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La vie de Faust, ses exploits, et comment il fut précipité en enfer 

(extrait)

samedi 22 septembre 2012, par Friedrich Maximilian Klinger (1752-1831)

Après s’être essayé au théâtre comme auteur avec quelque succès, le jeune Klinger (1752-1831) devient une figure emblématique du mouvement qui dans l’histoire des lettres allemandes portera le titre d’une de ses pièces, le « Sturm und Drang ».

La proximité de Goethe conduit bientôt cependant à un conflit, où il est abandonné à lui-même. Songeant un instant s’embarquer pour l’Amérique, inutile comme soldat dans la grande paix de la fin du XVIIIe siècle, il est finalement engagé au service de l’aristocratie russe. Lecteur du prince Paul, futur tsar, il peut enfin s’adonner à une activité débordante et enrichir son expérience de voyages. Après avoir continué à écrire des pièces de théâtre, il se tourne vers l’écriture de romans, qui peu à peu s’organisent en un vaste tableau de la condition humaine et du siècle. Près de neuf cents aphorismes concluent son activité littéraire. Il se retirera de la vie publique, disgracié par le nouveau tsar Alexandre quand celui-ci se tournera vers le mysticisme. L’œuvre abondante qu’il mettra tout son soin à rééditer sera relativement vite oubliée, Saint-Pétersbourg restant trop loin des centres de la vie littéraire allemande.

Le personnage légendaire de Faust n’a pas inspiré le seul Goethe à la fin du XVIIIe siècle. Son ancien ami de jeunesse, F. M. Klinger, a été tenté par le sujet au même moment et a d’ailleurs peut-être poussé Goethe à le reprendre. Les interactions entre les deux auteurs sont abondantes, même si Klinger fait le choix de la forme romanesque, bien qu’il soit surtout à cette époque un auteur dramatique. La conclusion d’un pacte avec les forces du mal, auxquelles Faust veut prouver la prééminence de la vertu de l’homme, est le sujet central chez Klinger : mais il s’agit pour lui de décrire un dévoiement et de mettre en garde contre une errance de la nature humaine. Sur ces fondations, d’autres romans, flanquant ce premier, viendront ultérieurement compléter le tableau de leur perspective contrastée. L’homme de théâtre que reste Klinger prend encore, en 1794, un plaisir évident à représenter, dans une sorte de chorégraphie magistrale, la course folle de son personnage jusqu’aux limites connues du monde médiéval, ainsi que les horreurs de l’Enfer. La réflexion philosophique sur l’universalité du mal, qui apparaît bien comme le point de départ de ce roman, s’y décline sur tous les tons, du sarcasme à la méditation en passant par le sentimentalisme.

Une fois que ces misérables eurent dressé les tables, et qu’ils se tinrent derrière les sièges de leurs maîtres avec autant d’humilité qu’un Allemand devant un prince, les grands de l’Enfer quittèrent les appartements de Satan. Les compagnons des hommes - le Péché, l’effrayant spectre de l’Anéantissement, la Famine, la Maladie, la Peste, la Guerre, l’Injustice, la Pauvreté, le Désespoir, la Soif de pouvoir, la Violence, l’Orgueil, le Mépris, la Richesse, l’Avarice, la Volupté, la Folie, l’Envie, la Curiosité et la Lubricité les précédaient en leur qualité de fourriers b, 13 en titre de la cour satanique. Des gardes les suivaient, eux-mêmes suivis des chambellans. Puis venaient les pages portant des flambeaux allumés, tressés avec les âmes de moines qui engrossent les femmes et qui poussent les maris, sur leur lit de mort, à léguer à l’Église leur fortune, oublieux du fait que leur propre en- geance adultère est contrainte à la mendicité vagabonde dans le pays. Puis sortit le puissant Satan, suivi des autres grands de la cour, selon l’ordre des faveurs et du rang. Les diables s’inclinèrent respectueusement, les pages posèrent les flambeaux sur la table du grand seigneur et c’est alors que, la mine altière et triomphante, il gravit les marches de son sublime trône, et y tint le discours suivant :

« Princes, potentats, esprits immortels, soyez tous les bienvenus ! C’est bien la volupté qui me traverse de ses braises quand je jette un regard sur tous les héros innombrables que vous êtes ! Nous demeurons, encore, ce que nous étions jadis, quand, pour la première fois nous nous éveillâmes dans ces marécages et que nous nous y assemblâmes pour la première fois ! C’est ici seulement que règne un sentiment unanime, c’est seulement en Enfer que règne l’unité, seulement ici que chacun œuvre vers un but assuré a. Celui qui vous commande peut sans peine oublier l’éclat uniforme du ciel. Je reconnais, nous avons beaucoup souffert, et souffrons encore parce que l’exercice de nos forces est limité par Celui qui semble plus nous craindre que nous ne le craignons ; mais dans le sentiment de la revanche que nous exerçons par le moyen des fils de la poussière, ses débiles favoris, dans la considération de leur folie et de leurs vices par lesquels ils ébranlent sans cesse Ses plans, il y a de quoi compenser cette souffrance. Salut à vous tous que cette pensée enflamme bien haut ! »

