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Sur la face cachée du numérique 

mercredi 27 novembre 2013, par Régis Poulet

Il y a vingt ans, cette revue électronique n’existait pas. Les téléphones étaient filaires, avec des cadrans qui tournaient vers la droite grâce à notre doigt (on pouvait aussi utiliser un crayon), puis vers la gauche par un ressort.

Cette époque n’était pas plus drôle que la présente. La différence, c’est que nous n’étions pas encore dans l’ère du numérique et des réseaux qui ont bouleversé notre quotidien. Les implications sociales, cognitives, économiques, géostratégiques, philosophiques, etc. des technologies de l’information et de la communication (TIC) ont été largement commentées.

En 1993 existaient 130 sites en « http» ; quatre ans plus tard, on en dénombrait plus d’un million. Depuis que les téléphones permettent de se connecter à internet, le flux d’information croît à une vitesse encore plus impressionnante. Cette apparente dématérialisation des échanges, voire de l’économie possède un envers généralement occulté : son impact écologique. C’est cette Face cachée du numérique étrangement sous-titrée L’impact environnemental des nouvelles technologies que Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot ont étudiée. Je dis ‘étrangement’ parce que l’approche des auteurs est plutôt écologique (même s’ils n’y insistent qu’en dernière partie d’ouvrage), c’est-à-dire qu’elle ne réfère pas uniquement à ce qui touche directement les humains dans l’impact sur le monde naturel.

Avec force exemples et analyses dont ils ne manquent pas de dire qu’elles ne sauraient être définitives ni péremptoires dans leurs conclusions puisque les études abouties sur les aspects qu’ils ont choisi d’étudier sont assez peu nombreuses et fondées sur des statistiques récentes, les auteurs organisent une démonstration convaincante autour des TIC.

Dès leur émergence, ces innovations technologiques devaient résoudre tous les problèmes modernes parce qu’elles permettraient d’organiser l’information, qui est un antidote à l’entropie — la tendance spontanée des sociétés humaines à la désorganisation. « Le salut de la planète, la cohésion sociale et la reprise de la croissance sous une nouvelle forme semblent passer par la réussite et la vitesse de cette révolution » (p. 7).

Mais dès la fin des années 2000, les études prouvent que le numérique a un impact sur la biosphère loin d’être négligeable (équivalent à celui de l’aviation en 2008). Ce ne sera que le début des passes d’armes entre géants des TIC et défenseurs d’une vision globale de la question de l’impact écologique. La conviction des auteurs, affirmée dès l’introduction, est qu’il n’est aucunement prouvé que les TIC pourront rendre le service écologique comme ses apologistes le prétendent :

« Les TIC, développées pour produire de la consommation et de la croissance dans une société en quête de croissance, vont, toutes choses égales par ailleurs, servir le but pour lequel elles ont été conçues. Leur contribution écologique ne sera que relative, et compensée par « l’effet rebond », puisque la quantité croissante de biens consommés fera plus que compenser les réductions unitaires de consommation des ressources naturelles. » (p. 9)

Qu’on soit d’accord ou pas avec la proposition des auteurs de renoncer au dogme de la croissance, les questions qu’ils posent sont très pertinentes et l’éclairage qu’ils donnent sur la question de la responsabilité des divers acteurs sur l’impact écologique des TIC plus que nécessaire.

La première partie aborde l’Écologie des infrastructures numériques et l’emprise des nouvelles technologies dans les domaines de l’énergie, des matières et des substances toxiques à toutes les étapes du cycle de vie des matériels.

Le nombre de terminaux et de réseaux divers augmentant rapidement, notamment depuis l’arrivée des smartphones, l’empreinte CO2 des TIC devient de plus en plus préoccupante. Sans même parler de l’empreinte due à l’extraction des matières premières, les data centers représentent déjà 1.5% de la consommation mondiale d’énergie, — compte non tenu de l’essor du cloud computing ! En France, la moitié de la consommation d’énergie des TIC est le fait des ménages, l’autre étant le fait des entreprises. Si l’on se met à inclure dans la question les matières toxiques, les terres rares et les déchets électroniques en tous genres, la barque des TIC est de plus en plus chargée ! En effet les déchets produits par ces technologies sont à la fois toxiques, difficilement recyclables et en croissance constante. N’oublions pas, même si le conflit semble sur sa fin, que la guerre en République du Congo a ravagé ce pays en raison de la présence du précieux coltan utilisé entre autres dans les condensateurs, et que des tensions naissent dans d’autres pays (Bolivie, Argentine, Chili) autour de l’utilisation de l’eau pour l’extraction du lithium, entre populations locales et industrie minière. Ce sont essentiellement les téléphones portables et les ordinateurs qui font croître cette quantité de déchets et ces risques.

Dans leur deuxième partie intitulée Les illusions de la dématérialisation, les auteurs s’attaquent frontalement à ce qui est un argument de promotion des TIC depuis longtemps et — en insistant moins — à ce qui constitue une terrible inconséquence de leurs utilisateurs.

