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Lettre au Président Mahmoud Abbas | Abou Mazen 

samedi 16 janvier 2016, par Huda Abdelrahman al-Sadi

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 [1] Mes chers amis, je compte sur vous pour transmettre cette lettre, je suis Palestinienne, j’habite à Gaza, mais je suis toujours assiégée, vous êtes des français, des francophones, vous êtes loin de la Palestine mais plus proches que je ne le suis, vous avez plus de chances que moi pour faire passer ma lettre.
Je compte vraiment sur vous,

Huda Al.Sadi


Cher Président Mahmoud Abbas — Abou Mazen


Je vous envoie cette modeste lettre au nom des Palestiniens — oh pardon je voulais dire au nom des Gazaouis, ces gens qui survivent toujours sur ce petit coin de la Palestine qu’on appelle « La bande de Gaza ». Oui, mon Président, elle est toujours ce petit coin où vous aviez l’habitude de vivre dans votre maison qui se trouve dans la rue Anssar.

Mon cher Président, depuis votre départ, en 2007, rien n’a changé dans la bande qui ne dépasse pas 360 kilomètre carrés — ou comme je croyais toujours que rien n’avait changé, cette année-là. J’avais seulement 15 ans et je n’avais aucune connaissance à propos de la politique, de la guerre civile, de la division, de la haine qui se trouve dans les cœurs de certains ; à cet âge-là , je croyais que le peuple d’un pays ne se bat jamais entre lui, ne se déteste jamais, ne se divise jamais, jamais.

Surtout les Palestiniens, qui habitent dans le seul pays occupé et colonisé dans le monde en ce siècle, où on chante la liberté bien qu’on la cherche encore.

Mon cher Président, cette année-là, je croyais qu’il s’agissait d’une situation éphémère qui finirait vite ; une guerre civile, la division et la haine ne se produisent pas entre des gens dont la seule préoccupation est la fin de l’occupation, la renaissance de la paix et la récupération de leur terre.

Malheureusement à cet âge j’ai eu tort, tout ce je croyais est parti en fumée depuis, après huit ans de division entre les deux pôles de la Palestine — disons : ce qui reste de la Palestine (la bande de Gaza et la Cisjordanie).
Comme si la division terrestre effectuée par les israéliens n’avait pas suffi, nous, les Palestiniens, nous avons créé une autre division, la division entre nous.

Au lieu de nous unir nous nous sommes éloignés, et notre ennemi nous regarde réaliser par nous-mêmes ce qu’il voulait faire depuis longtemps, et il rit devant le ridicule d’un peuple qui a oublié sa propre cause en s’engageant dans le massacre de son frère — et pourquoi ?

Quant au pouvoir, qu’il aille en enfer, ce pouvoir qui détruit notre cause et réalise ce que veut notre ennemi. Qu’il aille en enfer, ce pouvoir qui remplace le nom des Palestiniens par ceux de Gazaoui et de Cisjordanien. Qu’il aille en enfer, ce pouvoir qui divise la Palestine entre Fatah et Hamas !

Découvrant que tout avait changé autour de moi, mon Cher Président, je me lève pour dire : Gaza n’est plus Gaza et la Cisjordanie n’est plus la Cisjordanie.

En étant assiégée depuis huit ans jusqu’à aujourd’hui, Gaza est devenue la plus grande prison au monde. Voulez-vous que je commence d’abord par les guerres, rien que trois guerres pendant ces huit ans avec seulement des milliers des morts et des millions de pertes et de destructions massives ?
Ou est-ce que je dois parler de la reconstruction à laquelle il faudra une centaine d’années pour sa mise en place, pour la simple raison que nous sommes toujours assiégés ?!

Pensez-vous que je doive parler du taux de chômage, avec un pourcentage de 42%, considéré comme le plus élevé du monde ? Est-ce que je dois parler de la fermeture permanente du passage de Rafah et de l’ouverture épisodique pour quelques instants de celui d’Eretz, ou bien des milliers d’étudiants qui au long de chaque année perdent la chance de continuer leurs études, ou encore des milliers de malades qui meurent tandis qu’ils attendent une autorisation israélienne pour se soigner et se guérir, ou enfin des milliers de familles, de mariés, de fiancés dispersés entre la bande et la Cisjordanie, qui n’ont pas le droit de s’unir pour la simple raison que les israéliens craignent une croissance démographique des Palestiniens dans LEUR PROPRE PAYS ?!

Cher Président, Gaza n’est plus la même, voilà huit ans que les Gazaouis n’ont plus d’électricité comme tout le monde, voilà huit ans qu’on nous dit que demain il y aura une solution radicale pour régler le problème, et que demain ne vient plus.

Quand j’étais plus jeune, je priais pour que l’électricité se coupe afin d’avoir le plaisir d’allumer les bougies cachées dans les tiroirs — et que n’ai-je prié !

Savez-vous qu’il y a actuellement plus de 40.000 employés qui reçoivent moins de la moitié de leur salaire tous les trois ou quatre mois ?! Savez-vous qu’ici à Gaza ceux qui travaillent (des fonctionnaires) s’occupent de leurs maisons, de leurs enfants, de leurs besoins avec seulement 1000 NIS (142 euros) ? Et que dirons-nous des gens sans travail ?!

