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Chérie fais de beaux rêves ! [ pour un homme - 5 ] 

Scénario en série tous les samedis

samedi 31 octobre 2015, par Aliette G. Certhoux

à Edwige Belmore


V. LE PETIT NAVIRE

Dalilah, Barman (Pedro), Fillette, Petit garçon.


11. Le bar à l’heure de la sieste


Le Petit Navire — 11. Le bar à l’heure de la sieste


Sète. Non loin de la halle de la criée, de construction récente, anachronique avec les immeubles d’habitation qui bordent le quai, c’est un autre bassin portuaire où sont alignés des bateaux de pêche...

Sur la vitrine repliée vers l’intérieur du bar pour la journée, encadrée d’un faux cordage de marine, en bois peint, on lit à l’envers : « Le petit navire ». L’inscription est décorée d’un côté par un petit navire incliné comme en plein roulis, et de l’autre d’un béret à pompon rouge, également peints sur la vitre. Quelques guéridons sur la terrasse ombragée ne sont plus de la première fraîcheur.

Le juke-box diffuse la musique leit-motiv de Dalilah, uq ila suivait à travers la ville, Run Girl.


Dalilah entre à contre-jour, poussant sa valise. Sa silhouette se fond dans la pénombre du bar, on distingue à peine le BARMAN qui se trouve derrière le comptoir. Avant même de s’asseoir, elle commande...

DALILAH (Off) :
Un grand citron pressé sans sucre, s’il vous plait !

Un pêcheur sort du bar en saluant de la main. Depuis la pénombre de la salle on le voit au bord de la terrasse, il rencontre un autre pêcheur. Les deux hommes traversent la chaussée et montent à bord d’un chalutier à quai.

Bruit de verre que l’on pose sur le comptoir. Dalilah poursuit...

DALILAH (Off) :
Vous avez quelque chose à manger ?

BARMAN (Off, avec l’accentuation régionale, chantante) :
En principe : non. Un sandwich si vous voulez...

La main du Barman tourne le bouton du juke-box pour baisser le volume sonore. Dalilah suit du regard la main, le bras puis découvre le visage d’un homme jeune, de retour derrière le comptoir, qui la regarde avec intérêt.

Dalilah fait la moue, elle écarte la paille pour boire au verre une gorgée de citron pressé.

BARMAN (Off) :
Si vous aimez la rouille de seiche, une salade de poulpe avec un aïoli exactement, il m’en reste un peu, c’était mon repas de midi. Vous connaissez ?

D’un geste négligent il attrape un verre et avec un torchon l’essuie, en observant du coin de l’œil la jeune femme.

DALILAH :
Je n’ai pas l’honneur de connaître, mais j’ai très faim et j’aime l’ail !

Le Barman regarde vers la terrasse où se tiennent à présent deux enfants. Ils attendent visiblement quelque chose. Se sachant vus, maintenant, ils osent avancer jusqu’au seuil. Il pose le verre et le torchon, tout en poursuivant sa conversation...

BARMAN :
C’est un peu spécial, comme plat... (aux enfants) — qu’est- ce que vous voulez ?


Le PETIT GARÇON est chaussé de tongs en caoutchouc, ses pieds sont sales. Il serre contre sa poitrine un chiot. La FILLETTE en bermuda, qui l’accompagne, est un peu plus âgée, aux cheveux emmêlés.

FILLETTE (elle aussi parle avec l’accent) :
On voudrait de l’eau pour le chien...

Derrière ses lunettes noires, Dalilah observe le Barman qui verse un peu d’eau dans une soucoupe — puis contournant le bar, il va la déposer aux pieds des gamins.

Le petit garçon pose le chiot devant la soucoupe et, comme l’animal paraît hésiter, il lui trempe le museau dans l’eau.

FILLETTE :
T’es fou ! Tu vas le noyer !

Le petit garçon ramasse le chiot, lui souffle sur le museau, et de nouveau le pose devant la soucoupe.

Cependant, le Barman parle à Dalilah.

BARMAN (Off) :
Asseyez-vous là-bas, si vous voulez, vous serez mieux pour manger.

Dalilah prenant son verre pour le transporter obéit. Pendant que le Barman dispose sur le guéridon le couvert, et lui sert un petit poêlon plein de la fameuse préparation culinaire, elle regarde les enfants.

Le chiot s’est enfin décidé à laper un peu d’eau.

PETIT GARÇON (à sa sœur) :
Tu vois !

