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Un bref entretien avec Bora Cosic 

vendredi 28 mars 2003, par Chloé Hunzinger (Date de rédaction antérieure : 1 av. J.C.).

Bora Cosic est serbe, né à Zagreb en 1932. Il a passé sa jeunesse à Belgrade et suivit des études de philosophie. Il a été obligé de quitter la Serbie en 1992 à cause de son attitude anti-nationaliste. Depuis janvier 1995, il vit à Berlin et a obtenu une bourse du Deutscher Akademischer Austauchsdienst. Le rôle de ma famille dans la révolution mondiale est son premier roman paru en 1969 lors du "dégel yougoslave". Il connut un grand succès et reçut le prix Nin. Il est aussi l’auteur de plus de quarante essais et romans pas encore publiés en français.

L’Europe Centrale, la Mitteleuropa

C’est une utopie, pas seulement l’Europe Centrale mais toute l’Europe est une très belle utopie. Toutes les utopies sont belles parce qu’elles ne sont pas réalisables. Nous vivons en fait en dehors des utopies, dans un monde laid. Et c’est justement parce que nous vivons dans un monde laid que nous inventons des utopies, une face plus belle de la réalité. Il ne faut pas trop croire aux utopies. Il faut les considérer comme un jeu de l’esprit et sûrement pas fonder sa vie dessus.
Je préfère démasquer l’optimisme, car c’est une des choses les plus dangereuses dans notre existence. Candide est une excellente critique de l’optimisme. J’ai essayé de faire une version moderne du Candide, Bel Tempo, l’histoire d’une vieille dame clouée devant sa télé interprétant tout ce qu’elle voit de manière optimiste. C’est tellement absurde que le lecteur voit l’ironie fondamentale de la chose.

Mémoire

Ma grand-mère était autrichienne, d’une famille de catholiques autrichiens, mariée à un serbe de Croatie. Une grande partie de mes livres ont été faits et écrits par ma grand-mère qui est une sorte de médium. Ma grand-mère et moi, c’est la même chose. De toute manière, tout écrivain est le médium de quelqu’un. L’écrivain écrit pour ne pas s’ennuyer, pour essayer de se réjouir. Je n’aime pas du tout le cliché de l’écrivain oiseau nocturne, romantique sombre, taciturne, ténébreux qui se bat pour exprimer le message qu’il veut transmettre.
Je n’écris que le matin, en pleine lumière, une heure. Cela lui suffit largement.

La cruauté

En général tout ce qui ne paraît pas sérieux devrait être analysé avec le plus grand sérieux. Il est important de retourner les interprétations communes, superficielles et banales. Freud le dit très bien. Quand sa patiente dit Non, elle veut dire Oui.

Regard sur le monde

Je ne me sens ni à l’extérieur, ni au-dessus mais en dessous, sous les décombres. La guerre en ex-Yougoslavie devrait peser sur les gens, les oppresser, or il se trouve que dans ce pays, ou plutôt dans ces pays car maintenant il y en a plusieurs, les gens se conduisent comme si de rien n’était. C’est ce que je trouve répugnant dans la vie à Belgrade, et même en partie à Zagreb. Les cafés sont pleins, les cinémas sont pleins, les gens font comme si cela n’existait pas.

Survivre

Mais comment survivre ? Est-ce qu’on devrait survivre dans des circonstances infamantes, déshonorantes ? Tout ce qu’à dit Nietzsche se réalise aujourd’hui. On est en train de se rendre compte que le talent négatif est quelque chose qui existe… Le talent pour la haine, le talent pour le meurtre… C’est bien ce dont parlait Nietzsche.

P.-S.

Bora Cosic : Le rôle de ma famille dans la révolution mondiale, traduit du serbo-croate par Mireille Robin, Robert Laffont, 1995, 168 pp. Entretien réalisé en 1995.

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