car avec une boucle sur la langue elle risquait d’être draguée par les filles : “Arrête de te lamenter, écoute, je vais te dire quelque chose d’inapproprié peut-être, mais je le dirai d’une manière élégante”, — et je continue de lui parler de son orientation sexuelle. Elle a hurlé, en pleurs, sans doute apeurée par mes mots, et a demandé à sa mère si elle savait de quelle orientation elle était ? Ensuite, la petite a renoncé à se faire percer la langue. Sa mère me regardait avec gratitude.

— Mais comment avez-vous fait ! Avec un seul mot. J’ai perdu tellement de temps à me tourmenter avec cette boucle, et je n’ai pas réussi à la faire céder, mais vous oui, c’est génial.

J’ai quitté le salon coiffée et attristée en jetant en guise d’adieu un coup d’oeil à la petite, et lui ai rappelé combien elle était spéciale, et de bien garder son trésor. Elle était mignonne et rebelle et un jour elle rencontrerait Mars. Il était dieu, ou diable, donc, immortel ! Mais mantenant c’est moi qui ai rendez-vous avec lui.

— Calme-toi, Anne, et tout d’abord arrête de sangloter ! Arrête, m’entends-tu ?! Fernand enfin a décroché le téléphone qui pendant une demi-heure n’avait pas cessé de sonner. Marie prépare la nourriture des chiens, puis descend les escaliers pour la leur donner. Elle est vêtue d’un pull-over, légère, et son décolleté plongeant lui découvre les épaules. Sans maquillage Marie semble ensommeillée et abandonnée. Fernand entend Chien qui aboie. Il ne veut pas que cette hystérie avec Anne continue. Fernand est fatigué, et veut raccrocher le téléphone, le jeter quelque part et rester dans la maison de Marie pour tondre la pelouse. Il veut tailler la haie, dormir dans la chambre avec l’ordinateur, et quand Marie va avoir envie de lui, se coucher sur elle et trouver l’oubli dans cette douce persévérance d’aller et venir en elle lentement, et ainsi jusqu’à ce qu’elle gémisse très silencieusement.

— As-tu bu, Anne ? Tu délires, quoi ? Mais arrête de sangloter ! Quel homme ? Grand ? Tu déraisonnes, sans doute, combien de comprimés as-tu avalé hier soir, Anne ? Je suis fatigué, tu sais ! Quel sang ? Tu as abattu d’un coup un inconnu dans ta chambre ?! Anne, c’est fini, et je ne viendrai pas, pas cette fois-ci, hein ! Je veux arrêter ce cirque ! Je vais déménager. Quand tu me le diras, demain si tu le veux, et arrêter tout ça enfin !

Marie est revenue et le regarde, accablée. Elle tient la coupe à la main et ne semble pas se souvenir qu’elle doit la reposer sur le comptoir. Elle s’inquiète, bien que Fernand lui ai dit qu’elle ne devrait pas, qu’Anne souvent fait des drames, que le théâtre est dans son sang, mais que cette fois-ci elle a dépassé les bornes, qu’il va la quitter maintenant, demain, à la première occasion, il va la quitter. Il faut seulement qu’il trouve un appartement et qu’il explique cette séparation aux enfants.

— Téléphone à ta femme, maintenant et plus vite que ça, allez ! Ensuite, tu analyseras la situation, si tu veux ! Mais maintenant, appelle, vite !

Fernand reprend docilement le téléphone et compose le numéro, mais cette fois personne ne répond.

— Je t’avais bien dit que c’était juste du théâtre, je te l’ai dit, non ?

Marie est perturbée. Elle lui demande de s’habiller, de se raser dans la salle de bains parce qu’il ressemble à un clochard avec cette barbe naissante. Elle le lui ordonne. Sa voix est sourde, un peu lointaine, et Fernand comprend qu’il a encore plus peur qu’elle, parce qu’il ne parvient même plus à faire bouger ses doigts. Il serait paralysé par la peur s’il n’entendait pas la voix mécanique de Marie. Elle se maquille et arrive même à plaisanter maintenant qu’elle a mis son masque, l’armure de protection contre le monde. Elle rit nerveusement en disant que le rouge à lèvres donne sans doute beaucoup de vigueur. Marie pousse Fernand à entrer dans la salle de bains. Elle lui apporte un rasoir, et la mousse à raser parfumée. Fernand n’a plus peur. Dehors, une voiture passe et il pense que c’est peut-être Marc qui se rend dans son atelier.
— Un jour comme tous les autres. Rien ne s’est passé, rien !