La fillette juge que cela suffit. Elle récupère prestement l’animal.

FILLETTE :
Au revoir, messieurs-dames !

PETIT GARÇON :
Merci bien.

Pendant qu’ils s’enfuient en courant, Dalilah garde son visage tourné dans leur direction.

BARMAN (Off — à Dalilah) :
Ce sont les gosses des gitans qui campent derrière la ville. Ils restent là toute l’année, leurs parents font des petits boulots... (intéressée, elle le regarde, il reprend)... C’est une tradition ici. Un musicien de flamenco internationalement connu, est né dans notre ville...

DALILAH (dans un éclat de rire) :
Manitas de Plata ! Le chéri de ces dames... Bof...

BARMAN :
Vous avez tort de vous moquer, il est très bien.

DALILAH :
Moi je préfère le Ska. Don Drummond. Je suis snob.

Le Barman la regarde, amusé...

Vous me rappelez une personne que j’ai connue dans mon enfance.


Dalilah ne semble pas entendre. Elle prend sa fourchette et attaque le contenu appétissant du poêlon, des petits poulpes dans un mélange d’aïoli...

DALILAH (elle apprécie ce qu’elle déguste) :
Vous l’avez fait tiédir ?...

BARMAN (Off) :
Non, la sauce se serait défaite. Les poulpes étaient encore tièdes ! Vous voulez un verre de Picpoul ?

DALILAH :
C’est quoi ? Du vin ?

BARMAN :
Blanc ! Celui que j’ajoute pour cuire les poulpes.

Il apporte un verre ballon et la bouteille déjà entamée. Il retire le bouchon et verse le vin, en commentant...

BARMAN :
C’est le blanc sec de la région, notre « Gros-plant » à nous. Il est un peu plus vert peut-être. Goûtez...

Elle goûte puis elle tend son verre.

BARMAN (remplissant le verre) :
Tout le monde n’aime pas... C’est pour les initiés...

Il replace le bouchon dans le goulot de la bouteille. Un instant, sans s’éloigner, il la regarde avec gravité tandis qu’elle poursuit son repas.

BARMAN :
Sans blaguer, cette personne... c’est fou ce que vous lui ressemblez !

DALILAH (sans lever les yeux de son assiette, dévorant le contenu avec appétit) :
Le hasard, sûrement.

il lui prend le verre des mains.

DALILAH (levant la tête, légèrement exaspérée) :
Vous avez dû voir ça dans mes yeux !

Elle enlève ses lunettes noires et le regarde droit dans les yeux.

BARMAN :
Vous êtes blonde, elle était brune ! Mais vos yeux, c’est les mêmes...

DALILAH (avec conviction) :
Je n’aime pas les hommes.

Le Barman attrape un petit plateau qui paraissait attendre sur une table voisine. Il commence à débarrasser, inclinant la tête.

BARMAN (attrapant une petite éponge qu’il passe sur le marbre) :
On peut toujours s’arranger !

L’éponge rejoint la vaisselle desservie, sur le plateau. Le Barman emporte le tout derrière le comptoir, il trie, nettoie...

BARMAN (soudain blasé) :
Je parie que vous arrivez de Tanger !

DALILAH (ravie que les choses en restent là) :
Exactement !

Il se dirige vers l’arrière-boutique où un rideau chasse-mouches en lamelles de plastique est agité par un ventilateur. Il le maintient ouvert et fait signe à Dalilah de le suivre. Elle attrape sa valise et le rejoint, passe sous son bras en baissant la tête, pour ne pas se cogner dans le cintrage bas de la porte.


(à suivre)

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INDEX EN PROGRÈS
— I. Introduction
— II. Le voyage à Tanger
— III. Le retour de Tanger
— IV. Le plancher des vaches
— V. Le petit navire
— VI. L’antre d’Alice | VII. Le mont Saint Clair
— VIII. La gare ferroviaire de Sète | IX. La place à quai du paquebot-école

P.-S.

Chérie fais de beaux rêves [ Pour un homme ] © 1978 A. Guibert-Certhoux
Excepté l’affiche en logo © Roy Lichtenstein (source Christies).
Cette histoire inédite à vocation de cinéma fut dédiée dès son origine à Edwige Belmore (Dalilah), à Elli Medeiros (Blonde), à Jacno (Vincent) ; elle est publiée en série dans La RdR en hommage à Edwige, disparue le 22 septembre 2015, à Miami. Jacno pour mémoire (La RdR).

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