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La géopoétique face aux visions myopes et aux ambitions délétères 

Lecture analytique du livre de Rachel Bouvet Vers une approche géopoétique (Presses de l’université du Québec, 2015)

samedi 31 octobre 2015, par Kenneth White

D’un livre écrit par un membre actif de l’Institut international de géopoétique, qui a longtemps dirigé un des ateliers de son archipel, La Traversée, on pouvait s’attendre à mieux. Mais ce livre est non seulement décevant, il est sérieusement déficient.


Sans entrer pour le moment dans l’intentionalité de l’entreprise, plus ou moins consciente, plus ou moins latente, le défaut initial vient sans doute du fait que l’auteur a essayé de faire trop de choses à la fois : évoquer ses attaches bretonnes, en voulant en faire non seulement un « point d’ancrage », mais un fondement ; faire, comme annoncé dans le sous-titre, une lecture des œuvres de trois écrivains (Kenneth White, Victor Segalen, J. M. G. Le Clézio) ; présenter les travaux de l’atelier québécois de géopoétique, La Traversée ; donner une idée sinon pointue, du moins pertinente, de la géopoétique. Le résultat est un salmigondis dont le lecteur novice pourra sortir avec l’impression que les écrivains en question sont marqués, avant tout, comme l’auteur de l’étude, par la bretonnitude ; que l’Institut international de géopoétique fondé par Kenneth White a existé, mais que l’archipel qu’il a instauré par la suite a pour mission (groupe québécois en tête) d’en prendre la relève ; et que la géopoétique n’est qu’une vague rencontre entre littérature et géographie. Quant au lecteur averti, il constatera chez l’auteur du volume un mélange assez curieux de naïveté et de prétention. « Je présenterai la géopoétique à partir des propositions de Kenneth White », déclare-t-elle, en précisant sa volonté de « cibler de nouvelles bases à partir desquelles ouvrir le champ géopoétique ». White aurait donc « proposé » et Bouvet serait là pour disposer.

Regardons cela de plus près, en essayant d’y voir clair, ce qui n’est guère facile, tellement le texte est confus.

Je ne veux pas m’étendre sur l’introduction du livre, car on touche là au sentimental, et on peut, à la rigueur, sympathiser avec le besoin de l’auteur de revisiter le contexte de son enfance. Ce n’était tout simplement pas le lieu de le faire. Ce n’est pas ici que l’on s’attend à voir évoquer « harpes et légendes », sans parler de tout un discours historico-culturo-linguistique déjà largement répandu et usé jusqu’à la corde.

Abordons le propos central.

Comme je l’ai suggéré plus haut, celui-ci n’est pas aisé à cerner. D’après la couverture du livre, où le mot GEOPOETIQUE est imprimé en grosses lettres, comme horizon ultime, on pourrait penser qu’il s’agit d’une approche, certes modeste (« vers une approche »), du concept et de la théorie-pratique de la géopoétique. En fait, il n’en est rien. Le but, c’est une lecture critique « inspirée par la géopoétique » de textes littéraires, ce qui est déjà une sérieuse réduction du propos fondamental de la géopoétique.

Quant aux « lectures » annoncées, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles ne vont pas loin. Concernant Segalen et Le Clézio, elles se cantonnent dans une problématique très banale : dialectique du réel et de l’imaginaire, thèmes de l’identité et de l’altérité, recherche de l’Ailleurs… Présenter Segalen, surtout en ces termes, comme « l’une des inspirations majeures de la géopoétique » est totalement faux, et fait partie de ces formules approximatives dont le livre est rempli. De l’œuvre de Segalen, comme avec d’autres auteurs qui l’intéressent, White a fait une lecture non seulement critique mais érosive, afin de mieux définir la géopoétique par une alternance d’affinités et de différences, et de « projeter » les auteurs en question vers l’espace géopoétique. Précisons que White n’a jamais fait ce travail sur Le Clézio.

Dans le cas de White, à part une ou deux pages de présentation générale non seulement réduites mais réductrices (alors que Segalen voyage « entre le Finistère Nord et le Pacifique », Le Clézio entre « le Finistère Sud et le Nouveau-Mexique, en passant par le Morbihan, l’océan Indien et la Méditerranée », White « voyage principalement entre les Côtes d’Armor et l’Écosse » !), et un petit signe de reconnaissance ici et là (« rappeler certains aspects essentiels de la pensée whitienne »), aucune lecture digne de ce nom n’est entreprise : on est immédiatement embarqué dans la nef de La Traversée.

