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La Morgue 

lundi 13 mars 2006, par Régis Poulet

Le premier jour de la nouvelle année, après avoir rapidement téléphoné à sa famille proche pour les gratifier de ses bons vœux, Auguste Plantin se remit au travail. Les jours fériés étaient marqués d’une pierre noire dans son bel agenda. Pas les seuls jours fériés français, non, tous ceux des grands pays industrialisés : fêtes religieuses ou civiles, toutes ajoutées, cela faisait un nombre conséquent de jours chômés de par le monde. Auguste Plantin les avait en mémoire par ordre chronologique et raisonné. Il y en avait vraiment pour tous les goûts : fête du passage à l’âge adulte au Japon le 10 janvier, jour de Martin Luther King aux U.S.A. le 16, anniversaire de la reine des Pays-Bas le 30 avril, l’inénarrable fête du travail, début mai, l’anniversaire du Grand-Duc du Luxembourg le 23 juin, la journée nationale de la femme en Afrique du Sud le 9 août, les trois jours de fête nationale chinoise du début octobre, sans compter les jours où les bourses étaient fermées en plus de ces dates ! La mondialisation, pour lui, commençait par cette épreuve consistant à savoir slalomer entre les piquets de l’oisiveté universelle. Un de ses amis du F.M.I. lui avait appris cette parole de Cocteau : « Le temps des hommes est de l’éternité pliée ». Il était bien d’accord avec le cinéaste même s’il avait été vexé qu’un Batave, fût-il son ami, lui fasse connaître cette citation d’un compatriote. Auguste Plantin ne pouvait s’empêcher d’avoir une moue de dégoût en mettant mentalement en regard toute cette paresse mesurable en mois d’inaction et les lamentations à propos de la misère universelle. Lorsqu’il avait l’occasion d’en parler avec ses collègues, il avait chaque fois l’impression qu’il aurait dû se taire. Son remords lui faisait clairement entendre qu’ils avaient raison : l’époque était cruelle pour les inadaptés, les déphasés et c’était bien pour cela qu’il fallait en profiter. « C’est l’instant présent qui compte », ou quelque chose d’avoisinant, lui disait souvent un Singapourien dans ces cas-là, avant d’ajouter « car le déluge est proche ». Mais un tel étalage d’égoïsme le rebutait un peu. Auguste Plantin avait une conscience politique, lui.
Etant donné les impôts qu’il payait en dépit de toutes les ficelles possibles et imaginables dont la dernière en date n’était pas la plus légale, il était inconcevable qu’il ne votât point. Comme il se sentait Français et digne héritier des révolutionnaires à se faire ces réflexions ! Il s’apercevait avec une certaine émotion que les années durant lesquelles il avait été trader à Frankfurt puis à Paris et London n’avaient pas anéanti sa fibre patriotique. L’internationalisme était une notion bolchevique et, tout compte fait, les chevilles ouvrières de la finance mondiale comme lui l’avait été pendant quinze ans travaillaient pour eux, c’est-à-dire pour leur patrie. Les meilleurs des Français, c’était des gens comme lui, se répétait-il à l’envi. Heureusement, depuis quelques années, la France était gouvernée selon la pente de ses désirs. Un de ses souvenirs coquaces restait la façon dont le premier ministre avait su utiliser l’hécatombe de la canicule pour supprimer un jour férié au nez et à la barbe des syndicats. Les Français se plaignent qu’il n’y a pas assez d’argent pour protéger et soigner nos aînés ? Qu’à cela ne tienne, travaillez davantage ! Auguste Plantin convenait que la méthode était grossière, mais les bonnes blagues ne sont pas nécessairement du meilleur goût.
La quarantaine passée et respectable, Auguste Plantin consacrait ainsi son temps à deux préoccupations jumelles en son esprit : lui-même et l’état de son pays. D’aucuns eussent pu lui imaginer une carrière politique et, de fait, d’aucuns la lui proposèrent. Mais, tout flatté qu’il fût de ces démarches, il déclarait que les forces vives ne servaient jamais mieux la nation qu’en se faisant entrepreneur plutôt qu’homme politique. Le second était bien plus entravé que le premier. D’autre part, les aléas de la vie publique étaient pires que les fluctuations boursières au milieu desquelles il saurait toujours mener son esquif à bon port. Il avait du mépris pour ces ministres qui n’étaient pas assez forts pour assumer leur choix de carrière et profitaient de leur position pour devenir de vagues parasites de la République, voire de véritables affairistes. Pour lui, et en ce début d’année, la voie de la spéculation immobilière restait la bonne. Il s’agissait à tout le moins de ne pas perdre de temps.
