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La guerre de Syrie aurait-elle lieu 

PAS EN MON NOM. CONTRE LA GUERRE.

vendredi 26 septembre 2014, par Aliette G. Certhoux

Est-ce une hallucination ? L’otage français est mort. « Parce qu’il est français », a dit le Président s’adressant aux français depuis les États-Unis où il a fait migrer une partie de son gouvernement et la maire de Paris pour quelques jours.
Non, pas parce qu’il est français : parce qu’on fait la guerre et c’est sans rançon, comme d’autres il y a longtemps purent dire « pas de prisonniers ». En outre, la spéculation de la guerre ne coûte-t-elle pas assez cher en guise de relance économique dans un pays en pleine crise ? — pourrait-on entendre, au comptoir. Toutefois d’autres diraient : si rançon peut sauver rançon doit être négociée — seulement fut-elle demandée ? Il semblerait que non. Néanmoins, l’étrange Ministre des affaires étrangères françaises a dit, depuis New York où il s’était rendu pour être photographié avec Ségolène Royal endimanchés en première ligne, en compagnie du maire de New York et du Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, lors de la marche pour la journée mondiale du climat, le 21 septembre (quand il n’y eut aucune représentation gouvernementale visible lors de la même journée à Paris), qu’évidemment : il n’y aurait pas de rançon, et ajoutant qu’il était très inquiet pour le sort de l’otage (on le comprend).
Donc la rançon fut sinon un mensonge et du moins virtuelle, dans la citation pour mémoire du temps des rançons dans la bouche du Ministre, mais pas l’otage français : il est mort.
On n’aurait pas vu son exécution, alors que jusqu’ici les exécutions takifiristes étaient exhibées sur toutes les Une des réseaux sociaux depuis Youtube, du moins reste-t-elle difficilement accessible sur la toile française. On n’aurait pas vu on corps mort — on l’a juste vu officiellement une dernière fois en vie. Est-ce une hallucination de la disparition ? Ou une lutte contre la terreur — ne pas faire peur de ce qui est terriblement effrayant ? Apparemment non, mais apparemment seulement, car le fil de la terreur doit être maintenu pour justifier la guerre aux yeux de tous (et oui c’est inqualifiable et inacceptable). En tous cas, de l’exécution de l’otage chacun édifie son discours, les hommes politiques, les journalistes, pour imposer l’image d’une guerre irréversible. Et la famille appelant à la modération est particulièrement honorable et digne, dans un tel cadre.
Une étrange troisième guerre mondiale commence. Depuis le temps qu’elle rôdait à toutes les portes de l’hexagone du dedans et du dehors. Oui sans doute, n’y aurait-il plus que la terreur de la part de ceux qui jusque là servaient à disloquer le territoire syrien, avant gardes exécutives des rebelles en arme contre « le régime » ennemi de l’Occident, (peu importe que ce fut ou pas à juste titre et les arguments réciproques endogènes et exogènes, car aujourd’hui nous sommes bien au-delà), maintenant il est temps de leur reprendre le pétrole — car cela seulement leur permettait de trouver le financement de l’armement lourd dont ils disposent : personne ne leur aurait jamais rien donné. MAIS.
Pour en revenir aux français, en fait je n’ai pas compris ce qu’entendait le Président par « français » dans sa déclaration new-yorkaise. Français, c’est-à-dire otage (sans rançon) ? Être français aujourd’hui ce n’est donc que ça — vivre ou mourir pour ou par les choix du Président ? Nous sommes réductibles au Président réducteur, puisque nous n’avons pas été consultés pour l’autoriser à faire la guerre en notre nom, tandis qu’il nous en fait donc abusivement porter déjà le haut-de-forme des cortèges funèbres. Cependant, nous en sommes des victimes collatérales potentielles, désignées par le destin national tragique du sacrifice de Hervé Gourdel ainsi soumis malgré lui au principe de la guerre. Et donc il fut deux fois otage. La préoccupation n’est pas de petite sauvegarde personnelle, elle relève de la conscience fondamentale de la justification collective d’une guerre politiquement et géopolitiquement contestable, ne serait-ce parce qu’elle ne fut pas élue par le peuple cité, et éventuellement indéfendable vu son élaboration et sa prospective générale — en outre d’ignorer les citoyens pacifistes.
Alors, peut-être qu’en hyperréalisant les raisons d’un assassinat, mais dans un excès de modestie rétablissant la métaphore, monsieur le Président parlait en réalité de lui à « la place du mort ». (A. G-C.)


