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On ne peut pas améliorer les prisons // L’incarcération à tout va — apporter une solution (1887-2011) 

mardi 6 août 2013, par Pierre Kropotkine (Date de rédaction antérieure : 14 mars 2011).

Nous confrontons, à treize décennies d’écart, les constats de Pierre Kropotkine (en noir) et ceux d’analystes du XXIe siècle (en marron) sur l’état des prisons : inhumanité de l’incarcération, travail carcéral, rôle des entrepreneurs privés dans le secteur, récidive, échecs d’hier et d’aujourd’hui de politiques répressives non seulement brutales mais intéressées.


Extraits d’une conférence que Kropotkine fit à Paris, salle Rivoli, le 20 décembre 1887



Ayant eu l’occasion de faire connaissance avec deux prisons en France et quelques-unes en Russie ; ayant été amené par diverses circonstances de ma vie à revenir, à plusieurs reprises, sur l’étude des questions pénitentiaires, j’ai pensé qu’il était de mon devoir de venir dire au grand jour ce que sont les prisons, de relater mes observations et d’exposer les réflexions suggérées par ces observations.

Et d’abord, en quoi consiste le régime des prisons françaises ?

Vous savez qu’il y trois grandes catégories de prisons : la prison départementale, la maison centrale et la Nouvelle-Calédonie.

Pour la Nouvelle-Calédonie, les renseignements qui nous parviennent de ces îles éloignées sont si contradictoires et si fragmentaires qu’il est impossible de se faire une juste idée de ce que c’est que le régime des travaux forcés de la Nouvelle-Calédonie.

Pour les prisons départementales, celle que nous avons appris à connaître à Lyon est dans un tel état que moins on en parlera, mieux cela vaudra. J’ai raconté ailleurs en quel état nous l’avons trouvée et l’influence funeste qu’elle exerce sur les enfants qui y sont enfermés. Ces êtres malheureux sont condamnés, à la suite du régime auquel ils sont soumis, à traîner toute leur vie de prison en prison, et à mourir dans une île du Pacifique.

Je ne m’arrête donc pas sur la prison départementale de Lyon et je passe à la maison centrale de Clairvaux, d’autant plus qu’avec la prison militaire de Brest, c’est la meilleure prison de France et — autant qu’on peut en juger par ce que l’on sait sur d’autres pays, — une des meilleures d’Europe. Voyons ce que c’est qu’une des meilleures prisons modernes, — nous pourrons mieux juger les autres. Nous l’avons vue aussi dans les meilleures conditions. Quelque temps avant notre arrivée, un détenu avait été tué dans sa cellule par les gardiens, avec leurs clés ; après quoi toute l’administration avait été changée ; et je dois dire franchement que la nouvelle administration n’avait nullement ce caractère que l’on rencontre dans tant d’autres prisons — celui de chercher à rendre la vie du détenu la plus dure possible. C’est aussi la seule prison en France qui n’ait pas eu son émeute, lors des émeutes de l’année 1885.

Clairvaux


Lorsqu’on s’approche de l’immense mur d’enceinte de Clairvaux, qui longe les pentes des collines sur une longueur de quatre kilomètres, on croirait plutôt voir une petite ville manufacturière. Des usines fumantes, quatre grandes cheminées de machines à vapeur, une ou deux turbines et le rythme scandé des usines, voilà ce qui frappe au premier abord. C’est que, pour trouver de l’occupation pour 1400 détenus, il a fallu y ériger une immense usine de lits en fer, des manufactures de soie et de brocart de haute qualité, de toile grossière pour plusieurs autres prisons françaises, de gros draps, de vêtements et de sabots pour les détenus, une usine de mètres et de cadres, une usine à gaz, des moulins à farine, une manufacture de boutons et de toutes sortes de petits objets en nacre, et ainsi de suite. Un immense potager et des champs d’avoine sont cultivés à l’intérieur des murs d’enceinte, et de temps en temps une brigade extérieure sort des murs, soit pour couper du bois dans la forêt, soit pour réparer un canal.