Le rasoir électrique qu’il s’était offert pour les fêtes était remarquablement silencieux. Il pouvait dès lors, par nostalgie plus que par utilité vraie, écouter sur Bfm ou France Info les nouvelles de la bourse. Ce n’était pas avec ces informations qu’on risquait décemment de faire des bénéfices. Que le commun des mortels y crût l’amusait ou l’agaçait, c’était selon. Le monde, à ses yeux, ressemblait beaucoup à un flash matinal de France Info : tout était mis sur le même plan, bourse, politique, sport, culture. Il appelait cela, car il avait un peu de lettres, l’égalitarisme de l’honnête homme. Le contentement qu’il retirait, dès l’aube, d’une telle formulation était propice à abaisser pour la journée nombre de barrières psychologiques ou morales qu’il se fût autrement infligées avec modération. Le mérite, à ses yeux, de France Info, du point de vue de l’éducation populaire, résidait dans la façon dont les chroniques « A la une de l’économie », « Tous consommateurs », « Question d’argent » ou « Entreprises sans frontières » incitaient les Français à lire à l’aune de l’économie le monde et la société dans laquelle ils vivaient. De fait, et grâce à la dérégulation permise tantôt par la Commission européenne, tantôt par le gouvernement, les freins à la capitalisation cédaient les uns après les autres. Auguste Plantin avait la conviction, pour tout dire, d’appartenir à la frange de l’humanité moderne qui avait raison hic et nunc. Dans ses grands jours, il osait espérer que l’Histoire lui donnerait sa bénédiction itou.
Après avoir vainement attendu une tendance haussière du courage national, c’est-à-dire une ouverture inopinée de la Bourse en ce premier janvier 2005, Monsieur Plantin sortit rasé de sa salle de bains pour célibataire quelque peu hédoniste - du moins croyait-il l’être. Il se mit à table devant son pc portable et s’ouvrit à son ordinateur. Les arcanes de cet esprit calculateur et rôdé tant à la duplicité humaine de l’agiotage qu’à l’implacable calcul des amortissements n’eussent pas déçu maître Derville. L’année promettait d’être bonne pour les gens comme lui, Auguste Plantin, une année à marquer d’une pierre blanche.
Le dossier concernant le ‘Confluent’ était à point, il restait à attendre que la France en marche eût fini de refaire ses lacets et que la bonne fée du travail remît le bon peuple à la tâche.
Les pires moments de sa vie étaient les dimanches et les jours fériés. Or le jour de l’an tombait un samedi cette année-là. Deux jours d’éternité perdue. Une éternité en soi, ce week-end. Un vide spéculatif à combler. Las, au bout de trois heures, de chatter sous un pseudonyme ridicule sur un site de rencontre - par jeu, il s’y faisait passer pour un fonctionnaire - et guère tenté par le dernier épisode de Star Wars en home cinema, Auguste Plantin prit son téléphone et parcourut son répertoire. Qui appeler ? La liste, après tout, n’était pas courte. Plus gênant : pour quoi ? Quel genre de relation autre que celles liées à son intérêt savait-il nouer ? Aucune. Quoique. Il eut une idée, regarda par la fenêtre de son duplex et vit que le temps n’était pas trop mauvais. Il prit ses clefs, quitta son appartement et descendit à son garage. Sa Vel Satis clignota à sa commande, il s’assit dans le coupé noir. L’odeur du cuir souple l’emplit d’aise. Le véhicule démarra et sortit dans la rue. La circulation était fluide et en peu de temps il fut avenue Jean Jaurès. En face du Palais des sports, on lui avait indiqué qu’il en trouverait et, en effet, elles y étaient. Trois prostituées à côté d’une cabine téléphonique. Le problème pour lui était qu’elles fussent noires. Trop différentes. ‘Les bruits et les odeurs’, n’est-ce pas, cela n’était guère propice à l’excitation ! Il ne s’arrêta pas et, tout en poursuivant son chemin sur le boulevard, se promit, quand il aurait retrouvé qui lui avait donné cette indication, de lui dire deux mots. Dépité mais pas découragé, il repensa un instant à son dossier immobilier et, par association d’idées, se dit que cours Charlemagne, il y avait de bonnes affaires à réaliser.
