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À mes amis allemands (extrait intégral) 

Version française en html de la déclaration trilingue de DSK sur l’Europe
publiée en format pdf le 18 juillet 2015

dimanche 26 juillet 2015, par Dominique Strauss-Kahn

Présentation | Rendre plus largement accessible par le format html le texte intégral du réquisitoire pour l’Europe publié en trois langues (allemand, anglais, français) dans un format pdf, par Dominique Strauss-Kahn via son compte Twitter, le 18 juillet 2015, (réplique sans délai à la reprise des négociations désastreuses pour la Grèce), ne suppose pas d’adhérer à sa vision de l’Europe ni à sa conception de l’euro, ni encore à sa conviction que la Grèce dût être maintenue dans l’euro et dans l’Europe. Bien sûr cela ne suppose pas davantage de requérir une opinion sur sa sexualité ni sur la pertinence des actes de justice à propos de tels abus réels ou éventuels.
Il s’agit de présenter ici un point de vue politique édifié par une idéologie partisane de l’Europe stratégique et des cultures, informé par un libéral qui dans ses deux dernières missions officielles fut concerné par l’économie la monnaie et le traitement des crises, actuellement expert en hautes stratégies, et qui voit le symptôme d’une rupture du pacte en jeu dans le traitement forcé de la crise grecque, auquel passer outre pour poursuivre de développer l’Europe telle qu’elle s’impose, contre c’est-à-dire en guerre contre jusqu’à la défaite et la domination néo-coloniale ou vers l’exclusion de certains peuples (les pays membres les plus pauvres), ne la mènerait ni à sa puissance internationale ni même à un avenir certain.
Le fait que ce texte par l’ancien directeur du FMI soit très commenté dans la Presse, cité partout et discuté, parfois désinformé, après avoir directement posé via les réseaux sociaux sa question sur les différentes conceptions de l’Union Européenne (par exemple face à l’idée d’un étalon euro selon lequel des monnaies régionales pourraient exister et être évaluées dans des cadres adaptés aux économies corrélatives — solution fédérale défendue par Yanis Varoufakis alors ministre des finances du premier gouvernement Tspiras), en fait une des références publiques incontournables dans le débat européen constructif de l’Europe et de l’euro qui devrait se poursuivre — mais qui ne se poursuivra peut-être pas.

Pour mémoire, peu avant sa démission l’auteur avait témoigné en faveur de la nécessité pour les créanciers d’apurer la dette grecque afin que la Grèce européenne pût renaître économiquement plutôt que sombrer dans une récession aggravée. Son temps étant alors compté, même s’il ne put rien faire de la leçon tirée des réponses inadaptées à l’évolution de la crise grecque, ses conclusions publiques étaient déjà celles de sa note du 27 juin 2015, « Apprendre de ses erreurs », où prenant sa part des responsabilités passées il allège la présente situation de Christine Lagarde, la libérant en partie du poids du renouvellement des erreurs ce qui pourrait la rendre active vers une réparation (il semble en effet que son attitude ait changé), et remarque une fois encore que l’argent de l’aide allouée à la Grèce ne parvint pas à sa destination sinon en part infinitésimale mais payait les créanciers et les spéculateurs (note également publiée en pdf par la même voie que la déclaration suivante). L. D.



EUROPE : ENGLISH, GERMAN AND FRENCH VERSIONS

(Version française 18/07/2015)


Hollande a tenu bon. Merkel a bravé ceux qui ne voulaient à aucun prix d’un accord. C’est à leur honneur. Un plan a de bonnes chances d’être mis en œuvre, repoussant, sinon effaçant, les risques de Grexit. C’est insuffisant mais c’est heureux.

Mais les conditions de cet accord, quant à elles, sont proprement effrayantes pour qui croit encore en l’avenir de l’Europe. Ce qui s’est passé pendant le week-end dernier est pour moi fondamentalement néfaste, presque mortifère.

