La Revue des Ressources

Rentrer - cabane d’hiver (4) 

mardi 19 février 2013, par Fred Griot

rentrer (cabane d’hiver - 4)

12.02.13

Causse.

neige. pas trop froid au matin, mais réveil gâché par des fuites que je n’avais pas ainsi auparavant. l’une des premières fois que je m’énerve : alors que je veux me poser, méditer, boire un café, écrire, je dois batailler…

seul, je me parlais, maugréant, ou prenais ça par l’humour, constatant le grotesque de la situation. là, probablement parce qu’il y a quelqu’un d’autre pour entendre, ça sort en énervement. l’on impose tout de même parfois de drôles de choses aux proches que l’on n’exprimerait pas, ne donnerait pas en manifestation en présence de personnes plus éloignées.

mais ensuite « ça » se calme et je me calme aussi, et je peux revenir à ces moments de tranquillité qui me sont nécessaires, en particulier le matin.

ça vente, mais il fait plutôt beau. la neige est toujours là, mais elle ne tombe plus.

faire du bois toujours, mais quel plaisir de « jouer » enfin avec de belles bûches, sèches, saines… et cela s’entend : le bois « sonne », clair, sous le merlin, quand il éclate, ou heurte le sol et les autres rondins, et puis aussi dès que couché sur les braises, qui restent, il s’enflamme immédiatement dans un ronronnement et crépitements bien agréables à écouter.

balade dans la neige.

puis un coup de barre violent me prend, et je me pose près du feu, assis sur le lit, et lis longuement. c’est inhabituel pour moi de lire, de ne « rien faire », ainsi en après-midi. il me faut ces coups de pompe, ou la fatigue du soir avant que de se coucher, pour que mon activité permanente s’estompe, puis cesse, et me laisse ces répits, ces temps, doux, posés, paisibles, où je ne « produis » pas mais reçois, accueille, et alors lis, médite, écoute… il m’a fallu longtemps, quasi 35 ans, pour, obligé par la toxicité psychique d’un fonctionnement qu’il fallait refonder, apprendre cela, ne rien faire parfois, laisser faire, juste laisser couler…


13.02.13

Causse.

grand beau mais la neige demeure. après avoir commencé à fondre légèrement les jours derniers, elle a regelé, et elle le reste, craquante.

au plume jusqu’à tard, réveil bien plus facile : peu froid, pas de fuite… démarrer la journée presque comme à la « maison », signe que les marques sont prises. écrire. faire le compte des réserves de bouffe.

grand bande du ciel bleu, immaculée et large, sur celle du sol blanc, éblouissante de luminosité, à peine quelques très rares tout petits nuages. après le jour de très chaud d’il y a quelques semaines c’est l’une des plus belles journées. ça deviendrait presque de la rigolade, tous les gestes sont plus faciles, et l’on est comme gonflé d’entrain et d’une petite joie discrète, l’on a envie de sortir de la tanière, et même dans notre complexité d’homme contemporain et notre détachement de la nature l’on répond encore à ces appels-là, archaïques, comme ceux du printemps.

les jours coulent. un peu de difficulté (depuis deux jours) avec ce journal. d’ailleurs rien ne m’oblige à le tenir chaque jour. je suis moins dans la pensée menée dans la durée continue, et, même si je me pose la question, je ne crois pas que ce soit dû au fait que je ne sois pas seul ces jours-ci, que cela ait interrompu le monologue « intérieur », car cette pensée je la mène habituellement depuis des années, plus de vingt-cinq ans, quel qu’en soient les conditions. c’est juste, je ne sais pas, un petit passage en creux. et puis, chaque jour n’apporte pas toujours son lot de choses « à dire », de pensées qui sachent dépasser un peu notre indigence quotidienne. parfois, on n’a rien à dire, on ne pense rien, pas grand chose.

longue balade dans la neige, puis descente à la ville. retour de nuit, froid dans la cabane. mais ça chauffe assez vite et soirée tranquille, manger, écouter de la musique, écrire à peine. le ciel de nuit est magnifique. après moins de quinze jours, la lune est revenue, très mince onglet ivoire, premier quartier, les pointes de son croissant pointant l’est. S est là, avec moi.