Voilà l’immense mise de fonds et la variété de métiers qu’il a fallu introduire pour donner du travail utile à 1 400 hommes seulement.

L’Etat étant incapable de faire cette mise de fonds immense, ni d’écouler avantageusement ce qu’il pourrait faire produire, a évidemment dû s’adresser à des entrepreneurs (Voir la circulaire du 9 août 1841), et pour attirer ces entrepreneurs il leur concède le travail des détenus à des prix beaucoup inférieurs à ceux que l’on paie en dehors de la prison.

En effet, les salaires de Clairvaux ne sont que de cinquante centimes à un franc. Tandis qu’aux lits de fer ou à l’atelier de confection, on parvient quelquefois à gagner jusqu’à deux francs, nombre de détenus ne gagnent que soixante-dix centimes pour une journée de douze heures de travail, et souvent cinquante centimes. Là-dessus l’Etat prélève de cinq à neuf dixièmes — cinq dixièmes chez celui qui est condamné pour la première fois, six dixièmes lors d’une deuxième condamnation, et ainsi de suite ; un dixième reste toujours au détenu, quel que soit le nombre de condamnations. Le reste est divisé en deux parties égales, dont l’une est mise à la disposition du détenu pour acheter à la cantine quelque nourriture supplémentaire, et l’autre moitié lui est remise à sa sortie.

Chômage massif, tâches sous-payées, répétitives et abrutissantes, sans rapport avec le marché de l’emploi. Nombreux sont les rapports qui, depuis quarante ans, ont dénoncé la situation du travail en prison, en ont identifié les causes et ont proposé des pistes de réforme. Conçu comme un instrument de gestion de la détention par l’administration pénitentiaire et laissé à l’écart du droit commun, le travail carcéral ne pourra devenir ce qu’il est pourtant censé être, un outil destiné à favoriser l’insertion.

Quant au "seuil minimum de rémunération" (SMR), déjà très largement inférieur au SMIC, il est indicatif, et non pas garanti. Selon les chiffres publiés par l’administration pénitentiaire, les rémunérations nettes mensuelles pour l’année 2004 se sont ainsi élevées, en moyenne, à 348 euros pour le travail en concession, 178 euros pour le service général et 489 euros pour les activités relevant de la Régie industrielle des établissements pénitentiaires (RIEP). Seules les mesures concernant l’hygiène et la sécurité sont censées être régies par le Code du travail. Mais, comme le souligne le juriste Philippe Auvergnon, "quiconque se promène en prison peut se rendre compte d’un éloignement certain – pour ne pas dire plus - des prescriptions légales ou réglementaires". Dans ces conditions, souligne le sociologue Fabrice Guilbaud, loin d’être comparable aux formes d’emploi existantes à l’extérieur, le travail des détenus renvoie "à des formes anciennes de sous-traitance, datant du 19ème siècle, c’est-à-dire antérieures à la consolidation du salariat et de la protection sociale qui lui est associée".
(Source : Dedans-Dehors, le travail des détenus, n°55, Observatoire International des Prisons, la suite à lire ici)

C’est aux ateliers que les détenus passent la plupart de la journée, sauf une heure d’école et trois quarts d’heure de promenade, à la file, aux cris de une, deusse, des gardiens. Cela s’appelle faire la "queue de cervelas". Le dimanche est passé dans les cours, s’il fait beau, et dans les ateliers en cas de mauvais temps.

Ajoutons encore que la maison centrale de Clairvaux était organisée sur le système du silence absolu. Mais ce système est si contraire à la nature humaine qu’il ne pouvait être maintenu qu’à force de punitions. Aussi, pendant les trois années que nous avons passées à Clairvaux, tombait-il en désuétude. On l’abandonnait peu à peu, pourvu que les conversations à l’atelier et à la promenade ne fussent pas trop bruyantes.

Il y aurait bien des choses à dire sur cette "Maison de détention et de correction" mais ces quelques mots suffiront pour vous en donner un idée générale.

