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Palestine 2014 / La Trêve 

Tous ces milliers de drones dont le bruit nous transperce le crâne

lundi 25 août 2014, par Haneen Elamassie (graphiste), Salma Ahmed Elamassie (auteur)

Voici la lettre reçue sous la forme d’un document attaché Word dans un message personnel multi-adressé par Salma Ahmed Elamassie via son compte Facebook [1], le 22 août, depuis Gaza où elle habite. C’était au moment précis où chacun s’inquiétait de ne plus voir la trace de son passage sur le mur de sa page d’accueil. Il y avait eu la reprise des bombardements, la mort de trois leaders des brigades Al-Qassam, et des exécutions.

Salma Ahmed Elamassie et moi nous sommes rencontrées à travers les partages sur Facebook. Avec elle et quelques autres qui vivent là-bas nous sommes immergés au rythme de leurs battements de cœur dans Gaza déchirée par le feu.
Mais les aléas du réseau n’auraient pas suffi pour nous faire rencontrer si l’écrivain et metteur en scène de théâtre Mohamed Kacimi n’avait été le messager de ses amis et partenaires de Gaza où il s’était rendu, il y a quelques mois, pour diriger un atelier de création de théâtre à l’Institut culturel français, dont l’issue fut une réalisation scénique de la pièce d’Alfred de Musset : On ne badine pas avec l’amour. C’est lui le relais, le premier lecteur, et parfois le traducteur, celui que l’on appelle quand l’inquiétude devant le silence nous gagne... Dès le début de la guerre "Bordure Protectrice", le 17 juillet, la maison du Consul de France à Gaza était ciblée et détruite. Dans le premier texte écrit par Haidar Eid depuis Gaza, sous les bombes, publié le 12 juillet dans la revue numérique electronicintifada.net, Des signes sur le chemin de la libération [2], il évoquait :
« 2014 : Najla al-Haj, une étudiante de l’Université Al-Aqsa, tuée avec sa famille lors d’un raid aérien israélien sur leur maison familiale, à Khan Younis, au sud de la bande de Gaza. Quelques heures avant, elle parlait en ligne avec ses amis de l’université. Hanadi, un autre étudiant, ainsi que ma nièce Shimo, âgée de 18 ans, n’apprirent sa mort que plusieurs heures après, quand ils se réveillèrent pour le surhour (le repas rapide du matin précédant le jeûne, pendant le Ramadan). Hanadi retourna immédiatement consulter la page Facebook de Najla. La dernière chose que Najla avait écrite, c’était : « Dieu est avec nous. Oh ! Bonjour le martyr. » Najla al-Haj est morte avec sept autres personnes de sa famille. Un raid aérien : le martyr d’une famille entière — un panneau sur la route du retour à Haïfa. »

Chaque matin nous nous connectons pour nous assurer qu’ils soient passés, que tous soient bien là — qu’ils vivent. Ils vivront !
(L. D.)

À l’école de Gaza (août-septembre 2014)
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LA TRÊVE


Chers amis,


Je suis désolée de ne pas vous avoir écrit depuis mon dernier témoignage le 4 août, d’autant plus que j’aie plein de choses à vous raconter. Mais ce sont ces récits que je dois vous raconter qui m’ont empêchée d’écrire — ils me font mal, au point que je n’arrive plus à écrire !

Nous avons passé ces derniers jours entre les trêves, la prolongation de ces trêves et des bombardements entre une trêve et l’autre. Le 19 août, les israéliens ont bombardé la maison de la famille Aldalou pour essayer d’assassiner Mohamed al-Dhaif, le commandant général des Brigades d’Al-Qassam (la branche militaire du mouvement du Hamas). Notre maison a tremblé, le bruit était horriblement fort alors que nous sommes à 2 km de la maison ciblée ! La peur a repris mes deux enfants au corps. Comme si ce qui arrivait aujourd’hui était une quatrième offensive plutôt qu’une reprise des bombardements.

J’aurais dû vous écrire durant les trêves qui devaient, normalement, nous rendre plus tranquilles et plus calmes. Mais contrairement à mes prévisions, cette période fut plus difficile et plus triste pour moi : je suis sortie de chez moi, comme tous les Gazaouis, pour rendre visite à mes parents et à des proches qui avaient perdu leurs parents ou leurs maisons si ce n’était les deux ! Leurs histoires, leurs visages, leur tristesse m’ont fait revivre la guerre mais avec leur propre tristesse et leur propre peur.

J’ai retrouvé Line, 4 ans, elle a perdu son papa et leur maison de 7 étages partagés entre ses oncles et lui. J’ai vu dans ses yeux des impressions ambigües : elle était contente que son papa soit parti au ciel pour lui apporter des jouets et de nouveaux vêtements, mais elle était triste d’avoir perdu sa maison et sa chambre où se trouvent ses jouets et ses vêtements. J’ai pleuré quand elle a dit à mon fils qu’elle attendait son papa qui allait reconstruire la maison dans deux jours. Quel espoir !

