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’Ta mère (incipit) 

mercredi 29 septembre 2010, par Bernardo Carvalho

Trois jeunes gens et leurs mères, des pères absents et des fils égarés : un conscrit en proie aux mauvais traitements de l’armée russe, un jeune Tchétchène à la recherche de sa mère, un voyou de bonne famille. Puis la rencontre d’une âme soeur, une chimère. Une poignée de femmes essaient de sauver leurs fils de la guerre, de la solitude et du crime. Le tout à Saint-Pétersbourg, à la veille du tricentenaire de la ville, sur fond de guerre de Tchétchénie. Les personnages semblent n’être à leur place nulle part dans leur famille ou dans leur pays, ce qui donne toute sa force à la figure de la chimère, aberration rejetée par la nature et par l’homme, projetée dans des amours absolues. Les histoires s’entrelacent, Bernardo Carvalho orchestre une multiplicité de points de vue et de voix sans jamais perdre l’axe récurrent de la maternité et de son revers, le sentiment d’être orphelin, sans protection, déplacé, dont la guerre est la représentation la plus crue. Un roman magnifique.

I

TROIS CENTS PONTS

1. Saint-Pétersbourg, à la veille des

commémorations du tricentenaire

(avril 2003)

—  Je ne peux pas avoir d’enfants. J’ai mis plus de vingt ans à l’avouer sans devoir donner d’explications. J’ai attendu que les femmes de notre génération arrivent à l’âge où elles ne peuvent plus en avoir.

— Alors, pourquoi es-tu venue ?

Toutes deux sont assises dans un café de la rue Rubinstein. Cela faisait presque quarante ans qu’elles ne s’étaient pas vues. Elles avaient été camarades de classe. Elles sont encore sous le choc du hasard et de leurs retrouvailles, bien qu’elles n’aient pas été vraiment très proches à l’école.

Au début de l’après-midi, Ioulia Stepanova avait profité de sa visite chez le médecin pour revoir le marché dans la ruelle Kouznietchni – un souvenir d’enfance, remontant à l’époque où sa mère l’emmenait acheter des légumes et de la crème – et faire ensuite ce qu’elle projetait depuis plusieurs jours, depuis qu’elle avait reçu le résultat de ses examens médicaux. Elle n’avait pas besoin de retourner au travail. Elle ne reconnaissait déjà presque plus rien dans ce quartier de la ville. Elle s’y rendait rarement. Cela faisait vingt ans qu’elle n’était pas retournée dans le cabinet de consultation du docteur Jouravliov. Il lui faudra décider maintenant si elle voulait reprendre les séances thérapeutiques et passer de nouveau par tout cela. L’environnement a changé aux alentours – ou bien il est en travaux, au stade des dernières finitions. “La ville va renaître”, prétend une affiche suspendue sur un édifice art déco, fantasmagorie typique du début du XXe siècle, décor récurrent de ses cauchemars d’enfant. Il y a davantage d’agents de police dans les rues, à cause des attentats, mais surtout depuis le massacre dans le théâtre de la rue Doubrovskaïa, à Moscou, en octobre dernier.

En sortant du marché avec un sac de fromage et un autre de fruits, elle a continué à longer encore trois pâtés de maisons jusqu’à la rue Raziéjaïa et s’est arrêtée devant l’entrée lugubre d’un immeuble toujours aussi délabré, malgré les préparatifs pour la célébration du tricentenaire. La voix du médecin résonnait encore dans ses oreilles : “Il y a vingt ans, nous avons opté pour un traitement radical pour une femme de votre âge, sans enfants, parce que nous ne voulions pas courir de risques. Et pendant vingt ans nous vous avons offert une vie de qualité. Maintenant, voyez-vous, nous nous trouvons confrontés à un nouveau problème. Je ne vais pas vous donner d’espoir. Il vous appartient de décider ce que nous ferons.” En entendant la sentence, Ioulia a senti pour la première fois qu’elle ne pouvait pas mourir sans sauver une vie.

Elle a examiné la plaque à côté de l’entrée décrépite : Comité des mères de soldats de Saint-Pétersbourg. Elle a gravi une première volée d’escalier. Un brouhaha émanait d’un corridor sombre. Mères et fils s’agglutinaient devant une porte au fond, pendant que deux femmes, l’une petite et l’autre grande et efflanquée, s’occupaient d’une file d’attente d’environ quinze personnes. Elles écoutaient leurs histoires à tour de rôle, éclaircissaient des doutes et examinaient les documents. Ioulia s’est approchée de la plus petite. Mais à peine avait-elle ouvert la bouche qu’elle a été interrompue par la harangue d’une femme dont elle ne parvenait pas à distinguer le visage parmi les autres dans l’ombre. Tous semblaient parler en même temps :

— Vous devez faire la queue, comme tout le monde ! Ça ne sert à rien de resquiller. Vous n’êtes pas la seule avec un problème de vie ou de mort.

