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La guerre côté balcon _1. Le voyage différé 

Un récit de l’Ouroboros gazéen 2014-2015

samedi 1er août 2015, par Huda Abdelrahman al-Sadi

 [1]


LA GUERRE CÔTÉ BALCON


— I —

Le voyage différé



Ma valise est faite, je pars à Paris dans quelques jours. Ma valise est bouclée. J’ai mis l’Arc de Triomphe en statut de la page d’accueil de mon compte facebook. Je me suis connectée avec mes amies de Cisjordanie avec lesquelles je dois faire le voyage. Durant notre séjour, je leur apprendrai à danser. En échange, elles m’initieront à la cuisine. J’ai 22 ans. Je suis nulle en cuisine. Mais je danse très bien. Ma valise est faite. Le bruit des bottes commence. Au lieu de parler de mon voyage à Paris tout le monde parle de la guerre. Je fulmine. Je me dis que tous sont devenus des paranoïaques. Ils ne parlent plus que de nouvelle attaque, nouvelle guerre, nouveaux bombardements, c’est peut être pour la millième fois que j’entends la même phrase : « Tu ne dis rien, Huda ? », « Non, mais c’est une manie chez vous, la guerre ! », « Tu ne veux pas nous croire, toutes les familles se sont préparées. » Les bruits des drones couvrent nos voix, je sens la peur autour de moi, j’ai le cœur serré, je ne veux pas le croire. J’ai un avion à prendre. C’est un mardi noir, le neuvième jour du mois de ramadan, le huitième jour du mois de juillet. C’est le mois du jeûne, nous sommes occupés. Les femmes préparent les repas, les enfants jouent dans la rue pour oublier la faim, et les hommes dorment ou papotent. Moi, je flâne, d’un coin à l’autre, essayant de profiter de mon temps. Nous n’avons pas d’électricité, je ne peux ni regarder un film, ni consulter mon compte facebook. Je ne peux pas non plus faire la cuisine. Je ne peux pas aller à l’université puisqu’on est en vacances. Alors je préfère jouer avec mes neveux. Je joue pour oublier que la tension monte à Gaza. Chaque fois que les rumeurs d’une nouvelle guerre, d’une nouvelle invasion terrestre se répandent, tout le monde a la chair de poule : on prépare les conserves, on stocke des sachets de farine, du sucre, du sel, deux ou trois bonbonnes de gaz, et souvent il ne se passe rien. C’est même devenu un jeu stupide, chaque jour chacun prédit une nouvelle guerre et cela devient éreintant.
Le soir, nous apprenons l’assassinat par l’armée israélienne de civils près du camp Al Shatee. Nous sommes dans la chambre, maman, mes frères, mes sœurs, réunis autour de l’ordinateur pour regarder la vidéo de la frappe ciblée. Très vite les images des deux dernières guerres passent en moi, la peur de me réveiller seule, sans trouver les autres membres de la famille à côté, sans maison ou pire, sous les débris, celle de mourir brûlée, décapitée, asphyxiée... mais quelque chose me dit que cette fois-ci la guerre n’aura pas lieu. Je refuse d’y croire. Je crie : « Arrêtez vos litanies, il n’ y aura pas une autre guerre, c’est stupide, c’est juste un moment difficile à passer. » Je sors, je cours et je prie pour que mes paroles deviennent réalité. Je prie et je lève les yeux, je vois et j’entends le ciel se déchirer dans les hurlements des F16. J’ai tout faux.
Nous sommes en plein ramadan, en plein été, il fait une chaleur atroce. La guerre vient de commencer. Je crève la faim, je suis en nage et j’ai peur. Les journées passent et se ressemblent. C’est exactement comme un time machine, qui nous ramène chaque jour au même jour, aux mêmes souffrances, aux mêmes peurs et aux mêmes boucheries. Malheureusement les chiffres des victimes changent et s’allongent. Pour nous, les habitants du « centre ville » de Gaza ville, la situation est plus calme. On entend les bombes tomber pas très loin de chez nous. On voit la fumée de chaque maison détruite dessiner dans le ciel la ligne de vie brisée de ses habitants. Brûlés, déchiquetés, ou enterrés sous les décombres. Cette fumée embaume mes nuits sanglantes. Je respire l’odeur du gaz toxique qui nous asphyxie. Je vois les drones, ils accompagnent les F16 en dansant la salsa. Sous mes pieds je ressens chaque bombardement à travers le tremblement de la terre. Pourtant, notre quartier est le plus sûr de la Bande de Gaza, c’est le refuge des habitants des autres quartiers. Les gens nous envient, ils pensent que c’est le seul endroit où ils peuvent échapper à la mort. Mais la mort est partout. Les premiers jours, l’armée israélienne, par humanisme, ne nous bombarde que le soir après dix-neuf heures : l’heure de la rupture du jeûne. Le moment où toutes les familles sont réunies pour le repas du soir. Malgré les drones et leur bruit, malgré le vacarme des F16, nous nous mettons à table, chacun s’efforce de sourire pour cacher sa peur. Grâce à la guerre notre famille s’est agrandie. Sous notre toit vivent : maman, papa, mon frère aîné et sa femme, ma sœur, son mari et leurs enfants, mes deux autres frères et ma sœur célibataire, la famille de mon oncle avec ses cinq enfants. Nous ne sommes pas obligés de descendre au rez-de-chaussée chaque nuit. Quand les bombardements sont légers nous restons au deuxième étage, et mon oncle occupe le premier. Tout le monde assure pourtant que l’endroit le plus sûr c’est le rez-de-chaussée. J’ai du mal à croire cette hypothèse : « S’ils larguent une bombe sur la maison quand nous sommes au rez-de-chaussée, on reçoit la bombe et les deux étages en même temps. Donc je préfère mourir aux deuxième étage, au moins on ne ne prend que la bombe. » Mes parents ne sont pas de mon avis : « Être au rez-de-chaussée permet de fuir sans emprunter l’escalier, très vite hors de la maison. » N’est-ce pas le plus logique ? Nos nuits se sont transformées en jour. Comme les bombardements sont « raisonnables » durant la journée, nous essayons de faire le maximum de choses avant le coucher du soleil. Les garçons sont autorisés à sortir entre midi et 16 heures, à condition de ne jamais s’éloigner de notre quartier. Les filles, elles, il leur est interdit de mettre le nez dehors. Selon ma mère, elles sont trop sensibles, elles peuvent être paralysées à la vue d’une bombe alors qu’un garçon peut toujours prendre ses jambes à son cou et s’enfuir  