Il est assez flagrant que l’usage des ordinateurs et maintenant des appareils mobiles pour accéder au réseau mondial a quelque chose d’une magie. Moyennant la possession de l’équipement requis, les nouveaux habitants d’ultramodernes cavernes que nous sommes ont à la fois le sentiment de toucher depuis leur antre le monde idéal où se tiendrait la vraie vie, et le sentiment d’une sorte de magie de la chasse — ou plutôt de l’achat. De là découlent les illusions de puissance et d’innocence qui caractérisent le comportement de l’acheteur et utilisateur des technologies de l’information et de la communication.

C’est d’ailleurs en grande partie sur l’idée que les TIC seraient les outils rêvés pour optimiser toute la production de nos sociétés et pour réduire notre empreinte écologique que ceux-ci sont encouragés par les pouvoirs publics. Les auteurs passent en revue de façon systématique les soi-disant progrès du secteur des nouvelles technologies, censés compenser largement le développement de leur activité. A partir d’une réglementation se basant sur le présupposé qu’intérêt économique des firmes et intérêt écologique vont de pair, force est de constater qu’au niveau des déchets, des économies d’énergie et de l’évolution des labels, le compte n’y est pas… pour l’écologie !

Les promoteurs indécrottables des TIC soutiennent qu’elles sont un levier vers une économie verte. Passons sur le fait que seule une économie en croissance est supposée viable dans cette perspective, et intéressons-nous aux faits. Au-delà du ‘gros bon sens’ selon lequel il est évident qu’une vidéoconférence est moins énergivore qu’un déplacement en avion ou que l’e-commerce permet d’éviter de se déplacer pour faire ses achats, les études citées montrent que, dans le premier cas, communication et transports sont complémentaires et non exclusifs l’un et l’autre et, dans le deuxième, que le gain économique pour l’acheteur a été déplacé vers un accroissement de la consommation, donc de la pollution. D’autres exemples prouvent que la théorie win-win évoquée ci-dessus ne tient pas compte de l’effet rebond.

Ce dernier, mis en évidence au XIXe siècle pour le charbon, explique que l’utilisation plus efficace d’un produit entraîne une augmentation de sa consommation. Ainsi, avec des équipements plus verts, mais plus nombreux, le gain économique se trouve en contradiction avec le gain écologique. Le Green IT n’est qu’un greenwashing pour TIC ou, dit autrement, l’argument écologique en faveur de l’usage des technologies de l’information et de la communication n’est qu’un mensonge visant à donner bonne conscience aux consommateurs afin qu’ils consomment davantage, quelles qu’en soient les conséquences.

La troisième et dernière partie enfonce le clou : à Monde virtuel, responsabilités réelles. Et il faut bien constater que les acteurs principaux du secteur ne jouent pas le jeu. Les fabricants de matériel électronique qui s’engagent vertueusement dans l’éco-blanchiment insistent sur leur respect des réglementations concernant leurs matériels, tout en pesant de tout leur poids économique pour que ces réglementations soient les moins exigeantes possibles. Les distributeurs, quant à eux, ont le sentiment profond de faire leur part dans l’amélioration de l’efficacité énergétique de leurs réseaux, renvoyant aux utilisateurs la responsabilité de l’impact écologique croissant de leur secteur. Le consommateur se voit culpabilisé parce que les théories du marché (libérales aussi bien que marxistes) insistent sur la responsabilité individuelle, donc la liberté du consommateur. Pas si simple puisque c’est vers le ‘consommer plus’ et non vers le ’consommer vert’ que le citoyen est accompagné par des producteurs, des distributeurs et des pouvoirs publics qui prétendent répondre à la demande. Entre des pouvoirs publics acquis au dogme de la croissance, le marketing qui manipule les esprits et les mouvements écologistes qui ne semblent pas vraiment percevoir l’impact écologique des TIC, les citoyens de bonne volonté se retrouvent, comme les auteurs, un peu seuls…

Alors ? Ne rien changer ? Se passer des nouvelles technologies ?

Tous les acteurs : producteurs, distributeurs, consommateurs, pouvoirs publics, attendent que les autres se mettent au vert. De fait, la question de l’empreinte écologique des TIC est rarement évoquée dans l’espace public. C’est pourquoi la lecture de ce petit ouvrage est bien utile. Hormis catastrophe qui n’est pas à exclure, nous ne reviendrons pas en arrière : l’existence de la noosphère est assurée tant que l’humanité existe. Mais cette sphère n’est pas indépendante de la biosphère. Sa subsistance en dépend. Il va donc nous falloir trouver des parades, un ensemble de parades qui porteront aussi bien sur le médium et ses supports matériels que sur le message.

P.-S.

La face cachée du numérique, L’impact environnemental des nouvelles technologies, Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, L’Échappée, 2013, 144 pages.

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