Encore une fois, on peut comprendre l’envie et le besoin de l’auteur de parler de La Traversée. Mais dans le contexte de ce livre, elle en fait trop. Non seulement la matière de La Traversée devient prépondérante et encombrante, mais dans sa volonté de la mettre en avant, Bouvet réduit certains concepts fondamentaux de la géopoétique. C’est le cas, par exemple, du nomadisme intellectuel, mentionné rapidement, mais mis à l’écart comme individualiste, pour laisser place à la pratique collective des « ateliers nomades », présentés comme une spécialité de La Traversée, et comme la locomotive N° 1 de tout le mouvement géopoétique présent et futur. Or, si le terme d’« atelier nomade » est propre à La Traversée, la chose a été et est encore pratiquée par la plupart des groupes de géopoétique, et ce depuis le début. Mais allons plus loin. Au-delà de toute question de spécificité ou de priorité, ce sur quoi il faut insister, si l’on veut saisir clairement le propos, le projet, les perspectives de la géopoétique, c’est que dans cette pratique excursionniste, on est encore dans la propédeutique de la géopoétique : initiation à l’espace, lecture de terrains. C’est utile, c’est nécessaire, c’est jouissif – mais ce n’est que de la propédeutique.

Ce qui nous amène à la nature et aux perspectives de la géopoétique telles qu’elles apparaissent (parfois de manière réductrice, parfois de manière confusionniste) dans ces pages.

Si la géopoétique a trouvé une de ses premières expressions en terre québécoise et labradorienne, sur une certaine « route bleue » (à laquelle l’auteur fait quelques allusions superficielles), le groupe géopoétique québécois est né à l’UQAM (Université du Québec à Montréal), « à la jonction de la littérature et de la géographie ». C’était un avantage, sur le plan des moyens, mais qui se révèle, à la longue, un handicap. C’est que la littérature en question était, en grande partie (je laisse toujours place aux exceptions), une littérature de l’imaginaire, et la géographie, en grande partie, une géographie humaine. C’est dire que l’on restait dans le contexte d’un humanisme conventionnel. Or, la géopoétique bien comprise, non seulement met radicalement en question l’humanisme conventionnel (la mise en question elle-même date d’au moins un siècle) mais, dans ses grandes avancées, le dépasse. Dans ce livre, l’auteur donne l’impression d’ignorer complètement ce territoire avancé. Au contraire, mise à part une critique minime, elle est plus que complaisante envers une « discipline » qu’elle dit être « en émergence », celle de la « géographie littéraire » (alors que, pour qui connaît un tant soit peu le cours profond des choses, le rapport, théorisé, entre géographie et littérature remonte au moins jusqu’au début du XIXe siècle). La discipline universitaire qui s’est donné pour titre « Géographie littéraire » ne peut, du point de vue intellectuel, être considérée que comme une discipline secondaire, et sur le plan pratique, que comme un fourre-tout commode. Quant à la géocritique, autre pratique universitaire saluée par Bouvet, White a récemment pris la peine de préciser très clairement ce qui distingue la géopoétique de la géocritique, de l’écocritique, etc., dans un livre, Panorama géopoétique, que l’auteur mentionne, mais sans tenir aucun compte de son argumentation.

Si, d’un côté, l’auteur s’asseoit confortablement, sur un coussin mini-géopoétique, dans la « géographie littéraire », de l’autre, tout en saluant les bases et les perspectives élaborées et mises en avant par « le poète, l’écrivain, le philosophe, le voyageur, Kenneth White », elle se sent la vocation, la capacité de développer la géopoétique à sa manière. Là, elle pèche à la fois par la méthode et par la vision. Elle se réclame de la « méthode heuristique » du pli. Empruntée originellement à l’embryologie, exploitée principalement en philosophie par Deleuze et Guattari, cette méthode eut un certain succès académique avant de devenir une position méthodologique tellement conventionnelle que s’en réclamer aujourd’hui comme d’un outil de pointe relève de la naïveté prétentieuse évoquée plus haut.

Avant d’aller plus loin, faisons un examen critique de la méthodologie du pli telle qu’elle est pratiquée par Rachel Bouvet, afin de démontrer en quoi elle est non seulement inadéquate, mais déformante.