« Écoutez maintenant le motif de cette fête que je veux célébrer avec vous aujourd’hui. Faust, un mortel plein d’audace, qui comme nous dispute avec l’Éternel, et qui un jour futur peut, par la force de son esprit, se rendre digne d’habiter l’Enfer avec nous, est l’inventeur de l’art de multiplier avec grande facilité, mille et mille fois, les livres, ce jouet dangereux des hommes, propagateurs de la folie, des erreurs, des mensonges et des horreurs, source de l’orgueil et mère de doutes pénibles. Jusqu’à présent, ils étaient trop coûteux et ne se trouvaient qu’entre les mains des riches, n’enflaient que ceux-ci de chimères et les détournaient de la simplicité et de l’humilité que l’Éternel a placées dans leur cœur pour leur bonheur et qu’Il exige d’eux. Victoire ! Bientôt le dangereux poison du savoir et de la recherche se communiquera à tous les états de la société ! La déraison, le doute, l’inquiétude et de nouveaux besoins se répandront et je doute que mon empire monstrueux puisse contenir tous ceux qui s’infligeront la peine capitale sous le charme de ce poison. Mais ceci ne serait qu’une victoire minime, mon regard perce plus loin encore que les temps éloignés qui, pour nous, sont l’ample mouvement d’un balancier. Le temps est proche où, grâce à l’invention de Faust, les pensées et les opinions d’audacieux rénovateurs et contempteurs des choses anciennes se répandront comme la peste. De soi-disant réformateurs du Ciel et de la Terre vont se lever et leur enseignement va pénétrer jusque dans la chaumière du mendiant, grâce à la facilité de la communication. Ils auront l’illusion de faire le bien et de purifier de tout supplément trompeur l’objet de leur salut et de leur espérance ; mais quand l’homme réussit-il le bien et combien de temps en est-il maître ? Le péché ne leur est pas si proche que les conséquences fâcheuses et l’abus ne le sont de leurs efforts les plus nobles. Ce peuple que le Tout-Puissant chérit tant et qu’il voulait arracher à jamais de l’Enfer par un miracle à nous effrayant, s’abîmera en une guerre sanglante au sujet d’opinions que personne ne comprend et se déchirera comme les bêtes féroces de la forêt. Des atrocités ravageront l’Europe, elles surpasseront toutes les folies dont les hommes ont été possédés dès leur commencement. Mes espérances vous semblent trop audacieuses, je le vois à votre regard dubitatif, alors écoutez-moi : la guerre de religion, tel est le nom de cette nouvelle rage dont l’antique a histoire des crimes et des fureurs des hommes ne fournit aucun exemple. Les insensés la font procéder de la religion qui nous est terrible. Elle a déjà une fois fait rage, et là-bas, gémissent dans ces marécages incandescents ceux qui l’ont suscitée a ; mais maintenant, le fanatisme, enfant sauvage de la haine et de la superstition, va dissoudre jusqu’au dernier tous les liens de la nature et de l’humanité. Afin de complaire à Celui qu’il redoute, le père assassinera son fils, le fils assassinera son père. Les rois vont plonger en jubilant leurs mains dans le sang de leurs sujets, remettront le glaive à des groupes d’enthousiastes, afin qu’ils assassinent leurs frères par milliers pour la raison qu’ils ont une autre opinion qu’eux. Puis l’eau des fleuves se transformera en sang et les clameurs des victimes ébranleront l’Enfer lui-même. Nous verrons descendre des criminels souillés de vices pour lesquels nous n’avons pour l’instant ni appellation ni châtiment. Déjà, je les vois assaillir le siège du Pape qui maintient par ruse et tromperie son édifice chancelant, pendant qu’il mine ses propres fondations par le vice et l’opulence. Les piliers de la religion qui nous est terrible s’effondrent, et si l’Éternel ne se hâte pas, par de nouveaux miracles, de porter secours à l’édifice croulant, celle-ci disparaîtra de la surface de la terre et nous brillerons à nouveau dans les temples comme des dieux vénérés. Où s’arrête l’esprit de l’homme, une fois qu’il a commencé de jeter la lumière sur ce qu’il a révéré comme sacré ? Il danse sur la tombe du tyran devant lequel, hier encore, il tremblait, renverse résolument l’autel où il a fait ses sacrifices, dès qu’il a entrepris de rechercher à sa manière le chemin qui doit le mener au Ciel. Qui est en mesure d’enchaîner pour des millénaires leurs esprits infatigables ? Est-ce que Celui qui les a créés est capable de s’approprier un seul d’entre eux de sorte qu’il ne soit pas mille et mille fois plus près de notre empire que du Sien ? De toute chose, l’homme abuse, autant de la force de son âme que de la force de son corps ; de tout ce qu’il voit, entend, touche, ressent et pense, de tout ce qui lui est jeu et occupation sérieuse. Non content de détruire et de déformer ce qu’il peut saisir de ses mains, il s’élance sur les ailes de l’imagination dans des mondes qui lui sont inconnus et les déforme, au moins dans la représentation qu’il s’en fait. La liberté elle-même, leur bien suprême, même s’ils ont versé des fleuves de sang pour elle, ils la vendent pour de l’or, du plaisir et un leurre, à peine en ont-ils goûté. Incapables du bien, ils tremblent devant le mal, accumulent les horreurs aux horreurs afin d’y échapper puis brisent l’ouvrage de leurs mains qui s’en retourne ainsi à son état initial a ».

