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Quand des Verts voient rouge 

lundi 29 novembre 2010, par Michel Tarrier

La diffusion quotidienne de l’obscénité politique qui s’affiche au pouvoir, faite du mépris des plus démunis et d’une haine des étrangers pour le moins contraire aux bonnes mœurs, l’arrogance des dominants et l’autosatisfaction des brutes fortunées ne provoquent aucun émoi. Il y eut par le monde et l’histoire de sanglantes révolutions pour moins que ça. Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira… « Le mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais confidentiel  », assurait André Malraux. Étrange et consternante époque où les médias bêtifient dans une parodie lénifiante et liquoreuse toute activité humaine, où les dirigeants infantilisent les adultes, les grondent, les menacent, leur parlent comme à des demeurés... Demeurés, embrigadés, lobotomisés, robotisés, programmés, démunis de la moindre faculté de penser, d’imaginer, de réagir, les citoyens insidieusement assujettis se retrouvent ipso facto en classe maternelle. La barboteuse démocratique est une tenue imposée. J’en connais même qui, pour seule et unique rébellion, se roulent dans leur caca. Tel est le dessein d’une frange dure du capitalisme, véritable phalange qui s’instaure en religion dogmatique et nous fait prendre irrésistiblement le chemin du temple-hypermarché. On se demande comment on ose manigancer le procès d’une saleté comme l’église de la scientologie alors qu’il y a captation permanente de nos esprits, de nos rêves, de nos gestes, de notre labeur, de nos économies et de nos héritages par ces autres saletés que sont les maîtres à consommer inutile. J’achète donc je pense, je consomme donc je vis. Manigance des manigances, mettre une secte sur la sellette n’est qu’un reflexe de lutte intestine et de concurrence déloyale.

Alors, parfois, certains esprits épris de conscience universelle, d’amour pour les derniers lambeaux de naturalité, de compassion pour les animaux, d’admiration pour un vieux chêne séculaire promis à l’abattage, de ras-le-bol pour la énième marée noire, de colère et de révolte face à une coupe forestière illégitime ou à l’écocide induit par un nouveau barrage dont la justification n’est que politique, écœurés par le silence étatique et l’apathie citoyenne, montent d’un cran, se cabrent et ont toute raison de porter le fer. Ces sauveurs du matin n’ont pas attendu que l’écologisme soit pasteurisé, ne protègent pas en dégustant des petits fours ou en se gargarisant lors de pompeux symposiums. Certains « extrémistes illuminés », vous savez ces sortes d’athées hantés par un futur de plus en plus improbable, qui n’investissent pas dans l’au-delà mais sur le plancher des vaches, ressentent le besoin d’une vraie conservation des paysages, d’une réelle gestion des ressources, d’une authentique attention de sauvegarde et de respect pour les autres espèces animales que l’homme, voire pour quelques plantes fines. Ils sont vus au mieux comme des idéalistes, des ennemis du progrès, des enquiquineurs, des anticonformistes, des extraterrestres, au pire comme des terroristes, des totalitaires, des fondamentalistes. Depuis le miroir déformant de nos salons de l’auto et de l’agriculture, ils ne peuvent être perçus autrement… Ici et maintenant, certaines gens traitent de fascistes, de nazis verts ou plus gentiment de rétrogrades, d’éco-anarchistes, de néo-tribalistes ou de néo-luddistes, les opposants à d’évidentes dérives éthiques, toutes inspirées par un esprit de lucre prééminent sur toute attitude morale. Il en va ainsi des bénévoles de Greenpeace s’interposant aux agresseurs de la planète, aux bétonneurs des paysages, aux trafiquants de thon rouge, aux tueurs de baleines, au trafic de déchets nucléaires ; des faucheurs volontaires voulant imposer le principe de précaution contre le dictat de bien douteuses cultures transgéniques et le brevetage du vivant ; des très pacifiques éco-guerriers français (transfuges d’Earth First et d’autres associations d’eco-warriors américains et anglais) sur des arbres perchés ; des animalistes bien inspirés de PETA ou de Brigitte Bardot invectivant les tortionnaires d’animaux à fourrure ou de laboratoire. Il faut évidemment s’attendre qu’avec la menace montante, l’opposition frontale des bonnes volontés se voie complétée par des mouvements de plus en plus revendicatifs et actifs contre les agrocarburants, l’usage systématique de l’automobile, l’emploi insistant des pesticides, voire contre l’alimentation carnée responsable à elle seule d’un considérable hold-up sur les populations souffrant de sous-nutrition. Face à l’immonde imposé, à l’insoutenable, il n’y a pas d’autre voie que celle du soulèvement, de la désobéissance civile, virulente et si possible… sans violence. L’analogie est grande avec la polémique qui sévissait et sévit encore au sujet de l’avortement, entre les pour et les contre. Et notons que les sinistres vertueux anti-avortistes et pronatalistes sont tous des va t’en guerre de première quand il s’agit de piller les richesses du Sud et que, les mains tachées de sang et de sève, on ne les verra jamais s’installer en haut d’un arbre pour défendre la vie. Comment un humain digne de cette appellation non contrôlée peut-il être en faveur d’un manteau de fourrure plus que frivole et ne pas être bouleversé par l’enfer enduré à ce titre par les animaux écorchés vifs ? Le pape inhumain, pour la fécondité des hommes et contre celle universelle de la nature, porte effectivement une étole d’hermine.