24ème jour. c’est tout.

j’écoute le calme.


14.02.13

Causse.

temps gris mais doux, et quand il y a une averse ce n’est pas de la neige mais de la pluie. des ondées passent, de quelques secondes parfois.

reste 6 jours, avec aujourd’hui. tout cela me semble passer vite, alors que je m’attendais à des longueurs peu évidentes, en particulier dans les séquences seul. je suis moins à la bagarre des débuts. le confort reste rustique, « spartiate » estimeraient sans doute certains, mais la chaleur, le sec, la nourriture, le propre, toutes ses choses usantes pour le corps, le moral, lorsqu’elles ne sont pas maîtrisées, sont désormais domestiquées. et puis le poêle « tient » enfin depuis 5, 6 jours…

le silence, toujours… même si je m’y suis assez largement habitué, c’est-à-dire que je l’entends moins en permanence, est là, reposant, prégnant, apaisant, comme une nappe épaisse, ouatée, entre toutes choses. une mouche s’est réveillée avec la chaleur de l’intérieur, et, sans doute coincée dans le feutre, bourdonne. la pluie cliquète sur la toile.

je suis calme, tranquille, ce matin. S, malade, peine par contre, mais tente tout de même de lire. en plus d’un rhume violent qui tourne à la fièvre, elle est en plein « palier de décompression », et il peut être rude ce passage, tellement le changement de rythme et d’environnement est ici radical. elle passe quelques durs moments dans la journée. ça me pèse de la voir ainsi. j’essaie d’être aux petits soins avec elle, de lui rendre les choses agréables, positives, et de les remettre à leurs justes places quand le coup de mou, en plus de la crève sévère, amène à les voir d’une manière peu lucide, alors que nous sommes au chaud, à l’abri, que nous sommes ensemble, et avons devant nous du temps, un calme extraordinaire qui, une fois la maladie passée, doivent nous permettre d’avancer dans nos travaux respectifs et de jouir du moment présent.

mes mains sont abîmées, pleines de blessures, brunes.

faire du bois encore, heureusement que j’aime ça, écrire, tenir le feu, les braises, l’alimenter, écrire, se balader, tenir le feu… choses qui se répètent à intervalles très réguliers, et rythment le temps.

le silence encore. j’essaie même de taper tout doucement, sans bruit, sur le clavier, conserver cette quiétude, ce calme.

il ne se passe rien. pourtant ça coule, passe, s’écoule. rien à dire. laisser faire. tenter de ne rien dire. rien faire. juste écouter. encore.

on n’entend plus la mouche, elle doit faire la sieste.

plus tard.

balade sous la bruine dans les bouissières, ces tunnels taillés dans les buis qui abritent les sentiers des intempéries et du vent, jusqu’au cimetière et la chapelle magnifiques de Saint-Martin.

j’ai moi aussi, derrière la yourte, un véritable cimetière de capricornes, et ce n’est pas joli-joli, où je dépose toutes les larves que je trouve dans le bois que je fend.

le charme du cassage de bois s’estompe de jours en jours… mais le plaisir de bosser dehors, et ensuite celui, en alternance, de rentrer, se poser dedans, à la nuit tombée, avec un thé au lait plus cake, comme un anglais, et de se mettre aux travaux « de tête », écrire, lire, etc… reste.

ça a pas mal fondu aujourd’hui avec la douceur et la pluie, et ça devrait se poursuivre puisqu’ils annoncent grand beau quasiment jusqu’à mon départ. pas mécontent en fait de n’avoir pas encore eu les -15 à 17 qui ont duré ici deux semaines l’année dernière.

à lire au calme, côte à côté dans un silence extrême, si ce n’est le léger ronron du poêle. pas de vent, rien. à peine dérangé par le plein d’essence à faire, dehors, avec bidon et entonnoir. c’est la nuit. ça ne gèle pas dehors.


