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La veille de Noël 1945 à Hambourg 

Bonne année 2015 !

dimanche 28 décembre 2014, par Harry Leslie Smith, La rédaction de La RdR, Louise Desrenards (traduction)

Dans la trilogie des récits de Noël que Harry Leslie Smith a mis en ligne progressivement à la fin de cette année 2014, auto-biographiques au sens large de la réflexion étendue à plusieurs générations, il nous donne vivante en lui, (avec l’espoir actif pour des jours meilleurs que ceux promis par la régression sociale et politique actuelle), la mémoire d’un monde antérieur dans lequel la misère écrasa des générations populaires jusqu’à la mort, entre les deux guerres mondiales et pendant celles-ci, d’où il fallut bien inventer de vivre mieux ensemble. Les épreuves changent, se diversifient, se multiplient, mais les effets désastreux à l’encontre des populations restent toujours les mêmes. Il faudra bien trouver une fois encore les solutions : des bonnes solutions pour tous. Envers et contre tout : nous les trouverons.
Le texte qui suit est certainement indissociable des précédents dont il procure une clé au présent. Harry Leslie Smith et ses camarades, après avoir été encasernés en Angleterre où ils attendirent en vain de débarquer pour se battre contre les nazis, n’arriveront à Hambourg qu’une fois le débarquement offensif réalisé sans eux et, en tant que force d’occupation technique (l’auteur comme technicien aéronautique au sol), ils résideront à la base militaire de l’aéroport britannique improvisé à la hâte parmi la ville en ruine, pour autant hautement stratégique, dans le quartier nord. Harry restera en service à Hambourg pendant deux ans.
Tel est donc le cadre du dernier texte, lequel aurait pu être le premier ; car dès le premier le nouvel an est cité après Noël... La composition de ce cycle, qui évoque Noël 1944 et le nouvel an 1945 en l’an 2014, et se conclut sur Noël 1945 à l’orée de 2015, inspire de devoir retourner lire le premier texte pour ouvrir l’année 2015... Après un plongeon dans les années 1930 pour situer l’expérience individuelle et sociale de la faim et de la misère personnellement éprouvées durant la Grande Dépression, entre laquelle des signes se répètent décryptant aujourd’hui, se présente la configuration de l’Ouroboros.
On remarque ainsi que les années progressant selon le double régime du passé et du présent, entre le début et la fin du cycle, l’écart entre les dates est toujours de 70 ans. C’est le serpent Jörmungand, si grand qu’ayant encerclé le monde il puisse encore attraper sa queue avec sa bouche, et pourvu que le monde reste à sa mesure protégeant ainsi le monde sans l’empêcher d’évoluer, dans la mythologie nordique, symbole d’espoir et de renouveau. Qu’importe de croire ou de ne pas croire, ce qui compte c’est de ressentir solidairement dans le plus large cadre ce que l’on fait dans le plus petit, chaque geste est un fragment d’étoile, comme la neige saupoudrant les reliefs de Hambourg dévastée par les bombes pût dans le registre paradoxal de l’émotion évoquer soudain la garniture d’un gâteau de Noël plutôt qu’un vaste linceul [1]. Aussi, suivant Harry, nous avons vogué sur les ombres de la nuit de l’avant-Noël [2] en passant par Noël vers le premier jour de l’an pour la vie. (L. D.)

Bonne année 2015 d’émergence, à tous !
La revue des ressources
 




À l’heure du thé en Décembre, quand l’obscurité se dresse en vague noire qui vient noyer la lumière du jour, comme un navire naufrageant dans l’Atlantique secoué par la tempête, je m’assieds pour mon repas du soir, tandis que mon téléviseur diffuse des annonces enrobées d’affects des vacances. Les Fées de Marks et Spencer bourdonnent à travers l’éther exauçant des vœux superficiels en ces jours sombres d’austérité, tandis que Sainsbury recrée une hypothétique trêve de Noël sur un champ de bataille de la Grande Guerre, trop propre pour un champ de la mort.

