La Revue des Ressources

Attachée 

jeudi 12 janvier 2012, par Isabel Fonseca

Pourquoi, au coeur d’une relation harmonieuse au soleil de ce paradis tropical où ils se sont installés, Jean a-t-elle ouvert le courrier électronique destiné à son mari ? Pourquoi, piquée par la curiosité, a-t-elle cherché à avoir des informations sur la jeune fille qui écrit à Mark et pourquoi, surtout, lui a-t-elle répondu en se faisant passer pour lui ? Jalousie, dépendance, masochisme. Trouble surtout devant les photos érotiques trouvées sur la Toile. Désarroi devant la constatation qu’elle ignore tout de cet homme avec lequel elle vit depuis si longtemps.

Un soudain effondrement de l’humeur – la tristesse de la vie, comme l’appelait Aminata – trouvait son explication, selon les Libériens de l’île, dans un problème de moleh ouverte.

– Moleh, avait-elle répété à Jean en versant le shampoing froid sur le dessus de sa tête. Vous savez bien, la fontanelle.

Cette partie du crâne qui tarde à se sceller durant les premières semaines de la vie, substances molles palpitant sous la soie de la peau nouvelle. Aminata Dia, fière propriétaire de l’unique salon de beauté de Saint-Jacques, traçait des cercles lents sur le cuir chevelu de Jean. Elle progressait vers l’extérieur, rejetant ses larges épaules en arrière, puis revenait vers le centre, en les rabaissant, ses mains fortes noyées sous une écume aussi ferme et épaisse que des œufs en neige.

– Le problème, c’est si la moleh se rouvre quand on est grand – les soucis, ils rentrent par là... Faut les faire sortir, venir voir Aminata, qu’elle referme la moleh pour vous.

Jean avait tiré un article de cette conversation à son arrivée sur l’île, la première semaine. Elle avait eu plus de difficultés à l’envoyer qu’à l’écrire – les connexions téléphoniques, chargées d’humidité, sifflaient et crépitaient, parfois même elles s’interrompaient. Mais quand enfin elle était parvenue à e-mailer le texte au rédacteur en chef du magazine Madame, depuis un cybercafé du centre-ville, sa satisfaction n’en fut que renforcée. Elle aimait tout, de l’île : les liaisons téléphoniques capricieuses la délivraient du téléphone, tandis que le cybercafé, avec son sol de sable et les chiens assoupis qui en barraient l’entrée, la soulageait idéalement de sa condition solitaire, en lui permettant de s’intégrer à un groupe tout en restant seule.

Travailler sur l’île était une brise salutaire ; Mark avait vu juste, sur ce point. “Une brise chaude et moite, avait-il précisé, et les idées d’articles tomberont des palmiers comme des noix de coco.” De fait, le sol était jonché d’idées dans leur résidence sur la colline, anciens bureaux d’une mine d’étain désaffectée surplombant Grand-Baie. Mark avait constamment besoin d’un projet, et Saint-Jacques était d’abord le sien. “Quel est l’intérêt, disait-il, de posséder une entreprise si l’on en devient esclave ?” Il dirigeait l’une des agences de publicité les plus créatives de Londres, et il menait une chasse au subversif si généralisée et si implacable qu’il se surnommait lui-même Interpol. Le mouvement amenait immanquablement son lot de découvertes, professait-il, et même davantage : la découverte de continents entiers. Jean, de son côté, jouissait d’une relative liberté : elle publiait des chroniques santé pour le compte d’une agence et, du moment qu’elle rendait ses 1 150 mots tous les deux mercredis, elle pouvait bien vivre sur Mars.

Elle avait mieux fait, cependant, de se poser sur la minuscule île de Saint-Jacques, tête d’épingle perdue dans l’océan Indien. La petite échelle des lieux ravissait Jean : la forêt tropicale miniature et l’unique ville, Toussaint, le collier de demi-hameaux reliés par une seule rocade de terre rouge, les marchés surpeuplés, la population accueillante et hermétique au désespoir, les oiseaux bariolés que leur disparition prochaine rendait encore plus fascinants... Trois mois durant, elle s’était abandonnée aux délices de ce long séjour d’agrément, entre bains de soleil et rédaction d’articles, le tout aussi facile à maîtriser qu’un diorama. Jusqu’à maintenant.

Le lent ventilateur de bois était bien impuissant à dissiper la chaleur qui régnait dans la salle d’attente de la clinique pour femmes. Jean parcourut l’étrange formulaire qu’on lui demandait de remplir ; elle avait de la peine à se concentrer. Alors elle pensa à la moleh qui se rouvre et feignit de ne pas dévisager la femme assise en face d’elle – une femme vêtue d’une robe tribale, aussi forte et solide qu’Aminata. Elle doit bien avoir cinq mètres de tissu enroulés autour du crâne, estima Jean, réprimant une envie soudaine de tendre le bras pour toucher, d’explorer l’architecture de cette coiffe plus proche du nid de balbuzard que du turban.

Soucieuse d’échapper à ses propres ruminations, Jean s’efforça de deviner d’où venait cette femme – d’Afrique de l’Ouest, à n’en pas douter, mais du Sénégal, comme Aminata ? Ou bien du Liberia, de la Sierra Leone ? Jean était en passe de devenir experte dans la classification des insulaires – la petite communauté des exilés ouest-africains, les enclaves éparpillées d’Africains de l’Est, d’Indiens du subcontinent, de chrétiens, de musulmans et d’hindous. La plupart des gens étaient métis, même s’il subsistait un groupe à part, celui des Chinois, descendants de quasi-esclaves importés sur l’île, et, tout au nord de l’île, une colonie de “Français” – des Blancs, aux origines européennes désormais bien lointaines. Jean, quant à elle, avait le teint rose foncé d’un nourrisson en crise, et pas seulement à cause de la chaleur exceptionnelle qu’il faisait ce jour-là ; ses joues luisaient encore du choc reçu le matin même, lorsqu’elle avait foncé de plein fouet dans une lourde révélation.

