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Correspondance entre deux ‘voisins de l’Être’ : Ernst Jünger et Martin Heidegger 

lundi 7 juin 2010, par Régis Poulet

Lorsque Martin Heidegger et Ernst Jünger débutent leur correspondance le 11 juin 1949 par une lettre du second au premier, le contexte est celui de la fin d’une polémique dans laquelle les deux Allemands furent accusés de ne pas avoir accepté de se soumettre à la dénazification mise en place par les Alliés. Aussi, lorsqu’il est question d’une revue dont ils seraient les deux principaux auteurs, Jünger et Heidegger ‘préféreront ne pas’, en raison de la lecture nécessairement politique, selon eux, de cette démarche commune. L’échec dans l’œuf de cette entreprise est peut-être le creuset de leur correspondance, en tous les cas, après ces premiers échanges où ils abandonnent ce projet, ils laissent de côté les ‘Monsieur le Professeur’ et se saluent de plus en plus cordialement.

L’intérêt de cette correspondance, qui nous livre quelques belles pages, est surtout, me semble-t-il, de réunir ces deux figures emblématiques de la pensée européenne du XXe siècle, tant admirées et décriées mais pour le moins influentes. Leur traversée de l’enfer puis du purgatoire [1] nazis ne leur a pas encore permis, quoique Heidegger soit mort en 1976 et Jünger en 1998, d’atteindre un empyrée d’où ils seraient hors de portée de toute critique. Julien Hervier, le traducteur de Jünger en France, faisait ainsi le point sur sa réception au moment de sa mort :

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Ernst Jünger

« Ne pouvant nier la fermeté de son refus déclaré du nazisme dès son arrivée au pouvoir en 1933, on l’accuse souvent d’avoir, par sa pensée antérieure, contribué à préparer l’avènement de celui-ci, dont il ne serait séparé que par sa distance aristocratique. Mais la même argumentation se trouvait déjà chez Albert Béguin qui écrivait en 1947 dans Critique : " Jünger que l’on présente parfois comme un adversaire du nazisme, et qui probablement croit l’avoir été, doit être compté parmi les annonciateurs du Troisième Reich et les premiers propagandistes de son idéologie " ; tandis qu’Albert Camus voyait en lui, dans L’homme révolté (1951), l’inspirateur d’une "apparence de philosophie" nazie. L’admiration pour Jünger était donc loin d’être unanime, même si la différence de ton était frappante entre les presses des deux pays. Il y avait souvent en Allemagne une forme de hargne haineuse bien particulière et ignorée ici, du moins jusqu’à ces dernières années. (Julien Hervier, sur ce site) »

‘Distance aristocratique’ accouchant de la figure de l’‘anarque’ pour Jünger ; tournant historial de la pensée et apolitisme pour Heidegger, l’un et l’autre se sont absentés de l’espace public – selon la doxa ayant cours en France – alors que des voix critiques continuent à affirmer, par exemple pour Ernst Jünger, qu’il a mis un demi-siècle pour construire cette image de sage ‘au-dessus de la mêlée’, quoique cette expression puisse sembler inadéquate pour un soldat de sa trempe et de sa valeur. C’est du moins ce que Michel Vanoosthuyse dénonce dans Fascisme et littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger (2005), dont voici la présentation par l’éditeur :

« Sans doute ne saurait-on reprocher, a priori, à un auteur d’avoir évolué en cours de route et d’avoir troqué l’ivresse guerrière de ses débuts contre les jouissances intenses que lui procurent la contemplation d’une fleur ou la chasse aux papillons. Des ruptures avec le nationalisme des débuts, l’histoire de la littérature allemande n’offre-t-elle pas bien d’autres exemples ? Le parcours d’Ernst Jünger (1895–1998), du guerrier et publiciste de combat au sage contemplatif cultivant la Muse, a pour lui les apparences. Mais la question qui se pose est celle des limites de cette métamorphose et de l’intérêt que l’auteur et ses hagiographes ont au contraire à la mettre en avant.