Peu importe comment ces magasins essayent de jouer avec les cordes de mon cœur, ils ne me séduiront pas pour acheter à un guichet électronique plutôt qu’au suivant. Mais là encore je ne suis pas tombé dans les argumentaires de vente qui promettent la satisfaction éternelle depuis 1932, quand je voyais l’affiche au gamin des sauces Bisto placardée sur le mur de brique fissuré d’une boutique à deux balles, près du taudis que j’appelais ma maison, à Bradford. Car là encore j’étais ce garçon qui allait au lit sans souper, depuis de trop de nombreuses soirées pour pouvoir les compter.

Cette saison est toujours à la fois pour vivre dans l’instant et pour se rappeler les moments lointains. Ainsi, mon esprit accède aux Noëls d’autrefois et s’en saisit à travers la giboulée des souvenirs et les images de ma mémoire. D’abord, je peux entendre mon père chanter des chants de Noël pendant que ma mère cuisine une oie, alors que je joue avec mon train miniature, me réchauffant près du feu de charbon. Mais ensuite la tourmente de la grande dépression arrive et je me rappelle les périodes noires et sinistres où la faim dérobe la joie du foyer, quand le seul rire entendu est celui de nos voisins imbibés de Gin qui noient leur chagrin dans l’hilarité amère. Mon enfance disparaît de ma vue quand je me souviens du début de ma virilité alors que la Grande-Bretagne est seule en guerre contre l’Allemagne nazie.
Ce furent des jours redoutables et menaçants où les vacances de Noël furent passées à anticiper pour m’attendre à ce qu’au cours de l’année nouvelle la mort devînt une possibilité pour moi comme pour chacun de ceux que j’aimais !
Pourtant, j’ai vécu, et en 1945 j’ai vu la paix régner de nouveau en Europe, alors je me suis senti verni d’avoir survécu à la fois à la Grande Dépression et à la Seconde Guerre mondiale.

Comme je séjournai à Hambourg pendant la saison de Noël, en tant que membre des forces d’occupation de la RAF, je trouvai parmi les décombres de cette ville hanséatique une paix dans mon cœur que je n’avais pas connue depuis que j’avais été môme.

La veille de Noël, cette année là, il neigeait. Il tombait du sucre glace saupoudré sur la ville comme d’un gâteau de Noël dont la garniture aurait été dispersée par le vent. Les receleurs, les marchands à la sauvette et les arnaqueurs de cigarettes s’arrachaient pour finir leur commerce avant que les cloches de l’église ne se missent à sonner, pour célébrer la naissance du Christ.
Le long du quartier de St. Pauli, des camions à vapeur livraient de la bière et du vin aux bordels, qui prévoyaient des affaires exceptionnelles venant des militaires nostalgiques. À travers la longue rue de Reeperbahn, les lumières brillaient avec éclat, tandis que dans les camps de réfugiés les sans-abris se blottissaient en s’accroupissant pour se protéger du froid, se réchauffant avec la soupe aqueuse et les mots bienveillants dispensés par les pasteurs luthériens qui les visitaient [3]