Quant aux prisons des autres pays européens, qu’il me suffise de dire qu’elles ne sont pas meilleures que celle de Clairvaux. Dans les prisons anglaises, en tant que je les ai étudiées dans la littérature, dans des rapports officiels et dans des mémoires, je dois dire qu’elles ont maintenu certains usages qui ont été heureusement abolis en France. Le traitement en France est plus humain, et le "tread-mill" — la roue dans laquelle le détenu anglais marche comme un écureuil - n’existe pas en France. Tandis que, d’autre part, la punition française qui consiste à faire marcher l’homme pendant des mois, — par son caractère dégradant, la prolongation démesurée du châtiment et l’arbitraire avec lequel il est appliqué est un digne pendant de la peine corporelle que l’on rencontre encore en Angleterre.

Les prisons allemandes ont un caractère de dureté qui les rend excessivement pénibles, et quant aux prisons autrichiennes et russes, elles sont dans un état encore plus déplorable.

Nous pouvons donc prendre la maison centrale en France comme un représentant assez bon de la prison modernisée.

Voilà, en peu de mots, le système d’organisation des prisons que l’on considère comme les meilleures en ce moment. Voyons maintenant quels sont les résultats obtenus par ces organisations excessivement coûteuses ?


De beaux résultats


A cette question, il n’y a pas deux réponses à faire. Tous, l’administration même, sont d’avis que ces résultats sont des plus piteux.

Une fois qu’un homme a été en prison, il y reviendra. C’est certain, c’est inévitable, et les chiffres le prouvent. Les comptes rendus annuels de l’administration de la justice criminelle en France nous disent que la moitié environ de tous ceux qui sont jugés par les assises, et les deux cinquièmes de ceux qui passent chaque année en police correctionnelle ont reçu leur éducation en prison : ce sont des récidivistes. Presque la moitié (42 à 45 pour cent) de tous ceux qui sont jugés pour vols, sont encore des récidivistes. On en arrête jusqu’à 70 000 par an en France seulement. Quant aux maisons centrales, plus d’un tiers (20 à 40 pour cent) des détenus libérés de ces prétendues institutions de correction sont réintégrés en prison dans le cours des douze mois qui suivent leur libération. C’est un fait si constant qu’à Clairvaux nous entendions dire aux gardiens : « Tiens, c’est étrange qu’un tel ne soit pas encore de retour. Aurait-il eu, par hasard, le temps de passer dans un autre district judiciaire ? » Et il y a dans les maisons centrales des prisonniers âgés qui, ayant réussi à avoir une place favorisée à l’hôpital ou dans un atelier, prient, en sortant de prison, de leur garder leur place jusqu’à leur prochain retour. Ces pauvres vieux sont sûrs d’y retourner sous peu.

D’ailleurs, ceux qui s’y connaissent - et je n’ai qu’à citer, par exemple, le docteur Lombroso, affirment que si l’on tient compte de ceux qui meurent bientôt après être sortis de prison, qui changent de nom, ou émigrent, ou qui réussissent à se cacher après avoir commis quelque nouvel acte contre les lois établies - si l’on tient compte de tous ceux-là, on est à se demander si tous les détenus libérés ne tombent pas dans la récidive.

La récidive est la fille d’un système pénal qui croit que la sanction intimide et que la prison répare et répond à tous les problèmes que la criminalité révèle. Pour remédier à la répétition des délits et des crimes, il faut s’extraire de modes de punition et de surveillance fondés sur la peur et sans effets sur la sécurité.
Au printemps dernier, plusieurs faits divers concernant des personnes déjà condamnées, incarcérées et libérées émeuvent l’opinion publique et poussent les parlementaires à se saisir de la question de la récidive des sortants de prison. Six mois plus tard, un projet de loi est voté par l’Assemblée nationale. Largement amendé par les sénateurs en mars 2005, il attend son retour devant les députés, qui entendent rétablir le texte initial. Celui-ci prétend tenir équilibrée la balance entre répression et prévention. Côté répression, la discussion n’a consisté qu’à arbitrer une vieille querelle entre les « ultras » et les « modérés » du courant sécuritaire de l’UMP. Les seconds s’enorgueillissent d’avoir évité l’instauration de peines planchers automatiques pour les récidivistes. Mais leur marchandage n’entérine pas moins une limitation des possibilités d’usage des peines de sursis avec mise à l’épreuve et des réductions de peines.
(...)