« Après ces guerres sanglantes, ils reprendront haleine un instant, las d’avoir commis tant de massacres, et le poison de la haine ne se manifestera plus que dans de sournoises ruses. Quelques-uns, sous le prétexte de l’équité, feront passer cette haine pour vengeresse de la foi, ils édifieront des bûchers et y brûleront vifs ceux qui ne partagent pas leurs opinions. D’autres commenceront à s’attaquer au principe même des circonstances inexplicables et des obscures énigmes, et ceux qui sont nés pour les ténèbres auront la témérité de se battre pour la lumière. Leur imagination s’enflammera et créera mille nouveaux besoins. Ils fouleront aux pieds la vérité, la simplicité et la religion, pour écrire un livre qui fonde une réputation et rapporte de l’or. Cette race bouffie d’orgueil poussera même la folie au point que leurs femmes - écoutez, puissances et esprits de l’Enfer ! - écrirons des livres. Vous connaissez les vaniteuses filles d’Ève, et je n’ai pas besoin de vous dire quelles caricatures monstrueuses cela fera forcément d’elles b. Ainsi l’écriture de livres deviendra un métier pratiqué par tous, par lequel les génies et les bâcleurs cherchent célébrité et subsistance, sans se soucier du fait qu’ils perturbent les têtes de leurs congénères et qu’ils approchent une flamme du cœur d’innocents. Ils voudront toucher du doigt, mesurer et saisir le ciel, la terre, ce qui est redoutable même, les forces cachées de la nature, les causes obscures de leur phénomène, la puis-sance qui régit le mouvement des étoiles et qui propulse les comètes à travers l’espace, le temps insaisissable, tout ce qui est visible et invisible ; pour tout ce qui est inintelligible, ils inventeront des mots et des nombres, ils entasseront des systèmes sur les systèmes, jusqu’à ce qu’ils aient fait l’obscurité sur la terre, au travers de laquelle seuls les doutes lancent des éclairs pareils aux feux follets qui attirent le voyageur dans les marais. C’est alors seulement qu’ils croiront voir clair ! Et je les attends là ! Une fois qu’ils se seront débarrassés de la religion comme de vieux gravats et qu’ils seront contraints de préparer à partir de ses reliquats nauséabonds un nouveau mélange épouvantable de sagesse humaine et de superstition a, c’est alors que je les attends ! Alors ouvrez grandes les portes de l’Enfer pour que l’espèce humaine y entre ! Le premier pas a été fait, le second est imminent. Encore une terrible révolution s’annonce à la surface de la terre. Je ne fais que l’effleurer à grands traits rapides. Bientôt les habitants du vieux monde émigreront pour découvrir de nouveaux continents qui leur étaient jusqu’à présent in-connus 14. Là-bas, ils égorgeront dans leur folie religieuse des millions d’êtres afin de s’emparer de l’or dont ces innocents ne font aucun cas. Ils rempliront ces nouveaux mondes de tous leurs vices et rapporteront dans l’ancien matière à de plus épouvantables. Ainsi deviendront notre proie des peuples dont jusqu’à présent l’innocence et l’ignorance les préservaient de notre rage vengeresse. Pendant des siècles, ils arroseront le sol de sang au nom du Redoutable ; et c’est ainsi que triomphe, grâce aux favoris du ciel, l’Enfer sur Celui qui nous a rejeté ici ! »

« Voici, puissants que vous êtes, voici ce que je voulais vous annoncer et maintenant, réjouissez-vous avec moi de ce splen-dide jour de fête, jouissez par avance des victoires que je vous promets parce que je connais les hommes. N’ayez que dérision pour l’Éternel qui, de façon si ridicule et absurde, a accouplé au même attelage, dans le fils de la poussière, le fruste animal et le demi-dieu, de sorte qu’un côté broie l’autre ! Tournez-le en dérision et lancez avec moi cette clameur victorieuse a : Vive Faust ! »

Un charivari épouvantable se leva, tel qu’il fit trembler les tréfonds de la terre et que l’on entendit s’entrechoquer les os des morts dans leurs tombes : « Vive Faust ! Vive celui qui empoisonne les fils de la poussière ! »

Là-dessus, la noblesse la plus distinguée de l’empire des ténèbres fut admise à venir lui témoigner son adoration, en mettant le genou en terre et lui baisant la main en signe d’hom-mage, et jusqu’à présent, je n’ai pu découvrir si c’est Satan qui a singé ces coutumes de chien rampant sur le cérémoniel de cour des princes de ce monde, ou si ce sont ces derniers qui les ont copiées b.

6

Puis les diables, poussant des cris d’allégresse, se précipi-tèrent vers les tables et s’emparèrent des nourritures préparées. Les coupes tintaient, les âmes grinçaient sous leurs dents acérées et on but à la santé de Satan, de Faust, du clergé, des tyrans de la terre, des auteurs futurs et vivants, salué par les détonations de l’artillerie infernale c. Afin de donner encore plus d’éclat à la fête, les Maîtres de plaisir de Satan se rendirent auprès des marais des damnés, en sortirent les âmes enflammées et les poussèrent à parcourir les tables pour illuminer la sinistre scène. Chevauchant à leur poursuite, ils brandissaient des fouets empoisonnés, et les contraignaient à de féroces échanges de coups où les étincelles crépitaient et illuminaient la voûte obscure, comme quand, par une nuit noire, l’éclair met le feu aux gerbes d’un champ. Pour chatouiller les oreilles des diables avec une agréable musique de table au moment du festin, d’autres s’empressaient vers les gouffres, versaient du métal en fusion dans la flamme, de sorte que les damnés, dans leur affreux désespoir, hurlaient et juraient. Si je pouvais faire venir sur terre ces effroyables gémissements pour y remplacer vos sermons de pénitence froids et stériles, les pécheurs, en vérité, fermeraient leur oreille au chant voluptueux des castrats et au susurrement volubile des flûtes, et, plein de remords, entonneraient des psaumes. En vain, l’Enfer est bien éloigné et le plaisir tout proche ! Après quoi furent représentées sur un grand théâtre des pièces qui figuraient les exploits de Satan (car, comme le Diable entretient des poètes à sa cour, il a des flatteurs) ; par exemple : La Séduction d’Ève, Judas l’Iscariote a, etc.
Ensuite, le théâtre changea pour la représentation d’un ballet allégorique. La scène représentait une contrée sauvage. Dans une sombre caverne, la Métaphysique était assise, personnage émacié et tout en longueur qui ne parvenait pas à détacher ses yeux de cinq mots à l’éclat nacré et qui se déplaçaient constamment de droite et de gauche et qui, à chaque variation, prenaient une signification différente. Le personnage squelettique n’avait de cesse de les suivre de ses yeux hagards. Dans un coin se tenait un petit diable taquin qui lui jetait au front de temps à autre des bulles d’air. L’Orgueil, serviteur du personnage squelettique, les ramassait, en pressait le vent pour qu’il s’en échappât et pétrissait celui-ci pour en faire des hypothèses. Le personnage squelettique était enveloppé d’un sous-vêtement égyptien, parsemé de figures mystiques. Il portait dessus un manteau grec qui devait couvrir ces signes mystiques, ce pour quoi il était bien trop court et bien trop étroit. Ses jambes étaient couvertes d’une culotte bouffante, mais qui ne parvenait pas à en couvrir la nu-dité. Un grand chapeau de docteur couvrait sa tête chauve, sur laquelle on voyait seulement les griffures que ses ongles longs avaient taillées pour accompagner ses profondes réflexions. Ses souliers étaient à la mode européenne et couvertes de la plus fine poussière des universités et lycées. Après qu’il eut longtemps regardé les mots qui oscillaient, sans en comprendre le sens, l’Orgueil fit un signe de la main à l’Illusion qui se trouvait à gauche du personnage squelettique. Celle-ci se saisit d’un mirliton et nasilla une danse. Quand le squelette décharné entendit les sons larmoyants, il prit l’Orgueil par la main et dansa avec lui, en bondissant en tous sens et à contretemps. Ses jambes frêles et flageolantes ne purent longtemps résister et il retomba bientôt hors d’haleine dans sa position antérieure.

