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Fragments d’un entretien avec René Ehni  

La vengeance du prophète

mercredi 22 janvier 2003, par La rédaction de La RdR (Date de rédaction antérieure : 1998).

On connaissait René Ehni : La Gloire du Vaurien, Babylone vous y étiez nue parmi les bananiers, Le voyage en Belgique. Provocateur mais lucide. Sibylle vivant à l’écart dans son île et portant un regard passionnel et conflictuel sur notre monde. Pétri de contradictions aussi. Pythie des Temps modernes se prenant parfois les pieds dans sa robe. Nous l’avions rencontré, lors d’un de ses courts séjours en France, loin de son pays d’exil volontaire, la Crète.

De la montagne

J’ai toujours été de la montagne, moi. Je suis un tzigane originaire de la montagne. Mon village natal, Eschentzwiller, est comme sur la montagne quand on arrive par la plaine. Et mon grand-père célébrait toujours la montagne dans ses citations de l’Ancien Testament. Pour des raisons complètement allégoriques, j’en réfère toujours à la montagne.

Le bien et le mal

J’aime bien ma vie, même si je suis complètement dégoûté de mes péchés, de commettre toujours du mal. L’évêque que nous avons rencontré tout à l’heure, a dit : " c’est le goulag, le bien ". C’est merveilleux qu’il ait dit ça, l’évêque. L’église catholique, elle, a toujours essayé d’imposer le bien en le définissant. Dans la vie, évidemment, il y a un double mouvement. Tu ne peux pas t’occuper que du mal. Tu dois avoir en vue le bien. Le bien n’est définissable que dans la figure du Christ, un père fondateur. Et même si on ne le croit pas, on doit beaucoup le lire. Tout intello, tout homme de culture, doit lire le Christ.

Attaques

J’en ai marre des accusations. Et pourtant, c’est vrai, ça m’est revenu avec Vert-de-gris, dans le style du prêcheur germanique. Je suis l’être noir qui accompagne saint Nicolas, qui se rue sur les enfants et les bat en les injuriant. Le bouquin a de ça : il déverse des paquets d’injures.
Je suis dans la situation d’un Rushdie qui dit des choses terribles. Les gens sont tout à fait effrayés par moi. Personne ne me parle de mon livre. Je suis un diable, vraiment. Ce que j’écris, c’est bon tout de même, ce n’est pas malhonnête et c’est cohérent.
Il y a plusieurs sujets sur lesquels je ne m’attarde pas. Le passage sur la Laïque, jamais je n’ai pu le passer jusque-là. On ne passe pas ce que je dis. Dans ce livre, il n’y a que des attaques, sauf une histoire amoureuse. C’est la composition d’Ambre (Ambre Atlan des éditions de La Nuée bleue), ça. Une composition juive. Lautréamont fait comme ça lui aussi : que des attaques. Mais je ne suis pas aussi fort que lui.

Strasbourg

L’autre jour, en me promenant à Strasbourg, il y avait un très joli soleil sur la place Kléber ; il y avait des magasins pleins de belles choses, à condition de penser ces belles choses comme des révélations qui s’achètent sans péché. Je vois un très beau costume, je l’achète. Il y a cette consommation sans péché. C’est le paradis, le printemps, le printemps de la vieille femme. Et puis, tout à coup, est entré le tramway sur la place. C’est une sorte de transport, cela te transporte... Strasbourg est une Schlarafenland. C’est un vieux concept allemand : tu es dans un paysage et tu fais toc toc toc une chemise, et hop, la chemise te tombe dessus ! Toc toc toc un boudin et hop, tu manges ! C’est devenu un pays complètement imaginaire, complètement virtuel, réellement virtuel, c’est-à-dire un récit. Et il suffit de très peu de choses pour que tout cela semble infernal. L’enfer tombe très vite sur moi. Très vite. C’était infernal. C’était le monde que beaucoup de théoriciens de la réalité ont décrit, comme Orwell. Ils l’ont senti venir, ce monde. C’est le monde qui n’est plus habité par l’homme mais par les architectes et les paysagistes de l’homme. C’est horrible, parce qu’alors on ne peut même plus s’agenouiller et demander pardon. C’est un monde de.... Ach ! Comme un cauchemar ! Alors moi, je me mets à pleurer, et j’appelle ma femme et mes enfants au téléphone. Et ils me parlent...

