La Revue des Ressources
Accueil du site > Création > Récits > Lilith et son amant français > Lilith et son amant français (8)

Lilith et son amant français (8) 

jeudi 22 décembre 2011, par Mariana Naydova

La conversation s’éteint. Fernand se délasse dans sa chaise. Marie caresse avec son doigt le bord du verre. Le verre est grand, on peut le tenir avec les deux mains. Dans le crépuscule le vin ressemble à du sang.

— J’avais trente ans, quand j’ai perdu mon bébé. Tu sais, Marc, Pierre ne voulait pas d’enfants, c’est comme si le bébé l’avait appris, puis il est sorti de moi. Depuis, je suis toujours vide.

— Marie, le passé est une illusion, comme l’avenir d’ailleurs. Arrête de te torturer ! — Marc lui caresse la joue, soulève les cheveux collés à son front, l’effleure doucement de ses lèvres. Fernand est maintenant absent, il est quelque part, loin. La voix de Marie est un peu rauque, sourde, râpeuse et semble venir du fond d’un puits. Fernand se sent étranger, un gêneur indésirable.

Marie n’avait pas pu oublier cet abattoir. Le sang s’écoulait d’elle, sortant en caillots. À un moment donné, elle a pensé que tout cela ne lui arrivait pas à elle. Enfin, le fruit de Pierre, déposé avec indifférence, était tombé. Il était minuit et Marie n’osait pas réveiller le médecin de garde. Elle tenait son bébé dans ses mains trempées de sang, ce qui devait croître en elle, ce qui était si inutile en ce moment-là, puis elle se sentit débarrassée de tout.

— Tu dois te coucher, Marie. Quand le bonheur des autres commence nous à sembler impossible, il est temps de dormir. Personne ne paraît jamais aussi heureux que dans le regard des autres. De moi, que te dire ? Je suis seul, Marie. Si seul que, parfois, il me vient l’idée de franchir ta clôture, envahir ta chambre à coucher, te prendre comme un guerrier emportant sa proie. Je sais que tu vas me mettre à mon aise à tes côtés, mais tout cela ne serait pas juste pour toi, ma chère. Parce que dans la matinée je voudrais m’en aller, et le lendemain, le matin, je ne resterais pas non plus, et dans ton cœur peu à peu je vais creuser une plaie aussi grande que l’espace vide à côté de toi dans ton lit. Mais sinon, ouais ! J’ai eu de la chance avec mes enfants. Mais ma petite m’inquiète, si tu savais comment ! Elle est jalouse, se fâche vite pour un rien, j’ai peur pour son avenir, Marie.
Fernand se sent rejeté, comme s’il était un voyeur par obligation. Il tousse et dit qu’il va s’en aller. Marie rit. Rien ne pressait, et puis il lui avait promis qu’ils feraient l’amour.

— Et ne pense même pas à dire à Lilith que tu vas dormir dans mon lit ! M’écoutes-tu ? Elle est comme un vin qui ne serait pas arrivé à maturation, anarchique, qui va casser les cercles du tonneau, faire exploser les bouteilles. N’est-ce pas, Marc ?

— Tu es chanceux, Fernand, tu sais, dit pensivement Marc. Sa voix est fatiguée. — Ne pas leur faire du mal, à Marie et à ta femme, Lilith, non ? C’est comme si je la connaissais. Sois tendre avec elle, avec les deux. Les femmes sont comme de petits enfants. Ne comprennent jamais que l’amour a besoin de silence. Non ! Elles déchirent leurs chemises et leurs cuisses luisent comme les queues des poissons. Si une femme me disait tout simplement : “Si tu veux qu’on fasse l’amour, je vais venir, car cela me semble amusant”, — j’aurais été d’accord, car cela me semblerait léger, et gai comme un jeu, mais quand la femme déverse sur moi un flot de mots d’amour, ça m’effraie, et je me recroqueville comme un escargot dans sa coquille, et je ne pourrais pas lui faire même une bise. C’est pourquoi peut-être je vis seul. Quant à Lilith… ta femme, Fernand, il me semble que j’entends ou presque son chant d’amour, je l’imagine si bien. Tu es sans doute un homme courageux, je blague ! Dors bien, Marie, donc demain je vais passer pour tondre la pelouse. Quand vous allez vous réveiller, elle sera toute lisse, comme le pubis rasé d’une géante verte.
Maintenant, je dois y aller.

