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Ted Nelson / L’hypertexte, Xanadu et la réedition virtuelle 

mercredi 24 avril 2013, par Theodor Holm Nelson

Ted Nelson est l’inventeur de l’hypertexte dès 1965 lors de la 20ème conférence nationale de l’Association of Computer Machinery (« Une structure de fichiers pour le complexe, ce qui change et les intermédiaires »). Il imagine un système qui permettrait à tout un chacun de stocker de l’information et de la mettre à disposition de tous quasi instantanément (celui à qui cette description ne dit rien ne mérite même pas de s’abonner à AOL). Il nomme le système Xanadu et édicte 17 règles pour donner une certaine cohérence à son projet.

1.Chaque serveur Xanadu est unique et sécurisé.

2.Chaque serveur Xanadu peut être mis en service séparément ou en réseau.

3.Chaque utilisateur est unique et identifié.

4.Chaque utilisateur peut rechercher, récupérer, créer et stocker des documents.

5.Chaque document peut consister en un nombre quelconque de parts donc chaque élément peut être constitué de quelque genre que ce soit.

6.Chaque document peut contenir des liens de tous types, voire de copies virtuelles ("transclusions") d’un autre document accessible par son propriétaire.

7.Les liens sont visibles et peuvent être suivis depuis les deux extrémités.

8.La permission de lier vers un document est explicitement garantie par l’acte de publication même.

9.Chaque document peut contenir un mécanisme de rétribution, à un degré quelconque de granularité, pour assurer le paiement de chaque portion accédée, en incluant les copies virtuelles (« transclusions ») de tout ou partie d’un document.

10.Chaque document est identifié, unique et sécurisé.

11.Chaque document peut avoir des règles d’accès sécurisés.

12.Chaque document peut rapidement être recherché, stocké et récupéré sans que l’utilisateur ne sache où il est physiquement situé.

13.Chaque document est automatiquement situé sur un moyen de stockage approprié vis-à-vis de sa fréquence d’accès depuis n’importe quel point de consultation.

14.Chaque document est automatiquement stocké de façon redondante, pour maintenir la disponibilité même en cas de désastre.

15.Chaque fournisseur de service Xanadu peut facturer à sa discrétion ses utilisateurs pour le stockage, la récupération, et la publication de documents.

16.Chaque transaction est sécurisée et reste perceptible seulement par les parties l’effectuant.

17.Le protocole de communication client-serveur Xanadu est un standard librement publié. Le développement et l’intégration de tierces parties sont encouragés.

La lente mise au point de Xanadu s’est heurtée à un concept moins puissant, mais simple, ouvert, libre et utilisable immédiatement : le « world wide web ». Cependant, si Xanadu a failli dans sa réalisation, il a joué un rôle important dans l’évolution des systèmes hypertextes.


1/ L’HYPERTEXTE

Par hypertexte, j’entends simplement écriture non séquentielle.
...

Le langage parlé est une série de mots, l’écriture conventionnelle aussi.
Accoutumés à l’écriture séquentielle, nous en arrivons facilement à supposer que l’écriture est intrinsèquement séquentielle. Elle n’a pas à l’être et ne devrait pas l’être.
Il y a deux arguments essentiels en faveur de l’abandon de la présentation séquentielle.
Le premier est qu’elle dégrade l’unité et la structure du réseau du texte.
Le deuxième est qu’elle impose à tous les lecteurs une seule et même séquence de lecture qui peut ne convenir à aucun.

A. L’unité et la structure du texte dégradées

La séquentialité du texte repose sur la séquentialité du langage parlé, et celle de l’imprimerie et de la reliure.
Ces deux faits simples et quotidiens nous ont conduits à penser que le texte était intrinsèquement séquentiel.
C’est ce qui mène à l’erreur selon laquelle la présentation du texte devrait être intrinsèquement séquentielle.
Marshall Mac Luhan a même placé cette erreur au centre de la pensée européenne, et peut être avait-il raison, peut être est-ce le cas.
Mais la séquentialité n’est pas nécessaire.
Une structure de pensée n’est pas séquentielle par elle-même. C’est un système de tissage d’idées (ce que j’aime appeler une structangle). Aucune des idées ne vient nécessairement la première ; et mettre ces idées en morceaux, puis les disposer sous la forme d’une présentation séquentielle, est un processus arbitraire et compliqué.
C’est aussi, souvent, un processus destructeur, dans la mesure où, en dégageant le système global du réseau pour le présenter séquentiellement, nous pouvons difficilement éviter de casser – c’est à dire de perdre- certains des réseaux du texte qui sont une partie de l’ensemble.
Bien sûr, nous pratiquons cette sorte de décomposition séquentielle et simplificatrice tout le temps ; mais cela ne signifie pas que nous devons le faire, cela signifie simplement que nous y sommes obligés. (…)

B. Une seule et même séquence imposée à tous les lecteurs

Les gens ont des formations et des manières de faire différentes. ...