RECENSION / POSITION



Pour Hervé Gourdel


Hervé Gourdel — qu’il repose en paix.

Nos condoléances sincères à sa famille.


Que je sache, il n’était pas un militaire impliqué dans les risques violents de l’engagement volontaire dans l’armée professionnelle nationale, ni des services secrets. Du moins ce que l’on sait de lui serait qu’il fût un civil comme nous.

Comme nous, il n’a pas été consulté depuis le début d’une guerre civile égarée par n’importe quel moyen dans la perspective de déstabilisation du « régime » de Bachar al-Assad ; la guerre civile à défaut de pouvoir être générale tant que la Russie l’empêchait, mais finalement, cette puissance étant mise au banc de l’Europe suite à la crise ukrainienne, la guerre de Syrie put avoir lieu. C’est un peu l’histoire de la guerre du Golfe jusqu’à la première guerre d’Irak, et puis vers la guerre d’Irak 2 (les américains bombardent en Irak depuis le mois de mai).

La guerre d’Irak 2 est déjà terminée (ou plutôt passée à l’état de guerre dormante), après la première semaine de l’étrange troisième guerre mondiale déclarée coalisée, contre un État auto-institué sous le terme de califat — nomade (plastique et mobile) : EIIL (État islamique en Irak et au Levant — soit désormais DAESH : même signification avec les initiales des mots retranscrits de l’arabe, afin de faire disparaître le terme d’État, ne s’agissant pas d’un État mais d’un groupe terroriste, a précisé Laurent Fabius aux journalistes (en les priant de respecter ce nouveau terme dans les médias). Ou autant d’organisations telles ISIS (The Islamic State of Iraq and Syria), ISIL (Islamic State of Iraq and the Levant) [1], d’où le mot État doit également disparaître, ou encore ou al-Nustra (Al Qaeda en Syrie, mais apparemment d’autres organisations y seraient également affiliées directement ou indirectement — tout dépendrait des opportunités sur le terrain), et d’autres encore.

Donc à peine terminée la guerre d’Irak 2 inaugurée par des bombardements américains à la fin du printemps, qui se poursuivent maintenant en Syrie, la guerre de Syrie avait commencé avant même d’être déclarée.

On est tout de même un peu rassuré d’apprendre que les étatsuniens pour des raisons diplomatiques régionales et locales aient prié la France de s’en tenir à l’Irak.

Néanmoins on se pose une question : s’il n’y a pas d’État de l’ennemi mais des groupes diffus, exogènes de l’Occident judéo-chrétien, et néanmoins selon des possibilités géopolitiques des États souverains, informés par la carte mondiale des pays musulmans suggérée par le journal Libération (voir la carte dessous), cela ferait donc près d’un quart de la planète constitué en ennemi potentiel de l’Occident, et particulièrement les foyers des ressources requises par l’Europe ou à sa disposition (pétrole, gaz, uranium).

L’altérité ainsi constituée comme ennemi de l’intérieur et de l’extérieur par l’Occident c’est donc, comme le pensait Jean Baudrillard : l’Islam [2]. Et davantage (ce qui n’est pas contradictoire avec l’analyse de Baudrillard), s’agissant en de nombreuses situations des anciens pays colonisés considérés comme susceptibles d’aider et du moins de contenir ou d’inclure quelques extrémistes contre les anciens pays coloniaux, et d’autre part de la menace des groupes terroristes, il faudrait aussi comprendre l’infiltration terroriste « possible » dans les pays de l’Occident — lequel par conséquent tient à la fois un ennemi de l’extérieur et un ennemi de l’intérieur. Conception sécuritaire des sociétés néo-fascistes.

D’où les lois liberticides sous l’égide de la sécurité, et alors ce n’est plus le Nouvel Ordre Mondial, sous la domination étatsunienne, mais son éclatement périphérique comme nouveau stade de l’Ordre Mondial à savoir la guerre totale. La guerre est partout, donc respectivement aussi contre tous les peuples — risquant au pire d’être « contaminés » et au mieux d’être « infiltrés » — ce qui n’exclut pas le risque des « exfiltrés ».