Honteuse, elle est allée se placer au bout de la queue. C’était comme si elle avait été surprise en flagrant délit. Il n’était pas possible que la mort soit déjà imprimée sur son visage. Elle n’avait pas encore perdu la honte de la mort. Elle avait peur qu’on la reconnaisse sur son corps. Elle a attendu comme tout le monde. La queue avançait lente­ment. La femme de petite taille s’est enfin approchée d’elle et a demandé :

— C’est à propos de votre fils ?

Elle entendrait la même question répétée cinq fois d’ici à la fin de la journée, trois fois pendant qu’elle attendait dans le couloir en bavardant avec ses compagnes d’infortune. Elle est restée deux heures debout avant de pouvoir pénétrer dans une pièce avec de hautes fenêtres encrassées par la suie. Les deux garçons devant elle dans la queue n’étaient pas encore ressortis lorsqu’elle a ouvert la porte, obéissant à la grande assistante qui lui avait indiqué le chemin avec impatience :

– C’est à vous.

Ioulia est entrée et a fermé cérémonieusement la porte derrière elle. Les deux garçons écoutaient d’un air terrorisé ce qu’une grosse femme énergique et rousse, vêtue d’un pull à ramages et d’un pantalon noir en jersey, s’efforçait de leur faire comprendre à propos de leurs droits de soldat. Ioulia s’est assise sur un banc le long du mur, au fond où étaient suspendus les diplômes décernés aux Mères de soldats par des organisations humanitaires internationales. Elle a attendu que la femme en ait terminé avec les garçons. Soudain, la physionomie et la voix de la grosse femme rousse retinrent son attention. Et Ioulia la reconnut. Marina Bondareva, sa camarade de classe, était tellement hypnotisée par ses propres paroles qu’elle n’avait pas remarqué l’entrée de Ioulia dans la pièce. Et ce ne fut qu’après avoir remis deux brochures aux garçons et levé les yeux pour la pre­mière fois qu’elle s’est aperçue de la présence de la personne pâle, aux longs cheveux châtains, qui attendait en silence assise sur le banc du fond sous
les diplômes – et toujours sans la reconnaître, elle lui a demandé d’une voix sonore :

— C’est au sujet de votre fils ? Vous avez apporté les documents ?

La question la poursuivait depuis son entrée dans le bâtiment. Toutes les femmes étaient des mères. Mais cette fois, Ioulia ne s’est pas donné la peine de répondre, elle s’est levée et s’est approchée de la petite estrade.

— Marina ? a-t-elle bredouillé. Et, devant la surprise et le silence de son ancienne camarade de classe, elle a insisté : je suis Ioulia. Ioulia Stepanova. Tu te souviens ?

Marina a écarquillé les yeux et soudain tout s’est figé dans la pièce. Les deux soldats, penchés sur les brochures qu’ils venaient de recevoir et qui résumaient ce qu’ils avaient entendu de la bouche de la grosse femme, ne semblaient déjà plus lire, n’avaient plus l’air condamné comme à leur arrivée, n’étaient plus que des figurants pétri­fiés dans le présent. Il n’y avait ni futur, ni appré­hension, ni peur. L’espace d’un instant, rien n’arriverait à quiconque. Il n’était pas nécessaire de prendre la moindre mesure pour empêcher les événements de se produire. C’était une trêve et tous respiraient. Marina a répété tout bas, comme pour elle-même, le nom de son amie, afin de se convaincre ou de se souvenir. Puis elle s’est avancée, repoussant la table devant elle avec son corps massif, pour la prendre dans ses bras. Maintenant c’était au tour des deux soldats d’écarquiller les yeux, abasourdis par l’impétuosité de la femme qui s’était comportée jusqu’alors avec la dureté d’un général leur expliquant les stratégies possibles pour leurs guerres particulières contre le commandement de l’armée russe.

— Ioulia Stepanova ! Que t’est-il arrivé ? Il s’agit de ton fils, oh mon Dieu ! s’est-elle écriée, ayant du mal à contenir son émotion, bien qu’elles n’aient jamais été vraiment proches.

Ses yeux se sont emplis de larmes, comme si elle s’était posé la question à elle-même. Et Ioulia a compris qu’elle aurait beau faire, elle ne saurait jamais ce qui unissait ces femmes. Elles étaient en proie à une sorte de folie. Elles se consacraient à sauver leurs fils. Sauver était ce qui les faisait vivre. Aussi longtemps qu’elles étaient des mères, elles ne pouvaient pas mourir.

— Excuse-moi, a poursuivi Marina en s’essuyant le visage avec le dos de la main, avant que son amie puisse répondre. Tu m’as attrapée à un mauvais moment.

— Je ne veux pas te déranger…

— Non, tu ne me déranges pas. Ce n’est pas ça. Donne-moi juste deux minutes pour que je finisse d’expliquer à ces garçons ce qu’ils doivent faire. Tu as le temps de boire un thé ?

— Bien sûr.

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P.-S.

’Ta mère, de Bernardo Carvalho, traduit du brésilien par Geneviève Leibrich, 2010, avec l’aimable autorisation des Editions Métailié.

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