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Joakim Eneroth / Satan et l’homme 

vendredi 19 septembre 2008, par Pacôme Thiellement

Les premières images de la mort sont semblables à de vieilles photographies jaunies. Des taches un peu graisseuses encombrent la vision et masquent la carte aux entournures. Une cabine téléphonique laisse tourner le message du répondeur : Je le déclare, vous êtes des dieux, vous vivrez comme des princes ; pourtant vous mourrez comme des porcs, je vous shooterais comme des chiens. C’est à vomir de mauvais goût ; leur bric-à-brac est d’un rococo déplacé et il fait froid. Les sempiternelles portes du rêve, ivoire beige et corne bleue, joignent leurs routes au bout qu’un quart d’heure. Dans une brocante du passage, négligemment déposés dans une corbeille à fruits, de vieux messieurs examinent des divergences de moustaches. Un perroquet répète ses noms et adresse à tue-tête. Le marchand des quatre saisons fait crisser les archets voisins. Les talons d’une midinette résonnent comme la montre « en suspens » du jugement.

© Joakim Eneroth

C’est maintenant que le petit chevalier se relève. Il a encore son heaume aux rivets spiralés et son écu armorié aux photons qui frétillent. Un clavecin le remonte comme un ami. Quelques phrases lui reviennent, gravées dans la poterie romaine étrusque de son plus jeune âge : « J’ai vu l’avenir » ; « Je ne suis pas dans l’amour » ; « L’humanité est un territoire de chasse »...

Ses quatre frères sont comme lui : ils sont morts « avant baptême » et s’apprêtent à couler leur deuxième vie dans les limbes. Ils n’ont pas lésiné sur le style : nœuds papillons, chemises à jabots, hauts de forme sinistres... Mais l’enfant ne se résigne pas à cet énième grillheure et brandit son épée, taillée dans des pelures de la cabale, alors qu’il s’enfonce dans le couloir aux mille et une nuances grisâtres qui le sépare des Terres Objectives.

Enfin, le chien en peluche apparaît. La gueule ouverte, bavant une bave rageuse, il est moche à pleurer. Face à lui, le petit chevalier est droit dans ses bottes, pointu comme un cri de chanteuse lyrique. Il observe le reflet de son heaume dans le grand œil crevé et prononce son nom secret : la distance irréductible, la proportion exacte entre son désir et la réalité. « Je ne suis pas qui je voudrais être, dit-il en brandissant l’épée : néanmoins, je le suis. » C’est le vrai diable ; et il sonne comme un couac de saxophone sur un shuffle plein d’échos. Le chien en peluche explose dans une nuée de mousse et de coton. Seul son nom résiste et s’incruste à la vitesse de l’aigle dans l’épée alors que l’enfant passe au niveau deux. La routine, disent les anges, blasés.

P.-S.

Without End est une série à part dans le travail de Joakim Eneroth. Loin de l’esthétique plus documentaire de ses séries précédentes, il capture avec son sténopé la dureté du monde qui l’entoure au quotidien. Véritable carnet intime, cette série retrace une quête spirituelle et personnelle sur le rapport entre l’individu et son environnement. Ces images se présentent alors comme un témoignage brûlant sur la détresse de nos sociétés urbaines contemporaines qu’il nous invite à interroger.

Né en 1969 dans la banlieue de Stockholm, il grandit au sein d’une famille d’anarchistes. Il étudie la photographie à la « Norsden Fotoskola ». Sa carrière débute en 1998 avec un projet sur les enfants d’immigrés. En 1999, il affirme son engagement photographique aux côtés d’Anders Petersen et de Thomas Wagström qu’il assiste. Ses photographies conceptuelles aux allures documentaires interrogent sur notre époque et nos habitudes, la consommation du vide dans « alone with others » ou la recherche du confort et de la sécurité dans « Swedish Red ». En 2003, ses photographies extraites du livre Without End sont exposées à la « Culture House » de Stockholm. En juillet 2005, il remporte le prix Voies Off en Arles. Son travail le plus récent intitulé, Testimony, avec Amnesty International, est une réflexion sur les tortures infligées par les Chinois au Tibet sur les moines bouddhistes.

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