Jean avait trouvé la lettre ensevelie sous le dernier arrivage de courriers anciens – les revues et les invitations à des cocktails, à des déjeuners d’affaires et autres soirées de bienfaisance, froissées par le voyage et depuis longtemps périmées lorsque, après avoir parcouru près de dix mille kilomètres, elles atteignaient enfin la boîte des Hubbard.

Chaque mois, Christian, leur shooté de facteur, escaladait la côte qui menait chez eux sur sa mobylette haletante et dorée, peinte à la main. Il portait sa besace en diagonale, dans le dos, comme le faisaient les mères de Saint-Jacques avec leurs nouveau-nés. Le bébé de Christian, c’était sa chevelure : un pain de cinquante centimètres semblable à une éponge démesurée, joliment emmaillotée dans une chaussette arc-en-ciel.

Elle l’avait repéré par la fenêtre de la cuisine, où elle tranchait une papaye. Essuyant ses mains sur son tablier, elle était allée l’attendre à l’entrée, debout sur le seuil, un grand sourire aux lèvres et les mains sur les hanches, encadrée par la floraison pourpre de deux hibiscus.

— Bonjour, madame Oobaahd ! hurla Christian en remontant l’allée. Comment se porte la maîtresse de maison en ce jour si parfait ?

– On ne peut mieux, répondit-elle.

Il se gara juste devant la porte et se fendit d’un large sourire pour dévoiler sa dent en or. Jean avait, depuis, réexaminé cette matinée une bonne centaine de fois : la manière dont Christian s’était levé cérémonieusement de son char doré, penché vers elle, et s’était caressé le bouc en s’appuyant d’un bras contre le mur de la maison. Elle savait qu’il ne se serait pas autant approché si Mark s’était trouvé là avec elle, sur le seuil – un mètre quatre-vingt-quinze les pieds nus, impressionnant avec ses cheveux grisonnants rejetés en arrière, comme une dune aux buissons érodés par le vent, surplombant la grève en expansion d’un visage encore puéril.

Non, Christian ne se serait pas attardé en déployant le sourire de l’impénitent séducteur qu’il était – Jean n’avait aucune raison d’en douter. Peu importait le gros joint calé sur son oreille ; Jean se souvenait avoir pensé que sa chemise repassée l’empêchait d’avoir un air louche.

La brise fraîche, les hibiscus, le soleil réchauffant ses épaules nues ; c’était le jour des poissons d’avril, et quelle magnifique hallucination que celle-là, avait-elle pensé en regardant Christian – et, avec un temps de retard, son cocon à cheveux tricoté main – rebondir sur la piste et disparaître de sa vue. Elle s’était demandée si fumer de l’herbe aurait été une bonne idée, et si elle aurait pu lui en demander. Serrant le sac sur sa poitrine, elle était rentrée dans la maison.

– Ah. Des détritus jetables déjà empaquetés dans leur propre sac-poubelle, avait déclaré Mark, sur le ton enjoué du bon commercial qu’il était, en prenant le sac plastique des mains de Jean, avant de l’entraîner vers la terrasse, à l’arrière de la maison.

De là, on embrassait du regard la majeure partie du long jardin en pente planté de cocotiers et, par-delà le mur d’enceinte qui délimitait la propriété, la piste de terre rouge en contrebas et les collines bleues qui s’élevaient au loin, vers l’ouest. L’océan, qu’on n’apercevait pas depuis la maison, se trouvait de l’autre côté de ces collines brumeuses. La plupart des étrangers venaient à Saint-Jacques pour ses plages immaculées, mais Jean et Mark s’accordaient à penser que plus on passait de temps ici, plus on était sensible à la beauté de l’arrière-pays : verdoyant, sauvage, hors des sentiers battus. En cet instant précis, leurs yeux étaient rivés sur le sac, que Mark avait posé sur la table, comme s’il avait présenté à des invités un superbe rôti. Resté debout, il le trancha en deux avec son couteau-scie. Jean jeta un coup d’œil au butin, appréciant le spectacle, et rentra chercher du café.

– Plus de lait ! cria-t-elle par la fenêtre de la cuisine. Thé au citron ? Ou bien tu le veux nature ?

– Nature, ça ira, répondit Mark en avalant une grande bouchée de pain surchargé de confiture de myrtilles, tout en triant les magazines.

Il y avait là tout ce qui ne pouvait être envoyé par e-mail, et que leur faisait suivre, sans grand discernement, la secrétaire de Mark, Noleen, en y joignant le courrier d’Albert Street. Pourtant, du fait qu’on ne trouvait à Saint-Jacques que des exemplaires de Paris Match gorgés d’humidité qui dataient de la saison dernière – ou plutôt, de l’an dernier –, il émanait de cette livraison l’excitation festive d’une piñata, un charme auquel ni Jean ni Mark n’étaient insensibles.

Attendant que le café passe, Jean observait Mark par la fenêtre, en train de classer les revues. Il n’avait pas mis ses lunettes, mais ils savaient déjà tous deux ce qu’il y avait dans le paquet : l’Atlantic Monthly et le New Yorker (pour elle), le Spectator (pour lui ; les mots croisés, pour elle), Private Eye (pour lui), le New Stateman (le sien, pour les concours hebdomadaires) et une pile de The Week (pour tous les deux). Elle savait que Mark commencerait par The Week et, plus particulièrement, par les prévisions météorologiques anglaises – en espérant la pluie. “La raison d’être, avait-il déclaré un jour, de tout Britannique en exil.” Ignorant les exemplaires de Santé américaine et de Maturité moderne, les revues géria- triques que Jean passait au peigne fin pour y trouver des idées d’articles, Mark rentra dans la maison à la recherche, comme chaque jour, de ses lunettes de lecture.

