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Comprendre l’escalade de la violence en Égypte 

Répliques en Égypte : les militaires contre le peuple.

samedi 16 juin 2012, par Marwan Bishara (Date de rédaction antérieure : 25 novembre 2011).

NdLaRdR. La réactualisation de ce texte s’impose peut-être pour comprendre le cadre du redoublement de la violence notamment contre les femmes qui manifestaient — toutes confessions unies — pour protester justement contre les agressions sexuelles dans les manifestations et dans la rue, au Caire, il y a deux semaines... Redoublement qui précéda la conclusion contre-révolutionnaire des présidentielles égyptiennes ces jours-ci avec l’ancien premier ministre de Hosni Mubarak, Ahmed Shafik, donné comme favori face au représentant du mouvement pour la paix et la liberté des Frères musulmans, Mohammed Morsi.

    Au cinquième jour de la levée insurrectionnelle dans plusieurs grandes ville de l’Égypte, (notamment Le Caire, Suez, Alexandrie, Port Said, Assiout), et d’auto-défense contre la répression terrible infligée aux insurgés depuis le 18 novembre au soir, avec des armes chimiques en l’état de différents gaz lacrymogènes et des tirs de balles de caoutchouc visant les membres et les yeux, et de balles réelles visant la tête et le torse, sans compter les matraquages défonçant les crânes des manifestants tombés sous les coups, jusqu’à les tuer, particulièrement au Caire, et à Alexandrie, la Presse internationale aurait aimé croire à une accalmie après la prise de parole du général Tantawi, au 5e jour. Néanmoins le temps pour les insurgés de nettoyer les rues et de reprendre leur souffle fut rompu de nouveau par les tirs de la police. Hier soir c’était dans un autre quartier du Caire l’armée qui tirait de façon non sporadique, des vidéos rapidement installées après avoir été enregistrées depuis des appartements aux risques et périls des vidéastes montraient l’occupation de la rue par l’armée. On se croirait à Tripoli il y a plusieurs mois... Mais l’OTAN n’interviendra pas ici.    [ Suite ]

Le texte suivant, de Marwan Bishara, est son article du 20 novembre 2011, mis à jour le 22 novembre, paru dans l’édition numérique de Al Jazeera. Il m’a semblé le plus clair et précis à lire parmi d’autres pour comprendre l’escalade insurrectionnelle égyptienne face à la dictature militaire, et ses enjeux d’avenir après le règne de ce pouvoir autoritaire et exclusif. (On demande l’indulgence pour la traduction rapidement faite. Il est possible de se référer à l’article en anglais dans Al Jazeera dont le lien est donné au début de la version que nous en proposons.)

Le 24 novembre 2011
L. D.

Source Al Jazeera

Le 22 Novembre 2011, 11h 03.

Les répliques [1] de l’Égypte : L’armée contre le peuple

Un analyste politique éminent de Al Jazeera répond à trois questions sur l’escalade de la violence en Égypte.

« Le peuple a parlé haut et clair. Il appartient aux généraux de se lever et de saluer la résolution de leur peuple, de le sauver de la souffrance et des retards inutiles. »

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Pourquoi l’escalade des protestations en Égypte ?

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     Le tremblement de terre qui a transformé l’Égypte au début de l’année n’est pas allé assez loin ni assez profondément parce que l’armée — la colonne vertébrale du régime Moubarak — s’est mise du côté des révolutionnaires dans l’espoir de sauvegarder son statut et ses privilèges.

Or la semaine dernière le cuivre a tenté de forcer la révolution et la volonté des gens en présentant sa version de la constitution pour gouverner à l’avenir, déclenchant la colère et la déception parmi la majorité du corps politique du pays.

Le projet des militaires contient quelques bons principes et directives. Mais mettre les forces armées au-dessus de l’État et par-dessus tout, des trois autorités civiles, est une politique venue d’une ère passée qui n’a aucune place dans l’avenir démocratique de l’Égypte.

La tentative inopportune et infortunée des généraux de vaquer aux affaires selon leur habitude n’a pas été bien perçue par ceux qui signifient que le peuple est la source de toute légitimité constitutionnelle.