La langue et la Crète

J’aime beaucoup la langue. J’ai besoin de la Crète pour l’entendre. La Crète, c’est une société traditionnelle, alors le rapport au Verbe est celui de la tradition. Et dans ce monde-là, l’invention du Logos est encore réellement présente. Les gens inventent la parole. Ils sont très près de l’origine, du moment où naît la parole. Ils sont tellement cons, de vieux cons vraiment, mais ils apprennent à parler et leur parole est alors absolument géniale ! J’ai employé "vieux cons", parce que tous les Occidentaux les considèrent comme des santons, comme des personnages immatures. Et ils ne se trompent pas là-dessus. Mais c’est une force colossale. En Crète, tu es en contact avec le Verbe. Les Occidentaux disent encore : il n’y a pas d’écrivains là-bas, dans le monde byzantin. Mais quand tu as un opéra total, avec des paroles aussi hautes, aussi frémissantes de poésie, comme celles que tu trouves dans les liturgies pendant les mystères, eh bien il n’y a pas nécessité de beaucoup d’écrivains. Moi, je me nourris beaucoup en Crète. La célébration à l’église, le logos, la langue grecque... C’est une merveille. Lire l’épître, prosodier... Aujourd’hui des orthodoxes (toujours des intellos, toujours des clercs) voudraient alléger ces liturgies interminables qui durent quatre ou cinq heures. Avant, on avait la pâtisserie au beurre, maintenant on a l’allégé, les produits light. Mais l’Eglise, c’est le peuple et la tradition, chez nous, c’est ce que le peuple ne veut pas voir imposé.
C’est un très grand empire qui s’esquisse dans la Méditerranée. L’empire qui m’a délivré du boche. Là-bas, des fils obéissent au très haut et reconnaissent l’Etre, le Destin. Ils se confient à ce destin. En Crète, j’écris. Tout va vers l’écriture. Celui qui aime écrire ne doit pas rester ici. Il ne doit pas jouer au pauvre dans cette société. Ce n’est pas l’endroit le plus indiqué. Il vaut mieux aller dans une société où il y a du pauvre. Si tu te sens écrivain, fous le camp dans une société patriarcale, agraire, comme la Crète. Tu trouveras toujours un petit job et on te donnera toujours à manger et tu auras la liberté d’écrire. Tu atteindras une sorte de possibilité d’écriture, qu’ils respectent beaucoup là-bas. D’une façon religieuse. Fous le camp ! Il faut expérimenter le dénuement ailleurs qu’en Europe, dans les campagnes.