Quand la bonne volonté revendicative tissait la fibre de gauche, on voyait encore s’intégrer aux écolos de tous poils, un bataillon bigarré d’altermondialistes, d’anciens combattants de Seattle et de Porto-Alegre, des militants d’ATTAC, de Ni putes Ni soumises, des antinucléaires, de vieux babs du Larzac et du fromage de chèvre s’agrippant aux faucheurs de la Confédération paysanne et à l’icône José Bové, des ennemis de la mondialisation ultralibérale, de la malbouffe et des OGM, des anti-américanistes inconditionnels, des amis de Lula et des sans-terre brésiliens, des défenseurs de l’Amazonie et des ethnies amérindiennes, des sans-papiers, des squatteurs, des transfuges d’Emmaüs, des Enfants de Don Quichotte avant la lettre, des végétariens, des pro-ours, des pro-loups, des associations de défense des animaux, notamment des anti-fourrure, des anti-vivisection, des anti-corrida et les anti-gavage, des membres de Greenpeace contre le chaos climatique ou contre telle marée noire, ce qui restait de tendance anar et d’indépendantistes de quelque Bretagne, Corse et ex-Occitanie réunies, certains arborant le kit guérillero du sub Marcos ou encore le keffieh d’Arafat, d’autres légitimement préoccupés par le destin du Tibet et en fusion spirituelle avec l’incontournable Dalaï-lama. À cet enthousiaste patchwork d’énergie du désespoir, à ce brouhaha sur fond de non-violence, s’intégraient artistes intermittents du spectacle et artisans largués par la doctrine de la copie chinoise, Renaud réanimé et trois autres chanteurs ou acteurs engagés, ainsi que quelques sorcières du tarot et derviches tourneuses de Reclaiming, exécutant, dans la fumée des lacrymogènes, une danse en spirale devant laquelle les policiers anti-émeutes restaient de marbre jusqu’à en oublier quelques autonomes infiltrés. Certains combats étaient perdus d’avance, mais pas tous… C’était le bon temps de la grande parade de la contre-culture et du contre-pouvoir. Une renaissance n’est pas impossible, un cumul de crises pouvant aiguillonner l’amorphie et réveiller les troupes de leur assoupissement.