Par ailleurs, l’usage excessif de la violence par les forces de sécurité qui semblent agir dans la vengeance contre les manifestants, les tuant par dizaines et faisant des centaines de blessés en quelques heures, est absolument inacceptable pour les Égyptiens dans l’ère post-Moubarak.

Les militaires au pouvoir de l’Égypte auraient pu et auraient dû faire preuve de beaucoup plus de retenue pour faire avancer leurs intérêts. Ils auraient pu et dû répondre au droit légitime des Égyptiens, particulièrement aux familles des tués de la révolution qui manifestèrent tard vendredi soir, étant donné le grand taux de participation sur la place Tahrir et sur d’autres places dans le pays.

Comme le noble institut islamique Al-Azhar qui a sa fondation au Caire l’a souligné au début du mois dans sa « charte du printemps arabe », un projet directeur pour la démocratie dans le monde arabe, l’usage de la violence contre des citoyens pacifiques délégitime l’autorité dirigeante et clôt sa raison d’être.

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Est-ce la raison pour laquelle
le gouvernement Sharaf [2] a démissionné ?

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     Le gouvernement qui prétend parler au nom du peuple en révolution ne pouvait et ne devrait pas accepter de telles effusions de sang réalisées en son nom ou sous sa surveillance.

Le Premier ministre Issam Sharaf après sa nomination a été parmi les premiers politiciens à entrer Place Tahrir pour rejoindre les révolutionnaires, rendant claire la position qu’il adoptait. Pourtant, plusieurs mois plus tard, il apparaît que ce n’est pas le gouvernement civil mais le SCAF (Supreme Council of the Armed Forces) [3] qui gouverne l’Égypte depuis la révolution.

C’est pourquoi quelle que soit l’identité du successeur intérimaire, c’est-à-dire du gouvernement intérimaire à venir des élections, pour assurer sa crédibilité aux yeux du peuple il faut signifier son autonomie par rapport aux généraux.

En effet, la feuille de route vers la démocratie doit être transparente et pleinement représentative des forces révolutionnaires.

Comme certains leaders [4] des intellectuels indépendants d’Égypte l’ont proposé, la voie à suivre doit commencer par un gouvernement civil de salut national pourvu de l’autorité nécessaire, puis de l’élection d’une commission spéciale qui rédige une constitution, suivie d’élections présidentielles mettant fin au mandat du SCAF et installant complètement et entièrement le pays sur les pistes civique et démocratique.

La révolution n’est pas une question de demi-mesures. Il s’agit d’une rupture franche avec le passé. Il vaut mieux que cette transformation ai lieu à travers une transition pacifique, mais elle doit avoir lieu. Il n’y a pas d’autre moyen d’aller vers la réalisation des objectifs de la révolution.

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Mais l’armée serait-elle prête à retourner à la caserne
et à abandonner ses privilèges ?

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     À la fin du jour les généraux n’avaient pas d’autre choix que de prendre le parti du peuple d’Égypte. Ce n’est pas seulement du sens commun, c’est dans leur intérêt vital comme dans celui du pays.

La sécurité nationale de l’Égypte est en jeu, et les Égyptiens ne peuvent absolument pas l’obtenir d’une autre façon.

Ils veulent que leurs militaires soient solides afin de protéger la souveraineté et l’indépendance de la nation, et l’armée a besoin d’une démocratie forte et vibrante, s’ils veulent être une puissance qui compte dans le 21ème siècle.

En effet, les forces armées ont un rôle important dans le fait d’assurer le respect de la constitution du pays à long terme.

Cela ne peut pas être le cas si l’on devient le premier contrevenant.

Cela signifie aussi que l’armée soit partie intégrante des institutions de l’État et tombe sous, non pas au-dessus, la souveraineté de la nation.

Les généraux ne peuvent pas à la fois manger leur gâteau et l’avoir. Une démocratie n’est pas fonctionnelle si elle n’est pas étendue aux forces armées.