Lilith, c’est vrai, tes lettres ont ce parfum des romans de Sagan. J’imagine comment tu écris en Bulagre. Cela doit être irrésistible. Tu sais, l’étranger en moi a disparu, Lilith. Maintenant nous sommes tous les deux, Adam et Eve. Adam est celui qui est au-dessus, et Eve, celle qui est en-dessous. L’idée d’être sur toi et de t’embrasser voluptueusement jusqu’à ce moment de l’amour calme et intense m’emplit. Je caresse ton ventre, qui est petit et plat, et il a disparu sous ma main, comme tu me l’avais décrit. Que tu es étrange, Lilith ! Je ne pensais pas qu’il existait une femme étrange comme toi, intellectuelle et pleine de désirs charnels. Maintenant je t’ouvre délicatement comme une fleur au petit matin, et puis largement pour accueillir le soleil. Est-ce mal de t’écrire comme cela, de te choquer, alors j’efface mes phrases, car pour celles-ci j’ai un journal. Et puis, aussi je crains que cette histoire ne soit plus, parce que je ne t’aurais pas plu, bien que nous soyons amoureux. Je veux t’écrire des choses qui semblent des perversions peut-être. Oui, des choses qui feraient que tu sois mon esclave soumise, mais c’est un jeu bien sûr, où c’est l’esclave qui est le vrai maître. Lilith, peut-être ce serait mieux qu’on s’écrive des choses banales, qu’en penses-tu ? Cela me fait peur, car ce n’est pas ma nature réelle, juste des fantasmes. Je pourrais te peindre dans la pose de l’odalisque, tu sais ce tableau dont je t’ai parlé. Je vais te peindre mais avec un point de vue où je peux voir ton intimité légèrement ouverte. Encore un fantasme ! Maintenant j’ai pris un bain bouillant pour soulager mes désirs. Je vais manger une pomme en pensant que je croque ta chair douce. J’aimerais que tu me donnes une photo de toi, où tu serais nue. Impossible, mais avec toi rien n’est impossible, alors que moi, je ne pourrais pas le faire. Je suis timide. Tu es téméraire. Plus que moi. Moi je me cache dans mon refuge, j’ai peur du monde extérieur. Bon, je te quitte, il ne faut plus que j’écrive dans mon journal. Peut-être que ma prochaine lettre sera un poème. Mars

Marc est prêt à partir, il murmure dans l’oreille de Marie qu’il est temps. Elle, paresseusement, lui fait signe de la main, et dit qu’elle l’aime. Fernand s’affaire autour de la table et commence à enlever les verres.

— A demain, Marie !

Ensuite sa voiture passe le long de la rue. Il fait noir, et Fernand ne voit que la lumière des phares qui s’éloigne lentement. Le silence est encore plus déprimant, lui tombe dessus, l’étouffe. L’alcool fait des bruits dans ses oreilles, et l’angoisse qu’il a fait quelque chose de mal, qu’il est un menteur, l’écrase, que Marie, sans le savoir, est devenue sa complice dans le mensonge. Il se reproche tout, surtout sa sournoiserie qui le rend coupable.

— Marie, tu n’as pas compris, je crains, mais Lilith n’est pas ma femme. C’est Anne, qui vit avec moi, mais veut me quitter. Elle menace de m’enlever mes enfants, me dit qu’ils ne m’ont jamais aimé, et que je suis nul comme amant, tu vois. Je suis tellement désolé, Marie !