(à suivre)


La guerre côté balcon, inédit en série (1/4) ; un récit en français par © Huda Abdelrahman al-Sadi (juin 2015) *


La guerre côté balcon_1. Le voyage différé (2/8/2015) *
La guerre côté balcon_2. Désordre à la maison (5/8/2015)
La guerre côté balcon_3. Sous les bombes (7/8/2015)
La guerre côté balcon_4. Une drôle de victoire (9/8/2015)




P.-S.

Icône en logo de Wikisource : Description : Arc De Triomphe - Paris. Source : Own Work Date : 2006-04-19 Author : ger1axg@web.de Attribution : CC BY-SA 1.0 — Share Alike (by-sa).

Notes

[1] Présentation dans le cadre de La RdR : Israël Palestine : où en sont-ils ?
La première réponse urgente qui vient à l’esprit face à l’accélération de la répression du peuple palestinien tué ou meurtri, emprisonné par tous les moyens du pouvoir israélien et assassiné par les milices coloniales en avant-gardes du grand État, est de répondre le plus vite possible à cette autre question : comment faire cesser la persécution de la population palestinienne martyrisée ? Que pouvons-nous faire tant individuellement que collectivement pour éradiquer le déploiement de telles horreurs de la part de ceux qui se disent la seule démocratie du Moyen Orient... ? Pas la démocratie des droits de l’homme en tous cas. Il ne s’agit plus du confort de renvoyer dos à dos deux communautés quand l’une est sous le joug du pouvoir et de l’arbitraire de l’autre au titre de la mort.
Sinistres ritournelles... En 2014 à Gaza, dans le cadre de l’assaut Bordure protectrice, 108 enfants en âge préscolaire et 10 bébés furent assassinés parmi les autres enfants et les adultes des 2.016 Gazaouis tués, (541 étaient des enfants et 250 des femmes) — selon les chiffres de L’Humanité du 18 Août, 2014. Il convient pour mémoire d’ajouter tous les enfants et adultes laissés infirmes et mutilés, et l’anticipation de l’horreur par l’assassinat de l’adolescent de 16 ans Mohammed Abou Khdeir kidnappé et brûlé vif à la fois « au dehors et au dedans » à Jerusalem Est dans la nuit du 1er au 2 juillet, selon L’Express du 2 juillet 2014, par des colons dont l’identité ne fut révélée qu’ultérieurement.
Or l’année 2014 trouve son sinistre écho en 2015 à travers la criminalité d’État qui a durablement suivi, et même s’est renforcée sous l’égide du nouveau gouvernement d’extrême droite, cautionnant la pire terreur pour annexer les derniers pans palestiniens de Jérusalem, le Sinaï et récupérer l’essentiel de la Cisjordanie. La terreur de l’apartheid meurtrier par les sionistes colonialistes et par l’armée israélienne fasciste alliés dans toute la Palestine occupée chemine jusqu’à l’horreur de l’assassinat du bébé Ali Dawabsha, brûlé vif dans son berceau durant la nuit du 30 au 31 juillet alors qu’une milice de colons avait incendié sa maison familiale avec des cocktails Molotov lancés dans la maison en pleine nuit, alors que la famille dormait. Il semble que la mère de cet enfant soit morte hier des suites de ses blessures.
Apartheid parmi lequel les assassinats sporadiques par l’armée israélienne se poursuivent dans ce qu’est devenue la Bande de Gaza, principalement un tas de ruine perpétuelle sur une terre autrefois agricole aujourd’hui insalubre, la plupart du temps sans électricité, à l’eau comptée, et toujours sous embargo, tandis que de l’autre côté de la zone du retrait unilatéral de 2004-2005 qui a fait de Gaza le plus grand camp de concentration à ciel ouvert du monde, exposé à la destruction et à l’homicide de masse, les colonies se renforcent et se développent à coup de pogroms par les milices coloniales relayées par l’armée au moment des protestations, dans les territoires palestiniens occupés, presque englobés.