Pourtant le texte séquentiel, dont nous sommes gavés par la tradition et la technologie, nous impose d’écrire les mêmes séquences pour tout le monde, lesquelles peuvent être appropriées pour certains lecteurs et ne pas convenir aux autres, voire ne convenir à personne. (Ce livre, d’ailleurs, conviendra difficilement au goût de tout le monde, dans la mesure où il n’offre qu’un choix limité de séquences de lecture).
Ainsi, il serait grandement préférable de pouvoir créer facilement différents chemins pour différents lecteurs, adaptés à leur formation, leurs goûts, et probablement leur compréhension.
Aujourd’hui, dans des circonstances normales, ce résultat est obtenu en écrivant différents articles et livres sur le même sujet, et en les publiant en différents endroits, selon différentes façons, pour différents publics. Cette orientation proposera aux lecteurs plusieurs choix pour approcher le même texte.
Dans le monde de l’ordinateur, cette situation évoluera sensiblement lorsque – comme je le prévois - il y aura un grand dépôt unique, où chaque texte pourra être également accessible.
Cela signifie que les différents articles ou livres seront, vraisemblablement, devenus les différentes versions d’un même travail, et les parcours différents du texte par différents lecteurs.

Extraits de « Literary Machines 90.1 » Mindful Press, Sausalito, 1990. (Première édition en 1980).

2/ XANADU ET LE WORLD WIDE WEB

On interprète souvent, à tort, Xanadu, le projet original de l’hypertexte, comme une tentative pour créer le World Wide Web.
Mais Xanadu a toujours eu une ambition beaucoup plus vaste : proposer une forme globale et complète de littérature ; où les liens ne se brisent pas à chaque changement de version ; où les documents peuvent être mis côte à côte, comparés et annotés de près ; où il est possible de connaître le contexte d’origine de chaque citation ; et qui intègre un dispositif de droit d’auteur –une convention littéraire, juridique et commerciale- autorisant, sans conflit ni négociation, la pratique de citation, sans limite de temps ou de quantité.

Le Web a vulgarisé le modèle original de Xanadu à une large échelle, mais en réduisant toutes ces questions à un monde de liens unidirectionnels, fragiles et toujours prêts à se briser, sans reconnaissance des modifications et du droit d’auteur, et sans support pour les versions successives ou la ré-utilisation systématique.
On y met l’accent sur l’habillage et le tape-à-l’œil, au détriment d’une structuration en réseau du contenu.
La littérature électronique sérieuse (à des fins de connaissance, de travail en coopération ou de débat approfondi) doit permettre des liens bidirectionnels, à profusion ; et une réutilisation systématisée, s’appuyant sur une recherche facile à travers les versions et citations.
La structuration xanalogique du texte est un système unique de mise en réseau du texte (et des autres composantes médiatiques ).
Elle comporte deux formes complémentaires de mise en réseau : une mise en réseau du texte solide et durable (méthode des liens de contenu), et une ré-utilisation du texte identifiable et visualisable (méthode de la transclusion).
(…)
Ce système de structuration du texte présente une méthode intégrée originale pour la gestion des versions, la comparaison côte-à-côte et la visualisation de la ré-utilisation, qui conduit à un système cohérent et bénéfique de gestion des droits d’auteur (approuvé en principe par l’ACM). Bien qu’éloignée à un point presque décourageant des normes qui l’ont emporté jusqu’à maintenant, cette conception est encore valable et peut toujours trouver une place dans l’univers en évolution de l’internet.

Extrait de « Xanalogical Structure, Needed Now More than Ever... ». Communication au Congrès de l’ACM. 23/05/00. Il s’agit du résumé.
Texte complet : [http://www.sfc.keio.ac.jp/ ted/Xusu...]

3/ LA REEDITION VIRTUELLE

Il y a une forte aspiration à pouvoir ré-utiliser les contenus.
Si nous pouvons trouver un moyen légitime de satisfaire cette aspiration, alors, peut être, le pillage des droits d’auteur pourra être évité.
Aujourd’hui le débat porte principalement sur la gestion et la perception des droits sur la vente de contenus numériques.
La question habituelle est « Comment prévenir les infractions au droit d’auteur ? ». Si nous re-formulons ainsi la question : « Comment permettre la ré-utilisation ? », la solution peut être plus simple et plus forte qu’on ne pense, avec des bénéfices pour toutes les parties.

Ce point reprend une idée qui s’est présentée à l’auteur à la fin de 1960, et qui depuis est devenue une composante implicite du Projet Xanadu, un système ambitieux de publication hypermédia, avec une gestion approfondie des versions.
En raison des difficultés et des controverses qu’a rencontrées le projet, notre proposition fondamentale en matière de droit d’auteur n’a pas été comprise.
Et, parce que cette méthode était intégrée au logiciel conçu pour le projet Xanadu, elle n’a été ni comprise ni présentée comme une doctrine distincte d’autorisation légale.
Dans cet article, nous distinguons maintenant cette méthode d’approche du droit d’auteur de l’histoire du logiciel et la présentons comme une méthode que chacun peut utiliser.
C’est une doctrine d’autorisation légale, avec des effets de grande portée et des avantages qui peuvent être considérables.