Avec un taux de pauvreté qui a dépassé 60% Gaza ne sera plus jamais Gaza après tout cela, Gaza avec ces 1.8 millions d’habitants est déclarée comme un endroit inhabitable à partir de 2020, selon le dernier rapport issu de l’ONU.
Et malgré tout cela nous survivons encore, notre cher Président.

Je ne sais pas que ce qui se passe en Cisjordanie où vous vous trouvez, tout ce que je sais est que le nombre de martyrs augmente là-bas, le nombre de destruction, le nombre de colonies, et le nombre de check-points, bien sûr.

Imaginez-vous monsieur le Président, je suis une jeune PALESTINIENNE de 23 ans qui ne connait la Palestine que dans les photos – et tant de jeunes me ressemblent. Monsieur le Président, j’ai grandi en rêvant de vous voir un jour, mais dans notre cas, je ne peux que prier pour que ma lettre vous arrive, et cela devra me suffire.

Mon cher Président, je vous écris en tant que jeune fille, une Gazéenne, comme disent les historiens français qui s’intéressent encore au passé de Gaza, une Palestinienne qui a passé sa vie à se préparer pour devenir dentiste, un rêve piétiné par la division palestinienne, or je ne veux pas que les rêves des autres générations soient écrasés.
Je vous envoie ces mots qui représentent la dernière lueur d’espoir dans la vie d’une personne jeune qui n’a pas encore goûté le sens de la vie comme tant d’autres de son âge…

Au nom des jeunes Palestiniens, n’écrasez pas notre avenir avant qu’il ne soit dessiné, nous vous supplions d’arrêter ce conflit entre la Palestine de Gaza et la Palestine de Cisjordanie.

S’IL VOUS PLAIT, oubliez le passé et souvenez-vous de la PALESTINE

La Paix dont on rêve, L’Amour de la patrie, la Libération des prisonniers, L’Espoir des jeunes Palestiniens, Le Sang des martyrs, la Tendresse de nos mères, l’Infini de notre volonté, la Naissance d’un nouvel avenir, l’Éxil de nos ancêtres…

On a encore des rêves !

De Gaza, en janvier 2016

Huda Al.Sadi

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P.-S.

- L’icône en logo est le gros plan d’une statuette en marbre de « La déesse Aphrodite s’appuyant sur la tête de Pan enfant », collection Jawdat Khoudari, Gaza. Citation du rapport d’enquête de Bernard Genies, « Blocus de Gaza : les trésors invisibles », Culture, Temps réel, L’Obs, 25 avril 2015.

AttributionPas d'utilisation comercialePas d'œuvres dérivées

Notes

[1] NdLaRdR : Excepté dans un document telle la lettre publiée ici à la demande de son auteure, dans le cadre d’une diffusion élargie à travers plusieurs sites, et en plusieurs langues (le français, l’arabe, l’anglais), la situation actuelle de Gaza et de la bande de Gaza est inexprimable du point de vue de son cortège innombrable de misères et tant elles empirent. Pendant qu’il ne se passe pas de journée sans qu’il y ait au moins un adolescent ou un jeune adulte tué, et le plus souvent plusieurs et plusieurs blessés, sous les balles israéliennes dans la bande de Gaza comme en Cisjordanie, mais en outre, dans le plus grand silence international, des édifices ciblés pour poursuivre les destructions au rythme d’un bombardement par jour dans la bande de Gaza, où maintenant une occupation militaire des soi-disant zones tampon et de leur proximité à l’intérieur de la bande la rendent menaçante, des pulvérisations chimiques — soi-disant pour favoriser le désarmement du sol — endommagent le peu d’agriculture voisine et rendent les végétaux impropres à la consommation pour les humains et pour les animaux d’élevage. Le blocus se poursuit plus que jamais depuis le changement de pouvoir en Égypte ; en effet, la répression des Frères Musulmans, proches du Hamas, le djihad dans le Sinaï et en Syrie, et les Salafistes infiltrés dans la bande de Gaza, ont causé, pour des raisons de sécurité de l’Égypte, la fermeture définitive de la frontière à Rafah, alors que depuis la fin de l’agression Bordure protectrice les tunnels de la contrebande secourable ont été détruits. Enfin, la migration de l’exil du dirigeant du Hamas Khaled Mechaal, solidaire des Frères Musulmans syriens soulevés contre Assad, ayant quitté l’État laïque de son ancien protecteur à Damas, pour aller résider à Doha, capitale du Qatar, pétromonarchie islamique influente, le Hamas de Gaza s’est radicalisé dans son administration locale, et après y avoir été apprécié notoirement en partageant le peu de biens au crédit de tous en respectant les différentes croyances, et dirigé le consensus de la résistance, tout au contraire, maintenant, rend un peu plus étouffante la vie difficile due aux conditions matérielles et économiques insupportables, dans la bande de Gaza plus fermée que jamais y compris aux visiteurs internationaux. À cause des mesures de rétention renforcées et de la mauvaise volonté délibérée du pays dominant gouverné par son extrême droite, Israël, sensé attribuer les laisser-passer et les visas. Pour conclure, il semblerait que les négociations à la demande de Mahmoud Abbas, ce qui ne l’exempte pas de ses erreurs probables d’autre part dans le processus décrit par la jeune femme, entre l’Égypte et le Hamas pour la réouverture du passage de Rafah, qui étaient en cours ces jours-ci, soient compromises aux dépens des Gazaouis, pour des questions d’autorité à la frontière, le Hamas et l’Égypte n’ayant pu se mettre d’accord sur le partage des responsabilités.

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