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« Suivre sa voie » - un entretien avec Yan Allegret 

mardi 15 janvier 2013, par Régis Poulet, Yan Allegret

Régis Poulet : A la fin notre premier entretien, il y a eu quatre ans en novembre, alors que tu travaillais sur Hana no michi, tu évoquais un personnage « debout qui chante face aux portes ouvertes de la mort ». Comment as-tu poursuivi depuis dans cette voie qui s’ouvrait à toi ?


Yan Allegret : La voie s’ouvre à soi. Oui. C’est juste de dire ça. Ça éloigne l’idée d’un contrôle sur la vie. Cela advient. J’aime bien cette idée.

La vie se manifeste à nous au-delà des grilles de lecture qu’on tente de lui imposer.

À bien y regarder, il y a quelque chose d’apaisant. Il faut juste suivre le fil. C’est inépuisable.

Toute la difficulté ensuite est d’avoir le courage de suivre la voie quand elle se présente à soi.

Quatre années. J’ai vu mon enfant grandir. Un ami est mort. Deux textes ont été écrits. Plusieurs spectacles ont été créés. Beaucoup de scènes ont eu lieu. De la radio aussi. Je suis parti à nouveau plusieurs fois au Japon.

Je me suis éloigné de mon dojo, qui était un des centres de ma vie. Volontairement. J’avais retenu certaines paroles de mon maître : l’enseignement reçu au dojo ne prend pleinement sa valeur qu’à l’extérieur du dojo. Alors j’ai privilégié l’extérieur et un amour nouveau. Aujourd’hui je commence à peine à esquisser un mouvement dans lequel les deux pourraient cohabiter.

La voie n’est pas une ligne. Elle est faite de spirales, de marche arrière, de sauts, de chutes. Il est très important de comprendre cela.

"L’homme debout qui chante face aux portes ouvertes de la mort." Oui. Ça résumait très bien Hana no Michi ou le sentier des fleurs. Tout ce que l’on a à faire face à la mort, c’est chanter, faire vibrer et résonner aussi longtemps que possible ce quelque chose qui est en nous et nous tient vivants.

Vivants. En étant plus conscient de la mort, on devient plus conscient de la vie.

Aujourd’hui je ressens cela. Le jaillissement de la vie. J’observe beaucoup ma fille et je reste fasciné. Je vois la vie en elle s’épanouir, hésiter, se heurter aux obstacles et trouver un moyen de contourner ou d’englober ce qui empêche le mouvement. Je tâche de cultiver cela en moi, et dans le travail, dans le lien aux autres. Garder la mobilité intérieure et tâcher de s’abîmer le moins possible, d’abîmer les autres le moins possible.

Aujourd’hui, un long travail qui m’a pris pendant huit années est en train de s’achever, et je vois au-delà l’émergence d’autre chose.

Depuis 2005, je me suis engagé dans une recherche mêlant arts de la scène et arts du combat.

Plusieurs spectacles ont vu le jour : - La plénitude des cendres, avec le champion du monde de boxe Hacine Cherifi. - Hana no Michi ou le sentier des fleurs. Une version au Japon, puis une version en France, avec l’acteur Redjep Mitrovitsa. - Enfin Neiges, que nous avons travaillé avec le maître de sabre japonais Yuta Kurosawa, et qui a été présenté cet automne en région parisienne et au centre Pompidou Metz.

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Hana no michi (version française)

Le mouvement s’est poursuivi, approfondi je l’espère. On part du combat, du postulat de l’affrontement pour arriver à un endroit où le combat n’existe plus, où le réel est redécouvert, où le paysage intérieur et le paysage extérieur se mêlent.

Je suis content que cette longue recherche m’ait conduit là : à l’éloge du paysage humain et de l’impermanence de toute chose. Neiges, qui est le dernier volet de la trilogie, est très empreint de cela. Plus de combat, plus de résistance. Quelque chose advient qui fait qu’on ouvre les mains, sans s’en apercevoir.

Avec Hana no Michi, je suis allé au bout d’un mouvement de travail "introspectif", dans lequel je suis allé chercher en moi la matière dont j’avais besoin. Je me suis fait "gibier de l’écriture". Je suis "descendu" quelque part en moi pour écrire.

À partir de Neiges, un autre mouvement s’est fait jour.

L’inspiration à suivi l’expiration et quelque chose est "remonté".

Un mouvement d’anonymat à travaillé, créant une brèche, une respiration différente.

Moins de mots. Un vocabulaire plus simple. Et un impact aussi fort, si ce n’est plus.

Une place faite dans l’écriture pour que les spectateurs, lecteurs ou auditeurs viennent se lover dans le texte. C’est ça que je ressens en ce moment.