Pendant le temps de la guerre civile en Syrie, les hordes syriennes et mercenaires armées contre le régime d’al-Assad ont commis des atrocités monstrueuses, et même au bout du compte plus monstrueuses que lui, qui était déjà administrativement et militairement abusif contre ses « ennemis de l’intérieur », dans la mesure où il ne réprimait pas dans la dentelle. Mais on ne peut pas reprocher au « boucher Bachar al-Assad » d’avoir mené un combat ethnique, ni de clan, même si ses deux frères étaient engagés au premier rang des combats militaires, car ce n’est pas ce qui caractérise la dictature qu’il représente. Cette dictature est appuyée sur le parti Baath (qui auparavant l’avait même empêchée de réaliser certaines réformes démocratiques). Le parti Baath est par principe un parti laïque pluraliste, socialiste, supporterait-il et aurait-il supporté des dictatures, traditionnellement soutenues par l’URSS dans tout le Proche Orient et au nord de l’Afrique, dont avec succès sur le plan du progrès social-technique, depuis la seconde guerre mondiale. Et notamment en combattant les discriminations sexuelles, et le communautarisme, au nom de l’égalité des individus et de l’égalitarisme du service public social et économique ainsi que la répartition des ressources pour tous — mais aussi par les moyens répressifs pour mettre en place ce modèle social, fut-il plus juste, contre les traditions ancestrales.

Communautarisme de ceux dits Islamistes, à commencer par les Frères Musulmans syriens, aux visées religieuses nationalistes, qui à ce titre furent particulièrement réprimés depuis les massacres de Hama sous Hafez al-Assad, lorsque celui-ci répliqua par l’assassinat de masse de ses opposants en manifestation, (et par des lois coercitives et liberticides pour emprisonner ceux qui n’étaient pas morts et empêcher de s’exprimer toute opposition), au fait qu’ils avaient tenté de l’assassiner en tant que Chef d’État alaouite.

Ainsi, au premier plan des premières manifestations contre Bachar al-Assad, en un temps où les Frères au pouvoir de l’Égypte devinrent internationalement admis sinon reconnus voir soutenus, déjà ils purent, en partie mercenaires et infiltrés sans inquiétude, ainsi que des salafistes, soutenir leurs communautés en Syrie. Depuis 2012, nombre de massacres ethniques eurent lieu contre des chrétiens, des chiites, et même contre des sunnites présumés alliés du régime syrien, sinon par les Frères, du moins avec l’aval et / ou la participation de l’ASL qui les contenait, (soit l’Armée Syrienne Libre — considérée par les chiites comme alliée d’Israël à propos du Golan), — avec l’aval des Amis de la Syrie, de même qu’en l’état de sa branche politique dite Conseil National Syrien (CNS), — ou encore avec les félicitations officielles de l’ASL le Chef d’état-major Selim Idriss se rendant lui-même sur place après coup (s’agissant de l’extermination des Alaouites dans les villages de la région de Lattaquié durant l’été 2013). [3]

Le massacre au gaz de la Ghouta C’ÉTAIT (pas) le régime. Pendant ce temps, aussi des villes du patrimoine de l’humanité étaient détruites, à commencer par Alep — C’ETAIT (pas) le régime. On voit bien que les minarets par terre comme les églises se retrouvent, à part aussi (pas) à Gaza, exactement dans ce qui s’est passé le 24 septembre en Irak, à Tikrit. Le leader chiite libanais, Nasrallah, lors de son interpellation des sunnites pour l’unité entre tous les musulmans civilisés contre ISIS, pour alerter et appeler à réagir face à la guerre coalisée, rappelait qu’en ces mouvements étaient les imposteurs de l’Islam, qu’ils le sachent ou non, car sauf la réalisation des massacres y compris de sunnites leur étant opposés, ils ne savaient que détruire le patrimoine de l’humanité des monuments de la culture musulmane qui, depuis un millénaire, avaient été protégés — en quelque sorte confiés par l’humanité aux musulmans — depuis tout ce temps.