Marie savait, elle avait compris, et lui dit d’arrêter de s’apitoyer ainsi. Cette Lilith, c’était elle la femme qui avait quitté Marc. Ils se sont rencontrés une seule fois dans un hôtel. Marc avait aimé son corps fragile, et la peur qu’il pouvait lui faire du mal l’excitait. Lorsque qu’il l’a vue, scintillante comme un poisson qui frayait, Marc avait eu le désir de lui faire du mal, de la pénétrer et puis de l’abandonner, qu’elle le supplie après. Lilith exhalait tellement de sensualité et de chasteté que pour lui c’était impossible de l’aimer.

— Mais pourquoi, Marie ? Elle m’a dit qu’elle était toujours amoureuse de lui ?

— L’amour, m’a-t-il expliqué, était pour lui quelque chose de simple, mais avec elle, rien n’avait été simple. Bien qu’à l’hôtel il a fait l’amour toute la nuit, comme à vingt ans. Puis soudain, elle avait cessé de lui écrire. Marc ne pouvait pas vivre avec elle, il ne voulait qu’une petite bonne femme pour apaiser de temps à autre son désir, mais Lilith avait eu des illusions. Il me parle souvent d’elle. Les femmes ont toujours des illusions, Fernand. La plus blessante et la plus grande illusion, c’est qu’elles peuvent changer l’homme. Elles n’apprennent jamais à l’aimer comme il est. Ta Lilith, la stupide ! Elle avait eu l’amour d’un homme comme Marc ! Ensuite, je l’ai consolé, c’etait une fois, je te l’ai raconté. Et toi, qu’est-ce que tu cherches ici, Fernand ? Tu es tellement cassé, tu me fais penser à un chiot qui a perdu sa mère. Tu ne la trouveras pas dans mon lit, tu sais ? Nous allons faire l’amour et après je voudrai que tu partes. Et comme dit Marc, tout cela te fera du mal. Mais moi, je ne veux pas te faire mal. Qu’est-ce que ta Lilith veut de toi ?

Fernand commence à pleurer. Le vin le balance comme une mer. Il a mal au coeur, de honte. Lilith ne voulait rien. Savoir seulement que son amant avait souffert, qu’il était triste sans elle. Mais de toute façon avec sa femme Anne, c’était l’enfer. Elle criait, puis n’avait pas parlé des jours entiers. Elle lui a dit que sa semence, jetée en elle, elle l’avait laissé tomber sur la pierre, alors son fruit n’était pas sain.

— Elle parlait de nos enfants comme si elle les haïssait, Marie !
Parfois, elle pleure dans la nuit, puis se lève tôt, sort et revient à l’aube le lendemain. Je me demande comment je vais pouvoir surveiller mes enfants et aller travailler. Donc, j’ai choisi ce boulot avec des bénévoles, j’ai plus de temps libre ainsi. Maintenant, les enfants sont chez leur grand-mère, c’est pourquoi je peux rester ici. Marie, je porte une pierre autour du cou. Tu n’as aucune idée de ce dont les femmes sont capables ! Dans ce bureau il y a des enfants abandonnés par leurs mère. Je vis dans un cauchemar.

Chien est anxieux. Il se frotte contre les jambes de Fernand, et commence à gémir, aboie craintivement, puis le silence, comme s’il avait peur d’entendre sa voix. La bergère allemande de Marie se met à hurler.

— Allez au lit ! Et cesse de te sentir honteux et coupable. Tu ne devais pas venir ici, Fernand ! Les femmes sont cruelles, surtout si l’homme a ton regard. Ne les laisse jamais se comporter avec toi comme si tu n’étais rien. Maintenant je veux dormir, je suis fatiguée ! Je vais me coucher. Donne quelque chose à manger aux chiens. Dans la salle de bain il y a des serviettes, dans le placard sous le lavabo. Bonne nuit. Ne te torture pas, arrête ! Et n’éteins pas la lampe dans le garage !