15.02.13

Causse.

presque le grand beau. la troisième séquence de neige, la plus longue et la plus importante en cumulé, est sur la fin. ça a fondu des deux tiers, et ça n’a pas gelé apparemment cette nuit. ça va être la période « gadoue ». cela commençait aussi à faire un petit moment que je n’avais pas vu l’herbe. la neige disparaît de façon inégale, selon les endroits où elle a été accumulé par le vent. une grande bande d’herbe se dégage en diagonale dans le champ devant la yourte, là où le vent a arasé la neige, par contre juste autour de la cabane, des petites congères s’étaient formées et là elles n’ont pas encore disparu.

début d’après-midi :

les derniers jours approchent et je vois un peu mieux où j’en suis des réserves de bois, d’essence, de bouffe, de tabac… ça va coller juste. encore un ou deux moments à fendre des buches devraient suffire pour en avoir suffisamment à l’intérieur, au sec, jusqu’à la fin.

je vois que je suis peu à peu, doucement, dans le retour : je ne pense plus en terme de construction, de bricolage, mais en terme de rangement, de démontage. les deux trois derniers jours, seul, seront bien pour, lentement, partir d’ici, et savourer encore un peu le calme, à la toute lisière de l’ennui parfois mais sans jamais y avoir basculé encore depuis le début. et je n’ai pas épuisé toutes mes réserves : il y a nombre de livres, ou de films, par exemple que je n’ai pas encore lus ou regardés.

S, épuisée par la maladie, même si ça va un peu mieux aujourd’hui, dort. pas de chance pour elle, vraiment, mais heureusement que les conditions de météo, et celles de chaleur que j’ai réussies à obtenir, étaient bonnes. elle sort un tout petit peu, et essaie de bosser à l’intérieur.

balade seul en vélo, retourné à la ferme du Tournet et son crâne de vache, et puis suis tombé sur B, sur la route. suis monté à sa maison de castor, perdue dans les bois sombres et les bartasses, tout au bout d’une piste boueuse. on boit un coup. je connaissais bien le coin, son aire d’habitat et de travail, avec sa scierie, son atelier en plein air, sans murs, juste couvert d’un toit monté sur des troncs bruts, plein de pièces détachées de toutes sortes, carcasses de tronçonneuses, de voitures, de vieilles pelleteuses, mais pas l’intérieur de sa cabane, tout en bois, de guingois, à la Tim Burton, avec escalier monumental à deux branches taillé dans un pin sylvestre, découpé en épaisses rondelles puis reconstitué de façon à lui donner le virage voulu, plafond en demie-coquille d’œuf fait de très fines planches courbées. il a non seulement tout construit mais abattu aussi chaque arbre pour sa maison. nous sommes du même pays d’origine, et en partie aussi de la même origine « socio-culturelle », des paysans de Rhône-Alpes, nous en causons un peu. retour par la toute petite route, alors que le soleil se couche et que le froid arrive. je retrouve S qui, doucement, se remet peu à peu. demain, j’espère, sera sa première journée rétablie.

26ème jour. il me reste 4 jours.

j’aime ici, mais je vais être content aussi de rentrer à la maison, et il est de revenir sans regret. c’est la bonne durée. l’avantage, avec l’âge, de se connaître un peu mieux, de savoir ce qui nous convient, ce que l’on peut « encaisser », ce que l’on désire avec une relative justesse.

près de 600 photos prises.

la belle expression, très démonstrative, lue sur un écriteau, concernant le village de Montredon, qu’à une époque il y avait là 5 « feux », plus explicite encore que le terme habituellement employé de « foyers ».