Il était suivi de la Morale, personnage gracile, enveloppé d’un voile, qui, comme le caméléon, jouait de toutes les couleurs. Elle a tenait la Vertu et le Vice par la main et dansa en trio avec eux. Un sauvage nu les accompagnait sur un chalumeau, un philosophe européen grattait du violon, un Asiatique frappait un tambour, et bien que ces sonorités repoussantes eussent déchiré une oreille habituée aux harmonies, les danseurs ne perdirent pas le rythme, tant ils avaient bien appris leur leçon. Quand la gracile demoiselle donnait la main au Vice, elle se trémoussait comme une courtisane, s’ébattant joyeusement devant lui, puis elle donnait la main à la Vertu et se déplaçait au pas décent de cette matrone. Après la danse, elle prit quelque repos sur un nuage léger, diaphane et joliment peint que ses adulateurs avaient rafistolé avec de nombreux lambeaux de tissu.

Après elle, apparut la Poésie, sous les espèces d’une femme dévêtue et voluptueuse. Elle dansa avec la Sensualité une danse lascive, très suggestive et plastique, sur laquelle l’Imagination joua de la flûte lydienne.

Sur quoi l’Histoire fit son entrée. Devant elle s’avançait la Renommée avec une longue trompette d’airain. Elle-même était drapée des récits de crimes, d’empoisonnements, de conjurations, de tromperies et d’autres atrocités a. Derrière elle, un homme fort, tout en nerfs et vêtu à l’allemande, haletait sous un gigantesque fardeau de chroniques, de diplômes et de documents. Elle dansa avec l’Esclavage b au rythme métallique des récits qui la drapaient ; le Mensonge arracha à la Renommée la trompette des lèvres, donna quelques mesures d’une danse dont la Flatterie lui imposa les figures.

Ensuite vinrent sur scène, avec un rire sonore, la Médecine et la Charlatanerie, dansèrent un menuet, pour la musique duquel la Mort faisait tinter un sac plein d’or.
Puis parurent l’Astrologie, la Cabale, la Théosophie et la Mystique, elles se tenaient par la main et se déhanchaient en des figures sinistres, sur lesquelles la Superstition, la Folie et la Tromperie jouaient du cor de chasse c.
Leur fit suite la Jurisprudence, figure grassouillette et bien nourrie, alimentée d’épices et décorée de gloses. Elle poussa toute essoufflée un pénible solo dont la Chicane grattait la basse.

Finalement, la Politique entra sur un char triomphal, tiré par deux haridelles, la Faiblesse et la Tromperie. À sa droite était assise la Théologie, dans une main un poignard acéré, dans l’autre un flambeau allumé. Elle-même portait une couronne d’or sur la tête, et tenait un sceptre dans sa dextre. Elle descendit de l’attelage et dansa avec la Théologie un pas de deux sur les instruments à peine audibles et doux dont jouaient la Ruse, la Soif de pouvoir et la Tyrannie. Après qu’elle eut fini son pas de deux, elle fit signe aux autres personnages qu’ils pouvaient commencer une danse générale. Ils s’exécutèrent et bondirent en tous sens en un chahut sauvage. Tous les personnages cités plus haut jouaient de leur instrument pour les accompagner, faisant entendre une cacophonie qui ne dépassait la musique de table de Satan que par son vacarme. Mais bientôt la discorde se mêla à l’intimité des danseurs. Ils s’emparèrent de leurs armes, embrasés par la rage et la jalousie. Quand la Théologie comprit que toutes enlaçaient la voluptueuse Poésie, et voulaient arracher son voile à la Morale, son ennemie mortelle a, afin de s’en couvrir, elle donna à celle-ci un coup de poignard par derrière et brûla à la flamme de son flambeau le croupion de l’art poétique couvert de caresses. Ces deux dernières partirent d’un hurlement terrible ; la Politique exhorta au calme les enflammées et la Charlatanerie s’approcha pour panser la plaie de la Morale, pendant que la Médecine se taillait un pan dans sa toge en guise de paiement. La Mort laissait voir sa main griffue sous le manteau de la friponne Médecine dans l’intention de se saisir de la Morale, mais la Politique y assena un coup si violent qu’elle poussa un cri et grimaça affreusement. Quant à la Poésie, elles la laissèrent sautiller deci delà, le croupion roussi, pour la bonne raison qu’elle était nue et que l’on ne pouvait rien lui couper. Enfin, l’Histoire eut pitié d’elle et lui appliqua une feuille humide tirée d’un roman sentimental b. La Politique les attela ensuite tous devant son char et elle s’en fut, triomphante.