Je me dirige vers la sortie. L’hôtesse m’adresse un sourire sur commande, mais il me donne le sentiment d’être vrai. Je me demande comment elle arrive à le rendre naturel ! Dans ma gorge j’ai une boule, qui bloque mon souffle, et je lui rends un sourire forcé. Le vieux Romeo Bulgare éméché, me regarde avec affectation, et me demande pourquoi je suis si pressée ?

— Eh bien, je ne veux pas être en retard pour mon exécution ! dis-je, il ne faut pas remettre les choses importantes ! — Il a perdu son air hautain.

Paris, pris dans l’assoupissement de l’après-midi, rêvait. Le téléphone sonne et la voix de Mars chatouille mon oreille. Il me reste juste un ou deux pas à faire, la porte tournante va me cracher, et je vais être sur la scène. Il me verra, et si je ne lui plais pas, il s’en ira sans même dire un mot. Je vais me cabrer comme une pouliche nerveuse, et puis je vais passer la nuit à l’aéroport. Je pourrais m’y établir. Je vais acheter ma nourriture dans les boutiques hors taxes, me laver dans les toilettes, me maquiller avec les échantillons de produits cosmétiques, et je vais me parfumer avec le N°5 de Chanel jusqu’à oublier qui j’ai été : "Je suis Eve", dirais-je, et les hommes vont hocher la tête enchantés, bouleversés par mon histoire. Un jour, Mars passera par ici, sur son chemin vers le rêve, me verra et me sauvera. Je suis totalement paniquée. La porte me prend comme la bouche d’un insecte, transparent et avide. Je redresse mes épaules et mon ventre nu resplendit. Je ne me sens pas distinguée, ni raffinée avec mon nombril à l’air, le calice de Salomon, qui crie au monde son appel d’amour. Je tire ma chemisette pour me couvrir. Peut-être que tout le monde va penser que je suis une prostituée. Peut-être que je tomberais amoureuse du chef de la Brigade des moeurs, qui va me boucler en prison. Mes peurs m’affolent et je traîne ma valise à roulettes, en regardant autour de moi. Et puis Mars est là qui m’embrasse. Il était apparu silencieusement comme sorti de nulle part tel le Dracula de Coppola. Ce soir il va me rendre immortelle en plantant ses dents dans mon cou. Il semble content et sa main se glisse sous ma chemise.

Lilith, ma jolie louve, un peu ivre, ou même beaucoup ! Ton dernier message m’a ému et m’a fait rire parce que tu n’as pas pu arriver à prendre la photo de ton dos nu. J’ai envie de te faire l’amour, ça devient urgent. Je pense que je me caresserais en pensant que c’est ta main qui me parcourt la peau. La pensée d’être en toi, devient impérieuse. Moi aussi je suis ivre pour t’écrire des lettres pareilles. Lilith m’inspire des pensées lubriques, Eve est ma terre à féconder. Lilith, ma louve à mordre et à déchirer ! Tu me demandes si je veux un instant être ton esclave ? Non, je ne veux pas, je refuse ! C’est moi le loup qui te monte et domine, ce serait insupportable pour mon orgueil de loup ! Bon, si tu me promets alors d’être mon esclave une nuit, j’accepterais tes chaînes. Montre-moi ton dos que je le griffe un peu, que je le marque ! Lilith louve, je t’embrasse avec sauvagerie. Mars

Mon Père ne veut pas m’entendre avec cette haine dans le coeur.

Une fois j’ai croisé une Eve, vêtue d’une tenue de sport très chère. Je viens de me reposer après le cours sur le tapis roulant, et j’ai ôté mes espadrilles chinoises. Je respirais la fatigue et je l’ai vue suer vainement pour perdre quelque grammes de son cul. Son enthousiasme semblait étonnant, vu son âge, et son compte bancaire de nouvelle riche. Mais elle était gentille de m’inviter à une soirée amicale, bien qu’il y ait une sélection assez stricte, elle m’en avertissait. J’aurais eu de sérieuses difficultés avec le code vestimentaire si j’y étais allée. Elle avait jeté un regard méprisant sur mes chaussures. Tous ces produits chinois, elle savait bien que c’était bon marché, mais quand même j’aurais été admise dans le cercle des riches. Bien sur eux-mêmes ne respectaient pas le protocole, mais une Lilith comme moi, elle le devrait ! Dieu, que je hais, tous ces rupins qui ont usurpé le pays. Si je les avais passés par un tamis, rien ne serait resté, ils seraient tous tombés par les plus petites orifices, et la première aurait été Eve.

