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Histoires naturelles 

lundi 12 juin 2006, par Régis Poulet

variables
fluctuants nomades
l’air et l’eau s’enlacent
et repoussent la terre dont le front souvent s’obstine
à trépaner ses propres chairs
terre en massifs terre en replis en intrusions
terre en dentelles de cristal en follicules de silice
en mâcles en réticules
terre sous pression terre en fusion
terre à chaos terre à bavures de basalte
terre pleine mais fracturée
terre précambrienne aux mers acides
matrices des premières cellules et bouillon d’algues bleues
scènes de l’inéluctable ascension de la vie vers le multiple
éponges à deux feuillets de cellules mobiles méduses
reptations océanes des trilobites
en des mers pelliculaires et récifales où les robes inversées
des crinoïdes se déploient
parmi les paris sans fin faits sur la vie par
les ophiurides les oursins et les holothuries
les nématodes les rotifères
les graptolithes et les mollusques
mouvantes mers au gré des collisions des continents
les algues les champignons les lichens
et les premières plantes à vaisseaux
au sein des marécages et des sources d’eau chaude
voient passer comme un rêve un scorpion sur la grève
les lamproies inaugurent les vertèbres les eaux
se peuplent de poissons à plaques
l’unique continent se couvre de forêts
aux fougères géantes aux sigillaires
ébouriffées aux calamites ces prêles
vigoureuses amantes des chaleurs et des humidités
terre engrossée terre nourricière terre bouche anus
fourmillements d’insectes postures d’araignées en chasse
scolopendres immenses
blattes invariables libellules énormes
proies des tétrapodes primitifs sortis des eaux
ceux dont l’embryon a l’amnios pour tunique de mer
et qui copulent à l’ombre des gingkos des premiers conifères
l’effroi polaire et magnétique les cendres volcaniques
l’immensité des terres
et les eaux se sursalent et les mers se dépeuplent
et les sols se dessèchent et les terres se dénudent
fin d’une ère archaïque
hécatombe animale
mort
et vies nouvelles
la Pangée se disloque lentement
des océans s’ouvrent et des laves s’épandent
les mers chaudes regorgent de planctons
chairs à mollusques
les cératites les trochées les bélemnites
les gryphées les ammonites les nérinées
les amalthées les pleurocères les baculites les cosmocères
hantent les flots de leurs coquilles jusqu’à
mourir dans les mâchoires océanes
de requins ou d’ichtyosaures de plésiosaures ou de crocodiles marins
parfois une ombre de reptile volant à la surface inquiète
mer de la mise au tombeau
grands cimetières calcaires
témoins des transgressions marines
calcaires algaires calcaires coralliens calcaires à rudistes calcaires à entroques calcaires à fusulines à nummulites à milioles et à orbitolines calcaire à lumachelles calcaires à cérithes tous les faluns toutes les craies à foraminifères à flagellés et les onyx calcaires calcaires oolithiques calcaires griottes et les caliches et les poudingues la craie tuffeau et les calcaires sapropéliens les calcaires ampéliteux les molasses les flyschs les limons et les lœss
paysages construits par la vie par la vie morte et recommencée
sur les continents qui se dispersent
les cycas les ifs et les araucarias dominent les forêts
à leurs pieds les reptiles dinosaures font la loi
vautrés dans les marais comme les brontosaures
courant à vive allure comme les allosaures
ou caparaçonnés de plaques et d’épines
en tous lieux de toutes tailles leur présence pèse
les oiseaux archaïques ont un timide essor
et dans l’ombre les reptiles à dents de chien font un autre pari
celui des mammifères
discrets et très variés
mangeurs d’insectes
ou carnivores arboricoles
en gestation de mondes inouïs
les terres sont bouleversées envahies par les mers repoussées
par l’érection de vastes montagnes
vicissitudes bénéfiques aux nouvelles
plantes à graines cachées dans le fruit
les forêts s’éclaircissent se colorent
de chênes de platanes de palmiers et de saules