J’ai plusieurs fois désespéré. Mon corps m’a lâché également, à plusieurs reprises. J’ai compris que ma voie me rendait plus sensible. Mais cette sensibilité n’était pas sélective. On devient plus sensible à tout. À la beauté, mais aussi à la puanteur. Il faut accepter cela. Plus fort et plus fragile en même temps.

On choisit plus ou moins consciemment la voie qui va, un jour, s’ouvrir à soi. Je suis convaincu que l’homme est fondamentalement libre. La liberté nécessite un vrai choix intérieur. Et elle a un prix. C’est tout.

La nostalgie d’un certain silence.

Et toujours la beauté. La solitude. La douleur. Et l’amour.

Je suis à l’intersection. Quelque chose est en train de s’achever et autre chose commence.

Le cycle arts de combat - arts de la scène s’est terminé au centre Pompidou Metz en décembre, avec une carte blanche où j’ai présenté deux des trois spectacles de la trilogie.

Le dernier jour, mon maître est venu faire une conférence sur le rapport entre art et art martial.

La boucle est bouclée. Je donne la parole et ne la reprends plus.

Parce que quelque chose commence, ailleurs.

Depuis un an, j’écris un nouveau texte à partir du Kojiki, le livre fondateur de la mythologie shintô. J’avais cette idée depuis 2006. Adapter le Kojiki, par rapport à la notion d’Enfance. Enfance du monde et enfance de l’homme. Il a fallu cinq ans de maturation avant d’écrire la première scène. J’ai continué à voyager. J’ai mis en scène des spectacles. J’ai pris des notes sur ce texte. Cinq années ont passé. Et l’écriture a jailli l’année dernière. Une jubilation nouvelle. Un souffle.

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Kojiki (Izanagi et Izanami)

À travers l’écriture du Kojiki, l’enfance s’est présentée à moi. J’ai cru au début que cela prendrait la forme d’un texte pour enfants. Mais je découvre peu à peu que c’est plus ouvert que cela. J’ai encore du mal à le nommer, mais cela a à voir avec un endroit de nous-mêmes où nous remontons aux origines, où nous avons besoin d’une grande fiction pour mettre en scène les forces et les questions qui nous traversent. Je pense à l’Illiade, La divine comédie, le Mahabharata. Une forme d’épopée. Rappeler la vastitude de l’humain. Et la célébrer.

Une célébration de l’énigme d’être au monde. Ça pourrait être une belle définition du théâtre.

Régis Poulet : Une de tes singularités, il me semble, Yan, est de construire à partir de la culture japonaise une œuvre qui ne s’y enferme cependant pas. La représentation européenne du Japon est double. Pour simplifier, il y a la veine du japonisme, très esthétisante, qui est une pratique artistique mais pas une pratique totale au sens d’une voie – comme tu l’explores par l’aïkido. L’autre versant est fasciné par cette étonnante (ou monstrueuse) excroissance de la modernité occidentale représentée par le monde urbain – surtout tokyoïte. Et sorti de là, on a assez peu d’œuvres significatives. Bref, de la projection ou de la fausse acculturation. Néanmoins, une autre voie existe : « pour ouvrir un nouveau terrain, écrit Kenneth White, je me suis dis de mon côté, il y a longtemps, qu’il fallait déshindouiser le vedanta, désiniser le tao, déjaponiser le zen. » [1] Ne pas rester enfermé dans les cadres, eussent-ils été posés par des ‘maîtres’, mais aller vers un champ plus ouvert et nouveau : « Il n’est pas impensable que l’Occident, un Occident-jusqu’au-bout-de-lui-même, puisse inventer une nouvelle voie, une voie sui generis. Après tout, c’est après avoir beaucoup emprunté à la Chine que le Japon de la période Fujiwara a pu inventer le zen. » [2] Te semble-t-il travailler dans cette direction ?

Yan Allegret : Oui, je l’espère. Les années à venir devront le confirmer.

Le travail que je mène ne peut se résumer au Japon. Maintenant il est vrai que ce pays a représenté pour moi une étape majeure de mon chemin. Je ne peux le nier. Et je dois avouer qu’aujourd’hui encore, je ne sais pas pourquoi il s’est passé tant de choses avec ce pays.

Bien sûr il y a l’Aïkido. Mais ça ne saurait pas dire la profondeur du lien, les nuances et les floraisons que cela a produit en moi, dans ma vie et mon travail.

Maintenant, oui, je crois que mon travail tente de rendre universel, partageable, une matière donnée, marquée culturellement, géographiquement ou historiquement. Je dois construire des terrains dans lesquels la dimension universelle peut s’épanouir.