Pourtant, hormis l’usage de la technologie pour la surveillance, le projet de l’UMP a tout l’air d’être un catalogue de vieilles idées. Depuis que les réformateurs de la Révolution ont fait d’une prison voulue corrective le cœur du système pénal, la récidive est invariablement considérée comme la marque de son échec, et les moyens pour y remédier sans cesse en discussion. C’est ce que l’historien Bernard Schnapper a appelé « l’obsession de la récidive ». Pour ne parler que du XIXème siècle, deux types de mesures sont mises en œuvre dès 1804 : la surveillance spéciale des condamnés libérés et la condamnation systématique des récidivistes à la peine maximale encourue. On envisage même alors de faire surveiller les personnes acquittées deux fois. Mais les magistrats rechignent et l’idée est abandonnée. Ces mesures n’enrayent en rien le phénomène, et des projets concurrents tenant notamment à la réforme pénitentiaire voient le jour. Mais l’idée que l’enjeu crucial est de mieux contrôler et de punir de façon exemplaire les personnes déjà condamnées resurgit périodiquement. En 1851, l’instauration du casier judiciaire permet de mieux mesurer la récidive. Mais celle-ci, apparemment, ne cesse de croître et, comme le note Bernard Schnapper, « presque chaque année le ministre de la Justice y consacre des commentaires alarmés ». En 1874, la IIIème« haute surveillance perpétuelle » pour les auteurs de crime. En 1880, les chiffres sont toujours effrayants, et on accuse les magistrats d’appliquer la loi avec une excessive douceur envers ceux qui recommencent. Un an plus tard, des réunions publiques sont organisées pour parler d’horribles crimes de sang, et la société, nourrie des récits de la presse à sensation, souffre d’une « psychose de la récidive ». Triste bilan d’un siècle de création de traitements spéciaux pour les récidivistes.
Ce sont ces traitements que la majorité parlementaire entend aujourd’hui reconduire presque à l’identique : allonger les peines pour que la sanction devienne plus intimidante pour les délinquants endurcis, surveiller de près ceux qui sortent après une longue peine, et même peut-être ceux que la justice ne peut pas condamner mais qui font peur, blâmer les magistrats de ne pas punir les récidivistes avec la rigueur nécessaire et tenter de leur lier les mains.
Les échecs de telles mesures sont compréhensibles : la surveillance continuelle produit la rechute, parce qu’elle rend la réinsertion impossible, parce qu’elle devient insupportable et engendre la fuite. Elle soumet l’ancien détenu à une injonction paradoxale dont il ne peut se sortir. Il doit se réinsérer et éviter tout faux pas sous peine d’arrestation immédiate et, dans le même temps, il reste considéré comme un délinquant en puissance et marqué comme tel à ses propres yeux comme aux yeux des autres. On le presse de renoncer à toute infraction en même temps qu’on le dote d’un statut à part, propre à sa mise à l’écart du reste de la société.

L’échec de l’intimidation et du durcissement des peines est aussi bien connu. Il est évidemment simpliste d’imaginer que la menace empêche le passage à l’acte, et absurde d’espérer que l’allongement du temps passé en détention favorise la sortie de la délinquance. Les critiques portées contre la prison comme outil de lutte contre la récidive sont connues : lieu de désocialisation, de disqualification sociale, et, à l’inverse, « école du crime », occasion de nouvelles rencontres et affiliations. Les résultats de la politique proposée aujourd’hui par les députés sont donc prévisibles : augmentation de la population pénitentiaire, sans effet sur la délinquance et, donc, sur la récidive. Les députés de la majorité n’ont sans doute pas la naïveté de penser, par un tel projet de loi, faire chuter le niveau de la délinquance, ni même, comme l’affirme pourtant avec une belle candeur Christian Estrosi, vider les prisons. Ils ne font que reconduire deux réponses éculées aux questions de criminalité : la mise à l’écart de la communauté des citoyens des auteurs d’infractions graves, par le fichage et la surveillance ; et la gestion carcérale renforcée des auteurs d’infraction par la perpétuation du cycle délit, incarcération, affiliation délinquante et exclusion sociale, récidive.
(Source : Observatoire International des Prisons, lire la suite)