Le bruit s’estompe, les chiens ont cessé d’aboyer. Quelque part en Bulgarie Lilith relit les lettres de Mars. La pensée qu’il va venir la rendent fébrile.

Lilith, dans mon royaume forestier les arbres ploient sous le poid des ans. Pas un seul oiseau, juste quelque insectes, des champignons, une moisissure incertaine. Dans mon royaume, point de nayades, ni de magiciens, ni d’elfes. Juste des vieilles femmes de l’hospice voisin qui se promènent les après-midi où il ne pleut pas, c’est-à-dire presque jamais. Et moi je suis seul, seul et perdu, étonné de vivre encore. Tu me dis que je suis jeune, non. Le temps a passé. La sève verte ne coule plus dans mes veines. Allez, ce n’est pas triste, c’est juste une lubie. De toute manière, les jeunes sont stupides et les femmes qui ont moins de trente ans sont insupportables d’arrogance. Elles avancent avec leurs seins pointus, en pensant, si elle pensent, que leurs rondeurs sont affolantes. Eh non ! Elles ne connaissent rien des prédateurs qui les guettent. Et moi qui suis un ex-prédateur, je peux te dire que les seules femmes intéressantes sont celle de dix, seize ans… et toi. Je t’embrasse méchamment, car sous ton chapeau, je n’ai guère vu ton visage ! Tricheuse ! Mars

Marie regarde distraitement par la fenêtre. Fernand n’a pas cessé de parler depuis qu’ils ont quitté la maison. Le fleuve ressemble à du métal qui coule. Sa surface ne change pas. Chien n’a pas accompagné Fernand à la porte, complètement obsédé par la bergère allemande, et Fernand se sent encore plus abandonné.

— Anne est folle, tu sais, Marie. Un jour elle est rentrée à la maison avec une boucle, et voulait l’essayer avec moi au lit. J’étais terrifié, dégoûté. Elle a pris une amante même. Ne ris pas ! Comment as-tu le coeur à rire ? Je devais toujours la sauver de ses folies. Elle errait dans les nuits avec des motards voltigeurs. Anne avait été accro à la grande vitesse. L’adrénaline dans le sang, la peur que le rodéo pourrait être son dernier jour, cette excitation à l’odeur de la mort, la faisait se sentir vivante. Je suis ennuyeux selon elle, Marie.

— Arrête, Fernand ! C’est accablant et je suis fatiguée de ce pleurnichement. Tu es comme les femmes qui regardent leurs clitoris dans le miroir et se demandent si leurs lèvres ne sont pas trop grandes ou trop petites. Quelle absurdité vraiment ! Tu l’a assommée ton Anne. Elle ne voulait peut-être que faire l’amour et s’amuser un peu. Pauvre Anne, pauvre toi ! Pauvre, pauvre vous ! Penses-tu qu’elle a tiré ce coup de feu ? Cet homme qu’elle a vu, bizarre !

— Je ne comprends rien du tout ! Si elle l’a fait, elle devait être ivre ! Et cet homme, qui est-ce donc ? Aurait-elle un amant ? Je ne le crois pas, elle fabule juste pour me rendre jaloux ! Un amant, impossible ! Tu sais, elle est tellement desséchée par la haine qu’elle n’a pas eu le temps de trouver un amant. Anne s’est intoxiquée de sa propre haine et de son amertume. Je ne crois pas Anne capable d’avoir tué son amant. Et pourquoi devrait-elle le faire ? Je suis coupable ! C’est toujours de ma faute, et cette fois-ci, je suis couppable plus que jamais !