Soudain, cela prend une grande importance pour la coalition, alors que les plus belles villes et les plus beaux monuments mondiaux de la Syrie furent radicalement détruits au fil des deux dernières années en particulier, dans l’indifférence générale : car c’était (pas) le régime et donc nor-mal. En moins de trois ans ce fut un potlatch iconoclaste des vies et de leurs œuvres bâties pour habiter et se rassembler au fil des siècles. La guerre aux dépens des populations comme à Gaza. Mais en plus étendu et avec des frontières syriennes ouvertes vers la Turquie, le Liban, Israël, l’Irak, la Jordanie, et au-delà : la pression de l’Arabie saoudite et du Qatar, — pour ne citer que les voisins directement impliqués ou concernés.

JE SUIS INDIGNÉE car le Président parle d’une victime collatérale de cette guerre dont fut-il français il n’était pas une partie prenante déterminée, et la preuve c’est qu’il se promenait dans une région où dans le cas contraire il ne serait pas allé. JE SUIS INDIGNÉE car le Président tient un discours constituant une preuve de la nécessité de la guerre qu’il mène, édifiée par la mort d’un civil qu’elle ne concernait pas dans sa civilité (à moins qu’on ne nous ait caché quelque chose).


Cependant, d’autres pensent, à l’instar de la politicienne franco-syrienne Randa Kassis, Présidente du mouvement pour la société pluraliste, qu’elle a fondée après avoir été exclue du Conseil National Syrien en 2012 (pour avoir alerté sur le recours aux extrémistes armés), prenant la parole le 19 septembre 2014, dans le cadre de la Conférence de la paix des Nations Unies à Genève, qu’arraisonner l’extrémisme passe par une solution régionale unie, qui n’exclut des négociations ni la Russie ni l’Iran, pour une restructuration urgente de la Syrie, fédérale entre ses communautés, dans le cadre d’un partage des frontières retrouvées.



Randa Kassis, Geneva Peace Talks 2014, 19 Sep 2014 - Interpreting for peace


Cependant, d’autres, qui ne sont pas impliqués régionalement par leur ascendance, pensent, à l’instar de l’expert militaire du renseignement tactique, Chelsea Manning, publiant depuis sa prison militaire étatsunienne de Fort Leavenworth [4], dans le très informé journal britannique The Guardian, « How to make Isis fall on its own sword » (16 septembre), que le Président Obama, au lieu de bombarder les militants vicieux d’ISIS, ce qui renforce leur mouvement en le retournant disséminé contre ses adversaires, devrait essayer de les réduire par leur division et leur auto-destruction (déjà éprouvée), en leur octroyant un territoire où ils ne seraient qu’entre eux — mise en abîme du destin des États ethniques.

Comme si la mort d’un otage français en Algérie était soudain utile à expliquer la nécessité de la guerre. Pourquoi faut-il toujours utiliser les morts de la défense de la paix pour justifier la guerre ? Qu’il s’agisse de Hervé Gourdel ou de Stéphane Hessel dont les actes furent déniés dans le discours officiel qui était sensé lui rendre hommage lors de ses obsèques : POURQUOI avons-nous basculé dans l’utilitarisme destructeur de l’individu où nous avions des pactes symboliques parmi les plus enviés au monde, et pourquoi nous les avons-nous brisés ? Et maintenant que sommes-nous ? De la chair à enlèvement et à attentats terroristes dans plus de 30 pays du monde sous plusieurs longitudes, alors qu’édifiés par l’exemple de la Libye nous pensions devoir nous écarter de soutenir de telles guerres. De la géopolitique pour la géostratégie sécuritaire des ressources non partagées, et une vision atroce de la pureté de nations ethnocentrées idéales, incultes, également désirées au Proche Orient apr les deux campas opposés, où le pluralisme et la culture régnaient depuis l’antiquité — et même avant.

Et ça va durer longtemps longtemps — nous a-t-on prévenus. Sauf accident réparateur ? Nous dont la sécurité assumée par ceux qui déclarent les guerres ne l’est qu’en terme de disparition de nos libertés — ou la mort ?