Relégation


Voilà à quoi aboutissent nos prisons. Mais il y a plus. Le fait pour lequel un homme revient en prison est toujours plus grave que celui pour lequel il avait été condamné la première fois. Si son premier acte a été un petit vol, il reviendra pour quelque grand coup. S’il a été emprisonné, la première fois, pour un acte de violence, souvent il reviendra assassin. Tous les écrivains criminalistes sont d’accord là-dessus.

La récidive est devenue un immense problème pour l’Europe, et vous savez comment la France l’a résolu. Elle a ordonné l’extermination des récidivistes en bloc, par les fièvres de Cayenne. D’ailleurs l’extermination commence déjà en route. Vous avez lu, il y a trois jours, comment on a passé par les armes onze récidivistes à bord du vaisseau qui les emmenait de France, et cet acte de sauvagerie du capitaine sera certainement son titre pour être nommé prochainement directeur de la colonie de Cayenne.

Eh bien, malgré toutes les réformes faites jusqu’à ce jour, malgré tous les systèmes pénitentiaires essayés, le résultat a toujours été le même. D’une part, le nombre de faits contraires aux lois existantes n’augmente ni ne diminue, quel que soit le système de peines infligées. On a abolit le "knout" en Russie et la peine de mort en Italie - et le nombre des meurtres est resté absolument le même. La cruauté des juges augmente ou diminue : la cruauté ou le jésuitisme des systèmes pénitentiaires changent. Mais le nombre d’actes nommés crimes reste invariable. Il est affecté seulement par d’autres causes, dont je vais parler tout à l’heure.

Et d’autre part, quels que soient les changements introduits dans le régime pénitentiaire, la récidive ne diminue pas. Et c’est inévitable, cela doit être ainsi : la prison tue en l’homme toutes les qualités qui le rendent mieux approprié à la vie en société. Elle en fait un être qui fatalement devra revenir en prison et qui finira ses jours dans un de ces tombeaux en pierre sur lesquels on inscrit Maison de détention et de correction et que les geôliers eux-mêmes appellent « Maison de corruption ».

Si on me demandait — « Que pourrait-on faire cependant pour améliorer le régime pénitentiaire ? » je répondrais : Rien ! On ne peut pas améliorer une prison. Sauf quelques petites améliorations sans importance, il n’y a absolument rien à faire qu’à la démolir.

J’ai déjà dit pour quel salaire dérisoire travaille le prisonnier. Dans ces conditions, le travail — qui déjà n’a aucun attrait en lui-même parce qu’il n’exerce aucune des facultés mentales du travailleur — est si mal rétribué qu’il arrive à être considéré comme une punition. Quand mes amis anarchistes à Clairvaux faisaient des corsets ou des boutons de nacre et recevaient douze sous pour dix heures de travail, dont quatre sous étaient retenus par l’Etat (de cinq à neuf sous sur dix chez les prisonniers de droit commun), nous comprenions très bien le dégoût que ce travail devait inspirer à un homme condamné à le faire. Quel plaisir trouver dans un pareil labeur ? Quel effet moralisant ce travail peut-il exercer, lorsque le prisonnier se répète continuellement qu’il ne travaille que pour enrichir un patron ! Quand il a reçu trente-six sous à la fin de la semaine il s’écrie avec raison : "Décidément, les vrais voleurs sont ceux qui nous tiennent ici et pas nous".