Durant la trêve, les bombardements cessent, les F16 disparaissent, mais il reste tous ces milliers de drones dont le bruit nous transperce le crâne. Tout a changé à Gaza, pas seulement les quartiers bombardés, les maisons détruites, mais aussi les visages des habitants de Gaza : avant l’offensive, le sourire des Gazaouis ne quittait jamais leurs lèvres, malgré le blocus imposé depuis 2006, malgré l’offensive de 2008-2009 et celle de 2012. Aujourd’hui, plus personne n’a la force de sourire.

Durant la trêve, j’ai pris la décision de ne plus suivre les informations pour ne pas être victime des nouvelles laissant croire que les négociations au Caire allaient réaliser le rêve des palestiniens. Depuis la reprise des bombardements, je ne ferme jamais les sites d’information, quand on a le courant. Quand on n’a pas d’électricité je n’éteins pas la radio rechargeable ! Je vis dans cet état d’angoisse et d’inquiétude, mes enfants ont peur chaque fois qu’ils entendent les bombes, mon fils ainé dort encore moins et j’attends avec impatience que mon mari rentre de son travail.

Certes la trêve en fait a permis aux gens de sortir pour compter les nouveaux martyrs et les blessés. A mes yeux, la trêve ressemble à la publicité qui coupe parfois les films d’horreur et permet d’en retarder un peu plus le dénouement.


Chers amis,


Dans mes témoignages, j’ai évité de vous demander d’aider concrètement les familles touchées par les attaques israéliennes. J’ai juste accepté d’aider des amis qui voulaient faire quelque chose pour ces familles. Quand j’ai discuté avec elles, elles m’ont dit qu’elles n’avaient pas besoin de nourriture, mais de sureté et de tranquillité, d’une maison ou d’un appartement où elles pourraient sentir qu’elles sont encore en vie. Il faut savoir que ces familles qui avaient leurs propres maisons ou appartements sont obligées aujourd’hui de payer un loyer pour occuper un logement temporaire ce qui est très difficile pour elles.


Personnellement, je vous assure que nous avons surtout besoin de psychologues qui puissent nous aider à sortir de notre souffrance.

Il me semble que mon texte soit désordonné, il est comme nous, perdu entre la trêve et les bombardements !!

Priez pour qu’une paix durable couvre le ciel de notre patrie, nous n’avons plus rien, nous sommes privés de tout, tout ce que nous voulons c’est retrouver une paix perdue depuis tellement de temps. [3]


Salma Ahmed Elamassie

Gaza, le 22 août 2014



P.-S.

Tous les dessins et le logo sont signés Haneen Elamassie, jeune caricaturiste Gazouie qui publie et expose en Palestine. [4]
On peut syndiquer sa page publique sur Facebook.

La signification littéralement traduite du 4e dessin en partant du haut est la suivante (afin d’éviter toute ambiguïté) : sur la pierre tombale est écrit "Monde arabe", et le combattant qui frappe à la porte crie en lui-même (dans le phylactère) : "Dignité !".

Notes

[1] La lettre du 22 août sous le titre "Entre la trêve et les bombardements" a été également publiée dans le blog Mediapart d’Elisabeth Babeth Chaudanson, laquelle à juste titre a entrepris de transmettre les témoignages écrits en français qui depuis plus d’un mois arrivent de Gaza. Toutes les lettres de Salma Ahmed sont également publiées au fur et à mesure dans le site de l’UJFP :
- Lettre de Gaza de Salma 22 août 2014
- Lettre de Gaza de Salma 4 août 2014 : "Khuzaa"
- Lettres de Gaza de Salma et de Sara 1er août 2014
- Lettre de Gaza de Salma 30 juillet 2014 : "Les cauchemards"
- Lettre de Salma de Gaza, le 28 juillet 2014 : "l’Aïd"
- Lettre de Salma de Gaza, le 25 juillet 2014 : "Je n’ai plus d’espoir"
L’auteur souhaitait voir son texte accompagné des dessins d’une jeune caricaturiste de Gaza, c’est la raison pour laquelle sa publication ici est singulière. (L. D.)

[2] Ce texte de Haidar Eid paru en anglais dans le site electronicintifada.net sous le titre Gaza : Signposts on the road to liberation le 12 juillet a été traduit et publié dans criticalsecret.net sous le titre Gaza : Des signes sur le chemine de la libération le 15 juillet.

[3] 1948.

[4] Il est possible de joindre directement Haneen Elamassie en empruntant le formulaire de message situé à sa page d’auteur dans La revue des ressources, de même concernant Salma Ahmed Elamassie, on peut également la joindre directement via le formulaire de message de sa page d’auteur.

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