L’aéroport était somnolent ; les hommes de service chargés de le maintenir opérationnel étaient aussi lents qu’un chat se pelotonnant sur un oreiller devant le feu. À l’extérieur de la tour de contrôle, les militaires de la Couverture de la Zone Locale [4], drapés dans leurs grands manteaux, prenaient de longues pauses-cigarettes. Entre deux bouffées et des éclats de rire, ils échangeaient des plaisanteries obscènes ou des contes sur leurs exploits sexuels avec des femmes allemandes.
Le juchoir de la tour de contrôle resta inhabité pendant les quelques jours suivants. Les émetteurs de radio bourdonnaient sans trouble parce que le ciel au-dessus était vide et les nuages bons pour la neige. On n’attendait ni arrivée ni départ jusqu’à l’après-Noël.
Au sol, les routes autour de l’aéroport étaient calmes parce que la flotte des véhicules de la RAF était rentrée au dépôt pour la durée des vacances. Partout il en allait de même, sauf sur la piste où un peloton de jeunes recrues déneigeait la zone d’atterrissage.
Au central téléphonique, le standard était tenu par une équipe réduite qui attendait en s’ennuyant la fin de son tour de travail. Le bruit frénétique ordinaire de l’activité des centaines d’appels redirigés et expédiés entre le camp et le monde militaire en Allemagne et en Grande-Bretagne s’était calmé, car il ne restait sur place presque personne, que ce fût pour recevoir ou envoyer un appel. Quelques opérateurs rôdaient autour des téléscripteurs mutiques qui toutes les heures s’éveillaient pour imprimer furieusement la vitesse du vent, la température, et les niveaux d’altitude du plafond — « Pour le fichu Saint Nich », commenta l’un d’entre eux.

Parce que le monde était en paix pour la première fois depuis 1938, ce fut un Noël unique. Quiconque y étant prêt quitta et abandonna notre aéroport pour un congé de dix jours. Quant à ceux qui restaient, un comité de Noël fut constitué pour organiser des festivités. L’esprit de Yule [5] parmi le camp rappelait celui de l’Angleterre dans ses rangées de maisons mitoyennes ; il était construit de caisses de bière à bon marché aux papiers enseignes illustrés qui semblaient dire implicitement « À Fuhlsbüttel, on trinque pour pas cher mais chaleureusement ! » [6]. C’était l’état d’esprit de la classe ouvrière en Grande-Bretagne, où tout ne pouvait être fait que pour le moins cher, excepté le sentiment de camaraderie aussi riche qu’une veine profonde dans une mine d’or prospère.
Dans le hall du mess un arbre de Noël géant fut érigé avec le plus haut risque près du four à bois par l’équipe du Comité. Elle le festonna d’ornements brillants et disposa des faux cadeaux sous les branches. Des traîneaux et des figurines du Père Noël découpés en papier kraft furent épinglés aux murs en guise de décorations festives. Le gui qui pendait aux luminaires donnait à notre réfectoire un air de fête des congés à l’usine de tapis d’Halifax [7].

Le matin précédant Noël, je négociai avec le chef cuisinier un extra de rations pour permettre à Friede et à sa famille d’avoir un repas de fête. Le chef des cuisines était un Londonien obligeant dont la maîtrise des arts culinaires avait commencé et s’était terminée à la tartine frite du petit déjeuner. Ne jamais dire fontaine je ne boirai pas de ton eau, le cuisinier accepta à l’amiable le pot de vin de ma chemise sur mesure en échange de la nourriture. Il me laissa remplir à craquer mon sac d’équipement avec des conserves de viande, des entremets salés, et des bonbons.
« Régalez la Chérie [8] dès ce soir, » dit-il, « Emmenez donc un peu de tarte au porc avec un morceau de plum pudding. »

Quand minuit arriva, les cloches des églises qui n’avaient pas été effacées par les bombardements carillonnèrent, et les habitants de Hambourg avec des cierges allumés pour faire face à l’obscurité de l’hiver émergèrent de leurs foyers crevés. En réjouissance et en remerciement de l’espoir que la guerre fût finie, le peuple de Hambourg commença à chanter les paroles : « Douce nuit, sainte nuit ». La mélodie voyagea dans la profondeur de la ville endeuillée puis s’apaisa vers l’Elbe, dérivant vers la sombre, la froide mer Baltique.

© Harry Leslie Smith



Le texte original paru le 24 décembre 2014 en anglais sous le titre « Christmas Eve Hamburg 1945 » dans Facebook Harry’s Last Stand (le Facebook au titre de son dernier ouvrage, de combat social, qui remporte un vif succès dans tout le Royaume Uni), est une variation actualisée du récit publié en novembre 2011 dans Goodreads Harry Leslie Smith, sous le titre « Christmas 1945, Hamburg -Stille Nacht ».