La privatisation des prisons s’accélère et s’impose désormais comme le système économique privilégié pour administrer les geôles françaises. Une cinquantaine d’établissements pénitentiaires sur 197 fonctionnent aujourd’hui sur le modèle de la « gestion mixte ». Désormais, toutes les prisons qui sortiront de terre seront gérées en grande partie par des entreprises privées. Ainsi, hormis les fonctions régaliennes (direction, surveillance, greffe), le privé s’occupe de tout. Soit : la maintenance, l’entretien, la fourniture des fluides et des énergies, la restauration, l’hôtellerie, la buanderie, la « cantine », le transport, l’accueil des familles, la formation professionnelle et le travail des détenus.

— En quoi les prisons privées sont-elles profitables aux grands groupes comme Gepsa (filiale de GDF-Suez) ou Siges (filiale de Sodexo). Autrement dit, comment ces consortiums gagnent-ils de l’argent avec les prisons ?

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LE TRAVAIL EN PRISON de Gonzague Rambaud & Nathalie Rohmer, Mutations, Autrement, 2010

— Gonzague Rambaud : Un juteux business pour GDF-Suez et Sodexo, qui se partagent âprement ce marché depuis plus de vingt ans. Lors des derniers contrats, signés en novembre 2009, Sodexo a remporté la gestion de 27 nouvelles prisons, en plus des 9 établissements acquis lors des appels d’offres précédents. Un contrat de « quasiment un milliard d’euros » pour une période de huit ans, a indiqué Michel Landel, directeur général de Sodexo, lors de la présentation des résultats du groupe le 10 novembre 2009. La Chancellerie devient ainsi le premier client français de Sodexo ! En remportant un lot de six prisons, GDF-Suez devra se contenter d’un « petit » contrat global d’un montant de 22 235 760 euros. En 2007, lors des précédents contrats, la filiale de GDF-Suez affichait une santé financière insolente au point de reverser à ses actionnaires un dividende de 2,9 millions soit… 100 % du résultat net.
(...)

— On sait qu’il existe un risque de collusion entre la politique pénale d’un pays et les intérêts économiques de certains acteurs des prisons privées. Aux États-Unis, plusieurs leaders du secteur dépensent ainsi des millions de dollars pour un durcissement des peines. Des juges de Pennsylvanie ont même reconnu avoir perçu des pots de vins pour envoyer des gamins en taule. En France, quels sont les risques ?
— Le cas de ces deux magistrats américains qui ont reconnu avoir envoyé des centaines d’enfants et d’adolescents en prison entre 2000 et 2007, en échange de 2,6 millions de dollars de pots-de-vin, payés par les deux entreprises gérant des centres de détention, n’a heureusement pas son équivalent en France. Toutefois, la réalité économique oblige à souligner que les bénéfices des gestionnaires privés de prisons françaises gonflent… à mesure que les prisons se remplissent. Astucieusement, les entreprises privées infligent au ministère de la Justice des pénalités lorsque le taux d’occupation des prisons co-gérées dépasse 120 %, un taux facilement atteint en maison d’arrêt notamment. Alors que la population écrouée a augmenté de pratiquement 50 % entre 2001 et aujourd’hui, le durcissement de la politique pénale pourrait bien arranger les affaires des gestionnaires privés. (Source : Le juteux business des prisons, interview de G. Rambaud par OWNI)


Une vie sans objet

Mais encore, nos camarades n’étaient pas forcés de travailler, et quelquefois par un travail assidu ils arrivaient à encaisser vingt sous. Mais ils faisaient ainsi parce que quelque chose les poussait à travailler. Ceux qui étaient mariés étaient en correspondance suivie avec leur femme, le lien qui reliait le prisonnier à sa famille n’était pas rompu. Et ceux qui n’étaient pas mariés, ou n’avaient pas de mère à soutenir, avaient une passion : l’étude, et ils travaillaient à leur nacre dans l’espoir de pouvoir s’acheter à la fin du mois un livre depuis longtemps désiré. Car, où donc, si ce n’est en prison, le travailleur a-t-il le loisir pour l’étude ?