Il y a, bien sûr, ceux qui ne croient pas en cet avenir. Ceux là se réjouiront, ils sont nombreux et de deux écoles différentes.

La première regroupe tous ceux qui ont la vue trop courte. Ceux dont le nationalisme empêche de voir au delà de leurs frontières et qui s’interrogent en vain sur l’existence même de l’Europe. Mais qui sait ce qu’est vraiment l’Europe ? Qui sait d’où affleure ce continent ? L’Europe est-elle née dans les poèmes homériques du IXe siècle avant notre ère ? Est-elle née dans les tranchées de fange et de boue où tous les sangs du monde vinrent se mêler, mélanger leurs couleurs, brasser leurs rêves, croiser leurs ambitions ? Est-elle née plus près de nous encore, plus prosaïquement aussi, dans les minutieux et laborieux traités de l’Union Européenne ? Elle était, à n’en pas douter dans la tête d’Érasme qui, en 1516, écrit dans La complainte de la paix : « L’Anglais est l’ennemi du Français uniquement parce qu’il est français, le Breton hait l’Écossais parce qu’il est écossais ; l’Allemand est à couteaux tirés avec le Français, l’Espagnol avec l’un et l’autre. Ô perversité des hommes, la diversité superficielle des noms de leurs pays suffit à elle seule à les diviser ! Pourquoi ne se réconcilient-ils pas plutôt sur toutes ces valeurs qu’ils partagent ensemble ? »

Il y a aussi ceux qui ont la vue trop longue. Ceux qui sont capables de voir plus loin que leurs propres frontières mais qui ont choisi de renoncer à faire vivre cette communauté qui leur était pourtant la plus proche. Ils se tournent vers d’autres, plus à l’Ouest, auxquels ils ont accepté de se soumettre. C’est ce qui était dans la tête de Cioran dont l’écho de la rage impuissante nous parvient encore : « Comment compter, se désole-t-il, sur l’éveil, sur les colères de l’Europe ? Son sort et jusqu’à ses révoltes se règlent ailleurs ».

Et puis il y a ceux, dont je suis, qui ne se reconnaissent ni dans les premiers ni dans les seconds. C’est à eux que je m’adresse ici ; à mes amis allemands qui croient en l’Europe que nous avons voulu ensemble naguère ; à ceux qui pensent qu’une culture européenne existe. Ceux qui savent que les pays qui en dessinent les contours, et dont les livres d’histoire ne retracent généralement que les conflits, ont façonné une culture commune qui n’est semblable à aucune autre. Cette culture n’est pas plus riche qu’une autre, ni plus glorieuse, ni plus noble mais pas moins non plus. Elle est forgée dans cet alliage particulier où se fondent l’individualisme et l’universalisme égalitaire, elle incarne et revendique plus que toute autre ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas nomme une « solidarité citoyenne » quand il écrit par exemple que « le fait que la peine de mort soit encore appliquée dans d’autres pays est là pour nous rappeler ce qui fait la spécificité de notre conscience normative ».

De cette culture, nous sommes dépositaires. C’est une longue histoire, une formation longue de dizaines, de centaines d’années, une succession de douleurs parfois, de grandeur bien sûr, et de conflits aussi, entre nous, entre frères européens. Nous avons dû dépasser ces rivalités, d’une violence parfois inouïe, sans jamais les oublier. Je ne sais si nous sommes sortis plus forts de ces épreuves européennes qui ont contribué à modeler l’histoire du monde ; ce dont je suis persuadé en revanche, c’est que nous y avons acquis un penchant particulier pour une société solidaire. L’Europe, c’est Michel Ange, Shakespeare, Descartes, Beethoven, Marx, Freud et Picasso. Ils nous ont appris, eux et tant d’autres encore, à fonder le partage entre la nature et la culture, entre le religieux et le séculier, entre la foi et la science, entre l’individu et la communauté. C’est parce que cet héritage nous est commun, qu’il est inscrit au plus profond de notre être collectif, qu’il n’en finit pas d’irriguer les œuvres dont nous avons été, dont nous sommes et dont nous serons capables, que nous avons su mettre fin à nos guerres intestines.