En traversant le Rhône sur le pont Pasteur, il constata une fois de plus que le quartier promettait des profits conséquents pour les années à venir. Le pressentiment de sa prospérité pérenne lui pinça plaisamment les reins. Malgré les travaux du tramway qui rendaient la circulation difficile, il était bien rare que le cours fût déserté. Le principal attrait, hormis la friche industrielle et la patinoire, consistait en un informel marché à la jeune Slave. L’offre - aguichante, et la demande - en hausse par ces temps de misère, illustraient à merveille le jeu libre et non faussé de la saine concurrence. La Vel Satis glissa comme un carosse jusqu’à un petit groupe d’adolescentes. A son approche, les cours de la bourse montèrent sans délai. Mais Auguste Plantin n’était pas le petit épicier du coin, à négocier pour rien. Une très jeune femme, outrageusement provocante dans l’embrasure de son manteau, approcha un visage où il n’aperçut pas le fard. Le contraste calculé de cette candide indécence emporta sa décision. Une aire d’autoroute plus loin et une demi-heure plus tard, Monsieur Plantin avait assuré sa régulation glandulaire.
Le monde d’Auguste Plantin allait bien. Ces jeunes femmes faisaient ce pour quoi elles étaient les plus douées et lui contribuait peut-être à les pousser vers leur vocation vraie en rendant difficile voire impossible leur accession à un logement décent. Il se considéra un peu comme un agent du destin qui leur rendait un service du genre de ceux qui ne se demandent pas. Les dispositions innées et les circonstances de la vie, tel était le fil rouge de sa vision politique. Finalement, c’était aider les gens que de les contraindre à faire face, et c’était œuvrer pour le bien de la société que d’y mettre les forts en évidence. Il était dans le vrai, sans l’ombre d’un doute, et se réjouissait de voir que certains hommes politiques osaient enfin en parler publiquement. Selon le vieux principe d’après lequel on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, les agents immobiliers et les responsables politiques travaillaient souvent de concert. Ainsi, la privatisation des offices H.L.M. faisait un bien fou à la profession car il était possible, en augmentant les loyers et les charges, en vendant les logements sociaux ou en les démolissant, de purger les villes des économiquement faibles et d’engranger d’intéressants dividendes. La jeune fille dont il ne connaissait pas même le prénom pouvait fort bien faire partie de ces avantages indirects en nature. Une fille publique au service des intérêts privés. Et l’on annonçait un vaste plan de construction de logements sociaux. Qu’il aimait des préoccupations sociales telles que celles-ci ! La République allait financer des intérêts privés, Auguste Plantin voulait être de la curée.
Pour l’heure, il se devait de mener à bien un projet énorme pour lui, relatif à l’acquisition et à la revente de terrains dans la zone dite du Confluent où il espérait à juste titre que l’argent coulerait à flot. Les fêtes de fin d’année constituaient une sorte de césure. Lors des six précédents mois, il avait fallu trouver des liquidités. C’était chose faite, mais cela n’avait pas été une sinécure. Il avait revendu toutes ses actions et contacté le fonds de pension américain Eastwing. La France ne tarderait pas à développer des fonds similaires : la capitalisation des retraites avait été facilitée par les récentes réformes, les Français étaient mûrs pour se retrouver pieds et poings liés par les bourses. Il fallait être malin et se trouver du bon côté au moment où tout flancherait. Si la masse des Français avaient pris l’habitude d’être appelés électeurs tous les cinq ans, s’ils ne regimbaient plus à être qualifiés de consommateurs quotidiennement et parfois de clients par leur dentiste, ils n’en étaient qu’au stade du ‘petit porteur’ et pas encore à celui d’actionnaire respectable. En l’occurrence donc, les fonds de pension anglo-saxons, colosses qu’il se représentait pour son plaisir comme la force coalisée de millions de retraités poussifs, lui étaient très utiles. Avec Eastwing, il avait acheté à Paris et à Lyon des immeubles dans les quartiers populaires. Les beaux quartiers, ce serait pour plus tard car il n’avait pas les reins encore assez solides pour cela. Ensuite, vente à la découpe en quelques semaines au mieux et en six mois au pire. La plus-value de soixante-dix pourcents qu’il avait réalisée en moyenne, répétée sur trois achats-ventes lui avait octroyé un pécule considérable. Il ne comptait pas en rester là.