Et mes enfants et petits enfants devront vivre dans l’enfer opaque de la guerre scellée dans le gouffre de l’austérité ?!! Ma culture c’est aussi celle des pays interdits : alors qu’allons-nous devenir dans le nombril étouffant de l’Europe qui regarde mon pays jouer à sa place, pendant que partout au Moyen Orient les peuples mémorables de notre intelligence méditerranéenne et du Croissant fertile payent pour le reste de l’humanité, tels les palestiniens, les atrocités commises durant la dernière guerre mondiale par une Europe moderne qui les colonisait depuis la Grande guerre — et qui se poursuivent à travers les guerres ethnocides généralisées dans tout le Moyen Orient aujourd’hui. Avec toujours pour solde en fin d’opération un environnement et des conditions de vie détruits pour les survivants.


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La carte des pays recommandés inaccessibles
pour les français suite à la guerre contre EIIL,
sauf à leurs propres risques et périls.
Source : libération.fr


Et vous, monstre « takifiriste » intriqué avec des intentions aux sources les plus diverses, vous, l’hydre dispersée en plusieurs têtes protoplasmiques, qu’avez-vous fait du corps d’Hervé Gourdel ? Que ne le montrez-vous, qu’au moins nous sachions et qu’il ait une sépulture.

Car Hervé Gourdel est mort, assassiné OUI étranglé et décapité — ainsi filmé et envoyé du moins, selon l’usage médiatique dans ce cas, même si on ne trouve pas cette vidéo sur Youtube. Par un groupe terroriste inconnu jusqu’ici, le groupe Djounoud Al Khilafa [5]. En un lieu très proche de la France et qui lui vaut traditionnellement et à juste titre une grande partie de sa société nationale, lourdement chargé du souvenir de la terreur contre l’État de droit des algériens musulmans et laïques sous la succession des dictatures, et ce qui avait été perçu comme une xénophobie chrétienne et francophobe radicale — du moins ainsi informé à l’acte — exprimée par l’enlèvement et l’assassinat groupé des moines du monastère de Tibérine (1996), où le rôle de l’armée ne fut pas rassurant car majeur [6]. Et forcément, l’Algérie pourtant si proche redevient effrayante dans les médias au moment même où tout au contraire elle s’est ouverte de nouveau et l’armée à son tour est devenue une cible [7], quand elle donne à revivre contradictoirement ce théâtre des opérations conférant aux tristes mémoires, à la fin de la postmodernité. Sombres heures de ceux désignés par certains sous le terme d’égorgeurs et par les algériens depuis les années 2000 sous le terme d’Afghans, et /ou atrocités dans lesquelles la dictature militaire fut compromise. Plus largement de surcroît, à la disposition éventuelle de certains services secrets étrangers mais lesquels ? [8] Et forcément, cela culpabilise les français algériens, musulmans du moins, ainsi que tous les musulmans de France, les ralliant en réaction sans nuance à la cause de la guerre mondiale contre le terrorisme (des intégristes musulmans) — devenant comme tous les français de « sales français », selon le jeu polysémique d’un titre monstrueux à la Une de Libération auto-plagiant un de ses titres précédents, reprenant une assertion des takifiristes francophones visant le peuple — le déclarant ciblé.

Où la métaphore de la lutte contre le terrorisme « islamique » désinformant l’agression israélienne de Gaza n’avait pas fonctionné en termes de réunification locale — du moins les clercs des différentes confessions mais pas leurs administrés, personne ne se laissant abuser sur la répression face à une résistance unie à Gaza, — ici l’agression contre la nation signifiée par le sacrifice immonde de Hervé Gourdel n’est plus une métaphore et informe donc l’union des musulmans (ou la trahison nationale).

Sous le poids d’une autre menace, plus ténue : toute critique divisant pourrait être considérée comme venant d’un ennemi public, selon l’adage du Président — je cite Libération du 25 septembre (article et page dont le titre a été a actualisé et le contenu modifié depuis, pour s’accroître du contexte international de la guerre) : « Dans ce contexte, Hollande a souligné la nécessité d’« une unité nationale de l’ensemble des Français » et celle de « ne laisser aucune place pour des discussions qui viseraient à stigmatiser ou à diviser la nation et les Français ». » Fin de citation [9]. Si cela ne pouvait qu’alerter contre la division sociale sous l’emprise de la xénophobie et le racisme : ce serait parfait. Mais l’amalgame du recours au terme de nation, en temps de guerre, désigne tout autre chose. D’abord c’est une forme de stigmatisation potentielle des musulmans qui se trouveraient simplement opposés à la guerre pour les mêmes raisons que moi, qui ne suis pas musulmane — et de plus athée. Et dans ce cas, vu les dernières lois liberticides depuis deux ans, dont la dernière durant les dernières semaines concernant le web, cela s’adresserait donc en outre à nous tous. Dissidents, nous sommes tous des musulmans.