Je hais, et cela me ronge. Dieu ne m’entend pas et ne me laissera pas aller dans le Jardin. Non pas que je le veuille vraiment. Juste qu’Il me donne un peu de mansuétude, c’est ce que je veux, ne pas haïr. Il fallait que Dieu interdise aussi à la femme d’avoir envie de l’homme de sa voisine. Eve ne m’était ni voisine, ni proche ! J’accuse le Créateur, je ne suis pas coupable. J’étais sûre de moi. Je me suis dit que c’était imposible de ne pas désirer Lilith, que j’étais une prière entendue, mais c’était Eve l’élue. Le Dieu est devenu sourd. Dès que les bouchons pour les oreilles ont été inventés, Il s’est très bien porté. Dieu s’en fiche qu’on soit désespérés sur la terre, c’est ce qu’ Adam m’avait dit :

— Assez avec ce théâtre, Lilith ! J’en ai marre de toi, d’Eve encore plus. De vos tricheries, écoute, tout m’ennuie, tu sais ! Je ne voulais qu’un bon repas, un peu de quiétude, et parfois du sexe oral. Vous pouvez cousiner avec Eve. Lilith, ta langue est agile, tu ne vas pas apprécier que je te le dise mais Eve, comme elle cuisine bien ! Alors, pourquoi tu te fâches contre moi ! C’est fini, tu sais, fini, je suis un homme marié !

Il avait était marié ! Est ce qu’il ne l’était pas avant, ne le savait-il pas ? Il était marié avec moi aussi quand il s’était attaché à Eve, mais à l’époque Adam ne tentait pas de m’expliquer sa théorie du harem avec une flûtiste pour jouer de sa flûte et une cuisinière cinq étoiles. Adam appellait cela le point où se croisaient ses désirs assouvis ! J’aurais joué avec sa flûte la musique la plus douce, tandis que lui, sybarite, aurait profité de la magie des mets préparés par Eve. Puis il nous aurait baisées toutes les deux, parce que parfois Adam avait envie de nous sauter dessus, ne voulait même pas savoir qui avait ouvert ses jambes.

Je hais et Dieu le vois. Je ne suis qu’un misérable chat errant, que Mars aurait sauvé de la rue et puis il m’avait dit qu’il ne cherchait qu’une petite bonne femme, une Eve. Mais à l’époque cette histoire appartenait au futur, et je déversais sur Adam des flots de mots comme un fleuve charrie la boue au printemps. C’était le moment de tout lui dire. Ma rage avait augmenté, la colère a mis le feu à mon cerveau, j’ai pu jeté des pierres aussi grosses que celles de la fronde de David. Ma force était biblique. Adam avait mérité de souffrir.

Plus tard, Mars aussi !

— Qu’est-ce que tu crois, Adam ? Que je voulais juste une bonne baise ? Je ne vais pas revenir sur les détails de ton style amoureux, c’est à Eve de te dire que tu étais nul comme amant. Ce n’était pas vrai, tu devais juste apprendre à faire l’amour sans retenue et sans peur, il te fallait seulement savoir désirer. Maintenant, je suis malade et j’ai besoin de me guérir avec toute la vérité, avec toute dose létale de vérité. Pourquoi tes yeux se sont-ils arrêtés sur moi ? Qu’est-ce que tu as pensé quand tu as désiré Lilith ? Tu ne peux pas t’arracher à Lilith ! Je ne suis pas ton Eve pour bavarder avec toi après la baise amicale ? Tu payeras cher ! Je suis malade et je ne veux que mon histoire d’amour, m’écoutes-tu ? Pour la première fois je l’ai entendu crier :

— Je ne suis pas médecin !