Dans son esprit, l’affaire devait être conclue avant l’été. La difficulté, d’où pourrait découler un avantage substantiel, résidait dans son indépendance. Les autres investisseurs étaient des promoteurs qui se reconvertissaient du locatif social au locatif privé. Ils avaient pour eux la logistique et l’entregent que permet la puissance financière. Mais lui, Auguste Plantin, n’était pas le premier venu ! Ses relations aux niveaux municipal et préfectoral n’étaient pas des plus solides. En revanche, il comptait sur Eastwing et avait un atout dans sa manche de joueur : la Banque européenne pour la reconstruction et le développement ! Leur participation à l’un et à l’autre devait lui permettre, avec ses fonds propres, l’acquisition de l’îlot B, près de la future place nautique. Il était cependant nécessaire que la participation des Américains n’apparût point. Plus vite qu’il ne l’escomptait, avant le printemps, les autorisations administratives et préfectorales furent accordées. Le dépôt des demandes de permis de construire s’ensuivit et, l’échaffaudage financier de son dossier appelant l’image architecturale de son futur ilôt de prospérité, Auguste Plantin eut le désir de se rendre sur le site.
Quoique son imagination superposât les vues d’architecte au paysage, il lui sembla un instant qu’il y avait encore loin de la cuiller à la bouche. Le paysage urbain lui parut laid. Les vétustes prisons Saint-Paul et Saint-Joseph étaient bien trop proches de la zone à construire. Il se rassura en pensant qu’un juteux projet de construction d’établissement pénitentiaire devait avoir été prévu. Cela aussi c’était l’avenir ! Comme le symptôme d’une maladie qui touchait le pays, les prisons bourgeonnaient sur la face de la France. Réaction naturelle et saine, se dit Monsieur Plantin, à la présence de corps étrangers à la société. Il voulut se hisser à la hauteur d’un Gibbon, d’un Spengler ou d’un Toynbee - des lettres, assurément ! - et deviser à part lui du destin des civilisations, mais un quidam frappa à la fenêtre de sa Vel Satis. Il s’agissait d’un spécimen fort réussi de mendiant affublé d’une sorte de pin’s censé prouver qu’il était bien sans abri. Auguste n’était pas raciste, pensez-vous, il avait des connaissances originaires du monde entier, mais il se pouvait que l’individu en question ne fût pas français. Il lui aurait bien donné, en d’autres circonstances, un peu d’argent pour qu’il sorte de son champ de vision, mais il n’avait pas de numéraire ; il n’eût d’ailleurs été aucunement choqué à l’idée qu’on le raccompagnât dans son pays contre une certaine somme, mais s’il était français... En l’occurrence, Auguste Plantin décida d’ignorer superbement cet homme en tournant la tête du côté du feu qui tardait de façon invraisemblable à passer au vert. Le gredin devait connaître cette particularité, maugréa-t-il. Il songea au chômage de masse dont il entendait les chiffres sur France Info. Lorsque le feu fut vert, le promoteur immobilier dévisagea brièvement le vendeur de journaux avec un air de profond dédain et démarra. Qu’il en restait, du travail, avant de rendre ce confluent habitable !
Enfin parvenu sur le lieu du chantier, il descendit de son automobile et regarda autour de lui. Un sol dallé de béton, des immeubles qui lui paraissaient dater de la révolution industrielle sis au milieu des ruines de leurs anciens voisins, une voiture abandonnée, près d’un mur couvert de graffitis - et la Saône, heureusement, qui lui permit d’évacuer mentalement toute cette pitoyable déchéance.

Les taux étaient intelligemment tenus serrés pour que la bulle immobilière n’éclatât point. Pas tant, du moins, que les ci-devant n’en eussent tiré le plus grand rapport. Ensuite, on trouverait bien autre chose.