Quant à vous, monsieur le Président, pourquoi ne trouvez-vous l’union nationale qu’à travers la mort plutôt qu’à travers la vie ?

Vous ne savez pas faire avec la vie ?

Mais si nous ce que nous aimons, c’est la vie d’abord : alors — qu’allons-nous faire ? Nous suicider pour ignorer le pire après avoir cessé de faire des enfants ? Ou résister à vos mortifications en gardant l’espoir de vous résister et de vous survivre ?

De quelle pathos abusivement tranquille faites-vous vos certitudes ?

Seriez-vous simplement le Président pour annoncer qu’il n’y aura pas de futur en France, et pour vous conforter, le clôturer vous-même en vous disant que vous n’auriez pas dû ?

Quant à savoir de quel côté vous vous trouvez, (ce que tout le monde se demande depuis le début de votre mandat tant il ne correspond pas à vos engagements de campagne), selon le vieil adage d’Hegel pensé par Derrida : le pouvoir du maître sur l’esclave ne consiste pas dans la réalisation de son stade extrême de « donner la mort » à l’esclave (il le peut mais se priverait de son service), mais de maintenir l’esclave en vie, le rendant ainsi durablement servile et reconnaissant.

Servitude pour servitude : cela ne vaut plus pour ceux qui tuent l’otage, quand leur arbitraire dépassant la valeur de leur victime les rend au sens propre ubuesques, fatals, et par là aussi annonce leur propre fin symbolique au vu du monde. Ce monde y compris musulman qui en d’autres temps, comme les autres religions monothéistes universalistes, avait pu chercher les règles d’un vivre bien sur terre. Mais servitude pour servitude, peut-être davantage concernant les peuples accablés et leurs dirigeants, et surtout dans la hiérarchie de fait entre les dirigeants, des dirigeants serviles entre eux, perchés sur les cothurnes ruinés de la modernité disparue : la classe hors classe des barons zombies inclinés devant un roi Fantôme.

Aliette G. Certhoux


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Couverture de Libération le 25 sept. 2014
Source : Mohamed Kacimi FB
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Couverture de Libération le 23 sept. 2014
Source Twitter Libération


P.-S.

Le logo est une photo extraite de l’article, « Climat : à New York, un sommet déjà crucial », JDD, 22 septembre 2014.

- Mohamed Kacimi, « Syrie / La guerre en replay » (première publication en 2013, La RdR). Pour mémoire de l’espace et du temps de la Syrie à ce jour.

- La chronique de Kamel DAOUD [10] du 25 septembre (FB) :


Notes

[1] « Isis vs Islamic State vs Isil vs Daesh : What do the different names mean – and why does it matter ? », The Independent, 26 sept. 2014.

[2] Pour autant, ne pas confondre l’hypothèse de Jean Baudrillard avec celle du choc des civilisations. Dans le site qui lui rend hommage, Soirée de Médan (pour mémoire de celles qui rassemblèrent des écrivains autour de Zola dans sa maison près de Poissy, au gré des weeks ends), on peut lire :
« S’inscrivant en faux contre les thèses de Samuel Huntington à propos de l’affrontement de l’islam et de l’Occident, Baudrillard écrit encore : « Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations, mais d’un affrontement, presque anthropologique, entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d’une altérité irréductible. Pour la puissance mondiale, tout aussi intégriste que l’orthodoxie religieuse, toutes les formes différentes et singulières sont des hérésies. A ce titre, elles sont vouées soit à rentrer de gré ou de force dans l’ordre mondial, soit à disparaître. La mission de l’Occident (ou plutôt de l’ex-Occident, puisqu’il n’a plus depuis longtemps de valeurs propres) est de soumettre par tous les moyens les multiples cultures à la loi féroce de l’équivalence. Une culture qui a perdu ses valeurs ne peut que se venger sur celles des autres [...] L’objectif est de réduire toute zone réfractaire, de coloniser et de domestiquer tous les espaces sauvages, que ce soit dans l’espace géographique ou dans l’univers mental » (Power Inferno) ».
L’ouvrage de Jean Baudrillard qu’il conviendrait probablement de lire ou de relire pour s’éclairer aujourd’hui, Power Inferno, fut publié aux éditions Galilée en novembre de 2002, dans la collection dirigée par Paul Virilio, « L’espace critique ». L’auteur y recense et développe son fameux article revenant sur l’attentat du World Trade Center, paru dans Le Monde du 3 novembre 2001 : « L’Esprit du terrorisme » (version intégrale de l’article librement accessible dans le site de The European Graduate School).