L’Enfer entier applaudit de toutes ses mains à la dernière scène, et Satan serra dans ses bras le diable Léviathan 15 qui était l’instigateur de ce spectacle, et qui l’avait si agréablement flatté ; c’était en effet un de ses orgueilleux caprices de vouloir être considéré par les diables comme inventeur des sciences. Il disait souvent présomptueusement qu’il les avait engendrées jadis en commettant l’adultère avec les filles de la Terre, afin de détourner les hommes du sentiment droit, simple et noble de leur cœur, afin d’arracher de devant leurs yeux le voile de leur bonheur, afin de leur faire connaître leurs limites et leur faiblesse et afin de leur inoculer le tourment de doutes touchant leur destination. Il leur avait ainsi appris à raisonner sur l’Éternel et sur la vertu, pour qu’ils oubliassent d’adorer celui-là et d’exercer celle-ci. « Nous avons, ajoutait-il ensuite, combattu le Ciel à armes découvertes et avec audace, à eux du moins j’ai donné entre les mains les moyens de se livrer à des escarmouches incessantes avec l’Éternel. » Misérable prétention ! Les hommes se laisseront-ils retirer ce qui ne fait jamais plus leur fierté que quand ils en abusent ?

Que l’on admire ici un instant avec moi à quel point toutes les cours se ressemblent en ce que, la plupart du temps, les grands conquièrent la faveur du prince par le mérite, le travail, la sueur des petits et qu’ils en retirent la récompense. Léviathan prétend tout de go être l’inventeur de ce ballet allégorique, se laisse cajoler pour cela et en recueille les remerciements bien que l’auteur en soit ce poète de cour bavarois a, 16 qui tout dernièrement venait de mourir de faim, conséquemment dans le désespoir, et qui donc était parti en Enfer. Il avait composé ce ballet sur ordre du prince Léviathan qui avait l’habileté de détecter les talents au tout dernier goût de sa cour, et y avait sans doute glissé l’allusion venimeuse aux sciences parce qu’elles l’avaient si mal nourri. Peut-être aussi Léviathan, qui savait si bien ce qui plaisait à Satan, l’y avait-il incité. Quoi qu’il en soit, ce dernier en recueillit la récompense et l’ombre diaphane du poète de cour bavarois, accroupie derrière un rocher du théâtre, voyait avec une profonde douleur les cajoleries que Satan accordait pour son travail à Léviathan.

7

Les joyeux diables, dans leur ivresse, firent alors un tel tapage qu’ils couvrirent jusqu’aux hurlements des damnés. Soudain la voix puissante de Faust, provenant du monde terrestre, se répercuta en Enfer. Il était parvenu, par son sortilège, à pénétrer jusqu’en ces profondeurs et à requérir l’un des premiers princes du royaume des ténèbres. Le pouvoir en était irrésistible. En jubilant, Satan sursauta : « C’est Faust qui appelle là ; seul l’audacieux qu’il est a su s’avancer jusqu’aux portes d’airain de l’Enfer, seul l’intrépide qu’il est pouvait oser y frapper avec tant de violence. Qu’on lui ouvre ! Un homme comme lui vaut plus que mille misérables coquins qui pèchent comme des mendiants et qui descendent en Enfer de façon si triviale. » Il se tourna vers le diable Léviathan, son préféré :
« C’est à toi, le séducteur le plus cauteleux, à toi qui exècres le plus férocement l’espèce humaine, que je donne pour mission de monter faire l’emplette de l’âme de cet audacieux pour le prix de tes périlleux services. Toi seul es en mesure de captiver le cœur avide, l’esprit orgueilleux et sans cesse agité de cet intrépide, de le repaître et ensuite de le pousser au désespoir. Vas-y, monte, chasse de son cerveau les brumes d’une sagesse apprise à l’école. Expose à l’incendie de la volupté les nobles sentiments de sa jeunesse, afin de les éradiquer de son cœur. Ouvre-lui les trésors de la nature, pousse-le à toute allure dans la vie, afin qu’il l’ingère goulûment. Qu’il voie le mal naître du bien, le vice couronné, l’équité et l’innocence foulées aux pieds, comme c’en est la façon a chez les hommes. Fais-lui parcourir les scènes sauvages et effarantes de la vie humaine, qu’il en méconnaisse le but final, et qu’il perde parmi ces atrocités le fil de la providence et de la longanimité de l’Éternel. Et alors, quand il se trouvera coupé de tout lien naturel et céleste, doutant de la noble destination de son espèce, quand le sens de la volupté et de la jouissance se sera évaporé en lui, qu’il ne pourra plus s’appuyer sur quoi que ce soit, au moment où s’éveille le ver intérieur, dissèque devant ses yeux avec une amertume infernale les conséquences de ses exploits, de ses actes et de sa folie et dévoiles-en lui tout l’enchaînement jusqu’aux générations futures. Si alors le désespoir le prend, propulse-le par ici bas et rentre en Enfer victorieux. »