L’idée de ce livre est née de l’étonnement devant ce qui semble être devenu l’évidence d’une honorabilité politique et d’une qualité littéraire de premier plan. Celui qui défilait rue de Rivoli à la tête de sa compagnie et fréquentait le Tout-Paris des collaborateurs a fini par être presque unanimement reconnu comme un intellectuel allemand antinazi qui aurait lucidement dénoncé « les dangers de la vision totalitaire du national-socialisme ». Il ne s’agira pas ici de relater l’histoire de la réception de Jünger, mais de se demander comment et à quelle fin son image a été rendue acceptable, et ce que recouvre l’entrée d’un auteur à passé fasciste dans la littérature “pure”. »

Ce livre suscita un certain émoi dans le cercle des jüngeriens de France. Il n’est pas de notre propos d’y revenir ici, mais on trouvera un petit compendium des réactions sur le site de l’éditeur Agone.

Pour en revenir à cette correspondance – débutée en 1931 mais dont on ne nous offre les lettres qu’à partir de 1949 – elle connaît une intensification dès lors que Jünger s’est aventuré, avec Passage de la ligne (Über die Linie, 1950) – qui constitue un texte d’hommage à Heidegger pour ses soixante ans – sur le terrain de réflexion du philosophe. Celui-ci répondra, cinq ans plus tard, avec une politesse non dénuée de condescendance : non pas un ‘passage’ de la ligne du nihilisme, comme le prétendait un Jünger resté dans l’orbe de la métaphysique (Nietzsche se vit reprocher les mêmes parages par Heidegger), mais, pour citer le titre de la réponse du philosophe : À propos de ‘La Ligne’ (Über ‘Die Linie’, 1954). La question du nihilisme (sous ce nom, puisque Nietzsche en remonte la généalogie jusqu’à Platon) court dans la pensée européenne depuis le début du XIXe siècle, passe par Dostoievski, connaît son apogée chez Nietzsche et se poursuit au moins jusqu’à Heidegger qui l’a reformulée dans Zur Seinsfrage (Contribution - ou droit - à la question de l’Être, 1956).

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Martin Heidegger

L’histoire du rapport entre Heidegger et Jünger dont cette correspondance donne certes une idée par contrecoup et en décalage peut se résumer ainsi : l’invention de la Figure (Gestalt) du Travailleur par Ernst Jünger dans les années 30 a fortement marqué Martin Heidegger dans sa réflexion sur la Technique comme mode de manifestation nihiliste de l’Être. Mais, comme l’explique très bien Massimo Cacciari, la question du nihilisme ne revient pas à savoir s’il faut le dépasser, ni comment, mais s’il faut l’approfondir. La question du néant se voit offrir une réponse métaphysique chaque fois qu’il est opposé à l’Être selon une logique bivalente d’exclusion. Il s’agit de retrouver ce désert, cette clairière où le néant et l’être ne sont qu’un, une sorte d’Urgrund qui répond, dans le domaine spéculatif allemand, à l’Ungrund de Jacob Böhme. En effet Jünger écrit, à la fin de Passage de la ligne, que la thérapie contre le nihilisme, la sécurité, « se trouve dans la sauvagerie des déserts qu’il faut reconnaître comme patrie de la mort, d’Éros et de la création artistique » [2]. Dès 1993, Julien Hervier, dans sa Préface à Passage de la ligne, avait résumé les positions des deux Allemands : « A l’ontologie heideggerienne qui cherche à penser l’oubli de l’être pour mieux le surmonter, répond sous une forme à la fois mythique et historicisée l’attente jüngerienne d’une réponse plus qu’humaine : sans renoncer en lui-même à la lutte pour une transcendance, Jünger se met à l’écoute de la ‘volonté de la terre » [3] selon le mot de Nietzsche.

La lettre dans laquelle Heidegger répond assez longuement à Über die Linie, est suivie d’une brève lettre de Jünger qui, ne se satisfaisant pas de ce médium, estime que « la solution la meilleure serait de discuter vos suggestions de vive voix – par écrit, elles nous entraîneraient trop loin. » [4] Nous touchons-là, il me semble, à la limite de cette Correspondance. Sur les soixante-quinze lettres ci-éditées, vingt-deux dépassent une page dont six font de trois (2 de Jünger) à six pages (1 de Heidegger). A la fin de cette lettre de six pages, Heidegger émet le souhait qu’ils aient l’un et l’autre « une nouvelle occasion de dialogue où nous pourrons récapituler la question de la chose et celle du style » [5]. On n’en trouve trace dans cette correspondance, ce qui me fait dire que son intérêt est d’attester de liens qui devinrent amicaux entre Heidegger et Jünger, d’inciter à la relecture de leurs œuvres – mais il ne faut pas en espérer plus, ce qui n’est déjà pas négligeable.