Les écrivains lus

Maintenant, il n’y a plus d’écrivains. A force qu’il y en ait énormément, il n’y en a plus. On ne sait plus à quelle galère se rattacher. Moi, je ne sais pas de qui je peux être l’épigone. Et c’est pourtant important le maître. C’est important, le père, surtout pour vivre ici.
Quand je suis dehors, je crois tout le temps voir un film de Tati. Ça fait passer le temps : les démarches, la façon d’aller des gens, comme ils sont merveilleux... ça m’a été appris à voir par Tati. Et l’imbécillité, la crétinerie contemporaine, l’horreur, ça m’a été appris à voir par Balzac.
Balzac me donne une clé pour ce monde, alors pourquoi j’irais lire les contemporains ? Mais le monde devient insupportable quand tu lis Balzac. Et puis il y a Tolstoï, Dostoïevski, Stendhal. Voltaire, aussi. Je suis le seul à avoir vraiment relu Voltaire. Il est impossible parce qu’il écrit toujours pareillement bien, dans un même ton, la même chose.
Je ne lis pas les écrivains actuels. Très, très peu. Les jeunes, je ne les lis que par commisération, très souvent. Ils ne prennent pas le taureau par les cornes et ils sont tellement négatifs... Le chemin a déjà été fait, déblayé. Il y a tout de même encore des paroles qui me touchent. Comme Lyotard, que j’ai cité d’ailleurs dans mon livre. Girard aussi est très lu. C’est enivrant, un mec qui sait encore lire. Steiner, un bain d’intelligence, appartient à mes Anglais de coeur. Ils ont le sens du sacré, les Anglais. Sa pensée est lumineuse ; elle brille. Autrefois, il m’énervait parce qu’il avait déclaré quelque part : " Le Christianisme est foutu de toute façon et il ne restera plus que les juifs ! " Je trouvais tout de même ça un peu énorme. Mais après l’avoir lu, je comprends très bien qu’il ait dit ça.
La mère Dolto, c’est en train de tomber. Au début, je la lisais beaucoup. Elle est connue par nos bonnes femmes, qui sont toutes doltoïstes, doltoïennes, doltofiennes, surtout depuis qu’elles savent qu’elle était orthodoxe. Il y en a tout de même, alors, des écrivains.
Je lis les Pères de l’église aussi, et ils sont merveilleux. Alors que les philosophes allemands, cela fait un gargouillis d’estomac et un lavage de bouche. La philosophie allemande s’est aplatie sur le paysage. Les Français sont les épigones des philosophes boches ; ils lèchent les bottes de Nietzsche. Quand tu les lis, cela paraît odieux, suffisant, arrogant, con, intraduisible. Cela ne tient pas debout. Alors que quand tu lis les Pères de l’église, tu ne saisis pas forcément l’esprit du Père, mais simplement sa façon de parler, oui. Tu passes d’un homme à une sorte de cheval. Ce sont de gros chevaux, les philosophes allemands. C’est pour cela que Nietzsche est devenu cinglé devant un cheval, il a reconnu la littérature allemande dans tous ses états. C’est trop. C’est trop. Je hais.... Enfin, je les hais... J’ai de l’aversion, disons. Cela ne marche plus, ces lectures. Une page, bon, et après fini. Et une page, pour constater qu’il y a quelque chose de foireux dans cette philosophie !
Relis lentement mon livre, tu as l’impression qu’il est écrit par un boche. C’est un bouquin de boche. Tout de même, si tu savais tous les gens que je plagie, là-dedans. Que des allemands. Je ne dis presque rien d’authentique.
Maintenant, je ne suis plus que déçu par l’Allemagne, je suis un déçu de l’Allemagne. J’ai une impression physique de l’Allemagne. Nous, les Alsacos, nous sommes des rats d’une autre espèce que ceux de l’autre côté. Notre poil se redresse et se retrousse : ils nous ramènent du fric mais ils nous emmerdent. La réaction est immédiate, inconsciente, viscérale. C’est une réaction d’hostilité.

France et Allemagne

Nous, en Grèce, on appelle la France : Gallia. Mais le simple fait de dire France, j’entends Franc, je vois du germain, du germanique. La France du nord est très germanisée. Les hommes politiques sont germanisés. Ce sont des boches. Cela fait longtemps que je les accuse de ça, dans Babylone déjà... Pendant quatorze ans, je me suis promis de ne jamais attaquer la Mit, (Mitterrand), d’accepter -comme Saint Paul - le Prince... Mais, tout de même, il raconte des choses celui-là. La France et l’Allemagne réconciliées, c’est un mensonge. La France s’incline et se germanise. Dans le mariage, la France est dans la corbeille de l’Allemagne ; la putain n’a qu’à se faire aux moeurs du maquereau. C’est une histoire entre putain et maquereau, tout ça. L’Allemagne va encore faire des choses dégoûtantes et elle est sûre de la France. La France lui est acquise. Dans les journaux allemands, tu lis des choses ! Cette politique s’énonce avec une telle candeur ! Alors évidemment, tu nourris ta parano. A la base, chez moi, il y a une parano. Mais comme chez les prophètes, il y a l’instinct qui vient lorsque tu voyages. Ici, ma peur est énorme. Il y a une pensée diabolique, une présence du diable dans cette Europe-là, entièrement synthétisée en Allemagne, oxydée en Allemagne. En Irlande, et dans beaucoup d’autres endroits, il n’y a pas tellement d’oxydation. Les points de résistance, où l’on n’est pas idéologisé boche, sont innombrables. Mais malgré tout, ce n’est pas gagné. Je tire déjà sur une ambulance. Tout se révélera. Tout se révélera.