[3] Sur l’Armée Syrienne Libre, la recension historique proposée par wikipédia peut donner une idée de la domination de l’ingérence déterminante dans le développement du conflit syrien, en même temps que la complexité due à l’ingérence multiple et l’évolution de la situation sous ces influences.

[4] Il s’agit de Chelsea — anciennement Bradley — Manning, qui a assumé la responsabilité de la mise en circulation de l’enregistrement vidéo classifié de l’armée étatsunienne en Irak, diffusée par Wikileaks le 5 avril 2010, sous le titre Collateral murder (on peut voir cette vidéo dans le site Mediapart), montrant comment en juillet 2007 le photographe de Presse de l’agence Reuters, Namir Noor-Eldeen, et son chauffeur Saeed Chmagh, disparus en Irak et dont personne ne savait les conditions de leur mort, avaient été assassinés en même temps qu’une dizaine de civils irakiens, par des tirs depuis un hélicoptère obéissant à un ordre routinier de la base militaire, lors d’un vol de surveillance urbaine par l’armée étatsunienne.

[5] Lire le texte dédié à Hervé Gourdel publié par la franco-algérienne Aziza Ziriat, historienne des langues orientales, dans son Facebook : « Sous le choc ».

[6] Voir la vidéo « Tibhirine, la manipulation » extrait de l’émission de canal +, Le vrai Journal, du 22 novembre 1998 (youtube, 22 juil. 2009).

[7] « Nous savions, que des barbares criminels logeaient dans ces montagnes où 11 militaires furent tués, il y a trois jours. » Aziza Ziriat, Loc.cit.

[8] Rappel de la sombre scène de la décapitation de Nick Berg retrouvé mort à Bagdad pendant la guerre d’Irak, (in, The New York Times Magazine), aux bourreaux arborant des vêtements superposés pour désinformer leur identification dont l’étude approfondie de certains détails purent au contraire constituer des informations. On peut lire aussi, avec toutes les réserves qui s’imposent dans ce cas et néanmoins l’article de Thierry Messan du 18 mai 2004, en français dans son site voltaire.net, « Une vidéo empoisonnée : L’affaire Nicholas Berg ».

[9] « Les musulmans appelés à se rassembler contre « l’horreur barbare » vendredi », Libération, 25 sept. 2014.

[10] Kamel Daoud est un écrivain algérien francophone, auteur de cinq ouvrages, chroniques, récits, et un premier roman. Journaliste polémiste d’opinion, connu pour sa liberté et son anti-cléricalisme vital souvent exprimés dans ses chroniques sur Facebook. il a été le rédacteur en chef du Quotidien d’Oran pendant huit ans et poursuit d’y travailler ; il publie aussi dans Slate Afrique et dans des organes de Presse français. Il fut arrêté lors d’une manifestation du Printemps arabe à laquelle il participait en Algérie et fut rapidement relâché, laissant un témoignage acide de son arrestation. On dit qu’il réserve ses chroniques les plus révoltées pour sa page d’auteur dans Facebook. Son dernier roman, Meursault contre-enquête (éd. Actes Sud, mai 2014), vient d’obtenir le Prix des 5 continents de la francophonie, le Prix François Mauriac décerné à un jeune romancier, et fait partie des sélections du Renaudot et du Goncourt. Dans la version numérique du journal Sud Ouest, du 23 septembre 2014, on peut lire ce pitch sur l’ouvrage : « Édité en Algérie chez Barzakh avant d’être publié chez Actes Sud, ce roman met en scène le frère de « l’Arabe » tué par Meursault, le héros de L’Étranger de Camus. »

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