« écrire en parole claire » : je retombe sur la formule utilisée les jours passés. n’est-ce pas le but depuis toujours de toute littérature ? qu’est-ce à dire alors encore ? peut-être que cette expression, plus précisément, entend une écriture du simple, du concis, de l’économie de moyens, de la limpidité et de la légèreté dans la pertinence et l’universalité du propos.

bref  : j’ai beau avoir trouvé la structure juste avant de venir, ce n’est donc pas ici que ça va se jouer, s’écrire… ou alors si, mais d’une manière indirecte, en différé, avec effet retard.

mais je retombe soudain sur mon fichier de notes pour ce manuscrit, dans lequel j’avais le nez en permanence avant mon départ, mais même pas eu l’idée de l’ouvrir ici avant aujourd’hui, l’avais même « oublié » en fait, et je retrouve le peu de choses essentielles, resserrées, que je cherche à dire là-dedans. il est bon de retomber là-dessus maintenant, car je me rends compte que cet axe simple est ferme, extrêmement même. et cela il est important de l’avoir trouvé, extrait, identifié. reste à écrire le « livre » en lui-même, et même si j’ai déjà quelques centaines de pages d’éléments, morceaux, fragments en désordre, c’est une autre paire de manche qui se joue là.

étonnant, mais peut-être pas sans hasard, que ce soit à quelques jours de partir, que cela me revienne, remonta à la surface…

étonnant aussi que, retrouvant cela, j’eusse en même temps l’impression étrange d’être « à la maison », celle de là-bas, de Paris (première fois d’ailleurs que j’écris ce mot depuis un mois)…

garnir le poêle, peut-être ça ça va manquer, avec casser du bois et le grand dehors… on verra bien le temps d’accoutumance du retour, la re-découverte des petites choses, un bain par exemple, et des habitudes de là-bas…


16.02.13

Causse.

2 degrés au réveil à l’intérieur. il a gelé blanc violemment mais il y a un très grand, large soleil. c’est le premier matin où j’entends les oiseaux chanter dans les buis autour de la yourte. si ce n’était le sol gelé, ça pourrait presque être une journée de printemps. je suis réveillé par quelques fuites de condensation et par l’envie d’écrire. S récupère enfin et dort généreusement.

plus que 3 matins ici.

écouter quelques instants le silence.

gros et bon repas chez les voisins, L et A, avec ce soleil miraculeux qui entre dans la maison et, décomposant sa lumière du rouge au bleu au travers de la vitre, trace sur le mur un prisme parfait. nous enchaînons avec une longue balade en sous-bois, par des sentes rarement empruntées, jasse perdue voûtée en pierre, l’Aigoual encore enneigé au loin, et repassons par les cabanes et la scierie des « castors » où j’étais passé hier.

retour à la nuit, dans la fraîcheur piquante de la descente du soleil, thé, tri des photos de la journée, écriture…

l’onglet de la lune grossit de jour en jour. elle apparaît au sud-ouest, étonnamment, mais c’est qu’elle a déjà parcouru, de jour, une bonne partie de sa révolution. petites observations sommaires du ciel avec boussole : grande ourse, petite ourse, polaire, croix du sud… puis je lis.



17.02.13

Causse.

grand beau encore, ciel pur.

méditation dans le champ derrière la yourte, la troisième dehors depuis le début du mois seulement, alors qu’habituellement, lorsque c’est possible, j’aime la pratiquer en extérieur, mais là il y avait souvent trop de vent, de froid, de neige…

avant de partir, ce que j’écrivais, désirais de ce voyage… et il s’est, à peu de chose près, passé ce que j’imaginais, attendais. grande chance. mais c’est plus tard, quand ce séjour sera passé au souvenir, qu’il aura « décanté », que je saurai exactement en quoi il a pu être, peut-être, sans pour autant lui attribuer une valeur par trop symbolique, un cap, une bascule calme, une charnière douce, et non plus comme autrefois un virage violent, ce que je pressentais comme possible… j’étais venu pour mener une pensée de fond, au calme, pour elle-même, mais aussi en quelques points, sujets, intimes, que je souhaitais laisser mûrir lentement, et ce fut le cas… enfin j’étais venu pour écrire. et écouter. écouter surtout.

départ de S aujourd’hui.