Léviathan : Satan, pourquoi t’adresses-tu encore une fois à moi ? Tu le sais, depuis longtemps j’ai pris en dégoût toute l’espèce humaine et la terre, où elle s’agite et se pavane. Que faire de ces types qui n’ont de force ni pour faire le bien, ni pour faire le mal. Celui qui un temps courtise le fantasme de la Vertu est bientôt rendu coquin par l’or, l’ambition ou la volupté et s’il arrive que tel ou tel s’engage hardiment dans la voie du vice, à mi-chemin il recule devant les fantômes de sa débile imagination. Oui, va encore pour un Espagnol brûlant et orgueilleux, un Italien vindicatif et fourbe, ou un Français drôle et débauché ! Mais un Allemand ? b Des soliveaux inertes qui courbent servilement l’échine devant considération et richesse, devant toutes les distinctions non naturelles a des hommes, qui croient que leurs princes et grands sont d’une étoffe plus noble qu’eux-mêmes et se croient des types admirables quand ils se font étriper au nom de ces derniers ou qu’ils se laissent vendre à d’autres princes pour trucider b. Perçois-tu depuis des siècles c une seule parole d’indignation envers la tyrannie ? De combat et de sang versé au nom de la liberté et des droits de l’homme ? d Ils se croient libres parce que leurs princes et leurs évêques le sont, eux qui les pressurent comme bon leur semble. Aucun d’entre eux e n’est encore descendu en Enfer de manière f imposante, preuve que ce peuple n’a aucune tête remarquable. Je veux dire, de celles qui s’attaquent effrontément à toute chose, conquièrent le bouclier de diamant de la singularité *, g où viennent se briser tous les préjugés du ciel et de la terre. Montre-moi un tel homme qui, au péril de son âme, veut être grand et le rester et je fais le déplacement là-haut.

Satan : Léviathan, les diables doivent-ils se laisser aveugler de préjugés, comme les fils de la poussière ? L’homme à notre convenance naît sous toutes les latitudes ; celui-ci va t’en fournir la preuve. C’est un de ceux que la nature a créés pour faire de grandes choses, qu’elle a munis de toutes les passions brûlantes et qui s’insurgent contre les anciens contrats de l’humanité. Quand un tel esprit fuse au travers de cette toile d’araignée, il ressemble à une flamme qui ne fait, dans sa violence, que dévorer plus rapidement la matière de son éclat. C’est un de ces philosophes greffé sur un bel esprit h, qui veulent embrasser par l’imagination ce qui est refusé à l’entendement, et qui, quand ils échouent, se gaussent du savoir et font de la jouissance et de la volupté leur divinité. Rends-toi là-haut, Léviathan, bientôt un feu va éclater en Allemagne qui embrasera toute l’Europe. Voilà déjà le germe de la folie qui perce pour des siècles et ce dont l’Allemand s’est une fois emparé, il n’en démord pas.

« Bravo, Majesté satanique ! » s’écria soudain une ombre a de l’espèce désignée plus haut, placée derrière Satan pour son ser-vice ; « que les railleurs retiennent la maxime. Oui, certes, ce dont l’Allemand s’est une fois emparé, il n’en démord pas ! »

Les diables s’étonnèrent de l’audace de la misérable ombre ; mais Satan qui était de bonne humeur à cause du ballet et de l’invention de Faust, le regarda avec indulgence, et dit :

« Qui es-tu, apparence sans épaisseur ? » « Un Allemand docteur en droit, Altesse Satan ! Faites-moi la faveur de Votre grâce, Votre Haute Majesté, si j’ai eu l’irrespect de manifester ma susceptibilité au sujet des railleries qui concernaient ma patrie et si j’ai en même temps montré combien les louanges de Votre Majesté m’ont réjoui. Si seulement je me permettais, très humblement, d’oser prendre la défense de l’Allemagne contre le grand et terrible prince Léviathan, je suis certain qu’il choisirait bientôt ce pays comme séjour, en priorité parmi tous ceux d’Europe. »

Satan sourit et dit : « Je te pardonne ton effronterie ; monte sur le théâtre et présente ce que tu as à exposer pour les louanges de ton pays. Je trouverais plaisant que tu disposes le prince Léviathan favorablement à l’égard des Allemands. »

Le docteur en droit monta prestement sur scène, jeta un regard circulaire et sa voix s’éleva :
« Au préalable, terribles princes de l’Enfer, permettez-moi de jeter un coup d’œil sur la sage constitution de l’Allemagne ; si j’y parviens, comme je me flatte, j’essaierai ensuite de répondre point par point à chaque accusation du prince Léviathan. Pardonnez-moi si mon éloquence n’est pas à la hauteur de mon noble objet. Je ne suis pas encore bien habitué aux vapeurs, aux bouillonnements et aux hurlements ; sur terre, j’ai toujours vécu dans le calme des appartements princiers, où personne n’ose crier fort, même quand la mort, sous la forme des tourments d’une colique, lui broie les entrailles a. Aussi est-il difficile de parler sans trembler, et de manière impromptue, devant une société si menaçante ; mais l’amour de la patrie surmonte jusqu’aux terreurs de l’Enfer. Toutefois seulement en un Allemand ! Que les railleurs se le disent ! »