— Mais quel drame ! Tu sais, tu as du talent pour le théâtre. Parfois ce qui passe pour être un authentique drame sur une scène de théâtre se révèle inintéressant alors que tes confessions déchirantes, tes remords, feraient sans doute un tabac ! Mon Dieu, Fernand ! Arrête avec ces bêtises. Pas de coupables ! Comment ne comprends-tu pas ? Vous vous cognez l’un contre l’autre comme des aveugles. Il faut de la chance ou de la force, ou mieux de la bonté pour entendre l’autre. Toi, tu souffres d’une surdité terrible mais ton coeur est pur. Ce serait plus simple si tu n’avais pas ce coeur de chien fidèle. Là, Anne aurait pu trouver un amant et être heureuse. Elle aurait fait l’amour avec lui, avec toi aussi. Elle aurait été belle et sans chaînes, légère. Mais toi, tu l’écrases de tout ton poids avec tes remarques sur le devoir et tout ton bla-bla de loyauté et d’affection. Mon mari Pierre est mort sur cette salope en chaleur. Où vois-tu ma culpabilité dans tout cela ? Combien de temps encore avant d’arriver chez toi ? Appuie sur l’accélérateur ! Ouais, tu me parles de radar ? Eh bien, il y a un cadavre dans ta maison, te souviens-tu ? Cadavre, entends-tu bien ! Fernand, quitte ton scaphandre !

Fernand ne m’avait pas écrit après son petit mot depuis la maison de la voisine de Mars. Je lui ai envoyé plusieurs lettres, mais son silence me figeait le sang. Je l’ai prié, l’ai menacé, et pour la première fois lui ai envoyé ma photo, mais pas un mot de lui. Rien. Le silence me terrifiait. Les deux lignes reçues de Mars m’annonçant sa venue prochaine m’ont transformée en statue de sel. Je n’étais plus qu’attente. Mes rites de solitaire ne me rassuraient plus, et le vin français ne me réconfortait pas comme d’habitude. Son goût était lourd, amer dès la première gorgée, et trop odorant à la fin. J’ai presque vidé la bouteille, et me suis habillée en rouge, couleur de framboise mûre. Je suis sortie dans la rue. Eve faisait la fête, et je me suis pressée de n’en rien manquer. Je ne cherchais qu’à m’abriter quelque part, n’importe où, même dans les bras d’Eve.

Dans la rue, l’odeur du maïs cuit m’a plongée comme par magie dans mes souvenirs d’enfance. Je me suis accrochée au souvenir comme à une bouée de sauvetage. Mon cerveau n’avait besoin que d’oubli. Il y avait dans la rue de mon enfance une fontaine d’eau thermale et de sa gorge la vapeur sourdait lourdement. Pourquoi me souvenir de cela maintenant si ce n’est que pour me faire encore plus de mal ? Une masse de feuilles vertes cuites dans l’eau bouillante m’attirait dans le ravin, profond comme une gorge vivante au fond de laquelle, en été, la petite rivière ressemblait à une fibre de verre, paresseuse et presque morte au soleil. Mais c’était l’odeur de feuillage douce et chaude qui m’attirait surtout, car c’était celle de l’amour. La fontaine d’amour d’Adam sentait comme cela. Du Jardin de mon innocence ne m’est resté que ce souffle odorant, et maintenant je cours dans la rue et je ne trouve pas d’oubli, car Dieu m’a punie avec imagination.

Lorsque j’ai fait l’amour avec Mars il sentait les feuilles vertes, et puis il m’avait chassée de son paradis français.

Aujourd’hui, dans le resto du grand magasin, Eve sera la reine de la fête. Elle fête son anniversaire, et ses yeux me regardent avec étonnement quand je lui souhaite de se donner à elle-même plus d’amour car j’ai échoué à l’aimer. Eve semble comprendre et accepte mon cadeau avec gratitude. Ensuite, elle me présente à un homme, un médecin. Je le regarde bêtement et laisse échappe par sottise que j’ai un gros fibrome utérin et trois autres plus petits, juste pour rire, comme disent les enfants.

— Je saigne comme un porc égorgé quand j’ai mes règles, et des caillots sortent de moi, gros comme des morceaux de foie.