28ème jour. un peu plus de deux jours, deux nuits devant moi, seul… et c’est bien de finir ainsi… d’ainsi « rassembler », clore et ouvrir, avec moi-même, ce qui s’est passé ici.

est-ce que le bois, le feu vont me manquer ?

le silence ?

je pense au moment où je fermerai la porte. éprouverai probablement le besoin de dire au-revoir à la cabane, et puis à Bébert bien sûr…

et puis je prendrai le car. traverserai encore une fois le plateau, balayé à l’aller par une tempête de neige, avant de descendre ses contreforts abrupts, falaises, traverser les terres rouges, touchées à l’aller par trois arcs-en-ciel, et puis la ville, la gare, le train, le train, traverser d’un trait toute cette vieille carte, cette vieille terre de France d’oc en oïl, le train rayant vite tout le paysage, jusqu’à l’entrée dans Paname. Paname sous la neige. à l’aller.

S est partie. les deux derniers jours ont été plus agréables pour elle, une fois le gros de la maladie passé.

de nouveau seul.

la neige subsiste à peine, juste aux pieds et à l’ombre de quelques buis, de quelques rochers, de quelques creux touffus de forêt.

le silence. celui derrière le vent, et le ronronnement du poêle.

16h30 : le soleil entre encore dans la yourte, oblique.

je regarde l’intérieur de la cabane, depuis la table qui a fait office de bureau, entre le poêle à essence me servant aussi de samovar, et la malle d’étagère et de bibliothèque, je regarde avec un large recul, constate le « théâtre », de forme ronde qui plus est, l’étendue, l’étendue de ce que j’ai vécu ici. ce n’est pas fini, c’est en cours, encore… mais ce besoin, courant, déjà, là, ici, de distanciation, un essai de « pleine conscience », en tout cas de tendre vers, pour, tout en vivant, comprendre, tenter de saisir un peu les choses, les faits, ce que nous sommes… pour mener une pensée, une méditation, éventuellement un ouvrage, dans le silence, propice à cela.

la réserve de bois rentré devrait suffire jusqu’à la fin, et pour en laisser aux éventuels suivants.

aller pisser dehors, devant le coucher de soleil rouge. il fait frais, d’une fraîcheur qui « pique » légèrement.

allumer la petite lampe led fonctionnant au solaire. quelques bougies. il fait sombre tôt dans la cabane.

la partager avec les araignées que je ne tue pas.

écrire au calme.

50 grosses pages écrites.

avant dernière nuit.

me suis bagarré. mais ai trouvé je crois grosso modo ce que j’y cherchais. c’est-à-dire pas grand chose, pas de grands trucs impossibles, juste quelques trucs simple, bidules communs, qui étaient là, à portée de main.

qui sont toujours là, à portée de main, quand on l’ouvre.

22h :

un tout petit avion de tourisme passe à l’aplomb de la yourte dans le noir de la nuit. il multiplie les allers retours, une trentaine, d’est en ouest, inquiétants, comme s’il s’était perdu, alors que l’aérodrome, je le sais, est à une vingtaine de kilomètres au sud. le bruit de son moteur à chaque passage s’éloigne puis, à chaque fois, revient bourdonner juste au-dessus de la cabane. je ne vois que ses feux, clignotants, qui passent à moins de 100 m d’altitude. je me demande pendant combien de temps il aura du kérosène, dans quelle direction courir quand son moteur commencera à flancher, avoir des ratés, que sa trajectoire s’infléchira, obliquera vers le sol. je l’encourage de la pensée à prendre cette direction du sud. au bout d’une heure peut-être, son bruit ne revient pas, ne revient plus. il a disparu.

c’est la nuit. j’écris mon histoire à la lumière de ma lampe frontale et du poêle. dans mon lit monté sur une porte, un léger whisky et clope. ma foutue histoire. qu’est-ce qui est vrai là-dedans ? et si j’avais tout inventé ? que tout n’était qu’illusion ? que tout n’était qu’invention de vieux beatnik ? hein ?

sur la toile cirée

peler sa poire

dans le silence

un rayon de soleil

entre

oblique

sur la table

et

éclabousse

la courbe du fruit et

la lame du couteau.