Au mois d’avril, Auguste Plantin eut une petite frayeur lorsque son contact à la BERD lui laissa entendre que l’investissement européen serait moindre qu’il ne l’avait calculé. Comme il se flattait de ne pas être pusillanime, il joua sur les deux paramètres à sa portée : impliquer davantage Eastwing, s’engager plus avant lui-même. Le premier restant évasif sur sa volonté d’accroître son investissement, Auguste Plantin fut contraint dans l’urgence d’hypothéquer tous ses biens, hormis son automobile. Il n’avait pas la moindre envie de se laisser écarter d’une telle aubaine : après l’affaire du Confluent, il prendrait une tout autre dimension et se rapprocherait, par un biais ou par un autre, de l’Europe. Les choses changeaient. Sa force avait été jusque là d’en devancer le cours à la façon d’un joueur d’échecs. Certains avaient cette faculté, ses années de corbeille le lui avaient maintes fois prouvé.
Qui l’eût croisé et reconnu en ce début de mois de mai au volant de son coupé noir, eût distingué toute la morgue accumulée depuis vingt ans sur son visage lisse et ses effets désastreux sur son intelligence. Ses partenaires d’investissement furent nerveux tout au long du mois sans qu’il s’en préoccupât. Le 29 mai, à l’issue du référendum sur la Constitution européenne, Auguste Plantin ne réussit pas à les joindre par téléphone. Les investisseurs américains jugèrent la conjoncture défavorable ; la banque européenne, quant à elle, s’effaroucha du refus français : les uns et les autres opéraient un désengagement catastrophique pour Monsieur Plantin. Deux jours plus tard, il était ruiné.
Tout le petit monde des affairistes sidérés voulut préserver ses capitaux, et comme le promoteur immobilier était indépendant, il fut réduit à fuir pour échapper à ses créanciers. Il prit un hôtel en Provence, tenta de contacter ceux qui auraient pu le tirer d’embarras. D’aucuns lui avaient fait comprendre qu’il était indésirable à Lyon. Il fit quand même un voyage à Paris puis à Bruxelles pour surprendre le fonctionnaire de la Banque européenne. Il n’y gagna qu’une double amende pour excès de vitesse sur autoroute et insulte à agent. A la fin juin, Auguste Plantin fut malgré lui pris dans les embouteillages de la grande migration estivale. Il dut passer la nuit dans sa voiture sur une aire de repos. Le lendemain matin, alors qu’il s’en extrayait, il fit tomber son téléphone portable qui éclata en plusieurs pièces. Il les rassemblait du mieux qu’il pouvait en raison des raideurs héritées de sa nuit lorsqu’un vacancier, ne se doutant point qu’il coupait le dernier lien entre Auguste Plantin et son monde, roula sur une des pièces. Il n’en racheta pas.
L’été se passa dans une relative hébétude. Il n’osait toujours pas retourner à Lyon, surtout à son appartement, car il n’avait jamais eu un grand courage physique. Il donnait désormais l’impression d’être un déclassé. Les hôteliers, qui lui faisaient souvent bon accueil en le voyant descendre d’une Vel Satis, devenaient suspicieux quand il se présentait à la réception. De plus en plus souvent, on lui réclamait l’argent de la nuit au préalable. Il dut quitter les zones touristiques où les seules chambres libres commençaient à devenir chères pour sa bourse. Il n’aimait plus manger dans les restaurants, non pas qu’on le regardât de travers, mais ce moment évoquait en ses détails triviaux toute une vie révolue. Il pique-niquait la plupart du temps, gardant son véhicule propre, et lisait la presse. Un jour, il n’eut plus envie de la lire ni d’écouter France Info. C’était le 2 septembre, jour de la rentrée. Rien ne changea pour lui, il ne faisait plus partie des forces vives.
A cause de l’essence, il se déplaçait de moins en moins, demeurant plongé des heures dans ses pensées d’où il ressortait invariablement empli de ressentiment. Des pressings hebdomaires il passa à la fréquentation inégale des laveries. Il estimait malséant de placer son linge dans le même tambour que le rebut de la société et supportait de moins en moins les regards empreints de commisération qu’il éveillait. Plantin était devenu pitoyable sans s’en apercevoir. Pressé par sa vergogne, il y oublia même son portefeuille. Lorsqu’il s’en rendit compte et retourna sur ses pas, il ne retrouva rien. Il gardait certes de l’argent dans sa veste, mais il perdait ses papiers et ses cartes magnétiques. Il souffrit moins de perdre sa carte de crédit que celle qui lui aurait permis de rentrer dans son immeuble et dans son appartement, quand il aurait estimé qu’on l’eût oublié.
