La Revue des Ressources

Concrétions 

vendredi 30 octobre 2015, par Aline Royer

On avait marché si longtemps

On avait marché si longtemps qu’on était enfin arrivé aux portes du désert. On marchait et on ne ressentait plus la faim depuis plusieurs jours. Quelqu’un sur le chemin nous avait juré qu’après la faim disparaissait la soif, et qu’une fois la soif oubliée, le corps marchait seul et libre, nourri par ses propres pas. De marcher le corps allait s’oublier, on allait laisser la douleur derrière soi, la douleur c’est une des trois têtes du chien, avec la faim et la soif. C’est la tête qu’on entend aboyer encore longtemps après être entré dans le désert, puis après c’est le silence, a dit l’homme sur le chemin, après c’est le grand chant du silence. Alors on n’entend même plus ses propres pas, le corps va libre et silencieux, le corps est le désert, le désert est le corps, c’est ce qu’a dit l’homme sur le chemin.

On a laissé derrière nous la faim et avec la faim les derniers brins d’herbe. On s’est enfoncé longtemps dans une mer de cailloux et la soif était encore là. On s’est assis et on a léché le dessous des pierres qui tordaient la cheville. On entendait au loin un chien aboyer qui ne s’arrêtait pas et la fatigue était encore là. Alors on s’est allongé sur les cailloux, leurs pointes nous rentraient jusque dans le sommeil et le sommeil aboyait comme un chien. On s’est relevé, on s’est remis à marcher dans la nuit claire, on a marché jusqu’au point du jour. Là au milieu des cailloux ramollis par l’aube, on se croyait dans le lit d’une immense rivière, là on allait se coucher. Sous le corps allongé déjà les cailloux s’étaient oublié, là les cailloux devenaient sable et le corps devenait désert. On n’entendait plus de chien aboyer. On n’entendait plus qu’un grand silence dévaler le lit de la grande rivière. On aurait pu rester là si longtemps.

Au-dessous de moi une vaste prairie

Au-dessous de moi une vaste prairie, verte comme les premières feuilles et tout humide. Je devine qu’elle est vaste bien qu’allongée je ne voie pas plus loin que les herbes dressées au bout de mes bras écartés. J’écarte aussi les doigts pour que les herbes jouent au travers comme s’il me poussait des plantes dans les interstices. J’imagine la prairie vaste sous moi, elle est vaste et humide, elle est humide et collante, elle est collante et chaude. Est-ce que je ne pourrais pas l’avoir enfantée ? Mon front aussi est chaud et collant. D’entre les herbes une flaque baigne mon dos, ma nuque, mes cuisses et mes pieds. Elle semble venir du dedans de la terre autant que sortir de moi, elle semble monter du sol puis se retirer avec une douceur de vague, comme un vieux geyser oublié. Je laisse mes doigts patauger au milieu de cette rizière minuscule. Je laisse mes bras écartés comme si une nouvelle mer me portait, venue tiède des souterrains. Je suis aussi vaste que la prairie que je ne vois pas. Je suis aussi vaste que les lacs intérieurs qui ne bougent pas. L’herbe me colle au front. Je sens ce mouvement de vague et cette immobilité de lac en même temps. La fatigue des accouchées me ferme les yeux. J’entends depuis le sol des animaux descendre des montagnes au-delà de la vaste prairie que je ne vois pas. J’entends leur long chemin. J’entends leurs pas entrer en moi, j’entends leurs dents cisailler l’herbe, un souffle chaud tomber sur mon front chaud. J’entends leur langue plonger dans l’immobilité des grands lacs. J’entends les petits jouer au bord et me frôler les doigts. Je les entends dormir et je ne bouge pas. J’entends en moi un bercement, aussi tendre que la courbure de l’herbe sous le vent léger. Je suis devenue plus vaste que la prairie que je n’ai jamais vue, plus étendue que l’espace que peuvent traverser les animaux, plus profonde que le plus grand des lacs intérieurs. J’entends un bercement qui ne finit pas.

La feuille de tilleul

Tu te rappelles, on détachait de la branche la plus proche une belle feuille de tilleul, une bien grande qui devait faire deux fois notre main, on était à l’ombre sous les trois vieux arbres, à l’ombre comme la croix de pierre aux inscriptions effacées, on était à l’ombre et l’été passait sur les toits endormis, l’hiver passerait sur les toits endormis, l’été d’après on retrouverait les tilleuls, ces arbres qui ne semblaient pas vieillir, pas plus que le clocher au loin qui marquait les quarts d’heure, pas plus que les toits qui dormaient dans la chaleur, rien, ni les abeilles tournant dans les tilleuls, ni la rivière en contrebas, ni les ronces ni les aubépines, rien ne vieillissait, tout était là pareil l’été d’après, nos vélos posés dans l’herbe, l’ombre, la croix de pierre, la façon qu’on avait de ne pas savoir quoi faire, jusqu’au moment où on détachait chacun une feuille, et qu’appuyé contre un des tilleuls, on s’appliquait avec nos doigts minuscules à retirer tout le vert de toute la feuille, comme si nos doigts étaient des mandibules de fourmis, on découpait et on jetait à terre mille petits morceaux de feuille, préparation imaginaire pour un festin d’insectes, on débarrassait la feuille de sa couleur, on y prenait le temps qu’il fallait, pour brandir enfin une feuille fantôme, une feuille qui n’était plus que nervures effilées au bout d’une tige, une feuille comme une main de vieille qui n’attrape plus rien, on la trouvait belle notre dentelle, on ne savait pas que la vie nous rendrait la pareille, qu’elle nous découperait de ses doigts de couturière, qu’elle laisserait autour de nous mille petits morceaux, on ne savait pas qu’elle nous dénuderait comme on dénudait les feuilles de tilleul, on le faisait car on ne savait pas quoi faire, et peut-être que la vie fait pareil, elle ne sait pas quoi faire avec nous, alors elle nous détache de la branche la plus proche, elle nous découpe, elle nous cisèle, elle prend le temps qu’il faut et à la fin elle s’assoit près des trois tilleuls au pied de la croix de pierre, elle nous brandit dans sa main et regarde en contre-jour la dentelle qui reste de nous. 

P.-S.

La revue dis­sé­mi­née, troi­sième année

C’est désor­mais devenu un rendez-​vous impor­tant pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à l’écriture web. Le der­nier ven­dredi du mois, nous nous retrou­vons pour pro­po­ser, sur nos sites res­pec­tifs, la lec­ture d’un auteur publiant en ligne. Depuis la créa­tion de la webasso des auteurs, ce sont plus d’une cen­taine d’auteurs contem­po­rains dont nous avons dis­sé­miné les textes.

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