Si la solution à deux États a fait long feu sur place autant que devant les nations du monde rassemblées à l’ONU, la solution d’un seul État démocratique pour tous loin d’émerger paraît s’éloigner, donnant plutôt à croire que le problème principal d’Israël soit maintenant de se débarrasser radicalement de la population palestinienne qui avait cru aux accords d’Oslo, avait rallié son gouvernement provisoire sur les territoires impartis, sous la direction de ce qui allait finalement rester un État colonial, de plus en plus raciste, au nationalisme intégral exclusif et finalement vers son grand État, impérial.. Pour ne pas revenir à la guerre de 2012 ni même à elle de 2009 pourtant évoquées ici... Israël est devenu un monstre étatique raciste criminel, d’incrémental à durable, qui n’a rien à envier aux pires des fascismes qui l’ont précédé dans l’histoire dont récente.
Par conséquent ce n’est pas tout, il faut aussi donner à comprendre que si la population gazaoui est empêchée de se développer sainement cela ne concerne pas que le corps mais aussi l’intellect et la formation professionnelle, il s’agit donc d’une résistance égale à l’autodéfense dans la culture même, et le travail intellectuel y est un objectif vital, sans lesquels la population s’éteindrait parmi la population du monde... Les étudiants et les universités de Gaza sont héroïques et sans la solidarité des universités étrangères seraient vouées au confinement. Internet existe, et sans s’attarder sur le contrôle des utilisateurs que cela permet, ne suffit pas pour s’étendre dont professionnellement quand l’électricité et les débits sont comptés.
Enfin, si l’apartheid c’est aussi l’impossibilité pour les Gazouis et les Cisjordaniens de se voir, l’embargo c’est aussi l’interdiction de sortir plus largement du territoire vers l’Étranger pour en apprendre et y apprendre, le but de cette rétention étant de supprimer, pour le jeune peuple enclos privé de l’accès au monde de ses contemporains, l’avenir et l’environnement internationaux communs à leur génération. Théoriquement autorisée sur le plan universitaire la sortie, chaque fois qu’un visa est obtenu, doit être contresignée par Israël qui s’oppose ou qui traîne, comme cet été, jusqu’à ce que le consulat français découragé par l’échéance qui approchait annulât le voyage deux jours avant le départ... C’est donc ce qui vient d’arriver une fois encore à l’auteure, en tant que membre d’un voyage d’étude linguistique groupé dans le cadre d’un échange universitaire officiel, avant une thèse de fin d’études. Ce qu’elle rapporte ici est inséré dans un autre cadre, celui de 2014 où tout cela s’était déjà produit et/ou plus tôt cette année... Car rien n’a changé, le cycle se poursuit... L’Ouroboros qui exprime le cycle de la vie et le défi de Gaza est aussi celui de la mortification israélienne. Comment en sortir ?
En tant qu’éditeurs commençons à publier sous leurs propres signatures les jeunes auteurs et intellectuels palestiniens, reclus en dépit de leur désir de leur travail et de leur talent. Merci à l’auteure pour sa confiance renouvelée. (L.D.)

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