Le monde, à ses yeux, prit des angles de plus en plus saillants. L’étau se resserrait. La police lui devint une menace quoiqu’elle ne fît rien qu’il n’eût approuvé naguère. Les premières privations de nourriture furent supportables au début de l’automne, qui fut doux cette année-là. Mais il lui fallut se vêtir plus chaudement dès la mi-octobre, et comme il dut aussi racheter de l’essence pour faire fonctionner le chauffage de la Renault, il cessa de manger dans des bars pour routiers où il redoutait de plus en plus d’être agressé. Il se rapprocha de l’agglomération lyonnaise en évitant les contrôles et les caméras de surveillance disposées même sur d’anodins parkings.
Combien se nourrir coûtait cher ! La mondialisation lui permettait de ne pas acheter d’aliments sains. Aussi apprécia-t-il à leur juste valeur les McDonald péri-urbains qu’une politique éclairée disposait comme des auges. A l’heure où la circulation était moindre, il s’y rendait à pied. Il croisait souvent, le long du boulevard où l’Agence de sécurité alimentaire voisinait plaisamment avec un fast-food, des groupes d’hommes mal rasés et au regard sombre. Au restaurant, il était parfois obligé de faire banquette avec eux, en raison de l’affluence, car le gruau servi restait abordable. Il demeurait alors moins longtemps et rejoignait sa voiture garée vers la déchetterie.
Le 1er novembre, il n’eut plus suffisamment d’argent pour se loger et passa la nuit, moteur tournant, dans sa Vel Satis. Les nuits suivantes, il fut angoissé en raison d’une présence policière renforcée et de groupes de jeunes qui paraissaient excités. Il entendit parler d’émeutes, vit des véhicules en flammes et eut des brûlures d’estomac en raison de sa peur d’un écroulement soudain du monde dont il avait si longuement alimenté des hauts-fourneaux. Etranger dans sa propre ville, déchu de son droit à librement circuler, redoutant ceux qu’il appelait jadis « la maréchaussée » par manière de plaisanterie, il tentait désormais d’esquiver les agents au volant de son automobile sale et de trouver un lieu pour se cacher. Il ne parvenait pas à s’éloigner de la ville. La banlieue était hors d’elle.
Un jour où il prenait à pied le cours Charlemagne, une voiture s’arrêta et une jeune fille en descendit. Il passa près de celle dont il avait autrefois acheté les faveurs, et baissa les yeux : il n’avait plus ni argent ni désir. Elle ne l’avait pas même regardé. Elle, au moins, la police la laissait tranquille. Un soir où il faisait un froid humide et pénétrant, il aperçut depuis les quais de Saône la colline éclairée de façon inhabituelle et comprit qu’il s’agissait des illuminations du 8 décembre. La ville était à la fête. Il sentit la présence accrue de forces qui lui intimaient implicitement l’ordre de moins exister. Perclus de honte, il alla ressasser son opprobe vers d’anciens docks, où il gara son domicile. En chemin, à un feu, un mendiant s’était approché d’un pas décidé de la voiture sombre et, lorsqu’il avait frappé à la vitre grasse d’avoir été l’appuie-tête de nombreuses nuits, son expression surprise puis compatissante vida Plantin de sa substance.
Diminué moralement et physiquement, il retourna une seule fois en décembre jusqu’au centre ville, mais pas plus loin que la place Carnot, où se tenait le marché de Noël avec ses victuailles. Ecœuré, il s’en alla et, en évitant la gare de Perrache où tant de misères se côtoyaient, prit la direction du Confluent. Il stationnait quai Rambaud, à l’emplacement du futur îlot B. La France était en état d’urgence depuis des semaines. Il faisait froid pour les étrangers. Les nuits glaciales de fin décembre promettaient une consommation record de gaz domestique. Le 19 du même mois polaire, Gaz de France entrait en bourse. Tous les boursicoteurs eurent chaud au cœur.
Sans essence, le chauffage de fortune d’Auguste Plantin cessa. Le matin du 22 décembre, la police le découvrit mort de froid. Il avait eut raison : l’année 2005 fut marquée sur sa pierre blanche.

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