Jean s’était habillée avec soin – ce matin, elle avait rendez-vous à la clinique pour femmes. Par la suite, elle s’interrogerait sur la part d’instinct qu’il y avait eu dans cet effort vestimentaire – rassembler ses meilleures armes avant d’affronter une bataille. La robe tyrolienne à carreaux avec sa ceinture brillante, la chemise à col rigide, sans manches. Si l’on n’y prenait garde, sous ces latitudes, on finissait vite par se promener en nappe de cuisine. Pour reprendre l’expression de Mark, le sarong était le survêtement local.

– Mmmm... où donc allez-vous ce matin, Lois Lane ? glissa-t-il, amusé, en s’arrêtant devant la porte-fenêtre pour la laisser passer. Jean le croisa avec précaution, le plateau du café en équilibre sur les bras. En passant devant lui, elle le gratifia d’un clin d’œil. Il n’était pas rasé, nota Jean, et avait noué à la va-vite son peignoir de coton bleu. Un morceau de confiture noire était accroché à la commissure de ses lèvres. Il était souvent peinturluré de la sorte après le petit-déjeuner, pensa-t-elle avec affection, mais jamais après le dîner, comme s’il lui fallait réapprendre de zéro, jour après jour, à manger.

– Un rendez-vous, répondit-elle d’un ton neutre, soulagée qu’il ait oublié sa mammographie de routine. Il était déjà assez désagréable de se faire méthodiquement malaxer les seins, sans que tout le monde n’imagine en plus la scène.

Son attention fut immédiatement attirée par l’enveloppe cachetée avec un morceau de scotch, au nom de Mark. Elle ne la décacheta pas en douce, ni par erreur, ni même mue par une quelconque curiosité pour son contenu ; il s’agissait tout simplement d’une irrépressible envie d’ouvrir l’unique vraie lettre du paquet. Mais dès qu’elle fut ouverte, Jean comprit que quelque chose clochait, car la feuille de papier qui se trouvait à l’intérieur n’était pas adressée à Mark, ou du moins pas au Mark qu’elle connaissait. L’écriture est affreuse, eut-elle le temps de penser, en posant les yeux sur ce fatras illettré de majuscules et de cursives, dont l’inclinaison laissait deviner un gaucher.

Chère Chose 1,

BAISERS DES ANTIPODES ! Tu me manques déjà, Bête de Sexe. Tu m’as paru plus vieux. Et ton bronzage couvrait une plus grande partie du visage ! Mais moi aussi, je suis plus vieille. 26 ans cette semaine. Pourtant, on m’aborde plus que jamais, si c’est possible... M’as-tu trouvée plus vieille et plus sage ? Mûrie à point, prête à être mangée ? Ou bien juste plus vieille et PLUS COCHONNE ?

Je t’envoie un souvenir pour te faire saliver, vieil homme incroyablement vicieux, si tu n’es pas trop sénile pour ouvrir la pièce attachée. Mais ces cuisses soyeuses sont SEULEMENT POUR T YEUX, donc j’ai créé pour toi un nouveau compte tout beau. (Je ne crois pas que celui du boulot soit une très bonne idée.) Ton adresse-plaisir est : petitcoquin1@hotmail.com. petitcoquin était déjà pris, évidemment... mais je te le jure : pas par moi ! L’objet sera 69. Comment aurais-je pu résister ? Mon superbe Gargantua, n’oublie pas de te laver les mains avant de te remettre au travail. Ciao Bello !

Biz

Chose 2

PS : le mot de passe est M_________. C’est un test : pour voir si tu devineras. Une plante suc-cullente dont les graines peuvent se cuisiner, tu te souviens ? MM-mmmm.

Jean détacha les yeux de la lettre et croisa l’œil noir d’un caméléon pétrifié sur le mur de la maison. La longue queue, spirale détendue, dessinait un motif semblable au tatouage de lézard que leur fille, Victoria, s’était dernièrement fait piqueter au creux des reins (pour que le lézard donne l’impression de tendre la tête hors de sa petite culotte ?). Sur le mur, la créature vert pâle restait totalement immobile, broche assortie au tatouage, et guère plus ressemblante que ce dernier. Mais en l’examinant, car elle voulait être capable d’en décrire tous les traits à sa fille, Jean remarqua qu’il haletait – des respirations courtes, frénétiques. Puis, avec une soudaineté et une vivacité surprenantes et même révoltantes, il se précipita dans une fissure. Ça fait déjà beaucoup de surprises révoltantes, pensa- t-elle, pour l’heure du petit-déjeuner.

S’efforçant de garder son calme, elle revisita le début de sa journée. Sa tenue sophistiquée, la livraison du courrier, le lait caillé. Elle se sentit déprimée, idiote, et elle avait trop chaud dans ses habits de ville. Pathétique, la complaisance avec laquelle elle avait accueilli les attentions de Christian. À présent seulement, elle comprenait – c’était un pourboire qu’il voulait. Évidemment ! Mark lui en avait donné un, disproportionné, à sa dernière visite. Et pourquoi avait-elle fait ce clin d’œil ? Si elle détestait un geste, c’était bien celui-là, cette façon de surjouer la séduction. Jean savait bien qu’elle ne faisait que différer toute véritable réflexion sur ce que signifiait cette lettre, mais elle constata un ajustement immédiat de son propre regard. Déjà Mark, qui se trouvait toujours à l’intérieur, était transfiguré ; ce morceau de confiture, par exemple : soudain, il était devenu tout sauf attendrissant.

Assise sur la terrasse, écoutant les cris suraigus des perroquets dans les eucalyptus, Jean pensa à l’autre Mme Hubbard, la mère de Mark. La femme qui vénérait son fils, lui cédait tout et lui avait probablement essuyé la bouche si souvent qu’il n’avait jamais pris le coup. Il y avait chez lui une certaine forme d’impotence, une indifférence aux autres – comme lorsqu’il abandonnait ses caleçons sur le carrelage de la salle de bains, à quelques centimètres du panier à linge – qui amenait toujours Jean à penser : Mme H. Cette vieille snob avec son sentiment infondé de supériorité... Elle n’avait jamais vraiment accepté son Américaine de belle-fille et elle grimaçait de dédain, Jean le savait, à l’idée que Mark puisse ramasser lui-même ses habits – preuve de la paresse de sa femme, aux yeux de Mme H. ou, pire encore, de son féminisme éhonté.