Mais le démon n’est jamais loin qui nous fait revenir à nos errements passés. C’est ce qui s’est produit pendant ce week-end funeste. Sans discuter en détails les mesures imposées à la Grèce pour savoir si elles sont bienvenues, légitimes, efficaces, adaptées, ce que je veux souligner ici c’est que le contexte dans lequel ce diktat a eu lieu crée un climat dévastateur.

Que l’amateurisme du gouvernement grec et la relative inaction de ses prédécesseurs aient dépassé les bornes, je le mesure. Que la coalition des créanciers conduite par les allemands, soit excédée par la situation ainsi crée, je le comprends. Mais ces dirigeants politiques me semblaient jusqu’alors trop avertis pour vouloir saisir l’occasion d’une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche au prix d’une fragmentation de l’Union. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. A compter nos milliards plutôt qu’à les utiliser pour construire, à refuser d’accepter une perte — pourtant évidente — en repoussant toujours un engagement sur la réduction de la dette, à préférer humilier un peuple parce qu’il est incapable de se réformer, à faire passer des ressentiments – pour justifiés qu’ils soient- avant des projets d’avenir, nous tournons le dos à ce que doit être l’Europe, nous tournons le dos à la solidarité citoyenne d’Habermas. Nous dépensons nos forces en querelles intestines et nous prenons le risque d’enclencher un mécanisme d’éclatement. Nous en sommes là. Un fonctionnement de la zone euro dans lequel vous, mes amis allemands, suivis par quelques pays baltiques et nordiques, imposeriez votre loi sera inacceptable pour tous les autres.

L’euro a été conçue comme une union monétaire imparfaite forgée sur un accord ambigu entre la France et l’Allemagne. Pour l’Allemagne, il s’agissait d’organiser un régime de taux de change fixe autour du Deutschemark et d’imposer par ce biais une certaine vision ordo-libérale de la politique économique. Pour la France, il s’agissait de manière un peu naïve et romantique d’établir une devise de réserve internationale à la hauteur des ambitions de grandeur de ses élites. Il faut désormais se sortir de cette ambiguïté initiale devenue destructrice et de ces projets autocentrés même si chacun sait qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Cela nécessite un effort commun en France comme en Allemagne. Chaque pays rencontre des obstacles majeurs sur ce chemin. L’Allemagne est prisonnière d’un récit trompeur et incohérent sur le fonctionnement de l’union monétaire largement partagé par sa classe politique et sa population. En France, a l’inverse, la paresse, et le souverainisme larvé des élites économiques et intellectuelles est tel qu’il n’existe pas de récit ni de vision intelligente et rénovée de l’architecture de l’union monétaire qui puisse trouver un soutien populaire. C’est cette vision commune qu’il faut inventer d’urgence.

Ne me dites pas que c’est seulement en imposant des règles de saine gestion que vous entendez sauver l’Europe ! Nul plus que moi n’est attaché au respect des grands équilibres et c’est ce qui nous a toujours rapprochés. Mais il faut les faire respecter dans la démocratie et le dialogue, par la raison, pas par la force.

Ne me dites pas que s’il en est ainsi et que si certains ne veulent rien entendre, vous continuerez votre route sans eux ! Jamais le repli sur le Nord ne suffira à vous sauver. Vous, comme tous les Européens, avez besoin de l’ensemble de l’Europe pour survivre, divisés nous sommes trop petits. La mondialisation nous fait assister à l’apparition de grands espaces géographiques et économiques appelés à se répondre et à se concurrencer pour des décennies, peut être pour des siècles. Les zones d’influence qui se dessinent, les regroupements qui s’opèrent risquent de durer longtemps. Chacun voit bien se dessiner la plaque nord-américaine. Elle regroupera, autour des États Unis, ses satellites canadiens et mexicains, voire au delà. Tout donne à penser aujourd’hui que l’Amérique du Sud saura accéder à une forme d’autonomie. En Asie deux ou trois zones peuvent se dégager, selon qu’en sus de la Chine et de l’Inde, le Japon saura ou non créer autour de lui une solidarité suffisante justement parce que il est lui aussi trop petit s’il reste seul. L’Afrique s’éveille, enfin, mais elle à besoin de nous. Quand au monde musulman, agité aujourd’hui par les tremblements liés à une utilisation politique de l’Islam par certains, il peinera sans doute à trouver son unité.