En fait c’est cela qui m’intéresse. L’écrin en lui-même (le Japon, la boxe, l’écriture, l’Aïkido, etc...) est transitoire, éphémère. C’est la vibration qui le traverse qui importe. Comment la vie fait résonner une enveloppe.

Dans le cas du Japon, l’argile que j’utilise vient d’une source donnée. La présence d’un maître de sabre traditionnel sur scène par exemple. En me l’appropriant, je lui fais perdre ses attaches. J’en fais autre chose, qui, je l’espère, dépasse le cadre de son origine. Une matière plus universelle, qui ne transgresse pas le modèle original mais tente de le faire résonner autrement. Une résonateur plus vaste.

Je me souviens du jour où en répétant avec le boxeur Hacine Chérifi, j’ai vu à sa place la figure d’Achille. J’ai relu le combat entre Hector et Achille. C’était la même chose sur scène.

Hacine Chérifi était sur le plateau, et le plateau l’avait modelé en quelque chose de plus grand que lui-même. Une figure était née, par le jeu des lumières, des sons, des présences et de la mise en scène. Et cette figure allait pouvoir parler à n’importe qui, y compris des gens n’ayant jamais vu de boxe de leur vie.

Je repense à Peter Brook. Il a eu cette immense intelligence de sillonner le monde en se posant toujours la même question : qu’est-ce qui fait théâtre ? De quoi avons-nous besoin pour que le théâtre advienne ? Il ne se préoccupait pas de la forme, mais bien de ce qui la fait se mouvoir.

Ce qui fait qu’il a pu appréhender la culture africaine ou indienne avec une distance juste. Aller jouer dans des villages africains, en Europe, en Inde. A tel endroit, c’est le chant qui fera le lien. Dans tel autre, ce sera le conte, dans un autre Shakespeare.

Il n’y a pas de fixation sur un cadre, mais bien sur une qualité de présence, un certain être-là.

Jung aussi, dans un autre registre, a eu ce « goût des confins ». Il est allé voir très loin, jusqu’au Livre des morts tibétain, et en a extrait une essence universelle.

Si je construis sans m’en apercevoir une voie, elle ne peut être que très personnelle. Et effectivement, le Japon est un prisme à travers lequel j’ai fait passer de la lumière, et qui a éclairé une part du chemin. Mais il ne saurait le résumer.

Pour revenir à ta question, oui, je vois très bien le japonisme esthète, un peu béat. Ça repose très souvent sur beaucoup de fantasme. Et la plupart du temps, ça se marie avec une méconnaissance profonde du ressenti, du ki. C’est un attrait de surface.

La pratique martiale m’a permis d’éviter en partie cet écueil. Mon bagage était avant tout construit sur du ressenti.

Le japonisme esthète est fasciné par la forme : ikebana, temples, jardins, etc... Il oublie souvent que la forme précise n’est qu’une étape pour arriver à la liberté. Il fixe l’attention sur la forme et ne voit pas, ne perçoit pas pourquoi on a inventé cette forme, à quoi elle sert.

Il faut bien comprendre à quoi sert la précision de la forme, la ritualisation extrême présente dans les arts traditionnels : c’est tout simplement le cadre construit pour que la spontanéité advienne. La méticulosité de la forme doit conduire à son opposé. Le jaillissement au sein du cadre de la vie elle-même. Pas d’une ritualisation de la vie.

Mon ami maître de sabre Yuta Kurosawa le dit très bien. Si l’on devient esclave du kata, c’est foutu. On est passé à côté de l’essentiel. Mais une pratique sans kata, sans forme fixe, ne pourrait sans doute déboucher que sur un semblant de liberté.

Ensuite, pour basculer dans le japonisme béat, il faudrait que je pense qu’un paradis perdu se trouve là-bas. Je ne le crois pas.

On en vient au point essentiel à mes yeux. C’est cela que la culture japonaise m’a appris : ce que tu cherches est partout, pour peu que tu aiguises ton point de regard. Une fois que tu as compris cela, les choses peuvent changer radicalement.

Le Japon, comme le théâtre, comme l’art martial, ce ne sont plus que des portes.

La vacuité est présente partout. Il suffit de s’y relier.

Vis-à-vis de l’extrême modernité. Oui, le Tokyo contemporain, je l’ai côtoyé beaucoup, je m’y suis perdu avec enthousiasme, mais j’ai aussi mesuré le poids que cela représente pour ceux qui y habitent. Cela ne m’impressionne pas particulièrement. Dans une certaine mesure, c’est assez pathétique, car on a la sensation parfois que cette profusion est là pour masquer un vide abyssal, un système qui tourne à vide, qui part en vrille. A beaucoup d’égards, c’est assez peu humain. Mais bon, le Japon ne résume pas aux mégalopoles, heureusement.