Elle se surprit donc à reprocher aussi cette lettre à Mme H. Même si elle savait, bien sûr – caleçons, panier à linge et bouche poisseuse mis à part –, que la vieille mère de Mark, aussi bornée qu’elle fût, n’était responsable de rien en ce qui concernait leur mariage. Et comme elle tâtonnait en quête d’une explication, elle ressentit soudain en elle un changement de l’ordre de l’essentiel, du minéral, dépassant le domaine de la simple déception. Ce jour n’avait que quelques heures mais déjà son for intérieur était en train de se cailler, incapable qu’elle était d’empêcher cette contamination de se propager. Il lui fallait s’extraire de cette tenue ridicule, rester à l’écart de la table et de Mark. Elle avait besoin d’être seule.

Elle rentra en courant dans la maison, au moment où il sortait.

– Qu’est-ce qui... chérie ? s’exclama-t-il en fronçant le sourcil, tandis qu’elle passait devant lui.

Dix minutes plus tard, alors qu’elle venait de reprendre un semblant de contenance en enfilant une robe de plage blanche, en lin, et s’apprêtait à marcher jusqu’à la table pour jeter la lettre dans son assiette, elle se figea devant la porte-fenêtre et surprit Mark en plein bâillement, sur le point de rentrer. Notant qu’il avait déjà oublié son instant d’inquiétude, Jean hésita. Mark se leva nonchalamment, jouant sans même y penser avec les poils de son torse, il lisait en marchant et, sans quitter des yeux son journal, s’engouffra dans la porte latérale, avec sous le bras au moins deux autres exemplaires de The Week. Son caca du matin venait de faire dérailler le plan de Jean, et, à n’en pas douter, le peu de courage qui lui restait.

Jean avait déjà connu des désastres soudains, mais nulle désolation passée ne lui serait d’aucune aide en ce cas précis. Ce qu’elle avait lu était sans aucun doute possible une lettre d’amour, et elle suffoquait, comme frappée en plein abdomen. Elle mettrait Mark au pied du mur, et advienne que pourra. Toute sa stratégie se limitait à cela. Elle estimait, et l’avenir lui donnerait raison, que sa période de sang-froid, sa position de force ne pouvaient tenir très longtemps.

Attendant toujours Mark, barricadé dans les toilettes, Jean disposa une réussite d’invitations anciennes – mais à présent, cela n’avait plus rien à voir avec palper un point douloureux ou tester son mal du pays. Non, il s’agissait cette fois d’un authentique jeu de patience.

Jusqu’alors, le rituel du courrier avait été réconfortant. Il l’absolvait, pour un moment, de sa faillite dans le domaine de l’administration domestique : depuis toujours, elle était allergique à la démarche qui consistait à traiter toute forme de requête. Mais cela ne pouvait être sa faute, ici, au beau milieu de l’océan Indien, si les lettres demeuraient sans réponse. Dès le plus jeune âge de sa fille, Jean s’était sentie oppressée par ce genre de communication superflue. Combien tout cela paraissait bénin, à présent : le formulaire d’inscription pour le bénévolat à la bibliothèque, la foire de printemps, la fête caritative, les invitations à des anniversaires, sur papier brillant, avec coupon-réponse (qui diable coupon-répondait ?), le bon de commande de l’uniforme scolaire que Victoria, dès onze ans, avait toujours rempli elle-même.

Aujourd’hui encore, Victoria, qui était restée à Camden Town et veillait sur leur maison d’Albert Street, se chargeait du courrier. Même s’ils n’étaient jamais sortis à Londres accueillir le facteur, comme ici à Saint-Jacques, mais au contraire l’évitaient, ce triste Coréen qui passait en voiture de maison en maison et réussissait pourtant à mouiller les lettres.

Qu’attendait-on au juste de Jean dans cette affaire et, par ailleurs, de quelle manière Victoria aurait-elle fait face à cette faillite ultime de sa mère en termes d’administration domestique ? Elle ne le saurait jamais. Jean se força à reporter son attention sur les papiers épars qui jonchaient la nappe bleue : le dernier arrivage de faire-part expirés et d’offres de dernière minute semblait démontrer que, pour peu que l’on patiente assez longtemps, plus rien de tout cela n’importait. On n’avait alors plus à s’en préoccuper. Très vite, le plus ASAP des messages cessait d’exercer sur vous la moindre pression. Cela s’appliquait peut-être également à la lettre d’une maîtresse.

Les choses perdaient de leur force – telle cette enveloppe décollée, pensa Jean, rafistolée avec du scotch. Comme toutes les enveloppes dans ce climat humide. Jean avait pris l’habitude de traquer la déliquescence dans de nombreux domaines. Elle était chroniqueuse santé ; la décadence, c’était son fonds de commerce. Mais, jusqu’alors, elle ne s’y était encore jamais intéressée dans la sphère de son propre couple.

Dix autres minutes passèrent, et Mark ne revenait toujours pas. Le tripatouillage de Jean se faisait nerveux, saccadé. Elle se leva, couvrit les fruits d’une cloche à mailles d’inox, rinça la vaisselle du petit-déjeuner, froissa les prospectus et les jeta. Il lui faudrait une bonne heure pour se rendre à la clinique. Le temps était compté.

– Mark ? appela-t-elle, consciente que c’était le moment le moins opportun pour solliciter son mari, sans parler de l’attaquer de front. (Il était du genre à penser que les abords des toilettes, sur deux kilomètres carrés, devaient être discrètement évacués chaque matin, jusqu’à ce qu’il en ait terminé.) Elle toussa.

– Je vais devoir y aller.