Les malgré-nous

Tu sais que les gens n’osent plus dire du mal des boches en Alsace. Les Malgré-nous, quel sujet tabou ! Dire qu’il y a une race de gens qui, à cause des conditions historiques, ne peuvent jamais connaître le mal, c’est vraiment aberrant. Tu prends des femmes et des enfants, tu les tues, et tu n’es pas coupable puisque tu as obéi aux ordres, puisque tu as été engagé de force. Cela ne veut rien dire. C’est toujours quelqu’un d’autre qui est responsable. Ce n’est jamais moi, le coupable. L’individu est complètement nié au profit d’une collectivité. A-coupable, par définition. Il ne peut pas commettre le mal puisqu’il est esclave. C’est insensé. Nous sommes toujours libres, nous pouvons toujours dire non. En Alsace, cela s’est conceptualisé. Malgré-nous est un concept absolument abominable. On va lui chercher mille raisons, comme au mec qui a tué ses grands-parents. Il y a mille raisons de tuer ses grands-parents mais tu ne les tues pas. Tu ne tues pas. Parce que si tu tues le père, c’est l’anarchie la plus totale. Ces Malgré-nous font chier. Les Allemands ont profité de tout ce qui s’est écrit en Alsace pour promouvoir ce concept, et ils en ont profité. Du coup, il n’y avait plus de coupable, plus d’assassin en Allemagne. L’Allemagne était dédouanée. C’est la philosophie la plus néfaste qui soit. Une philosophie vraiment dégueulasse. Une chose vraiment inacceptable.

Le bouc émissaire

C’est vrai, l’Allemagne est le bouc émissaire fabriqué de toutes pièces. René Girard raconte le processus du christianisme sacrificiel. En désignant trop, je provoque le phénomène du bouc émissaire, et certains prennent même pitié de ces pauvres boches ! C’est vrai que c’est ce qui se produit, dans mon bouquin. Je désigne le boche comme le moindre mal. Vous voulez un bouc émissaire ? Mais prenez donc le boche ! Mais prenez tout de même le boche qui est en vous, hein ! J’étais très impressionné par une pensée de Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques concernant les sociétés sacrificielles. Puisqu’il y a des boucs émissaires, je pense me justifier en disant : prenons donc les Allemands. Je ne crois plus qu’il puisse ne pas y avoir de bouc émissaire. Je suis chrétien et je crois ce que dit le christianisme : il n’y a pas de bouc émissaire. Mais il faut tout de même continuer de raconter cette histoire-là. Et je sais bien que je fais quelque chose qui n’est pas chrétien, là : désigner un bouc émissaire allemand. Mais il faut prévenir les boches, nous-mêmes, ce qu’il y a de boche en nous, et dire : il faut en finir avec cette histoire. Il ne faut surtout pas qu’elle se reproduise.

Le sacrifice

La volonté effarouchée de dire " il n’y a rien " est inutile. L’Artiste (Hitler) est toujours là. Il brille sur l’Europe. Et ce ne sont pas les Serbes qui l’ont ressuscité ! L’Artiste a vraiment été le prophète de la modernité. L’Allemagne triomphe et la bête infâme se réveille.
L’histoire des foulards déstabilise l’harmonie sociale. Mettre le voile, c’est mettre le visage en icône, signaler l’importance du visage, montrer qu’il y a un visage. Et nous n’avons plus envie. Nous ne voulons surtout pas montrer qu’il y a du visage. En réalité, les gens appliquent cela même dehors, même à la mère qui se promène dans la rue. Dire " dehors c’est permis ", est-ce que ce n’est pas boche, ça ? On rase le crâne et on brûle. C’est au fond de nous, ça. Toujours la victime. Toujours le sacrifice.

L’Empire et ses boches

Cela n’est pas terminé, cela bouge de partout. Il y a partout cette aversion contre l’Allemagne. Le moyen d’aller contre tout ça, c’est le discours identitaire. Il n’y a que cette solution-là de possible. La France est un empire, une alliance avec des peuples et des nations, que le roi a établie. Au même moment où ils disent qu’il y a un peuple croate et un peuple slovène, ils disent : il n’y a pas de peuple corse, non, ce n’est pas un peuple... Les hommes politiques sont des boches, vraiment. Paris est une métropole d’empire. Quand je suis à Paris, j’ai l’impression d’être à Constantinople, dans une ville d’empire. Tu vas dans un bistrot de Paris et tu trouves toutes les origines. Mais ce qui fait vivre ces gens-là ensemble doit d’abord être su et leur appartenir. Etre leur bien. Or, c’est ce bien-là qu’il faut reconstituer, cette identité de la France, ce qui a été abandonné depuis bien longtemps : la politique de l’assimilation. A quoi ? Il y a quelque chose à rendre évident.