Le médecin est degoûté, il a un attaque de nausée, alors je cours vers le cybercafé au deuxième étage, mais rien. Fernand garde le silence comme si Anne lui avait coupé la langue, ou bien, les boules. Je rentre dans le restaurant. Eve danse avec le médecin et me regarde mécontente. Il lui avait dit. Merde ! Ne savait-il pas ce que c’était que d’être fait de chair. Donc, nous sommes faits de chair. La chair pourrit, même si auparavant elle sentait bon comme celle de Mars, elle finit par moisir. Je veux respirer son parfum de feuilles vertes et je sors de mon sac les lettres de Mars, mais rapidement les range, parce que l’on m’invite à danser.

— Une danse, Lilith ?! dit la jeune fille en m’enserrant la taille. Ce sont les femmes qui invitent à danser. De nos jours les hommes sont peu nombreux. Ce n’est pas le diable, si la fille est jolie.

Eve veut lui porter des toasts, lever les verres à sa santé. Elle accomplit sa trente-cinquième année. Adam sabre le champagne et me regarde. Plus tard Eve va ouvrir les cadeaux. Je lui ai donné le service en argent de la grand-mère d’Adam. Je veux qu’il soit à eux, et je ne me souviens plus pourquoi je refusais de le leur donner. Je veux de l’oubli, la plus belle offrande dont Dieu m’ait privée.

Fernand garde toujours le silence.

Cette nuit j’ai rêvé que mes seins étaient pleins de lait, lourds, aux aréoles brunes comme celles d’une jeune gitane. Mars me faisait l’amour. Mes mamelons étaient fontaine laiteuse sous sa langue gourmande et nos corps se baignaient dans mon lait glissant et joyeux, que je versais amoureusement. L’orgasme m’a emportée comme une vague dans une mer de lait, et puis je me suis réveillée assise devant l’ordinateur. Mais il n’y avait pas de lettre de Frenand.

En France, Fernand réduit la vitesse, arrête la voiture et le cœur de Marie bondit dans sa poitrine, car la voiture noire, stationnée à coté de la maison, est celle de Marc. Elle n’en doute plus. Fernand détache sa ceinture lorsque Marie lui agrippe la main et embrasse ses lèvres.

— Fernand, je veux que tu saches une chose avant de te rendre à ta maison. Ecoute ! Quand Pierre est parti à ce congrès de médecins avec sa maîtresse, tu sais...

— Marie, arrête, je n’en veux rien savoir. Ne me dis rien que tu pourrais regretter plus tard.

— Eh, homme, je t’ai dit de m’écouter ! Alors, Pierre venait de partir, et une heure plus tard, lorsque je faisais le ménage dans sa chambre, j’ai vu qu’il avait oublié ses pilules pour le cœur. Elles étaient pareilles à des comprimés de saccharine petits et blancs. Non ! Ce n’est pas ce que tu crois ! Je n’ai pas substitué les pilules dans le flacon ni voulu qu’il meure, mais en effet j’ai oeuvré pour que cela soit possible. J’aurais pu l’appeler à la gare, ou même plus tard à l’hôtel, l’avertir. Il était médecin quand même, pouvait aller dans la première pharmacie et acheter les pilules, que diable ! Maintenant, il pourrait être en vie, tu n’aurais jamais franchi la porte de ma maison et je ne te crierai pas : “Qu’est-ce que la voiture de Marc fait devant ta maison, Fernand” ?!

La sirène de l’ambulance se mêle à celle de la voiture de police, et Fernand n’entend plus rien. Les yeux de Marie sont énormes, secs et elle l’étreint, ils sortent de la voiture, et courent vers la maison.

Dans le restaurant, Lilith, piègée contre le mu où Eve l’avait coincée, écoute avec résignation son sermon accablant. La voix d’Eve est presque pathétique.