Pas de réponse. Parfait, elle descendrait seule à Toussaint – de l’espace, du temps pour penser. Elle fit une descente à travers la maison, ramassant au passage son sac à main, son chapeau et, par réflexe, son sac de gym, puis elle sortit et se dirigea vers la voiture.

L’infirmière en uniforme qui tenait le guichet prononça son nom deux fois avant que Jean ne réagisse.

– Jhanh OO-bahd ? répéta l’infirmière, et Jean se leva d’un bond, catapultant sur le sol le sac de paille à bandoulière qu’elle avait calée contre elle sur le siège. Mark surnommait ces musettes béantes dont elle raffolait des “pochettes-surprises pour mendiant”. Sous-entendait-il depuis le début que le mendiant, c’était elle ? se demanda Jean, en s’accroupissant pour récolter de pleines poignées de listes tachées d’encre, de stylos tachés d’encre, de liasses de billets de banque tachés d’encre, sans valeur ou presque – de détritus, en somme.

Elle était maintenant à genoux, tendant le bras pour se saisir d’un baume à lèvres taché d’encre qui roulait hors de sa portée, et elle se demanda si cela ferait trop enfant gâtée d’ignorer la loterie de pièces de monnaie qui avaient déjà rebondi et roulé si loin qu’il lui aurait fallu ramper aux quatre coins de la salle pour les récupérer.

Un regard à l’infirmière-réceptionniste lui dicta d’oublier ses pièces – sa robe blanche taillée comme un sac de jute avait l’air si puérile à présent – et de se concentrer sur les formulaires médicaux complémentaires qu’on lui avait remis. Avec une précipitation et une irritation croissantes, Jean remplit les détails de sa vie : Jean Warner Hubbard, quarante-cinq ans, née à New York en août 1957, fille de... Elle survola les rubriques suivantes : père, mère, études, permis de conduire, nationalité, assurance, situation de famille, premières règles, nombre de grossesses, nombre d’enfants, âge de la première grossesse, âge à la naissance du premier enfant, nom(s) de l’/des enfant(s), nom du/des père(s) de l’/des enfants(s)... Quel toupet, songea-t-elle, de demander le nom “du/des pères(s)” en séparant grossesses et enfants en deux rubriques distinctes, comme si l’on s’attendait à ce qu’elles ne correspondent pas, comme si cela les regardait...

Elle se demanda quel pouvait être le vrai nom de Chose 2. Est-ce que cela la regardait ? Peut-être fallait-il ouvrir cet e-mail. Pourquoi pas – elle avait bien ouvert la lettre. Elle en avait le droit, sans aucun doute. Elle verrait bien sur place si elle en avait le cran. À l’évidence, ils s’étaient vus dernièrement, sans doute lors du récent voyage de Mark à Londres, et Chose 2 essayait de prolonger l’affaire. Tout en remplissant le formulaire, Jean en imagina une version destinée aux hommes dans laquelle il y aurait eu une question sur le nombre d’éjaculations et une autre sur le nombre d’enfants produits. Mais on n’en faisait pas pour hommes, et il n’y avait d’ailleurs pas de clinique pour hommes à Saint-Jacques – même si, supposait-elle, l’unique hôpital de l’île devait être essentiellement peuplé de types casés dans des rangées de lits en tubes d’acier, les malades observant à travers de hautes fenêtres les vieux encore assez vaillants pour jouer aux boules dans le sable, sous le feuillage plumeux, couleur lavande, des jacarandas.

Jean avait remarqué que, contrairement aux hommes, les femmes de Saint-Jacques ne traînaient pas sur cette place. Quand leur fonction reproductrice touchait à sa fin, elles commençaient à ressembler à leurs maris – elles s’épaississaient, se ratatinaient et se laissaient même pousser la moustache – mais elles n’avaient pas le temps de jouer aux boules, et quand elles passaient devant à la hâte, leurs courses expertement posées en équilibre sur les hanches et la tête, la place devait s’apparenter, à leurs yeux, à la salle d’attente de l’hôpital. N’importe quel autre jour, Jean aurait profité de ce moment pour broder un article à partir de ces considérations ; mais aujourd’hui, assise là, abasourdie et prise au dépourvu, la seule image qui lui venait à l’esprit était celle d’une interminable procession de vieilles dames courbées sous de lourds fardeaux, traînant le pas en file indienne... Elle remit son formulaire et, tentant de dompter sa panique, s’efforça de penser chronologiquement, de se rappeler quel était le but de leur présence ici. Pour Mark, le séjour sur l’île était comme une préparation à la retraite. Il n’avait que cinquante-trois ans, mais c’était une phase de sa vie qu’il avait planifiée aussi méticuleusement que ses nombreux voyages d’affaires. En réalité, sa retraite ne serait sans doute pas autre chose qu’une nouvelle entreprise : il reparlait ces derniers temps de son jeu de société inspiré du monde de la publicité, qu’il surnommait, et baptiserait peut-être tout simplement : “Ma pension de retraite”. L’heure des cocktails sur la terrasse venait chaque jour plus tôt ; il avait, c’était déjà un premier pas, installé son chevalet dehors, à l’arrière de la maison. L’idée qu’il serait plus présent l’avait remplie de joie. Mais, à présent, elle n’en était plus aussi sûre. Ce comportement exagéré de retraité n’était-il pas une manière de surcompenser les frasques tardives et frénétiques auxquelles il se livrait lorsqu’il partait sans elle ?

Jean n’avait jamais envisagé de ne pas travailler. Bien au contraire, plus ils vieilliraient tous les deux, plus la situation lui serait favorable. Le grand âge – plus il serait grand, mieux ce serait – constituerait une vraie aubaine pour une chro- niqueuse santé – tant de nouveaux maux à couvrir et tant de lectrices ferventes, de lectrices qui auraient le temps. S’il y avait bien une chose dont elle n’avait jamais douté, au sujet de son couple, c’était justement cela : ils avaient le temps. Elle était toujours partie du principe, aussi naïf que cela pût paraître à présent, que seule la mort les séparerait.