Les généraux ne devraient pas pouvoir décider de leur propre budget et l’imposer au peuple, ni tailler leur propre domaine d’intérêt dans l’économie et la politique de la nation.

Ils ne devraient pas davantage être exempts de la rétrocession [5] ni de l’alternance pour servir l’intérêt supérieur du pays et de sa sécurité nationale.

Il existe ou un moyen facile ou une manière ardue pour que tout cela se produise. Mais de toute façon, pour arriver cela arrivera : tôt ou tard. Le peuple a parlé haut et clair. Il appartient aux généraux de se lever, de saluer la résolution de leur peuple et de le sauver de la souffrance et des retards inutiles.

Marwan Bishara [6]

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Traduction rapide : Louise Desrenards

P.-S.

Liens : ouvrir les liens des images et des vidéos en pied de page de l’information de Human Rights Watch publiée dans les Brèves de La RdR hier.

Autre liens :
http://www.arabawy.org/2011/11/24/army-ismailia-protests/

Et surtout le blog de Libération Cris d’Égypte où l’article L’armée arrête le patron des blogueurs, du 2 novembre, rappelle le massacre des coptes le 9 octobre, et explique l’arrestation du blogger Alaa Abdel Fattah, dont la libération et / ou le procès civil plutôt que militaire sont parmi les mots d’ordre du soulèvement actuel.


L’article de Amnesty international le 25 novembre : Égypte : Les dirigeants militaires ont anéanti les espoirs révolutionnaires du 25 janvier.


[ Suite de la présentation ]

    Au grand dam de l’aile radicale des frères musulmans (il existe heureusement une aile réformiste démocrate) que les militaires ont privilégiée pour la diviser des protestataires, le mouvement regroupe indifféremment des jeunes frères musulmans spontanément venus soutenir les manifestations, tout en ayant commencé par le regroupement pour soutenir les demandes des familles des victimes de janvier et de février, le vendredi soir. Des coptes, dont les leurs avaient été les martyrs d’une atroce répression le 9 octobre, des jeunes des ligues de soutien des deux principaux clubs de sport dans plusieurs villes, dits les Ultras, des syndicalistes proches du mouvement du 6 avril ou socialistes, et aussi des démocrates athées ou agnostiques, diverses associations apolitiques et des groupes de femmes particulièrement héroïques autant face à leurs propres familles que face aux forces de répression qui leur infligent en outre de les battre lorsqu’ils les arrêtent l’humiliation et la violence des sévices sexuels dits "tests de virginité". Rien n’a changé depuis Moubarak, ni même la torture, si ce n’est l’autorisation d’exister pour les frères musulmans, ce qui n’est pas rien, certes, mais insuffisant pour donner lieu à l’espace démocratique pluriel de l’Égypte.
    Les arrestations politiques sont toujours arbitraires et la justice toujours militaire jugeant sur des dossiers élaborés avec des faux témoignages par la police et les services secrets. Quand le séisme social paraît retomber ce n’est qu’un effet d’optique sur la toile. La population a chèrement payé le départ du dictateur, soit plus d’un millier de morts à ce jour, ce qui fait tout de même beaucoup pour une révolution pacifique, quand de plus chaque jour connaît de nouvelles victimes ou de nouvelles arrestations...
    La hiérarchie des Frères musulmans face au massacre des coptes le 9 octobre ne fut pas assez radicale pour les laisser blancs de tout intérêt communautariste, et comme la communauté est nombreuse en Égypte elle a joué, serait-ce indépendant de ses intentions, dans les rapports de force depuis lesquels la junte militaire (c’est le mot puisque le Conseil suprême a le pouvoir total), s’est autorisée à manipuler une double constitution avant le terme électoral et à frapper si fort ceux qui la refusent aujourd’hui, et dont elle pense exploiter la riposte pour impressionner ceux des égyptiens terrorisés par le désordre, afin de les faire voter pour l’ordre.
    L’Égypte sortira-t-elle avant longtemps de cette dictature militaire plus puissante qu’auparavant, car elle n’a plus d’intermédiaire entre son pouvoir et le gouvernement, et de toute évidence elle ne veut pas rendre le pouvoir suprême à la démocratie ?
    Maintenant les militaires sortent leurs stocks de produits chimique antiémeutes qui tuent. Chaque jour, malgré l’accalmie, il y a au moins un ou deux morts supplémentaires dus aux suites des gaz lacrymogènes renforcés par des neurotoxiques, les gens les plus atteints toussent et quelques jours après décèdent — quand ils ne sont pas morts d’asphyxie ou de convulsions à l’instant même, ou dans les heures suivantes. Aujourd’hui, ce fut le tour de Ahmed Farouk, économiste du ministre des finances, qui décéda d’avoir inhalé du gaz toxique. Des enfants sont touchés jusque dans les appartements clos.
    La police est l’avant-garde des basses besognes de l’armée, ce qui permet à cette dernière de s’excuser après le pire ; seulement personne n’est dupe : elle a elle-même tiré dans certains quartiers du Caire, et ordonne le meurtre. Puis elle s’excuse. Elle ordonne le meurtre, puis elle s’excuse. Elle ordonne le meurtre puis elle s’excuse... telle l’action binaire systémique du tortionnaire pour arraisonner ses victimes.
    En outre, personne ne peut cacher, ni sûrement pas les détenus libérés, que ce sont ses forces secrètes de l’armée qui mènent avec la police les interrogatoires et les tabassages des gens arrêtés, et qui remplissent de fausses accusations les dossiers pour leurs tribunaux.
    Au sixième jour malgré le mur dressé par l’armée entre le ministère de l’intérieur et la place Tahrir, les rassemblements se poursuivent tandis que les élections du 28 novembre sont lancées dans un climat où la peur ne manquera pas de jouer son rôle, quand des candidats solidaires contre la répression se retirent des listes, pendant que le gouvernement Sharaf concluant finalement par sa démission effective, contre la violence de la junte au pouvoir, celle-ci va chercher les anciens ministres de Moubarak pour former un nouveau vieux gouvernement créant une division civile menaçante, à se conforter par l’actualisation des hantises et la revanche meurtrière du soutien de leur ancien partenaire déchu...
    Nombre des manifestants ne sont pas en âge de voter et le pouvoir appelle les voyous à venir agresser usant d’armes blanches, et de détruire pour discréditer les manifestants, ainsi ce qui arriva à la journaliste de FR3 qui anticipa la généralisation de cette criminalité organisée pour clairsemer la population attirée par la manifestation.