Si l’on veut « ouvrir » un territoire intellectuel, ce n’est pas en empilant à son pourtour tout ce qui peut approximativement lui ressembler. Au contraire, pour définir des lignes, avant de les avancer, il faut (comme je l’ai dit plus haut à propos de Segalen) analyser les voisinages et opérer une différenciation. Sinon, on crée, non pas une ouverture, mais, pli sur pli, une nappe de confusion. C’est exactement ce que fait Bouvet. L’auteur accumule pêle-mêle des textes et des œuvres de géographes, de philosophes, de critiques littéraires, de psychologues, et j’en passe. C’est ainsi qu’au milieu de grandes généralités sur la spatialité et la cartographie, on trouve des « cartographies imaginaires », des « figures imaginales », une « fusion idéale et idéelle entre le moi et le monde », un « réenchantement de l’espace », etc., etc., toutes notions qui, surtout accumulées sans discrimination, n’ont strictement rien à voir avec la géopoétique.

Examinons maintenant le rapport entre l’Institut et son archipel, tel que Rachel Bouvet le conçoit dans ce livre.

Elle commence, selon sa tactique habituelle, par saluer l’initiateur de la géopoétique et le fondateur de l’Institut : « L’œuvre de Kenneth White fait figure de pionnière : non seulement cet écrivain a-t-il jeté les bases de la géopoétique, fondé un Institut International de Géopoétique, mais très rapidement il a décidé de lui donner la forme d’un archipel. » Déjà dans cette fin de phrase, on voit se glisser, presque imperceptiblement, la distorsion et la perversion présentes partout dans le livre. White n’a pas transformé l’Institut en archipel, il a conçu un organigramme, une organisation, incluant Institut et archipel. Le rapport Institut-archipel relève d’une organisation complexe, mais aisément compréhensible pour qui ne s’arrête pas à des définitions primaires et à des dialectiques simplistes. Bouvet ne veut y voir qu’un « programme officiel », qu’il s’agit de transformer. Pour elle, « il importe de ne pas se référer exclusivement » aux textes « officiels » et « programmatiques » mais de « tenir compte du développement de l’archipel géopoétique », en particulier durant la dernière décennie (c’est-à-dire, en clair, depuis la création, en 2004, du groupe québécois de la Traversée). Bref, il s’agirait, dans l’esprit de Bouvet, de « prolonger le geste et la réflexion » de Kenneth White et de transformer la structure actuellement en place, qui, selon elle, serait basée sur un « modèle centralisateur ».

Pour introduire sa propre conception structurelle, notre maîtresse d’œuvre nous fait un petit cours d’ethnographie, en prenant comme modèle analogique d’organisation, celui de… la Mélanésie.

Croyant avoir trouvé un point d’appui, un point de départ pour son argumentation, Bouvet relève, dans le travail de White, une des premières références à la notion d’archipel (il y en a eu bien d’autres par la suite, plus précises et plus développées), en citant un passage de son livre d’entretiens, Le Poète cosmographe, où il évoque ses premières lectures du paysage : « Et puis, petit à petit, il y a eu une lecture plus globale du paysage : une côte fragmentée, des îles, des archipels […] la notion d’une unité fragmentaire, non monolithique, constitué de morceaux épars. » « Morceaux épars ! », souligne-t-elle, triomphalement, en déclarant que la Mélanésie n’a jamais été des « morceaux épars », il y a toujours eu communication inter-insulaire. Bien sûr, et l’on sait (après Moerenhout, Malinowski et les autres) – White a assez souligné le fait – ce que ces expéditions ont apporté de connaissances géographiques, navigationnelles, etc., sur les courants, les vents, la faune et la flore, les couleurs et le goût de l’eau : le genre d’information qui est une des bases de la géopoétique. Mais avant de laisser Bouvet prendre prétexte de cette analogie mélanésienne pour introduire sa thèse, larvaire encore, d’un archipel comme entité unitaire indépendante de l’Institut, faisons une lecture un peu plus complète et complexe de tout ce contexte. Non seulement le contexte général était bourré de mythologie et de magie (le genre de transes et d’imaginaire dont la géopoétique n’a que faire), mais, si les « Argonautes du Pacifique » (Malinowski) étaient des marins extraordinaires, les expéditions avaient la plupart du temps des buts guerriers, cannibaliers, commerciaux, exogamiques. Ce qui a transformé ces premières expéditions ce fut l’institution (je souligne) de la kula, un objet d’échange symbolique (concrètement, un collier de coquillages). Pour prolonger, un instant, la métaphore (nous sommes encore dans la métaphore, c’est-à-dire dans la « littérature », certains diraient la « poésie »), notre kula, c’est la géopoétique, dont la puissance de communication (dépassant le pur symbolisme, le simple convivialisme, etc.) est garantie par l’Institut, à la fois foyer de ressources et force rayonnante. C’est l’organisme complexe Institut-archipel qui constitue ce que Marcel Mauss appelle un « fait social total » – mais c’est aussi plus que social. Ayant donné à cette imagerie ethnologique, qui ne correspond aucunement à la situation socio-politico-culturelle d’aujourd’hui, la place et le temps qui lui reviennent (le parallèle antillais est tout aussi approximatif et confusionniste, Bouvet ne développant aucun des points qui distinguent la pensée de White de celle de Glissant), examinons maintenant de près le futur de l’organisme complexe Institut-archipel tel qu’il est conçu et envisagé par Rachel Bouvet.