Nous avons deux options : « L’Amazonie, dernière page de la genèse qui reste encore à écrire  », ainsi que le prétendait Euclides da Cunha dans son livre posthume Un paradis perdu, ou bien « L’Amazonie sera capitaliste ou ne sera pas », comme l’annonçait avec amertume le poète explorateur Alain Gheerbrant dans son ouvrage L’Amazone, un géant blessé ? Faut-il lutter ou se résigner et se taire ? N’avons-nous rien compris aux grandes soldes des ressources planétaires, à la possibilité d’occuper subséquemment une seconde planète ? « Chaque matin quand je me réveille, je me demande si je devrais écrire ou faire sauter un barrage ». L’écrivain anarchiste américain Derrick Jensen faisait ainsi l’apologie du sabotage environnemental, soutenant que la société occidentale était inapte à changer de direction et étendra irrémédiablement ses méfaits. Ce Jésus de la cause écologique, soucieux de redonner leurs chances aux valeurs souillées par le capitalisme, pensait qu’il convenait d’organiser la chute de l’ère industrielle, avant qu’il ne soit trop tard. L’immense naïveté du projet ne manqua pas d’interpeller les plus blasés des faiseurs de fric, et de se gausser de la pensée hautement utopique. Nos lois accréditant tous les vices et condamnant toutes les vertus donnent une totale raison aux forces du mal. Ce qu’il faut retenir du projet de Derrick Jensen, c’est sa condamnation définitive et clairvoyante des collaborateurs prêcheurs de faux espoirs, des faux apôtres de la résistance, des Pharisiens de l’alternatif, se prêtant ainsi au jeu du système nocif. Et de ceux-là, nous en sommes envahis et n’avons même plus la faculté de les reconnaître, tant leur imbrication est diffuse dans le paysage social, tant le système les engendre spontanément. La plupart de ces bouffons ne se rendent même pas compte de leur perverse collaboration. Je me demande même si je n’en fais pas partie, par la force des choses… Les agresseurs de la planète possèdent des vitrines pleines de ces bonnes consciences à la petite semaine. L’ennui, c’est qu’ils ont souvent de bien belles images et qu’on se prend à rêver. L’un des grands pièges du combat pour la nature est justement d’utiliser les derniers beaux paysages. Les ONG se préoccupant de la famine ne montrent pas des ventres pleins. Un autre piège est de se dire que leur discours est peut-être biaisé mais qu’il permettrait tôt ou tard de prendre les commanditaires au pied de la lettre, que la démagogie pourrait finalement faire boomerang. C’est en ce sens que bien des écologistes qui ne sont guère habitués à avaler des couleuvres ont pu participer à la pantomime du Grenelle de l’environnement. Mais le rapport de force est tel, le mensonge institutionnel pour le maintien d’une oppression systématique si ancré, qu’il semble hors de portée de pouvoir inverser les tendances. Je conseille la lecture de The Culture of Make Believe (2002), un des essais de Jensen prétendant défier les fausses valeurs en place. Dans A Language Older than Words (2000), il déclare : « Il ne peut y avoir aucune vraie paix en vivant avec quelqu’un qui a déjà déclaré la guerre, aucune paix mais une capitulation. Et même cela, comme nous voyons autour de nous, n’aboutit pas davantage à la paix mais à d’autres dégradations et exploitations. Nous sommes responsables non seulement ce que nous faisons mais de ce que nous sommes capable d’arrêter. Avant de pouvoir parler de paix, nous devons parler honnêtement de comment stopper par tous les moyens possibles ceux qui ont déclaré la guerre au monde et à nous. Ceux qui détruisent ne s’arrêteront pas parce que nous le demandons gentiment. Il n’y a qu’un seul langage qu’ils comprennent et tout le monde ici sait duquel il s’agit. Pourtant nous n’en parlons pas ouvertement  ». C’est peut-être stupide, mais j’ai été chagriné de voir que, lui aussi, il vendait sur son site des tee-shirts à son effigie … J’espère que c’est pour rétribuer ses avocats.

P.-S.

en logo, Derrick Jensen.

Extrait de Dictature verte, Les Presses du midi.

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