A. G. C.

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Notes

[1] Métaphore des répliques telluriques après un séisme.

[2] Il s’agit du gouvernement civil provisoire sous l’autorité des militaires (Le Conseil Suprême) mis en place après la chute de Moubarak jusqu’au gouvernement légal à émerger des élections à venir. En réalité dès le 20 novembre, pour protester contre la tuerie des deux jours précédant, des ministres avaient déjà démissionné individuellement tel le ministre de la culture ; ce fut un gouvernement fantôme qui resta en place quelques jours après qu’il se déclarât à son tour globalement démissionnaire, personne n’acceptant de le remplacer sauf au sixième jour d’anciens ministres du gouvernement Moubarak. Les militaires ayant refusé l’autorité nécessaire à un gouvernement de salut public civil proposé par les signataires d’une pétition faisant face à la situation d’urgence, les volontaires et auteurs de cette proposition avaient refusé de d’organiser un gouvernement.

[3] « Conseil Suprême des Forces Armées ».

[4] Il s’agit sans doute de la proposition du physicien El Baradei et de 80 intellectuels, dont des décideurs, des médiateurs, des scientifiques, des écrivains, et des artistes, qui ont signé la pétition formulant cette demande et l’ont présentée — en vain — le 20 novembre au Conseil Suprême, pour faire cesser les violences et préparer les élections.

[5] Le mot anglais est retrospection : rétrospection ?

[6] Marwan Bishara a un livre en préparation qui paraîtra en janvier 2012, The Invisible Arab : the promise and peril of the Arab revolutions — « L’Arabe invisible : la promesse et le péril des révolutions arabes ».

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