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Rencontre avec Judith Lesur 

Auteure de la Fille perchée

jeudi 2 septembre 2004, par Robin Hunzinger

Judith Lesur publie La Fille perchée, un premier roman, aux éditions Nicolas Philippe.

Une gamine se réfugie dans un arbre pour observer sa vie et ses émotions contradictoires. Elle rencontre les personnages qui lui donneront la force de grandir, même si grandir signifie d’abord mourir un peu. Il y a Jérémie, le compagnon de jeux pas toujours de leur âge ; la Bête, SDF inoffensif qui l’accepte telle qu’elle est et lui apprend la solitude. Il y a Robert, qui l’initie de force aux jeux adultes. Et Lulu, enfin, qui la fera descendre de son arbre.

L’écriture tout à la fois précise et lumineuse explore la féminité d’une adolescente, son rapport au corps, au plaisir, les sentiments de honte ou de pudeur qui accompagne leur découverte. Un très beau premier roman.

Vous pouvez également lire une très belle nouvelle de Judith, "(a)mer", dans la rubrique "nouvelles" de la Revue des ressources.

Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 32 ans et je vis à Lyon. Après un DEA de philo, des cours de théâtre et un séjour de 2 ans et demi à Sydney, j’ai décidé de laisser tomber les petits boulots pour me consacrer à l’écriture et à la compagnie de théâtre Cadavres exquis que j’ai fondée en 2001. Au programme de mon quotidien : écriture (nouvelles, théâtre, scénario), mise en scène et ateliers d’écriture...

J’aime l’histoire de ce parcours initiatique d’une jeune fille qui s’éveille à la sexualité, à la vie, à l’autre tout en gardant sa part animale. Comment vous avez-vous commencé à écrire ce livre ?

Le rapport à l’animal que vous évoquez caractérise ma façon d’écrire : je pars d’impressions, de sensations, d’intuitions, d’images qui me travaillent l’inconscient et que j’essaie de mettre en mots. La fille perchée est née de souvenirs ou de projections d’émotions liées à l’enfance, à partir desquelles une histoire s’est dessinée. Il y a d’abord l’environnement, la proximité affective du personnage : les parents, les amis tout autant que les animaux, puis les épisodes qui la font sortir de l’enfance.


Nature et sexualité sont très liées dans votre livre. Je pense au Boucher d’Alina Reyes, mais aussi aux personnages de Hamsun. Vous avez réussi à faire un texte où chaque mot a sa place. Parlez-moi de ce rapport à l’animal qui est si fort chez votre personnage...

Ses relations aux animaux représentent un monde à sa mesure : il y a une immédiateté, une proximité physique forte, qui permet l’apprentissage de la tendresse, de la sensualité mais aussi de l’abandon et de la perte. C’est son premier champ d’expérience, qui est en résonance avec son intériorité. Elle découvre le monde par ses sensations : la mort de sa grand-mère, c’est d’abord l’impression désagréable de se réveiller en sueur... L’animalité caractérise un niveau de conscience immédiat et ce n’est qu’en grimpant à un arbre qu’elle apprend à prendre un peu de distance, pour donner sens à ce qu’elle ressent.

Vous relevez le défi d’explorer la féminité d’une adolescente, son rapport au corps, au plaisir, les sentiments de honte ou de pudeur qui accompagnent leur découverte. La réprobation discrète qui entoure et conditionne les petites filles, cet héritage de honte et de sujétion, vous souhaitez les affronter, en montrer les effets ?

J’avais très envie d’explorer l’ambivalence qui accompagne les premières expériences, ce mélange de peur et de curiosité. C’est évident que je regrette qu’on cherche tant à censurer l’animal qui est en chaque petite fille, et que de présenter la sexualité comme quelque chose de sale ne l’aide pas à comprendre ce qui lui arrive quand elle commence à expérimenter le plaisir, la sensualité. On ne lui en parle pas, on ne lui explique pas, on rejette, un point c’est tout. Alors quand un homme plus âgé décide de faire d’elle sa partenaire de jeux sexuels, avec des mots et des envies d’adultes, elle n’a aucune arme pour se défendre ni même pour savoir si elle en a envie ou pas : la peur et la naissance du désir la paralysent.

Votre écriture est à la fois précise et lumineuse, à l’image de votre fille perchée. On peut lui trouver proximité avec l’univers de Catherine Breillat - je pense à son film Une vraie jeune fille adapté de son roman Le soupirail. Comme elle, vous avez d’abord écrit un court roman avant de l’adapter en scénario. Pourquoi ?

J’aime bien l’écriture intime et sans tabou du cinéma de Catherine Breillat.
L’écriture est mon premier outil : elle a été là dès l’adolescence, alors que le cinéma me paraissait beaucoup plus inaccessible. Mais il s’agit aussi d’un langage, et je m’intéresse beaucoup à la façon dont il peut rendre tangible, presque palpable, cette animalité dont nous parlions. En fait, j’aimerais introduire dans mon écriture l’aspect physique du cinéma, et dans le cinéma, la singularité d’un monde intérieur que l’écriture permet d’explorer !

La littérature a ce pouvoir fabuleux de permettre au lecteur d’imaginer et de fantasmer les personnages d’un livre. Comment souhaitez-vous réaliser votre film ? Aura-t-il une véritable identité par rapport au livre ? Une écriture cinématographique aussi forte que celle du livre ?

C’est pour moi un prolongement, presque un aboutissement de pouvoir "incarner" les mots, de leur donner corps, au sens propre. Sans être trop démonstratif, ni simplifier non plus l’ambivalence, la richesse des sensations, des sentiments. J’aimerais que la singularité du regard du personnage principal soit perceptible dans la façon de filmer, qu’il y ait une adéquation entre la forme et le contenu, que le film ait l’immédiateté d’une sensation, mais qu’il laisse une trace... de réflexion !

Quels sont vos projets ?

Continuer à explorer ! Ecrire, bien sûr, des nouvelles, un autre scénario et du théâtre aussi, réaliser La Fille perchée, créer au théâtre Journal d’un vieux, un autre de mes textes, m’inspirer également d’autres auteurs, à adapter ou à mettre en scène, et continuer à animer des ateliers d’écriture, notamment auprès de publics peu habitués à s’exprimer de manière créative, et peu entendus.

Quand êtes-vous grimpée à un arbre pour la dernière fois ?

J’y grimpe presque tous les jours puisque mon arbre à moi, ce qui me permet à la fois d’être reliée à ma nature et de prendre un peu de distance, c’est l’écriture !

P.-S.

La fille perchée de Judith Lesur, roman, 112 pages, Editions Nicolas Philippe, 2004.

Le scénario de la Fille perchée a reçu le prix du scénario du Festival International de Films de Femmes de Créteil et du Val-de-Marne.

La revue des ressources publie aussi en ligne a(mer) de Judith Lesur.

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