Cela commence, comme on peut s’y attendre, par un hommage au « principe fondateur de l’œuvre poétique de Kenneth White » et même une salutation, certes un peu spécieuse, à l’Institut comme instaurateur et instigateur d’« un champ transdisciplinaire ouvert à la recherche et à la création », d’un « mouvement collectif », avant de dériver, par le biais des notions d’« ouverture » et de « collectif » (comprises de manière superficielle), vers… autre chose : si la géopoétique est « un champ ouvert où la rigueur est essentielle – sinon on ferait n’importe quoi », c’est aussi « un champ offrant suffisamment de souplesse pour que des démarches personnelles différentes puissent s’y investir. » Des « démarches personnelles différentes »… C’est que « chacun possède une façon unique de comprendre et d’exprimer ses paysages fondateurs, son rapport au monde » (on se souviendra ici du « paysage fondateur » breton de l’auteur tel que, personnellement, elle le comprend et le présente). Il serait donc temps, après des décennies de puissance centralisatrice et d’autorité représentée par l’Institut, de « prendre la véritable mesure de l’archipel. » Et voici, explicitement, en quoi consiste l’archipel selon Bouvet : « Un ensemble d’individus qui s’interrogent sur leur rapport au monde, sur le sens des textes, des œuvres ou de la vie, des individus qui sont sans cesse en chemin, au travail, grâce à la réflexion, à la création de poèmes, dessins, essais, œuvres diverses, et à l’interaction avec les autres. »

Qui ne sent pas le flou et le flasque, et même le pathétique de tout cela ?

Concernant l’organisation de l’Institut, la première chose à dire, le fait à retenir, c’est que nous avons affaire à un des mouvements les plus intéressants de l’histoire culturelle récente, comparable seulement avec le surréalisme et le situationisme. Il s’agit de continuer à développer le mouvement dans toute sa complexité. Après une phase de fondation, l’Institut a connu une phase d’expansion. Ce qui doit suivre maintenant, en toute logique organique, et, j’ose dire, en bon spinoziste que je suis, géométrique, c’est un temps de re-concentration, que seule une conception limitée, une idéologie bornée, interprétera en termes de « pouvoir centralisateur ». Concentration n’est pas pouvoir central, et autorité ne signifie pas autoritarisme. C’est à partir d’un centre de forces et de ressources, seul moyen de prévenir et d’éviter les déformations et le délitement, que l’idée géopoétique va continuer son expansion, l’Institut étant gardien et garant de son authenticité. C’est dans un climat ordonnancé par l’ancien concept héraclitéen d’harmonie (orchestration d’énergies) que l’Institut, avec ses groupes actuels, avec d’anciens groupes qui se reforment, avec de nouveaux groupes en voie de création à travers le monde, pourra continuer son travail de fond et de fondation.

En conclusion, ce livre n’aurait jamais dû exister. Maintenant qu’il existe, on peut lui reconnaître une utilité négative, si je puis dire. Il démontre dans quel bourbier (certes convivial, et même cartographié) l’Institut international de géopoétique pourrait tomber si des géopoéticiens en herbe empruntaient ses pistes à la fois tortueuses et naïves.

Comme disait le sage de Mantoue : paulo maiora canamus – phrase que je traduis librement : « Maintenons le discours à un niveau plus élevé. »

P.-S.

le logo est d’Andreas Fischer.

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