les fleurs
s’épanouissent
au bonheur des insectes
la profusion des herbes engraisse les reptiles géants qui nourrissent
leurs congénères carnivores
mais ce monde mouvant où des terres s’exondent
voit changer son climat dériver ses courants
le refroidissement exténue les planctons
en cascade les mollusques les reptiles marins
la chaleur fait défaut aux œufs des dinosaures
leur peau non protégée les condamne à la mort
les oiseaux
ont leur soleil en eux
comme les mammifères et la fièvre les protège
un monde disparaît
et sa vie lige
d’idiots
âge nouveau
le froid le chaud
les glaces font leur retour
mais les moiteurs subsistent
libres de toute entrave les animaux à poils
animaux qui nourrissent leurs petits de leur suc
se pressent de changer se hâtent d’évoluer
certains
ornithorynques ou encore échidnés
pondent des œufs sont venimeux
d’autres
au modeste cerveau
naissent inachevés et doivent marsupiaux
terminer leur croissance à l’abri d’une poche
enfin
comme un astre de chair
le mammifère placentaire
soleil à ses planètes
enveloppe son monde d’une pelisse mercurielle
et d’un vortex nourricier octroie
à sa bulle fœtale un déploiement entier
le gastornis énorme oiseau coureur
frôle l’hyracothère cheval nain à trois doigts
effraie le diacodon en collation d’insectes
le grand paléothère qui mastique ses feuilles
lui jette à peine un œil
mais pas le hyenodon au regard torve à la denture puissante
qui cherche à déchirer des chairs
sur un tronc à l’abri dort une souris-chouette
examinée d’un œil curieux par un plesiadapis
archaïque primate à longue queue et griffes
mais les sols s’assèchent et l’air devient plus froid
un nouvel océan s’est ouvert en entier
qui offre aux eaux glacées un domaine étendu
des montagnes surgissent
et des passages se dessinent pour les migrants lointains
les forêts s’amenuisent
et des primates disparaissent
les herbes ploient sous le vent des vastes plaines
où paissent anthracothères rhinocéros entelodons girafes
hamsters autruches en des savanes arborées à marigots
des mastodontes à rostre long
passent au loin des singes à nez plat
qui portent leurs petits contre leurs deux maigres mamelles
l’œil vif et la main sûre ils se passent
de griffes
deux papillons butinent un camphrier
un hipparion henni
et fuit en vain l’assaut d’un tigre à dents de sabre
qui n’ose s’attaquer aux dinothère et stégodon
aux défenses d’ivoire
les singes hominidés abandonnent les arbres
vulnérables il leur faut bien y voir
le danger
leur corps qui se redresse en libère
les mains
le cerveau y façonne leur habileté
galet contre galet
ils créent
la nouveauté
nouveauté répétée nouveauté travaillée
de matière pensée et métamorphosée
audace de manger la chair
les chevaux les mammouths et les bœufs
succombent sous les coups assénés
à distance
par quelques lances sans pareilles
les têtes des petits exigent
d’accoucher bien trop tôt
leurs mères attentives les portent dans le dos
la membrane des huttes
abonnit leur éveil au sein
du groupe partageant ses émois par des mots
le soleil s’y répand en flaques
et sa semence mouille la glèbe des pensées
le choc
de silex sur pyrite
fait jaillir des esquilles de lumière
l’amadou les recueille au passage
et l’homme a dans ses mains des vapeurs de soleil
désormais les ténèbres
s’écartent
le cercle noctiluque
dilate sa pupille et les abîmes
insondables sont béants
le froid la nuit aux animaux la crainte
du feu le cours fatal des astres
hommes femmes dans leurs maisons
enclôts d’humanité enceints de vertèbres de défenses de peau
à nourrir leurs enfants à transformer
la matière de leurs rêves à sculpter
le désir de leurs corps
et la mort
à venir dans la toundra glacée
ensevelir pour espérer
explorer les entrailles de la terre calcaire
grands cimetières d’ovaires
un jeune enfant
accompagné
vacille à la vision
mouvante des fresques
qui s’animent
autour de
lui en lui

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