La clinique était pratiquement déserte – il n’y avait que Jean et la dame au turban. Pourquoi cela prenait-il si longtemps ? Elle appuya la tête contre le mur et contempla le ventilateur impotent. Les terreurs qui la menaçaient – l’infidélité, les mensonges et les récriminations, la rupture – lui faisaient désirer, presque physiquement, le répit du temps de l’innocence. Fermant les yeux, elle se replaça trente-cinq ans en arrière, dans les monts Adirondacks. Ces danses de fin d’été, chaises repoussées contre les murs, sous les hauts plafonds de la cabane en tôle, les filles d’un côté en calicot et imprimés vichy, désespérément accrochées à leur siège, et les garçons de l’autre, cheveux plaqués à l’eau avec une impeccable raie au milieu, sans que jamais leurs yeux ne se croisent. Tout le monde guette l’annonce du maître de cérémonie, le chef de camp au crâne rasé, et Jean essaie de ne pas penser à l’éventualité de ne pas être choisie quand la prochaine rangée de garçons traversera la pièce. Do-si-do ! Swing your partner round and round ! Duck for the oyster, dig for the clam* [1] ! Il faut qu’on la choisisse. C’était la plus belle nuit de l’été, et elle était déjà à moitié écoulée. And it’s on to the next in the valley, and you circle to your left and to your right... and you swing with the girl who loves you maybe, and you swing with your Red River gal** [2].

De nouveau, on l’appela. On la guida le long d’un couloir sonore, puis on la fit entrer dans une petite salle d’examen, où on l’abandonna.

Une liaison n’arrivait jamais par hasard, pensa Jean, sans savoir s’il fallait se déshabiller ou simplement attendre. Il y avait forcément une raison : si seulement elle parvenait à rassembler ses pensées, nul doute qu’elle la connaissait déjà, cette raison. Alors elle chercha, mais en vain. Elle savait pertinemment que les femmes aimaient Mark et s’estimaient chanceuses quand elles se retrouvaient assises à côté de lui. Évidemment – tout le monde réagissait ainsi. Il était bel homme et plein d’esprit sans être trop intimidant. Il était à l’aise avec tout le monde ou presque, et il ne cachait pas son goût de la gent féminine. Jean en avait pleinement conscience, et elle savait aussi qu’il n’aimait pas subir les avances de femmes mariées à d’autres hommes. Elle partait du principe qu’il avait du succès – les hommes qui réussissaient en avaient toujours eu, et même avant que l’être humain ne se sépare du singe –, mais elle avait confiance dans le fait qu’il restait dans le droit chemin, faisait son travail, payait ses impôts et dormait du sommeil du juste.

Même si elle avait horreur de l’admettre, elle savait que Mark avait connu sa phase d’obsession sexuelle, plus d’une décennie avant leur rencontre, le temps d’un été, en Bretagne. Il aimait depuis, par extension, tout ce qui était français : les clients français, synonymes de nouveaux séjours en France ; le vin français, les îles françaises, les actrices françaises, le beurre français – des bûches insipides, au goût de Jean, du gras pur, non salé. Comme les “cuisses soyeuses” de Chose 2 ? Quel genre de personne pouvait bien qualifier ses cuisses de “soyeuses” ? Mais le virus français de Mark ne la dérangeait pas, même si c’était un voyage à Paris qui lui avait fait manquer la naissance de leur fille. Les passions énergiques, les passions totales – c’est ce qui lui conférait son charme.

– Enfilez ça, lui ordonna une infirmière entrée à l’improviste, la laissant seule avec sa blouse verte pliée. Il y avait une large découpe pour la tête et elle était ouverte sur les côtés, de telle sorte qu’elle pendait sur le torse comme une sacoche de selle. Ainsi drapée, elle croisa ses bras nus, jeta un regard circulaire sur l’exiguïté de la salle d’examen et attendit.

Tout ce temps qu’on perdait à attendre, surtout dans les pays pauvres... Il transformait celui qui s’adonnait à ce jeu quotidien en victime d’un désastre, faisant la queue pour obtenir de l’aide. La paralysie de masse – un phénomène, pensa-t-elle, qui faisait concurrence à l’immigration de masse, et qui aurait mérité lui aussi ses traités internationaux, ses congrès et l’intérêt des philanthropes. Mais Jean, alors ? Elle savait d’une certaine manière qu’en ayant échoué à interpeller Mark sur-le-champ, elle venait d’entrer dans le jeu de patience le plus important de sa vie.

La salle contenait une table matelassée, un autre ventilateur léthargique et, dans le coin, près d’une grande fenêtre, un vieux portemanteau en osier, auquel Jean avait accroché ses habits, le soutien-gorge discrètement glissé sous la robe de plage puérile et la lettre pliée dans la poche puérile de la robe de plage. Un second objet vertical occupait le centre de la pièce, tout en verre et inox, bardé de cadrans et de manettes – le parfait objet futuriste d’antan. Après une décennie de mammographies annuelles, la machine et la procédure n’avaient plus de secret pour Jean. Voilà qu’elle était de nouveau désha- billée, à se morfondre au coude à coude avec ses angoisses. Elle tenta de prendre le large en imaginant d’autres usages à ce scé- nographe, avec sa plaque de compression motorisée : hacheuse de viande, cabine téléphonique, valet de chambre mécanique, machine à remonter le temps.

Mais l’on n’encourageait pas la rêverie, ici. Sur le mur, au- dessus de la table d’examen, était encadré un poster représen- tant vagin et utérus – il ressemblait un peu aux tableaux de coupes des bouchers, avec ses sections de couleurs différentes, soigneusement étiquetées avec une écriture d’école élémentaire. Jean se demanda quel genre de photos attendait Mark au cybercafé. Des clichés des parties intimes de Chose 2 auraient été beaucoup plus difficiles à ignorer que ce diagramme. Comme si être ignorée pouvait entrer dans les plans d’une Chose.