La sympathie

Elle provient de la vieille race tsigane. Nous avons toujours eu de la sympathie pour tout le monde et surtout avec les Juifs. La sympathie n’a pas besoin de la connaissance. Elle est toujours très vénérable. Non. Ce sont des conneries, ce que je raconte là. Regarde les journaux. Ils sont tous en sympathie avec l’Artiste (Hitler). Heidegger écrit quatre lignes sur ses mains. Cocteau écrit des pages et des pages. L’horreur ! Il faut relire le journal de Cocteau. Picasso, lui, une phrase. Tous les artistes étaient en sympathie avec la figure de l’Artiste. C’était un démiurge extraordinaire, qui a très bien fait sa propagande. C’est un des plus beaux séducteurs que l’histoire européenne du Nord a eu et il revient en tant que séducteur.

Au spectacle

Moi, j’aime le spectacle. J’aime être au balcon. Je voudrais qu’on anéantisse complètement le Vatican. Qu’il ne reste rien, juste une poudre à ramasser par terre. Qu’on sache vraiment ce que c’est qu’une ville punie pour ses péchés. Tout cohabite en nous. Nous sommes à la fois les fils d’Attila, les destructeurs et les constructeurs de la ville. " Il n’y a pas de plus grand bien pour un philosophe que d’être établi sur une montagne et de regarder la mer et de voir la tempête et les cris des naufragés " dit le philosophe Lucien, et Saint Augustin reprend " le bonheur au Paradis sera de regarder les damnés en Enfer ".

La suite et le travail

Dans le deuxième livre, la suite, ils ne veulent plus que je remue le fer dans la plaie. On va opter pour la vie idyllique. On oppose à ces thèmes et ces attaques, le modèle de la société crétoise. Ambre aura à nouveau mille pages et elle choisira. C’est elle qui compose. Elle trouve. Elle voit bien le rythme. L’idéal dans le futur, ce serait, avec chaque manuscrit, de publier trois compositions, faites par trois personnes différentes. Je vais travailler avec elle plus tard et on décidera vraiment la direction que cela prendra. Moi, j’ai de la hâte, maintenant, à travailler à ces prochains textes, à ces schémas d’exploitation de mon fonds, de ce que j’ai écrit et que je trouve assez bon. C’est une manière de travailler. Je cherche quelqu’un qui, au cas où je me casse la gueule, exploite tout mon fonds. Je lui apprends donc à travailler sur un mort, sur moi mort, c’est-à-dire quand elle n’aura plus que les textes. C’est très byzantin, ça. Il n’y a aucun orgueil démiurge. Le texte byzantin est un texte de recentrage, de recollage, de ramassage.
C’est ça, la proposition des écrivains : " Lis moi ! " Lis ce que tu veux lire. Il y a un intermédiaire entre toi et le peuple. Ambre devrait avoir son nom beaucoup plus grand dans le bouquin. J’aime bien qu’une femme fasse ça. J’ai toujours eu beaucoup de bonheur avec les femmes à ce point de vue-là. J’ai toujours travaillé avec des femmes.
Ma femme ne peut pas travailler sur mes textes. Elle fond en larmes. Tout passage où il y a un beau petit gigolo auquel je caresse les fesses, elle devient folle, elle se roule par terre. Elle est d’une jalousie rétrospective totale, qui la ferme complètement. Elle ne peut pas lire mes textes. Quand ils sont édités, c’est marrant, il y a son côté veuve qui apparaît. Elle est contente.

Bourgois

Je suis comme Vian, au fond : les manuscrits non publiés constituent les 9/10e de mon oeuvre, et souvent le meilleur. Ils ne plaisaient pas à Bourgois et je ne suis pas allé ailleurs pendant longtemps. J’ai toujours accepté. Il me les achetait, c’était déjà ça. Il me donnait toujours du fric en me disant : " On ne publie pas tout de suite, plus tard ". Et j’étais d’accord avec ça. Parfois quand j’étais parano, je lui disais : " Tu immobilises un bouquin et donc pour finir tu as détruit ma carrière, tu as détruit mon truc, qu’est-ce que cela veut dire d’acheter un bouquin et de ne pas le publier ? " C’était un discours malhonnête, un discours de parano. C’est malhonnête, de dire ça, car j’étais d’accord, en réalité.