« Notre chère Allemagne est, comme nul ne l’ignore, une véritable république princière, qui se compose de princes séculiers et spirituels, de comtes, de barons et de chevaliers du saint Empire qui s’unissent tous sous le sublime éclat d’un seul souverain b. De quel pays peut-on dire cela ? Hardiment, je mets tout l’Enfer en demeure, tous les grands esprits qu’il renferme dans son territoire infini, de me montrer une plus noble constitution politique. Ne vous donnez que la peine, railleurs que vous êtes, et qui voudriez me troubler avec vos grimaces, ne vous donnez que la peine de l’étudier ; vous verrez bientôt que même pour un diable, c’est une entreprise démesurée, mais qui en vaut largement la peine. Dites-moi, où brille sur terre le système féodal *, c, chef-d’œuvre du pouvoir et de l’entendement humain, où brille-t-il de tous ses feux ailleurs qu’en Allemagne ? Où s’est-il maintenu dans une telle pureté et une telle perfection comme en Allemagne ? C’est pourquoi aucun royaume sur terre n’est plus heureux que ma chère patrie. Le droit des princes et des seigneurs d’un côté, de l’autre l’obéissance comme il ne saurait être autrement. J’ai bien lu naguère des livres sur d’autres constitutions d’État ; mais ils ne disent rien qui vaille. Ils ont été écrits il y a des millénaires, c’est-à-dire à une époque où les hommes d’État étaient encore si puérils pour disserter en long et en large sur le peuple et ses justes. À vrai dire, je ne comprends pas que les anciens qui, dans bien d’autres domaines, ont une apparence si sensée, aient pu professer de telles sornettes sur ce point. Mais ces aveugles ne connaissaient pas le système féodal ! Et des hommes qu’ils traitaient de barbares ont réalisé cette magnifique construction sur les ruines de la leur. Il serait grand temps de mettre au rebut ces vieux livres, car nos livres politiques contiennent tout ce qu’il est nécessaire que l’homme sache. Je vous en fais le serment, très nobles princes de l’Enfer, si l’un d’entre vous est capable de me trouver, en dehors des droits des hautes personnalités déjà évoquées, un seul mot sur le droit de la racaille, je suis prêt à me laisser tourner en une torche vivante afin d’avoir l’honneur d’illuminer la splendide table de Votre Majesté. Au cas où ce châtiment ne semblerait pas suffire à punir ma présomption, eh bien que Sa Très Haute Majesté satanique me conduise auprès du moine qui a inventé la poudre (soit dit en passant : un Allemand, lui aussi, - notez-le, railleurs ! - L’Éternel le précipita en Enfer, parce que, au lieu de prier pour la survie de ses frères, il avait œuvré à leur destruction -), Sa Majesté donc, si vous pouvez attester un tel droit, pourra me faire entrer par force au cœur de la boule incandescente qu’il lui a plu d’assigner comme chaud séjour réservé au moine en question, et ces gracieux seigneurs pourront à loisir jouer au ballon avec la boule décrite, contenant nos âmes enfermées, pour leur plus grande distraction, tant qu’il leur plaira. Dans nos cours, j’ai appris à me laisser faire comme un jouet. »
« Bravo », s’écrièrent les diables. « Un véritable patriote ! Prends-le au mot, Satan ! »
Satan sourit : « Poursuis, docteur, tu ne seras pas rivé au moine dans la boule incandescente, car nous n’avons jamais entendu parler d’un tel droit, mais bien d’un droit du plus fort. »
Le docteur en droit : Un excellent droit de la noblesse, qui malheureusement tombe un peu en désuétude.
Les diables s’esclaffèrent à gorge déployée et se mirent à pousser des huées.
Le docteur en droit : Esclaffez-vous toujours, moqueurs que vous êtes et faites-moi des grimaces ! La mine bienveillante de Satan et son sourire témoignant de ses bonnes grâces me dédommagent de votre moquerie. Ah, sachez-le, un docteur en droit est en Allemagne un gaillard accompli et devient un noble dès qu’on lui a décerné le titre de docteur. Son diplôme d’ailleurs lui donne, autant qu’à l’aristocrate, le droit de maltraiter la canaille humaine comme il l’entend. Car, si chez nous l’aristocrate a le droit du plus fort que lui confère son poing, le savant dispose de ce même droit, bien plus dangereux, que lui confère l’entendement. Et il fait usage de ce droit sans le moindre danger pour sa haute personne, car précisément les lois qu’il applique et tourne contre d’autres ou en leur faveur, comme bon lui semble, se transforment en bouclier qui protègent son intelligente poitrine contre toute attaque. Vous voyez par là, en même temps, quelle sorte de chose est l’érudition !
Satan : Cet homme parle tout à fait comme un humain, et me réjouit beaucoup. Léviathan, aurais-tu cru cela d’un Allemand ? - Vive l’Allemagne et déniche-nous de nombreux autres qui te ressemblent ! Vive le système féodal !
Les diables, hurlant : Vive l’Allemagne ! Vive le système féodal !

Le prince Léviathan a ne s’associa pas au premier vivat.
Satan : As-tu encore, docteur, quelque chose à dire ?
Le docteur en droit : Que Votre Majesté me permette maintenant de répondre aux accusations bien précises du prince Léviathan.
Premièrement, il dit : Oui, va encore pour un Espagnol brûlant et orgueilleux, un Italien vindicatif et fourbe, ou un Français drôle et débauché ! Le seigneur veut-il peut-être dire que nous n’avons pas de vice qui nous distingue ? Qu’il aille donc dans nos monastères et dans les cours de nos princes ; ou encore laisse-le, souverain maître, seulement faire à cheval une petite promenade à travers l’Enfer pour s’enquérir de la raison de la présence de mes dévoués compatriotes ! Certes, ce n’est pas d’après moi qu’il lui faut les juger ; je n’avais pas de force suffisante pour devenir un grand pécheur plein d’audace ; mais cela provenait de ce que je trouvais plus mon avantage dans la simulation de certaines vertus et que ma femme avait sur moi une influence trop tyrannique. C’est seulement pour cette raison que je suis une forme hybride parmi les damnés.

Deuxièmement, le prince Léviathan dit : nous courbons servilement l’échine devant les grands, et croyons que nos princes et nos grands sont d’une étoffe plus noble que nous-mêmes. Pourquoi pas ? Nos princes ne sont-ils pas d’excellents seigneurs ? Un grand seigneur est assurément tout autre chose que nous autres, car il a la faculté de faire tant du bien que du mal. Le prince Léviathan ne voudrait-il pas, peut-être, que nous maintenions le peuple dans cette illusion, quand les gens de distinction que nous sommes, sous leurs ailes protectrices, plumons nos jeunes volailles en toute quiétude ? On rencontre bien des hiérarchies partout sur terre, ici en Enfer, et dans le pays dont je suis exclu !