— Sais-tu que ma voisine a un amant ? Elle était tombée malade et avait eu tellement peur de mourir qu’elle s’était promis qu’une fois sortie de l’hôpital elle prendrait un amant. Elle l’a bel et bien fait, tu sais. Pendant six années, ce furent des rendez-vous, de petits cafés à deux, des regards doux, des appels au téléphone, des voyages dans des coins tranquilles, deux fois par semaine, lorsque son mari était absent à cause de ses affaires, ou tout simplement perdu quelque part. Donc, comprend enfin ! Les femmes agissent ainsi, et toi, tu fais peur à mes invités avec tes histoires de fibromes. Comment as-tu pu déverser toutes ces bêtises ? Fais comme toutes les femmes ! Si tu es malade — trouve un amant, si tu es mécontente — trouve un amant ! Et ne me gâche pas mon anniversaire avec tes aveux hystériques ! Qu’est-ce que tu en penses ? Tu n’es pas la seule femme à avoir un utérus ! Les statistiques montrent que soixante pour cents des femmes ont des fibromes. Sache que cet homme, celui que tu as terrifié avec tes confessions va devenir un grand patron ! Non-o-o- ! Plus grand ! Mais à quoi cela te servira-t-il de le savoir ? Tu n’as pas d’imagination pour cela. Tu ne t’intéresses qu’à ce site idiot, plein de misérables perverses, au cybercafé, et à toutes les merdes de la sorte. Allez, descends de ton petit nuage et rejoins-nous là où nous sommes, nous autres simples mortels ordinaires ! Tu devrais cesser de boire, repose-toi un peu, ou mieux cours vite au cybercafé pour lire ton courrier ! Détends-toi, Lilith. Et fais attention à tes sujets de conversation. Donne plus de sourires et dégoise peu ! Enfin, ferme ta gueule, Lilith ! M’entends-tu ?

— Eve, est-ce que tu as aimé Adam, quand tu me l’as enlevé ?

— Oh, oh, arrête enfin avec cette absurdité ! Est-ce que tu n’as toujours pas avalé l’amère pilule ? Cela arrive, tu sais ! Désolée, mais cela a eu lieu. Si cela peut te consoler, je pense qu’il t’a toujours aimée plus que moi, mais avec toi personne ne peut vivre, on ne peut pas ! Maintenant m’as-tu bien entendue ? Et arrête de boire comme un trou ! Adam, viens ici pour ventiler ailleurs cette éponge !

— Lilith tu traînes ton ego partout pour ensevelir tes fautes !

— Adam, tu es la gentillesse même, je le sais depuis toujours !

— J’essaie seulement de t’aider. Arrête de boire et sortons sur la terrasse pour fumer une cigarette ! Je me demande pourquoi Eve continue de t’inviter à son anniversaire. Elle se ronge de remords peut-être ? Dis donc, mais qui était ce bijou, la fille avec qui tu as dansé ? Elle t’a fait la cour, lol ! Lesbienne ! Dis-tu ?! J’aime les lesbiennes. Pourquoi donc, je les aime tant ? Laisse le verre, Lilith, laisse-le !

— Parce que tu es un salopard, voilà ta reponse !

Adam qui a fait échouer sa vie avec moi, a couru à l’aide d’Eve. Il m’embrasse, me serre la main et cherche à me faire sortir pour prendre l’air, mais après la guerre de tranchées que nous nous sommes faite pendant des annés ses mains n’ont plus de pouvoir sur moi. Il ne quittait pas sa chambre, moi je passais mon temps dans le salon. Et la plupart du temps nous nous taisions. Alors pourquoi maintenant venait-il me tenir de tels propos ? Je ne voulais plus me venger, même la haine avait disparu, je ne voyais que de vieux réflexes résiduels dans son comportement, et comment il faisait de la lèche auprès d’Eve.

— Pour te répondre à propos de mon ego, tu sais, je le pousse devant moi pour me cacher et personne ne peut me voir, tant je suis fragile. C’est beaucoup plus difficile que tu ne le penses. Mais comment pourrais-tu comprendre puisque tu choisis toujours la facilité, et je sais bien pourquoi tu m’as abandonnée, c’était par peur, celle qui a devoré ton âme !

Le visage de Lilith est devenu morne. Ses yeux sont obscurcis, ont perdu de leur éclat. L’alcool la trémousse, еt le monde est comme disparu quelque part dans la fumée du tabac bleuâtre, qui pend comme un brouillard, d’où la jeune fille du dancing apparaît comme si elle était un ange. Elle sort Lilith sur la terrasse, et rassemble les lettres de Mars, éparpillées par le vent. La fille allume une cigarette, puis la donne à Lilith, met les feuilles froissées dans le sac, et lui donne un baiser sur le front. Lilith se serre contre ce corps accueillant, enfouit le visage dans son cou, le respire et lèche son oreille. La fille frissonne de ces bruits inattendus, de ce fracas léger comme celui de copeaux de sapin, allumés dans l’oreille. Les deux femmes partent enfin, enlacées.