Traduit par Louise Desrenards le 25 décembre 2014 et publié dans La Revue des ressources avec l’accord de l’auteur.

Remerciement : Blue Rider.

La Trilogie de Noël 2014 au 1er janvier 2015 par Harry Leslie Smith dans La RdR :
- La veille de Noël 1945 à Hambourg (28 décembre)
- Un Noël d’austérité en 1930 (26 décembre)
- Noël 1944 (22 décembre 2014)

P.-S.


La rue parmi les ruines après les bombardements à Hambourg est la référence iconographique utilisée dans la publication originale de Harry Leslie Smith.

Source du logo à propos de la disparition des produits Bisto en février 2009 :
http://www.express.co.uk/news/uk/86918/Aah-Wednesday.


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Notes

[1] L’auteur a rencontré une jeune femme hambourgeoise qui deviendra son épouse et la mère de ses trois fils ; c’est aussi son amour qu’il évoque dans ce texte car aujourd’hui elle n’est plus de ce monde ni un de leurs fils. Il convient justement de noter que le paradoxe de son bonheur d’alors dans la ville détruite c’est de ne pas exprimer pour autant qu’en arrivant à Hambourg en 1945 il aurait été insensible à la catastrophe allemande parmi laquelle les forces d’occupation s’installèrent : elle résultait des bombardements de l’opération Gomorrha par la Royal Air Force et l’US Air Force coordonnées sur Hambourg, qui avaient eu lieu en même temps sur le port et sur la ville pendant sept jours d’affilée à raison de 24h sur 24, en 1943, laissant environ 40 000 morts civils (y compris dans les abris anti-aériens), parmi lesquels presque tous les habitants du quartier populaire, et un million de sans-abris (voir wikipédia). Certains officiels anglais pensèrent ensuite qu’ils avaient anticipé Hiroshima. Les bombardements de Londres et notamment de Rotterdam par les allemands avaient été également meurtriers de nombreux civils quoique ceux de Hambourg équivaudraient à la totalité des civils tués sous les bombardements allemands en Angleterre. Et les justifications du bombardement du Havre par les alliés rasant la ville et faisant de nombreuses victimes alors que Paris était déjà libérée demeurent contestées de nos jours. La Convention de Genève contre le bombardement des populations civiles ne fut exécutive qu’à partir de 1949.

[2] L’Avent — pour ceux qui célèbrent la naissance du Christ plutôt que le solstice d’hiver.

[3] ... Ou bien : "(...) lors de leurs visites chez les pasteurs luthériens". L’un fait contresens par rapport à l’autre mais contradictoirement les deux sont a priori possibles et cohérents par rapport à la situation, reste à savoir si les pasteurs luthériens livraient la soupe ou s’il fallait aller la chercher.

[4] LAC — Local Area Coverage ;

[5] Jeu polysémique sur le mot Yule qui désigne d’abord les fêtes anciennes, païennes, célébrant la fin de l’année dans les pays nordiques, mais également assimilé à Noël dans ces différents pays dont britanniques et germaniques, où il peut aussi bien désigner cette dernière célébration.

[6] Fuhlsbüttel est le quartier nord de Hambourg où se trouvait entre autre l’aéroport improvisé des forces britanniques d’occupation (aujourd’hui devenu l’aéroport civil).

[7] Halifax, est à la fois une ville anglaise, dans le West Yorkshire, et en Nouvelle Écosse au Canada, où ensuite l’auteur émigra avec son épouse pour y rester et vécut du commerce des tapis — peut-être après avoir commencé par travailler à leur fabrication ?

[8] Jeu polysémique entre Hun, des Huns, — peuple d’Asie qui envahit l’Europe — pour désigner l’altérité de l’étrangère, et Hun, mot populaire affectueux mais marquant une distance respectable, d’autant plus qu’il présente une majuscule, pour désigner la compagne élue : « Chérie ».

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