En Angleterre, pensa-t-elle, distinguant des bruits de pas et rajustant sa tunique, une telle salle aurait abrité une image de poneys sauvages dans le parc naturel d’Exmoor, du Pavillon royal de Brighton ou d’une muse du peintre Alma-Tadema avec ses volutes de gaze. Aux États-Unis, on aurait sans doute eu un feuillage d’automne ou la colline du Capitole. Et dans ces deux pays – elle aperçut soudain un bras poilu qui poussait la porte donnant sur le couloir – le radiologue n’aurait jamais été un homme. Celui-là portait des manches courtes et le col en V hospitalier, comme pour exhiber sa toison. Et une coiffe de papier.

Jean ne voulait pas regarder cet homme, qui ressemblait à un animateur échappé d’une fête d’enfants. Elle ne voulait pas regarder le vagin et l’utérus. Elle ne voulait rien dire, avec son français déplorable et son état d’esprit misérable. Ce n’était même pas un médecin. Un mécanicien, plutôt, envoye ici pour s’occuper du précieux robot. Quelqu’un d’autre se chargerait d’interpréter les images qu’il allait enregistrer, guettant des messages parmi les taches lumineuses et les traces fantomatiques, les croissants familiers, restitués dans un monochrome cadavérique. Elle étudia donc le ventilateur du plafond et s’imagina en train de léviter à l’exacte hauteur où les pales rotatives pourraient servir de guillotine à ses seins évidemment imparfaits.

Pendant ce temps, le radiologue s’affairait. Ses bras au parfum de savon enroulèrent l’un des siens autour de la machine à remonter le temps. La dignité exigeait qu’elle soit tout aussi impliquée qu’un mannequin en train d’être habillé en vitrine d’un magasin et, dans sa timidité, elle ne put que se soumettre tandis qu’il s’agitait autour de l’appareil – fronçant les sourcils, plissant les yeux, imprimant à la posture de Jean une série de changements en apparence insignifiants. Elle prit une pose d’une décontraction très étudiée, comme sur la première photographie d’elle et Mark envoyée à ses parents, le bras maladroitement tendu autour de ses hautes épaules. Moitié trop grand, tel avait été le verdict de sa mère après cette première tentative pour rendre publique l’existence de Mark, sans savoir que Jean avait d’ores et déjà pris sa décision. Sa haute taille était la chose qu’elle aimait le plus chez lui, son paratonnerre personnel. Ce sentiment d’être en sécurité avec Mark : avant de l’éprouver, elle n’avait jamais eu conscience d’une quelconque vulnérabilité ni d’un manque particulier. L’essentiel de ce qu’il lui apportait possédait cette même nature de nécessité inattendue.

Le haut de son corps plié vers l’avant, les seins de Jean avaient naturellement basculé hors de la blouse aux flancs béants, pour se poser sur le plateau de verre de la machine – la fraîcheur du verre n’étant pas malvenue dans cette chaleur confinée – et le technicien les positionna de ses mains poilues, aussi concentré qu’un potier sur son bloc de glaise. C’était là, pensa Jean, la raison pour laquelle les femmes plus jeunes ne passaient pas de mammographies : leurs seins ne pouvaient pas encore basculer sur le plateau de verre. Alors elle pensa à Chose 2 : “26 ans cette semaine”.

Elle connaissait l’étape suivante et savait qu’il ne valait mieux pas regarder : l’axe central de la machine allait être abaissé comme un monte-plats, la plaquant contre le verre, calant douloureusement ses seins pris en sandwich, comme si toute cette opération n’était pas destinée à prendre un cliché susceptible de lui sauver la vie, mais à accélérer le déclin naturel. Sinon, pourquoi serrer si fort, comme pour extraire d’un citron les ultimes gouttes de jus ? Pourquoi visser à ce point la manivelle de l’étau, alors qu’aucun autre tissu n’entravait la vue ? On lui expliquerait comme toujours que cela permettait de réduire au maximum la dose de radiations, mais Jean aurait été plus convaincue si on lui avait avoué qu’il s’agissait de dissuader tout revirement de dernière minute. Toutes les femmes communiaient dans cette fureur muette, chaque fois que cet examen annuel venait ruiner en vingt secondes une année entière de port fidèle du soutien-gorge... Mieux valait détourner le regard, non seulement à cause des radiations, mais parce que ce n’était pas beau à voir. La presse se relâchait et le monte-plats reprenait sa position haute, mais le sein pâle gisait toujours là, étalé et collé au plateau comme un pain aux raisins attendant d’être cuit. Le bras toujours jeté dans une accolade sans passion autour de l’appareil à rayons X, Jean en était persuadée : les seins de Chose 2 ne ressemblaient jamais à de la pâte à tarte.

– Vous pouvez vous retirer.

Le radiologue la fit sursauter, en la regardant dans les yeux pour la première fois avant de s’éclipser.

Jean hésitait. Elle craignait que son sein ne reste collé quand elle essaierait de le détacher de la vitre, que sa peau ne parte en lambeaux comme la sous-couche de gomme d’une vieille moquette.

Tandis qu’elle se remettait lentement d’aplomb, les yeux rivés au croquis affiché sur le mur, elle se souvint du cœur de mouton qu’on lui avait donné à disséquer en cours de biologie, au lycée, de sa densité surprenante – un bloc caout- chouteux, solide, enrobé d’une matière visqueuse et spon- gieux par endroits, tout sauf cassable. D’où pouvait bien venir cette expression, le cœur brisé ? Jean avait adoré les exercices de dissection et, en sortant de la clinique, elle se rendit compte que ces séances avaient servi de prélude visuel à sa carrière de chroniqueuse : ce cœur de mouton, puis une grenouille entière et même, plus modestes, des gousses et des feuilles. Soudain, elle sut quel était le mot de passe – pourquoi n’avait-elle pas deviné plus tôt ? Munyeroo, cette plante charnue australienne dont les feuilles et les graines, comme le soulignait l’indice de Chose 2, étaient comestibles. Mark lui en avait parlé l’autre jour, à son retour de Londres, et il avait même proposé – un peu embarrassé, d’ailleurs – de baptiser Munyeroo le chat de gouttière qui avait pris l’habitude de leur rendre visite mais les avait abandonnés dès le retour de Mark. À l’évidence, il n’avait pas apprécié qu’on le baptise du nom d’une maîtresse si vulgaire. À présent, Jean savait exactement ce qu’elle allait faire. Elle allait descendre au cybercafé pour ouvrir l’e-mail 69.