Anne tremble dans les bras de Fernand. Ses mains sont trempées de sang. Elle hurle comme une hystérique, où était-il, où était-il, au diable, où ?! Le corps de Marc ressemble à un tas de vêtements jetés sur le plancher. Sa respiration est saccadée. Marie crie :

— Donnez-moi un bandage, de la corde, une serviette, donnez-moi quelque chose pour que ce sang arrête de couler ! Il meurt, vous êtes des imbéciles, des imbéciles, il va mourir !

Le visage de Marc se couvre de sueur, et le sang suinte à travers le pantalon. La chambre dégage une odeur épaisse et douceâtre, une odeur de fer. Marie pense au sang menstreul, à la flaque de sang qu’elle avait laissée sous elle quand le bébé avait décidé de sortir.

— Un coussin, vite, un coussin sous ses pieds, la tête en bas, et la couverture, où est-elle, merde ! Couvrons-le ! Fernand, toi malheureux, laisse Anne, cette folle ! Mon Dieu, Marc, tes lèvres sont froides ! Donne-moi ta main ! Marc, est-ce que tu m’entends ? Seulement ne t’endors pas !

Marc flotte dans le délire. Marie serre sa jambe au niveau de la cuisse avec une corde. Le sang est presque noir, et son jet est comme la fontaine d’amour qui conduit Marc à l’orgasme, à la petite mort suave, à la mort. La salle est pleine de gens. Anne continue de sangloter et tient dans ses mains la carte de visite de Fernand, imprégnée de sang. Elle dit qu’elle s’était endormie puis que l’homme était venu dans la chambre. Elle s’est réveillée car il l’a touchée et puis il a dit un seul mot : “Lilith”. Anne ne sait même pas pourquoi elle a tiré, pourquoi le pistolet était sous son oreiller. Elle avait eu envie de mourir, et avait trop bu la veille au soir. Le somnifère l’emportait en poussant son corps dans un gouffre profond. Anne s’enfoncait dans les flots, et a cru qu’elle faisait un rêve. C’etait ainsi.

— C’était ansi, Fernand ?! Qui était cet homme ? Qui était-il et pourquoi était-il dans ma chambre ? Pourquoi avait-il ta carte de visite, Fernand ?! Qui est Lilith ?

L’ambulance est partie. Fernand fait du thé pour Anne. Il la couvre de la couette, et puis emmène les enfants se coucher. Il sait qu’il fera toujours ainsi, quoi qu’il arrive, il continuera de le faire, parce qu’il n’a jamais voulu autre chose.

Les policiers ont pris sa déposition.

Marie tient la main de Marc dans l’ambulance. Elle réalise que la fin de chaque jeu est un fiasco, un dénouement qui s’épouse mal avec les attentes. Ce qu’on a voulu éprouver, on ne l’a pas eu. Ce qu’on avait pensé important, ce n’est plus important, mais Marc respire et ce fil de souffle, fin comme une toile d’araignée, peut se déchirer. Il se promène dans le néant, le fil le tient, et par là-haut il écoute les pas de Lilith dans les rues estivales qui s’étendent excitées sous ses pieds. Lilith balance son corps sur des talons hauts, et se précipite vers le cybercafé pour lui écrire une lettre.

Lilith estcouchée sur les lettres de Mars comme sur un linceul. Elle s’endort et fait un rêve. Son visage est pâle, cireux et les petites rides autour de ses yeux sont comme peintes, comme le maquillage sur le visage d’une jeune actrice. La jeune fille la regarde jusqu’à avoir envie d’elle, regarde ses cuisses ouvertes, la veine qui palpite dans le cou, les paupières qui trémulent.