L’OBJECTIF
Depuis le début, l’objectif du Projet Xanadu était de faciliter une nouvelle forme de littérature : un nouveau média populaire, un système d’édition « de beaucoup -vers- beaucoup », qui ne soit pas concentré entre les mains des sociétés d’édition et de communication, mais ouvert à tous.
Il était conçu pour créer une nouvelle forme de liberté de publication, et rendre possible une compréhension plus profonde des contenus publiés.
Mais cela ne signifiait pas simplement la mise à disposition électronique de documents fermés. Nous voulions aussi ré-utiliser les contenus existants, et l’informatique pouvait nous aider à organiser cette ré-utilisation de manière cohérente (et cela sans avoir à espionner les utilisateurs).
L’idée était de préserver l’intégrité du matériau numérique, et les droits qui y étaient attachés, tout en permettant à chacun de reprendre librement ces matériaux, qui devaient garder leur identité à tout moment.
En permettant à chacun de rééditer tout matériau, on définissait effectivement un nouveau système de transmedia numérique, doté de fluïdité, avec une liberté universelle de réutilisation et une possibilité de visualiser le texte repris.
Toutes ces différentes rééditions pouvaient en principe être vues côte-à-côte par le lecteur, favorisant ainsi une meilleure compréhension des contenus et des points de vue des différents documents, de leurs auteurs et rééditeurs.
Le schéma est simple.
Dans ce dispositif, chacun est libre de rééditer virtuellement des contenus numériques, sous la forme de citations, anthologies et collages, pour autant que la réédition soit virtuelle ; c’est à dire, pour autant que le rééditeur se contente de fournir des instructions pour l’acquisition et l’assemblage des différentes parties, et que chaque copie des octets préalablement publiés soit acquise séparément auprès de l’éditeur original, au moment de la livraison.
Le rééditeur se contente de distribuer des pointeurs indiquant comment obtenir le matériau, et dans quel nouveau contexte il prend place. Chaque destinataire achète ces matériaux indépendamment.
Selon cette méthode, chaque destinataire est propriétaire en propre d’une copie indépendante des matériaux, obtenue auprès de l’éditeur original. Tout aussi important : cette méthode favorise une ré-utilisation honnête des contenus dont chacun bénéficie.

Extrait de « Transcopyright : Pre-Permission for Virtual Republishing ». Version du14/10/98.
Version imprimée dans Educom Review (Janvier/février 1997). [http://www.sfc.keio.ac.jp/ ted/tran...]

4/ L’ACCES AUX TEXTES : TRANS-EDITION ET DROIT D’AUTEUR

Trois raisons principales militent en faveur de la méthode de trans-édition et de la trans-citation.
Les deux premières sont immédiatement opératoires.

A. L’Accès aux textes : une méthode légale pour la ré-édition

Ce système propose une autorisation unique de re-composer et ré-éditer.
IL N’EXISTE PAS DE METHODE LEGALE PERMETTANT DE GENERALISER LA RE-UTILISATION A GRANDE ECHELLE DES CONTENUS PROTEGES PAR LE DROIT D’AUTEUR.
Nous n’avons pas identifié précisément, ni ressenti comme un manque l’absence d’une telle méthode légale, pour la même raison qu’en général nous ne ressentons pas comme un manque les nouvelles inventions jusqu’à ce qu’elles soient créées.
Ce nouveau système d’accessibilité présente plusieurs avantages particuliers :
- Chacun peut citer le texte sans limitation, sans négociation ni pré-paiement.
- Les éditeurs bénéficient du système, dans la mesure où ils peuvent diffuser (et, éventuellement, vendre) leur contenu plus largement.
- Le public en bénéficie aussi, puisqu’il a la possibilité de re-publier des contenus protégés par le droit d’auteur.
- L’éditeur original contrôle la circulation du contenu (et potentiellement, sa vente).

B. L’ACCES AU CONTEXTE D’ORIGINE
Un lien est conservé vers le contexte d’origine du fournisseur de contenu. La trans-citation n’est jamais située hors contexte, puisque le contexte d’origine est immédiatement accessible au lecteur.

C. UN PAIEMENT A LA CITATION
Un des développements importants du système devrait permettre aux éditeurs de percevoir un petit paiement, pour chaque portion de texte téléchargé, si l’utilisateur le souhaite.
Si un système de micropaiement adapté est attaché au contenu, chaque utilisateur qui télécharge un contenu, acquitte un paiement auprès de l’éditeur original pour la portion exacte de la citation. De cette manière, l’éditeur original est rémunéré en proportion exacte de l’usage du lecteur.
Ce système de paiement est complètement différent de tout autre. Il nécessite de nouvelles formes de monnaie électronique.

Extrait de « Transpublishing : Benefits of Transquotation ». 09/03/99.
L’original comporte des schémas. [http://www.sfc.keio.ac.jp/ ted/TPUB :tpubBenefits.html]

P.-S.

Crédit photographique : This is a file from the Wikimedia Commons. Ted Nelson gives a presentation on Project Xanadu for SuperHappyDevHouse at The Tech Museum of Innovation on February 19th, 2011.

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