18.02.13

Causse.

6 degrés dedans au réveil, autrement dit presque très chaud. petites pluies par intermittence, et, la météo ayant révisé ses prévisions, peut-être même quelques flocons en après-midi.

avant-dernier matin. dernier plein d’essence pour le petit poêle. je commence à ranger doucement la cabane, trier les restants de bois, d’essence, de vivres. mon petit pain de savon, l’huile d’olive, mon gros sel ont fait juste le mois.

grande toilette et rasage devant le micro miroir à deux sous.

départ donc demain en début d’après-midi.

petite balade en vélo. au retour, je vois de loin la yourte, qui fume, en fronton de la forêt. comme si j’arrivais.

remplir le sac. cela parait toujours impossible lorsque l’on considère toutes les affaires étalées au sol à faire rentrer dedans. je tasse au pied le tout. ranger les manuscrits, les livres.

c’est fait, ce mois.

dès demain, ce sera derrière… j’en suis presque étonné.

la nuit a bien reculé. à 18h30 il fait encore jour. à 19h c’est la nuit.

suis allé manger ce soir chez B, qui m’a prêté la yourte. elle m’a fait un bon repas. assez belle discussion de fond avec elle, les bêtes, chiens, chats auprès de nous près du poêle.

retour sous la yourte, relancer les poêles, une légère pluie flicfloque sur la toile.

dernier soir donc… je m’en étonne presque. je crois que j’étais au calme ici. bien sûr je me suis emporté avec moi et mon activité débordante, mais je crois que je me suis posé ici. plus tard, seulement, j’en saurai plus, que le temps aura coulé un peu…

écouter un coup, encore un coup. la fine pluie, le feu qui ronronne, le grand silence derrière qui baigne tout.

finir le whisky, un petit café. tiens, presque comme au début. des boucles…

j’écoute.

le capricorne qui œuvre dans l’un des piliers que j’ai installés pour soutenir le cerceau sommital.

dire, dire tout, sourire à essayer de dire tout, de ne rien oublier, alors même que c’est impossible. et ne pas arriver à la boucler…

la pluie s’arrête. la toile dégoutte.


19.02.13

Causse.

30ème jour.

4 au réveil dans la yourte. gelée blanche, qui commence à fondre avec le grand soleil. les oiseaux chantent dans les petits pins.

les vautours je n’en aurais vu que 3 ou 4 jours de suite, au milieu du mois. il paraît que les animaux, chiens, chevaux, en ont peur.

B m’apprend aussi qu’un cheval est mort juste derrière la yourte. et qu’un poney avait sauté la clôture, et lui avait tenu compagnie tout le temps de son agonie. que les vautours, enfin, n’avaient pas mis plus d’une journée pour nettoyer sa carcasse, que toutes les bêtes ce jour-là étaient extrêmement agitées.

je me lève assez tôt pour méditer, écrire, ranger. et l’envie de vivre cette journée.

je n’allume pas le poêle à bois. le nettoie. son ronflement me manque.

je finis mon sac. emporte quelques restants de bouffe. ma pierre percée.

je démonte le lit-porte.

vide les cendres, les chiottes, que je recouvre de neige des quelques flaques qui restent.

balaie.

démonte le bureau en dernier.

j’écris encore un moment. quelques minutes. pour finir.

j’enfile mes vestes qui sentent la fumée.

c’est fini.

je laisse le capricorne vivre seul sa vie petite.

je regarde l’intérieur de la yourte. tente de m’imprégner de cette image. l’ambiance, odeurs. encore une fois.

je ferme la porte, ses deux battants bleus penchés. fais tinter la cloche. dis au-revoir à la cabane.

à Bébert…

c’est fini.

on descend à Millau. je prends le car.

je rentre à Paris. avec ma hache.

Une lampe à la main, nuit de neige en montagne

Dans le silence nocturne les flocons s’envolent librement

Le vrai, le faux, quelle importance ?

Ryokan

(grand merci à Robin Hunzinger, depuis son autre « cabane »)

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