Ainsi cette correspondance m’a-t-elle donné envie de relire la Réponse à la ‘Lettre sur l’humanisme de Heidegger’ autrement intitulée Règles pour le parc humain de Peter Sloterdijk. Le philosophe de Sphères et du Penseur sur scène revient sur la situation de Martin Heidegger au sortir de la Seconde Guerre et sur son Brief über den Humanismus  :

« Lorsqu’il formula sa lettre, Heidegger savait qu’il parlerait forcément d’une voix fragile ou écrirait d’une main hésitante, et que rien ne l’autorisait plus, à aucun point de vue, à compter sur une harmonie préstabilisée entre l’auteur et ses lecteurs. Pour lui, à cette époque, il n’était même pas établi qu’il lui restât encore des amis, et s’il devait encore s’en trouver, le fondement de ces amitiés devait être redéfini, au-delà de ce qui avait valu jusqu’alors en Europe et dans les nations comme fondement d’une amitié entre personnes cultivées. Une chose au moins est manifeste : ce que le philosophe a déposé sur le papier en cet automne de l’année 1946 n’était pas un discours à sa propre nation, ni un discours à une Europe future. C’était une tentative plurivoque, à la fois prudente et téméraire, menée par l’auteur pour s’imaginer l’existence d’un récepteur favorable à son message ». [6]

Dans cette ‘lettre’ (adressée comme on sait à Jean Beaufret), Heidegger questionne l’humanisme et ouvre, selon Peter Sloterdijk, un espace de pensée post-humaniste. Mais en pensant contre l’humanisme, comme il le fait depuis Être et Temps, Heidegger estime non pas que l’humanisme a surestimé l’homme mais qu’il ne l’a pas pensé assez haut. Aussi la fonction épistolaire dans l’humanisme n’est-elle pas remise en question, « il s’en tient tout de même indirectement à la principale fonction de l’humanisme classique, consistant à établir un lien d’amitié entre l’être humain et la parole de l’autre – mieux, il radicalise ce motif du lien amical et le transpose du champ pédagogique vers le centre de la réflexion ontologique » [7]. Et c’est bien à mon avis dans ce contexte qu’il faut comprendre la correspondance entre Jünger et Heidegger du point de vue de ce dernier : il s’agit d’un échange entre ‘voisins de l’Être’, ce qui explique en partie la bienveillance de celui qui restait, malgré tout, ‘le Professeur’ Heidegger, envers les tâtonnements d’un ancien jeune homme dont il admira les écrits sur la technique et la mobilisation totale durant l’entre-deux guerres, en ce temps où même Heidegger, selon un ouvrage récemment paru : La Métaphysique du Dasein. Heidegger et la possibilité de la métaphysique (1927-1930)présentation du livre de François Jaran, ne s’était pas encore détourné de la métaphysique – bienveillance envers Ernst Jünger qui n’est pas vraiment sorti de la métaphysique des valeurs et auquel il confie le 25 mars 1975 :

« Demeurez, avec le lumineux esprit de décision dont vous avez toujours fait preuve, sur la voie particulière de votre dire.

Qu’un tel dire est déjà en soi un agir, qui ne réclame nullement d’être complété par une praxis, seules quelques personnes aujourd’hui en sont encore (ou déjà ?) conscientes. » [8]

P.-S.

Ernst Jünger / Martin Heidegger – correspondance 1949-1975, Christian Bourgois éditeur, 2010, 166 pages, p. 48.

Notes

[1] Si l’on veut bien me permettre cette métaphore étant donné leur catholicisme commun.

[2] Ernst Jünger, Passage de la ligne, Bourgois, 1997, p. 104.

[3] Julien Hervier Préface à Passage de la ligne, op. cit., p. 20.

[4] Ernst Jünger à Martin Heidegger, le 4 janvier 1951, in Ernst Jünger / Martin Heidegger – correspondance 1949-1975, Christian Bourgois éditeur, 2010, 166 pages, p. 48.

[5] Martin Heidegger à Ernst Jünger, 18 décembre 1950, in Ernst Jünger / Martin Heidegger – correspondance 1949-1975, op. cit., p.46.

[6] Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et une nuits, 2000, pp. 19-20.

[7] Ibid., p. 25.

[8] Martin Heidegger à Ernst Jünger, le 25 mars 1975, in Ernst Jünger / Martin Heidegger – correspondance 1949-1975, op. cit., p. 152.

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