Je hais et le Dieu a détourné son regard de moi.

JE NE VEUX RIEN DE LUI, SAUF QU’IL ME FASSE DEVENIR EVE.

Marie fume, assise sur la table en bois massif. Elle tient dans ses mains une tasse de café, et ses cheveux sont ébouriffés, enveloppés dans une serviette, ses cuisses s’ouvrent légèrement. Fernand voit le triangle de son pubis, mais ne sent pas de désir, car elle lui semble rompue, cassée, vide comme si elle s’était amoindrie. Marie regarde devant elle et dit :

— Tu n’aurais pas dû venir ici, Fernand. Pourquoi es-tu venu ?

Fernand se tait car il ne sait pas ce qui l’a conduit dans la maison de cette femme aux cuisses ouvertes et tellement brisée qu’il ne veut que la faire coucher dans son lit, et la regarder dormir.

— Est-ce qu’elle a fait l’amour avec toi ? Je veux dire, est-ce que tu l’as baisée virtuellement, devant la caméra ?

— Tu ne comprends pas, Marie. Je n’ai même pas vu sa photo.

— Mais elle t’a fait venir ici, pour écouter, puis lui raconter des choses à propos de Marc, pour qu’elle aspire ta force, pour que cette agonie puisse continuer toujours, et que tu nourrisses sa douleur. C’est ce qu’ a voulu ta Lilith ? Est-elle mariée, a-t-elle des enfants ?

— Elle a une fille, qui vit loin. Elle dit que sa fille ressemble à une vestale, et qu’elle diffère beaucoup de sa mère. Les cheveux de sa fille sont la beauté incarnée. Je crois que la fille doit être belle, mais Lilith exagère, ses lettres sont toujours exaltées. Elle m’a infecté avec sa folie contagieuse, je crois. Elle est amère, toxique, et me voici là, et je ne peux pas te dire pourquoi je suis venu. Lilith ne m’écrit pas au sujet du temps, ou de son travail, alors je ne sais rien d’elle. Son mari l’a quittée, pas au sens propre, tu sais, il avait couché avec une femme, et Lilith ne lui a pas pardonné. Puis, ils ont vécu longtemps sous le même toit, mais pour elle il était mort. Je ne sais pas pourquoi je suis venu, comme je ne sais pas non plus pourquoi tu m’a reçu dans ta maison, Marie ? Pourquoi ? Tu es nue devant moi, et tu sais que tu es en sécurité, que je ne te toucherais même pas, et si je le faisais, je me mettrais à pleurer. Que tu sois celle qui me prendra entre ses cuisses.

— Tu ne devais pas venir, Fernand ! Quand j’ai perdu ce morceau de chair, le bébé de Pierre, je suis restée plusieurs jours à l’hôpital. J’étais dans la même chambre avec une jeune fille de seize ans. Mais elle semblait être la plus âgée des deux. Cela s’est avéré. Elle n’était pas jolie, et ses seins étaient différents et asymétriques. Elle ressemblait autant à une femme qu’à une enfant prépubère. C’était une créature étrange. Elle était en colère contre son amant, un homme ayant une épouse et des enfants. Il s’affairait auprès de son lit, et elle, distraitement, feuilletait un magazine de mode, en lui répondant : “ Ouais, bon ... oui, oui, je comprends, tu as été occupé ! Eh bien, j’ai entendu ". -- Je la regardais et j’ai pensé que j’avais besoin d’apprendre le même comportement et ainsi Pierre ne m’aurait plus détruite, n’aurait plus déversé sa colère sur moi, je n’aurais plus pleuré. Je l’aurais empoisonné par petites doses et l’aurais tué lentement. Est-ce que tu comprends ce que je te dis, Fernand ? Tu as ouvert les placards avec des squelettes à l’intérieur. Alors maintenant, je suis malade, plongée dans le poison de me sentir à nouveau rejetée et de savoir que j’ai tué Pierre. Tu ne devrais pas être ici ! Allez, retourne chez Anne, ou mieux encore - chez Lilith. Prends tes valises et va directement en Bulgarie. Il était si bien sans toi ! Marc a sauté de temps à autre ma clôture, et puis il s’en est allé. Tout cela pouvait rester ainsi une éternité. Est-ce que tu sais qu’il pensait à épouser ta Bulgare, à la conduire devant l’autel ? Dis-le lui quand tu la verras. Dis à Lilith que Marc a choisi la solitude, et c’était à cause d’elle. Dis-lui encore que tous nous choisissons la solitude. Personne n’est coupable. Dis-lui enfin qu’elle arrête avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle n’ait tué quelqu’un. Dis-lui de se calmer.