L’Europe peut être un de ces joueurs mais ce n’est pas encore sûr. Pour y parvenir, son ambition doit être de se rassembler dans l’Union actuelle et même au delà. Pour survivre parmi les géants, l’Europe devra regrouper tous les territoires compris entre les glaces du Nord, les neiges de l’Oural, et les sables du Sud. C’est à dire retrouver ses origines et envisager, à l’horizon de quelques décennies, la Méditerranée comme notre mer intérieure. La logique historique, la cohérence économique, la sécurité démographique, auxquelles j’ajouterai — quoi qu’il en semble — une proximité culturelle issue de la diffusion des religions du Livre, nous montrent la voie. Tout à nos conflits internes, nous ne regardons que vers le Nord et nous négligeons le Sud. C’est là pourtant qu’est le berceau de notre culture. C’est lui qui apportera à la vieille Europe le sang neuf des jeunes générations. C’est lui qui fera de l’Europe le point de passage obligé entre l’Orient et l’Occident. Alexandre, Napoléon, nos folles ambitions coloniales ont cru construire cette unité par la force des armes. La méthode, cruelle et détestable, a échoué mais l’ambition était fondée. Elle le demeure.

L’enjeu est de taille. Une alliance de quelques pays européens, même emmenée par le plus puissant d’entre eux, sera peu capable d’affronter seule la pression russe et sera vassalisée par notre allié et ami américain à une échéance qui n’est peut être pas si lointaine. Il y a ceux qui ont déjà choisi cette voie. Ce sont ceux dont je disais plus haut qu’ils ont la vue trop longue. Mais ce n’est pas le cas de tous. C’est aux autres que je m’adresse.

L’Europe que je souhaite doit évidemment avoir ses règles et sa discipline de vie commune, mais elle doit aussi avoir un projet politique qui la dépasse et qui justifie ces contraintes. Aujourd’hui chacun semble l’avoir oublié. Notre modèle européen peut être un modèle pour d’autres peuples qui refusent de se couler dans un moule unique venu d’Outre Atlantique. Mais pour être un modèle, l’Europe doit voir loin, refuser les mesquineries, jouer son rôle dans la mondialisation, en un mot, continuer à façonner l’Histoire.


D. S. K.


Source : Dominique Strauss-Kahn, discours trilingue sur l’Europe du 18/07/2015 publié en pdf sur Slideshare et diffusé par l’auteur via son compte Twitter « DSK » @dstrausskahn

Voir « Apprendre de ses erreurs », note bilingue sur la Grèce du 27/06/2015 publiée en pdf sur Slideshare et diffusée par l’auteur via son compte Twitter « DSK » @dstrausskahn

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Sur la Grèce
« Apprendre de ses erreurs » (pdf), DSK
Source Slideshare




P.-S.

L’icône en logo « Détournement du drapeau européen. | urope-prison » est extrait de l’article du 29/09/2011 dans Le Post, à propos des taxes européennes sur les transactions financières et de "la lutte contre les dettes souveraines" : « BOULE DE CRISTAL, Une semaine cruciale pour l’avenir de l’Europe » — intéressant à relire aujourd’hui... Cette archive est maintenue en ligne par Le Huffington Post francophone depuis le 23 janvier 2012, suite à sa fusion avec Le Post.

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