Dans la salle d’attente, l’imposante dame au turban patien- tait toujours sur sa chaise. Que pouvait-elle bien se dire en voyant une Jean hébétée passer devant elle pour gagner la sortie ? Comment des gens à la peau si rouge, comme écorchée, avaient-ils pu penser qu’ils allaient régner sur le monde ? Comment pouvait-on croire que le bonheur était un dû ? Une fois qu’elle eut franchi la porte, Jean ne put s’empêcher d’imaginer, en palpant le dessus de son crâne, que la couronne de tissu que portait cette dame n’était pas destinée à amortir des charges, et qu’elle n’était pas non plus un accessoire de mode. Ce n’était peut-être après tout qu’un pansement sophistiqué couvrant un trou béant.

Jean tremblait presque d’adrénaline sur la route du café Internet, dans les rugissements de son moteur diesel. Puis elle se gara instinctivement : un prudent délai de réflexion – la salle de gym. Sous le scintillement de la coupole dorée, au dernier étage du Royaume, le seul hôtel chic situé à l’écart de la côte, Jean, après avoir enfilé de vieilles tennis de toile et un sweat délavé, prit place sur la rangée de machines de step, où s’activaient déjà deux femmes dont la ligne et la tonicité semblaient imperfectibles. La plupart des gens venaient ici modeler leur corps. Ce que Jean voulait modeler, c’était une attitude. Oserait-elle en apprendre davantage au sujet de cette Chose 2 ? Survivrait-elle – survivraient-ils – à une liaison ? Dans le cas contraire, était-elle le moins du monde préparée à pagayer vers le grand large, seule sur son canoë ? Mais n’était- ce pas cela, précisément, que Mark venait de faire ? Peut-être le processus du choix était-il déjà achevé. C’était lui qui avait agi, et de manière décisive.

Elle se mit à grimper les marches. Bientôt, elle s’accrochait, le dos arc-bouté, comme sur une moto par vent contraire, elle s’affaissait en empoignant les barres et mettait sur ses bras tout le poids qu’elle pouvait. Les femmes à côté d’elle, toutes les deux vêtues de combinaisons étincelantes en lycra, ne semblaient pas même conscientes de leurs propres efforts ; elles papotaient tranquillement, leurs fesses rebondies oscillant de bas en haut comme les croupes de poneys shetlands. Jean se tordait le cou pour regarder la télévision suspendue au plafond. Tête basse, elle n’avait d’autre choix que d’écouter aux portes – exactement, ne put-elle s’empêcher de penser, ce qu’elle projetait de faire au cybercafé.

– Bon, chaque fois qu’on se voit, il me dit “Tu as un joli cul, j’aime le texture” – Jean entendit “testoure” –, toujours le cul, tu sais bien. Les Latinos, ils aiment le cul. Et pis, un jour, fini le texture. Alors il me fait : “J’peux t’apprendre des bons exercices pour ton cul.” C’est comme ça que j’ai commencé le tango fête.

– Tangofête ?

L’autre se tourna brusquement en fronçant les sourcils, intéressée.

– Oui, du tango avec la pulsation, tu sais, du tango pour la forme.

– Oh, Tango fit. Super. Tu me fais écouter ?

L’autre était australienne, devina Jean, fascinée par sa poitrine bondissante, au rembourrage aussi extravagant que celle de Tangofête, à la différence près, pensa Jean, que celle-ci était peut-être naturelle.

– Bien soure. L’Argentine, si elle l’était, tendit les oreillettes à son amie.

À quoi, se demanda Jean, pouvait ressembler Chose 2 ? Quelle sorte de “texture” avait-elle ? Mais n’était-ce pas là une interrogation par trop élaborée ? Jean s’en tiendrait à la silhouette. Elle lui prêta des contours rectilignes, masculins, des aisselles jusqu’aux hanches, tout en se dirigeant vers une machine à bras. Posant les fesses sur le siège rembourré, elle imagina un corps d’homme se penchant au-dessus du sien, ses pieds chaussés de baskets suspendus dans les airs : 69, le ying et le yang des positions sexuelles. Une pose de frimeurs, pensa Jean : fondamentalement peu sérieuse. Difficile, en se livrant à ça, de méditer sur son propre plaisir. De toute manière, Mark était trop grand pour être le 9 du 6 d’aucune femme – sauf si Chose 2 était une Amazone. À moins que ce ne soit moi, pensa Jean avec une ironie cruelle, se souvenant soudain que les seins des Amazones étaient élagués pour faciliter l’usage de leur arc. Jean n’avait pas le courage de passer prendre les résultats de ses mammographies, alors une arme... Mais la seule pensée de ces guerrières l’enhardit : elle jetterait au moins un coup d’œil.

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P.-S.

Attachée, d’Isabel Fonseca, Editions Métailié, Paris, Janvier 2012. Avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg.

Notes

[1] Danse traditionnelle : “Do-si-do ! Faites tourner votre partenaire ! Penchez-vous pour ramasser l’huître, creusez pour déterrer la palourde !” (Toutes les notes sont du traducteur.)

[2] Idem : “Au suivant, le long de la vallée, demi-tour à gauche et demi-tour à droite... Tournez avec la fille qui peut-être vous aime, tournez avec la fille de la Red River.”

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