Ils avaient une passion. Mais quelle passion peut inspirer un prisonnier de droit commun, privé de tout lien qui puisse le rattacher à la vie extérieure ? Par un raffinement de cruauté, ceux qui ont imaginé nos prisons ont fait tout ce qu’ils ont pu pour interrompre toute relation du prisonnier avec la société. En Angleterre, sa femme et ses enfants ne peuvent le voir qu’une fois tous les trois mois, et les lettres qu’il peut écrire sont de vraies dérisions. Les philanthropes ont même quelque fois poussé le mépris de la nature humaine jusqu’à ne permettre au détenu que d’apposer sa signature au bas d’une circulaire imprimée.

Dans les prisons françaises, les visites des parents ne sont pas si sévèrement limitées, et dans les prisons centrales le directeur est même autorisé dans des cas exceptionnels à permettre les visites dans un parloir sans grille. Mais les maisons centrales sont loin des grandes villes et ce sont les grandes villes qui fournissent le plus grand nombre de détenus. Très peu de femmes ont les moyens de faire le voyage de Clairvaux pour avoir quelques petites entrevues avec leur mari.

Et ainsi la meilleure influence à laquelle le détenu pourrait être soumis, la seule qui pourrait apporter un rayon de lumière, un élément plus doux dans sa vie — les relations avec ses proches — est systématiquement écartée. Les prisons de l’ancien temps étaient moins propres, moins ordonnées que celles d’aujourd’hui, mais elles étaient plus humaines.

J’ai déjà dit qu’au moment où nous arrivâmes à Clairvaux, l’administration y avait été changée, et que des relations, meilleures que dans d’autres prisons françaises s’étaient établies entre la nouvelle administration et les détenus. Mais les hommes n’y peuvent rien. Le système lui-même est odieux.

Qu’on en juge d’après le système suivant de punition que nous trouvâmes à Clairvaux. Je l’ai décrit alors, la description fit le tour de la presse française, et personne n’en a jamais contesté un seul mot.

Le quartier de punition, disais-je, c’est le quartier cellulaire. Un homme qui y est envoyé n’est pas battu ; il n’est pas assommé. Nous, nous sommes des civilisés. Un homme puni est simplement enfermé dans une cellule. En hiver, il y fait un froid glacial, et la cellule n’a ni lit, ni banquette, ni lumière artificielle. Pour la nuit on lui donne un matelas et, en échange, il doit ôter tous ses habits et les mettre à la porte de sa cellule. Le pain et l’eau sont sa seule nourriture.

Le matin, dès que la cloche de la prison a sonné — à cinq ou six heures en été, à sept ou huit heures en hiver, on l’emmène dans un hangar, et là il doit marcher. Rien que marcher ! mais même d’un exercice aussi naturel nous avons su faire une torture.

Les punis marchent à la file, en sabots, aux cris mesurés du gardien : une, deusse ! Cela dure vingt minutes, après quoi - le repos : Asseyez- vous ! Chacun s’assoit sur sa borne numérotée. Tous doivent rester immobiles. Cela dure dix minutes, après quoi de nouveau : En marche ! — Une, deusse — une, deusse ! encore pour vingt minutes... Et comme cela toute la journée, douze, treize, quatorze heures par jour, tant que les machines travaillent dans les ateliers de la prison. Et cela, pendant des mois, quelquefois des années !

Malheur au puni, si le moindre signe d’impatience lui échappe ! Il sera alors un insoumis. Il est tout naturel, sans doute, qu’il se développe un esprit de corps qui fait qu’un insoumis est la bête noire de tous les gardiens. La première question que les gardiens de la prison font à ceux qui leur amènent un nouveau détenu, c’est de savoir ce qu’il est, et malheur à lui, si le mot insoumis a été prononcé. Il ne sortira pas de si tôt, à moins d’être transporté à la Nouvelle-Calédonie, ou porté au cimetière de Clairvaux.