Dans le sommeil Lilith traverse le désert à la recherche du Graal, ensuite elle est déjà dans un autobus et les champs de la France sont verts. Son cœur va éclater. Lilith gémit devant le grand fer, le phallus en érection de monsieur Eiffel, devant la scandaleuse beauté métallique. Lilith la rêve belle. Là, la foule la presse. Les gens sont tous comme des fous aux pieds de la tour. Lilith lève les yeux et voit quelque chose qui tombe de là-haut vers la terre. Le corps cogne contre le métal et tombe toujours et catégoriquement comme une sentence de mort. C’est Mars. Son corps n’est plus qu’une chair inutile et son âme s’envole vers le ciel. Lilith pleure dans son sommeil, et la jeune fille lui caresse les cheveux.

La bouche assoiffée d’un ascenseur s’ouvre et avale Lilith, à l’intérieur un homme et une femme s’embrassent. L’homme vénère l’oreille de la femme. Son oreille est un autel sur lequel sa langue prononce des prières. La femme ne bouge pas, l’homme ne pense pas à s’arrêter. La bouche de Lilith se remplit de salive. Elle déglutit et gémit doucement tandis que la fille est couchée à ses côté, pliée comme si elle voulait s’enfermer dans ses entrailles. Lilith a envie que la langue de cet homme fasse connaissance avec son oreille pour oublier le corps écrasé de Mars, le chasser de son esprit. La langue de l’homme continue à dire des prières, Lilith est en apesanteur. Soudainement, l’ascenseur s’arrête et le sang l’envahit et s’attarde entre ses cuisses. La femme a le visage d’Eve.

Puis c’est le Jardin, les Cieux. Lilith entend que l’on parle Russe. L’astrologue lui fait un sourire. Il lui montre une horloge qui mange les minutes furieusement. L’horloge est énorme et s’étire jusqu’à l’horizon. Le coeur de Lilith se serre, amoindri à la taille d’un grain et peut se tenir sur le bout d’une aiguille. Mars vient par l’allée et ressemble à un garçon en blue jeans, ses mains sont dans les poches. Son regard est flottant, et il regarde à travers Lilith. Il s’approche, veut l’embrasser. Mars dit à Lilith qu’il veut qu’elle lui donne un baiser : — “Mais comment” ? dit-elle. — “Tu sais comment”, lui répond Mars, et elle se colle contre ses lèvres, douces comme des nuages d’été. Il murmure qu’il est important d’être ici, qu’il attend une femme avec un prénom étrange qu’il a oublié, mais il croit qu’il s’en souviendra, qu’il est venu au bon endroit. Lilith passe près de Mars, laisse son corps ondoyer. Il tourne la tête vers elle et plonge son regard dans un miroir, surgi de nulle part. Puis il s’en va, mais avant il fixe ses yeux pensivement et longtemps sur Lilith. Enfin, il renonce à tout et suit son chemin.

— J’ai fait un cauchemar, petite. Mars était mort et je peux me calmer enfin. Je pars demain pour la France, tu sais.

La jeune fille embrasse Lilith et cesse de retenir son désir. La fille lui baise les lèvres. Son goût est salé.

A l’hôpital Marc ouvre les yeux et demande à la femme qui regarde dans le vage par la fenêtre, ce qui s’est passé. Sa silhouette, gravée dans le silence, le trouble. Ses épaules, le dos, la nuque qui tient la tête lui donnent envie qu’elle s’approche.

— Lilith était ici, vous savez, bien que j’ai dormi. Je l’ai vue dans un jardin. Est-ce qu’elle a tiré le coup de fusil ?

Je me tourne vers lui, je le regarde avec un sourire qui l’effraie. Il m’est si cher. Le lit d’hôpital n’est plus son gîte de blancheur sécurisante et Mars comprend que je lui appporte mon verdict.

— Je suis venue, mon amour, fatiguée de cette attente. Tu avais tout quitté et ne te pressais pas de rentrer, tu étais tellement absent, ce qu’il me fallait pour tirer un coup de fusil. Fernand a dû m’aider, mais il a raté. Je t’apporte la paix maintenant, celle que tu désirais tant. N’aie pas peur, Mars ! Tu vas t’endormir et tu n’auras plus mal, et moi non plus.

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