Troisièmement, le prince Léviathan dit : les Allemands se croient des types admirables quand ils se font étriper au nom de leurs princes ou qu’ils se laissent vendre à d’autres princes pour trucider. Je ne réponds pas à la première accusation, car c’est pour cela qu’ils sont là, comme nous le prouvons, nous les juristes ; mais pourquoi ne devraient-ils pas les vendre ? Tout un chacun ne vend-il pas sa propriété, que ce soit bœuf, bête à cornes, cheval, vache, porc ou veau ? Et si donc son pays n’est pas en mesure de lui fournir assez d’or afin qu’il puisse égaler d’autres princes en splendeur et en dépenses ? Mais j’ai honte de poursuivre plus avant sur une affaire si limpide, devant une assemblée si éclairée, devant des esprits immortels.

Quatrièmement, le prince Léviathan dit à Sa Majesté : Perçois-tu depuis des siècles a une seule parole d’indignation envers la tyrannie ? Que veut-il dire par ces paroles ? Nous ne connaissons aucune tyrannie, nos princes sont les meilleurs maîtres du monde, aussi longtemps qu’ils ont leur volonté, c’est-à-dire qu’ils ont droit de faire ce qui leur plaît, et il me semble que, quand on ne le peut, cela ne vaut pas la peine d’être un prince. D’ailleurs, cela honore une nation d’avoir un maître qui peut tout et que personne n’a le droit de contredire. Et pourquoi les gens devraient-ils s’insurger ? Qu’est-ce qui leur manque ? Ne sont-ils pas vêtus, n’ont-ils pas le droit de manger et de boire ce qu’ils peuvent payer ? Ne leur permet-on pas toutes les autres joies de la chair, à l’unique condition qu’ils fassent ce qu’on leur ordonne et qu’ils remettent leur superflu pour l’honneur du pays. Le prince a également usé du mot malencontreux de maltraiter. Qu’est-ce à dire ? Le mouton porte de la laine pour qu’on le tonde, le bourgeois et le paysan ont des mains pour qu’ils travaillent à la sueur de leur front, et les savants, les prêtres, les grands, la noblesse et les princes ont de l’entendement afin de penser et de veiller pour eux, et pour consommer ce qu’ils tirent de leur sueur. Tout cela est inscrit dans la nature, très nobles seigneurs, et c’en est partout l’usage.

Ce que cinquièmement le prince Léviathan a dit de la singularité *, a et de son bouclier de diamant pour laisser entendre que celle-ci nous faisait défaut, j’en rirais si cela était permis à une pauvre ombre telle que moi. Mais, c’est que nos privilèges sont notre singularité, et celui qui y touche ferait tout aussi bien de tirer par les oreilles un loup affamé qui sommeille. Le prince Léviathan a également dit un mot sur le droit de l’humanité. À cela je ne réponds pas, car, de ma vie, jamais je n’en ai entendu parler, et si moi, qui ai lu tous les livres anciens et modernes, je n’en sais rien, si moi, qui ai passé toute ma vie avec les grands, je n’en ai eu vent, il faut bien que la chose soit vaine. Le droit, c’est pour d’un côté donner des ordres, de l’autre obéir, et cela se retient plus fortement auprès des sens grossiers, comme jadis le prince-évêque...
Belzébuth : Hm ! Un prince-évêque ! Ce que les hommes associent comme contraires.
Le docteur en droit : Pas tant contradictoire qu’il ne semble, prince Belzébuth. Ces concepts s’imbriquent l’un dans l’autre comme la volonté de puissance et l’humilité - la piété et l’hypocrisie !...
Satan : Descends, docteur a, je suis content de toi. Ton zèle me plaît. Aussi suis-je attaché à ce que le système féodal soit préservé, lui qui, pareil aux sciences, plonge ses racines dans mon royaume. Je veux que tu continues à chercher de propager ton opinion b parmi les hommes et je me propose de t’en donner l’occasion. Écoute-moi ! Je te fais avancer des cuisines au cabinet et je t’envoie comme secrétaire avec mon chargé de mission auprès de la diète impériale toute proche, afin que tu y répandes tes principes. Couche-les vite sur le papier et insuffle-les dans le cerveau d’un fils de la poussière c !
- Oui, le système féodal est une magnifique invention pour l’Enfer. De désespoir, la canaille humaine, comme l’appelle le docteur, y descend, et l’iniquité et la débauche y envoient à leur suite leurs oppresseurs.
À ces mots, le docteur en droit se prosterna avec gratitude sur le sol calciné, baisa les pieds de Satan et se releva triomphant. Les diables reprirent leurs rires et leur chahut, quand d, pour la seconde fois, l’appel impérieux de Faust retentit. Satan poursuivit :
« Tu entends à son appel que ce n’est pas un de ces freluquets. Personne encore n’a frappé à la porte de l’Enfer avec une telle rage, en vérité, ce type est un génie. Hâte-toi de monter, car, si tu hésites, il est possible qu’il doute de la force de son sortilège et l’Enfer perdrait les fruits de son crime. Sache qu’un homme comme lui est d’un gain bien plus important que les milliers de coquins qui se déversent de là-haut tous les jours. »
Avec colère, le diable Léviathan répliqua :
« Je le jure par le marais incandescent et pestilentiel des damnés, cet insolent maudira cette heure et l’heure de sa naissance et blasphémera l’Éternel ! Il le regrettera, que je sois contraint de mettre le pied sur le sol de l’Allemagne que je hais ! »
Il s’en fut, enveloppé de vapeur, et l’Enfer, manifestant bruyamment sa joie, acclama sa sortie.

P.-S.

Ce texte est extrait est La vie de Faust, ses exploits, et comment il fut précipité en enfer, publié aux éditions Grèges en 2006. Avec l’aimable autorisation des éditions Grèges, que nous remercions.

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