Gardiens et détenus



Il est facile d’écrire dans les journaux que les gardiens devraient être sévèrement surveillés, que les directeurs devraient être choisis parmi les braves gens. Rien de plus facile que de bâtir des utopies administratives. Mais l’homme restera l’homme, le gardien comme le détenu. Et quand des hommes sont condamnés à rester toute leur vie dans des situations fausses, ils en subiront les conséquences. Le gardien devient méticuleux. Nulle part, sauf dans les monastères et les couvents, il ne règne un esprit de basse intrigue et de cancan si développé que parmi les gardiens de prison. Forcés de se mouvoir dans un milieu vulgaire, les fonctionnaires subissent son influence. Des petits cancans, un mot prononcé par untel, forment le fond de leurs conversations. Les hommes sont les hommes, et vous ne pouvez pas donner à un individu une parcelle d’autorité sans le corrompre. Il en abusera, et il y mettra d’autant moins de scrupule, il fera sentir d’autant mieux son autorité, que sa sphère sera plus limitée. Forcés de vivre au milieu d’un camp d’ennemis, les gardiens ne peuvent pas être des modèles de gentillesse et d’humanité. A la ligne des détenus, ils opposent la ligne des geôliers. C’est l’institution qui les rend ce qu’ils sont, des persécuteurs petits et mesquins. Mettez un Pestalozzi (créateur de la pédagogie moderne) à leur place (si tant est qu’un Pestalozzi accepte la fonction) et il deviendra bientôt un garde-chiourme.



Quels gredins !

Rapidement la rancune contre la société envahit le cœur du détenu. Il s’habitue à haïr cordialement tous ceux qui l’oppriment. Il divise le monde en deux parties : celle dont lui et ses camarades font partie, et le monde extérieur, représenté par le directeur, les gardiens et les employés. Une ligne se forme entre tous les détenus contre tous ceux qui ne portent pas l’habillement des prisonniers. Ce sont leurs ennemis, et tout ce qu’on peut faire pour les tromper est bien. Aussitôt libéré, le détenu met sa morale en pratique. Avant la prison, il pouvait commettre des méfaits sans réflexion, maintenant il a une philosophie à lui, qui peut se résumer dans ces mots de Zola : "Quels gredins que les honnêtes gens !"

Si nous prenons en considération toutes les diverses influences de la prison sur le détenu, nous devons convenir que, chacune séparément, et toutes ensembles, elles agissent de manière à rendre l’homme qui a passé quelque temps en prison de moins en moins approprié à la vie en société. D’un autre côté, aucune de ces influences n’agit dans le sens d’élever les facultés intellectuelles et morales de l’homme, de l’amener à une conception supérieure de la vie, de le rendre meilleur qu’il n’était en entrant.

La prison n’améliore pas les détenus. Et d’autre part, nous l’avons vu, elle n’empêche pas les ci-nommés crimes de se commettre : témoins, les récidivistes. Elle ne répond donc à aucun des buts qu’elle se propose d’atteindre.

Voilà pourquoi la question vient à se poser : "Que faire donc avec ceux qui méconnaissent la loi — je ne dis pas la loi écrite. Celle-ci n’est qu’un triste héritage d’un triste passé, mais les principes mêmes de moralité gravés dans le cœur de chacun ?"

C’est la question que notre siècle doit résoudre. »



Adopté début mars (2009) au Sénat, le projet de loi pénitentiaire devrait achever son parcours parlementaire en mai à l’Assemblée nationale. Sans engager la révolution culturelle et juridique qui aurait permis d’espérer une évolution en profondeur de la condition pénitentiaire. Ainsi, près de dix ans après ses commissions d’enquête, le Parlement se déjuge en refusant de transformer l’institution carcérale en un service public régi par l’État de droit et satisfaisant à l’exigence d’une approche de la personne détenue reconnue comme sujet de droit. Pire, le législateur se dérobe face à sa responsabilité en entérinant une réforme conçue par et pour l’administration pénitentiaire, qui consacre une différenciation des régimes de détention et des droits des détenus dont l’effet principal est d’élargir son pouvoir discrétionnaire. Ce faisant, il sonne le glas de l’émergence d’une prison républicaine. (Source : Dedans-Dehors, La France face à ses prisons : l’humiliation de la République, n°67-68, avril 2009, la suite à lire ici).


Voir :

Les bagnes coloniaux sur Criminocorpus

Observatoire International des Prisons

P.-S.

Source du texte de P. Kropotkine : Forum Résistance.

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