J’ai eu la chance de connaître ce pays de plusieurs façons.

Régis Poulet : après Hana no michi est venu Neiges – dont la représentation en France a eu lieu en novembre à Saint-Ouen – et tu travailles à une autre pièce, Kojiki, directement inspirée du classique japonais du même nom. Si j’ai bonne mémoire, le tatouage que tu as fait en 2006 au Japon et qui dit “Sur la terre sous le ciel” vient du Kojiki. Peut-on considérer que cette troisième pièce clôt une trilogie japonaise et ouvre dans ta vie la possibilité de considérer une époque quasi décennale comme un fruit presque mûr et bientôt laissé à son destin ? Autrement dit, ce tropisme nippon, compte tenu des thèmes de ces trois œuvres, n’est-il pas pour toi une façon privilégiée de travailler la matière de ta vie ?

Yan Allegret : Il n’y avait aucun désir d’écrire une « trilogie japonaise ». Cela s’est fait ainsi. De la même manière, le tatouage « sur la terre, sous le ciel », qui est effectivement issu du Kojiki est apparu évident à un moment, mais aucune réflexion n’avait présidé à cette décision. C’était là. Je devais clore mon premier voyage comme ça. Aller au bout de l’écriture. L’écriture définitive, une bonne fois pour toutes.

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Neiges

Maintenant, le Kojiki, comme je le disais plus haut, a ouvert de façon très spontanée et vive une porte nouvelle autour de l’enfance. En ce sens, c’est une page nouvelle, alors que les deux textes précédents, Hana no Michi et Neiges, résonnaient plutôt dans une continuité.

Je ne sais pas. C’est difficile d’analyser son propre chemin, et d’en tirer des lignes, des sens. Tout ça n’est pas réfléchi de cette manière. C’est avant tout vécu. Et vécu en termes de nécessité. Quand je commence à écrire le Kojiki, il faut savoir que je mature ce projet depuis cinq ans, et que j’ai mis en sommeil l’écriture depuis plus de deux ans. Donc, lorsque j’ouvre les vannes, cela jaillit très fort, bien au-delà de ma propre volonté et cela creuse un sillon autonome. Je ne comprends rien pendant. Je comprends tout après.

Le chemin du travail, c’est à peu près pareil. Il est probable que le texte que j’écrirai après le Kojiki n’ait rien à voir avec le Japon. Ce sera une élégie, pour un de mes amis qui est mort il y a trois ans. Une élégie, mais aussi un éloge. Éloge du présent, du théâtre, du lien que nous entretenons avec cet endroit étrange, très concret et en même temps sans limites : le plateau. En ce moment, je commence à me préparer à cela. Je sais qu’il me faut écrire ce texte.

Donc le Japon, oui, j’y retournerai sans doute, mais je vais probablement aller voir ailleurs à présent. Je sais que ce lien n’est pas achevé de toute façon. Je ne veux pas me focaliser sur un endroit, comme je te le disais, alors que tout dans mon trajet tend à me dire : « Ouvre les yeux, affûte ton regard et tu verras ce que tu cherches partout où tu vas ».

Pour revenir à ta question : J’espère que je travaille la matière de la vie. Non pas la matière de ma vie, mais celle de la vie. De la vie qui me traverse, mais qui traverse aussi les autres. Les autres m’intéressent. Je ne sais pas si je peux de plus en plus, mais disons que le sujet « je » m’intéresse de moins en moins. J’aime à voir comment la vie traverse chacun différemment, les digues qui la contraignent, les ouvertures, les déserts, les inondations. J’aime à voir les chemins que la vie tente de frayer à travers les êtres. J’aime à voir tout cela, à observer ce jeu de la vie avec nous. Ce que je cherche, ce n’est pas spécifiquement en moi. Ça se trouve à une distance différente. La distance. On dirait le en japonais. Celle qui unit et non celle qui sépare. Voilà. Il faut travailler la juste distance. En prenant appui sur certaines matières de ma vie, je travaille en réalité totalement ailleurs. Ce n’est pas très facile à expliquer, mais c’est quelque chose que je ressens très fort en ce moment. Pour les textes à venir, au-delà d’un lien avec un lieu, c’est plutôt une certaine distance que je veux faire évoluer.

Notes

[1] Kenneth White, L’Ermitage des brumes - Occident, Orient et au-delà, Dervy, 2005, p. 86.

[2] Kenneth White, L’Ermitage des brumes, op. cit., pp. 86-7.

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