Marie pleure. Fernand s’est recroquevillé sur sa chaise et n’ose pas bouger. Le tableau sur le mur, les algues, est comme vivant. Le silence est dense, et peut se couper avec un couteau. Marie essuie ses cheveux, les froissent entre ses doigts et se dirige ensuite vers la chambre à coucher. Elle dit à Fernand de la suivre, et puis se couche dans le lit. Son corps est comme de la cire fondue. Elle a ouvert ses jambes sans gêne, et avec guère de luxure, et semble endormie. Fernand se couche sur elle, lentement fait des va-et-vient, et n’a pas peur de ne pas arriver à lui donner du plaisir. Elle ne bouge pas, soulève juste ses hanches et s’ouvre complètement. Ensuite, ils s’endorment sans avoir éprouvé de plaisir. Le vin a tout tué, les larmes sont inutiles.

Quelque part en Bulgarie, Lilith vient de reçevoir une lettre de Mars. Il écrit qu’il vient, et va la monter endormie. Lilth ne comprend rien.

Fernand est éveillé et regarde Marie. Il veut partir, s’en aller, il voudrait déjà avoir tout oublié. Une sorte de dégoût maladif l’envahit, comme s’il avait commis une fornication, et se sent impur. Anne sans doute l’attendait furieuse parce qu’il avait disparu sans appeler. Il imagine qu’elle est devenue incertaine, que son sentiment de supériorité méprisante l’a abandonnée. Fernand l’imagine anxieuse, un peu craintive et enfin comment la panique la serre parce qu’elle a peur d’avoir tout perdu, d’être déjouée, que le domestique soit devenu enfin le maître, que Fernand ne revienne jamais. Mais Fernand ne veut pas qu’elle souffre, qu’elle soit heureuse c’est important pour lui. Marie le regarde sous ses paupières à demi ouvertes. Il le ressent, car sa respiration a changé.

— Tu veux t’en aller, je sais, mais tu en as honte. Il ne faut pas, Fernand, tu ne me dois rien. Anne t’attend à la maison. Va vite et ferme bien la porte. Je n’ai pas lié la bergère allemande, donc je ne veux pas la chercher pendant des heures. Le soleil va se lever bientôt. Va ! A l’aube le monde est comme un sirop sur l’estomac vide, il te fait mal au coeur. Allez, va vite, avant que cette boule qui grossit dans ta gorge te fasse pleurer.

Dehors Chien aboie avec inquiétude en sentant la pesanteur du réveil. Fernand couvre avec la couette l’épaule nue de Marie et l’embrasse.

— Je ne suis nullement pressé, Marie, mais j’ai des remords. Dis-moi comment fais-tu pour ne pas avoir de sentiments ?

— De quels sentiments me parles-tu ? Nous avons tous des sentiments, mais certains, comme ta Lilith les brandissent comme un étendard, puis les jettent comme des sous-vêtements sales par terre. Quant à toi, tes sentiments ne sont pas qu’un asile, mais ton identité même. Tu ne serais rien sans ton Anne et les enfants. Alors, va ! Cela ne me fera pas de mal, mais je ne peux pas regarder comment tu te blesses.

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter