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Une lettre de M. de Kerguelen dans une bouteille 

vendredi 14 novembre 2014

En décembre 1776, les vaisseaux de James Cook approchent des îles Kerguelen (récit par un officier anglais dans les Relations des trois voyages de Cook)

Le 21 décembre au matin, la brume continuait toujours ; il survint une tempête accompagnée d’une pluie neigeuse. Il tombait de la grêle par intervalles ; nous tirâmes toute la journée le canon de signal, nous fîmes de faux feux et nous portâmes en vain des flambeaux au haut des mâts.
Le 22, la tempête ayant augmenté, nous perdîmes l’écoute* de la trinquette* et le foc* fut déchiré. Le soir, le vent se calma, nous aperçûmes La Résolution : depuis que nous l’avions perdue de vue, notre équipage était plongé dans la tristesse. Nous nous trouvions en effet au milieu d’une mer orageuse et peu connue. Nous ne pouvions espérer aucun secours, s’il nous arrivait des malheurs et les dommages que nous éprouvions à chaque instant dans nos agrès nous menaçaient de quelque chose de plus dangereux. La découverte* était accompagnée d’un grand nombre d’oiseaux de mer ; nous distinguâmes des pintados (M.Brisson les appelle pétrels-damiers), des coupeurs d’eau et des pétrels gris. Il est rare de trouver ces derniers à une distance considérable de terre.
Le 23, le temps s’éclaircit. On observa que dans ces parages la fin de décembre répond à la fin de juin dans l’hémisphère nord. Nous marchions à pleines voiles et nous faisions beaucoup de chemin lorsque tout à coup le ciel se brouilla. Il survint une brume et nous perdîmes encore La Résolution de vue ; mais après avoir tiré un coup de canon, M.Cook nous répondit, ce qui nous causa une joie extrême. Vers midi la brume commença à se dissiper. Nous eûmes ensuite un beau soleil et nous reconnûmes que nous n’étions pas bien éloignés de terre…
On l’annonça bientôt du haut des mâts, mais, comme elle paraissait à une distance considérable et très élevée, comme d’ailleurs le sommet de ces collines était couvert de brouillards, ceux de nos officiers qui avaient été du second voyage de M.Cook, et qui se souvenaient d’avoir pris souvent des îles de glace pour des côtes, disaient que nous nous trompions. En nous approchant, nous crûmes plus fermement encore que c’était une terre. La mer commençait à changer de couleur ; les flots, qui jusqu’alors avaient été d’un vert foncé, étaient plus blancs que du lait. Nous avions observé le même phénomène en traversant le tropique de l’hémisphère nord. Je ne crois pas que les premiers navigateurs aient rien observé de pareil dans ces hautes latitudes australes.
Le 24, nous vîmes de grands morceaux de bois flotter sur la surface de la mer ; le nombre des oiseaux augmentait. A midi, nous étions si près de terre que nous apercevions les rochers entassés les uns sur les autres. Ils nous semblaient s’élever à une hauteur immense, mais nous ne distinguions aucune plantation et rien annonçant qu’elle fut habitée. La côte paraissant escarpée et dangereuse, nous marchâmes avec précaution.
Le 25, à dix heures du matin, les deux vaisseaux revirèrent et portèrent sur la terre. Après avoir dépassé un rocher effrayant – il s’élevait en pain de sucre à une hauteur prodigieuse –, nous arrivâmes sur l’île et nous trouvâmes une baie et un mouillage par vingt-quatre brasses d’eau, fond de vase.
Les chaloupes allèrent reconnaître la côte et chercher un havre plus commode pour faire de l’eau ; elles revinrent vers les sept heures après avoir trouvé une lettre dans une bouteille. Cette lettre nous apprit que cette île avait été découverte par M. de Kerguelen en 1772, qu’il y a beaucoup d’eau et point de bois, qu’elle est stérile et inhabitée, que les côtes abondent de poissons et que les rivages sont couverts de veaux et de lions de mer et de pingouins. Le havre où le navigateur français avait déposé cette bouteille étant plus commode que celui où mouillaient nos vaisseaux, nous reçûmes l’ordre de lever l’ancre et à l’instant nous nous rendîmes dans la nouvelle baie, où nous reconnûmes la vérité des détails que contenait la lettre.

Glossaire :
• découverte : petit bâtiment accompagnant un navire de découvreur et qui, en raison de sa maniabilité et de son faible tirant d’eau, est utilisé pour reconnaître la terre.
• écoute : cordage servant à orienter une voile.
• foc : voile triangulaire d’avant établie entre le mât de misaine et le beaupré.
• trinquette : foc hissé juste en avant de la misaine (mât à l’avant d’un trois-mâts).

(extrait du Dossier Kerguelen, Loïc du Rostu, Klincksieck, 1992)

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