L’écriture, la langue

Il y a beaucoup de gags théâtraux dans ce livre. C’est relativement mal écrit, pas très clair, vraiment parlé. J’ai utilisé un langage babélique, cosmopolite. Je lis la presse, les journaux italiens, anglais, allemands, et certaines expressions me plaisent beaucoup. Et puis la Crète est une société cosmopolite aussi. Je fabrique beaucoup les phrases. Je parle tout le temps quand j’écris.
Je suis littéraire tout de même. C’est très littéraire, très composé. Je réinvente le Verbe, je joue avec. C’est ma mégalomanie. Je veux parler ma langue et pas celle de ces pauvres cons qui ne savent pas parler. Tous les genres réapparaissent d’un coup, et le mélange, c’est ce qu’on appelle satire. Un gâteau fourré avec beaucoup de strates. Il y a tout dedans. Je veux donner l’impression de la relation avec la parole. C’est une synthèse entre le livre et la parole faite pour être retenue. Il y a beaucoup de faux vers, de faux bouts-rimés, beaucoup de poésie, de rythmique, d’alexandrins. Ce n’est pas bon, paraît-il. Mais moi, je ne sais pas pourquoi ce n’est pas bon. J’ai gardé ça. C’est une influence allemande, un romantisme allemand.
La langue n’est pas là pour dénoncer mais pour énoncer. Pour la louange. " Grâce à Dieu !" Oh ! Hé ! Ah ! Ouh ! C’est la naissance ! Les oiseaux !

La vieillesse et la grâce

Je suis en porte-à-faux. Très loin de l’idéologie du Nord. Je crois qu’avec la vieillesse viendra une ruse, une façon de pouvoir parler avec tout le monde et de me faire entendre. Je crois que je vais devenir un grand homme de théâtre dans dix ans. A soixante-dix ou quatre-vingt-dix ans même. Sophocle était merveilleux à quatre-vingt-treize ans. Moi, j’ai un concurrent énorme, c’est la liturgie. C’est mon ennemi absolu. Je ne pourrai jamais faire ça. C’est absolument génial... ça, tu l’as parfois par grâce quand tu deviens vieux. J’espère trouver, avec l’âge, une écriture très simplifiée, simple non par projet. Réellement simple. Mais là, c’est une grâce, quelque chose qui te tombe dessus, que tu reçois. Le bricolé est très difficile. Cela donne souvent de mauvais résultats. J’aime de plus en plus écrire, maintenant je comprends la vertu de l’écriture. Vertu, non dans le sens latin mais dans le sens grec. Il y a beaucoup de douceur dans la vertu.

Le désespoir et la comédie

Je me suis soûlé la gueule une fois à côté de Peter Handke, en Allemagne. Moi, je buvais de la bière et lui de l’ouzo. Il avait les cheveux graisseux et un air complètement désespéré. J’avais envie de prendre un revolver et de lui dire " Je te délivre ". Moi, j’étais de plus en plus joyeux, et de moins en moins capable de lui parler. Tout à coup, il y a un boche, un no man’s land, qui dit : " Peter Handke à Nicolas Ehni et Nicolas Ehni à Peter Handke ". Et là, on a parlé un peu. Moi en parlant très fort, lui tout doucement. Je sentais quelqu’un de véritable mais de complètement abîmé. Lui comprend bien ce qui se passe. Il regardait la place, vitrifié, sans bouger, avec un sentiment de panique extraordinaire. Il donnait une impression terrifiante du désespoir absolu, du tragique, dont il faut être le témoin et porter le Verbe de ça.

P.-S.

Première publication en 1995 ; propos recueillis par Chloé et Robin Hunzinger.

Romans :

La gloire du vaurien, Julliard, 1964. Ensuite, nous fûmes à Palmyre, Gallimard, 1968. Babylone vous étiez nue parmi les bananiers, Christian Bourgois, 1971. Pintades, Christian Bourgois, 1974. La raison lunatique : roman du pays (avec Louis Schittly), Presse d’aujourd’hui, 1978. En Alsace (photos de Daniel Boudinet), Bueb et Reumaux, 1979. Le mariage de Gudrun : roman, Libres-Hallier, 1979. Côme confession générale : la gloire du vaurien II, Christian Bourgois, 1981. Rahab et les héritiers de la gloire, BF Editions, 1988. Le voyage en Belgique, Christian Bourgois, 1988. Vert-de-gris, La nuée Bleue, 1994. Algérie-Roman, Julliard, 2002.

Théâtre :

Que ferez-vous en novembre ?, Christian Bourgois, 1970. [Super-positions suivi de Eugénie Kopronime, Christian Bourgois, 1970. L’amie Rose, drame villageois, 1970. Jocaste, folie bergère, Christian Bourgois, 1976.

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