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Le bel été 

samedi 31 août 2013, par Didier Lestrade

Deux mois de soleil insistant. Et malgré la tristesse du monde, la solitude, la dureté du semestre précédent, l’inquiétude face au futur, l’annonce d’une année à venir politiquement désastreuse, le bel été a fait son travail : il fait beau, les gens respirent, d’une manière répétitive, exactement comme l’hiver et le printemps avaient apporté la pluie et le spleen d’une manière répétitive. En Normandie, ces deux mois ont été les plus beaux depuis longtemps. Sur la colline, le vent et le soleil ont fini par nettoyer les mauvais souvenirs. Enfin la chaleur qui donne envie de nettoyer et lessiver la maison du sol au plafond, brosser la poussière des murs de pierre, bouger les meubles pour découvrir un ou deux étuis de capote oubliés et poussiéreux datant de l’été dernier, derniers vestiges de sexe, retourner les matelas, laver vitres et fenêtres, ranger les papiers, faire le tri de tout, remplacer la fatigue par l’odeur du propre, mettre toutes les couvertures, les tapis et les oreillers en plein soleil, vivre de l’aération.

A force de laver les draps qui sèchent sur la pelouse grillée, le soleil et la chaleur pénètrent dans chaque fibre de tissu, délavant davantage les couleurs et cette douceur se dissipe dans le lit le soir quand on est seul. La maison respire, elle emmagasine cette chaleur qui lui fera défaut plus tard, le toit brûle, les papillons réapparaissent, les libellules sont partout cette année, grosses, multicolores, chassant les insectes dans les graminées. L’été fait taire les oiseaux, c’est le silence complet de la campagne, seuls les pigeons ramiers, les tourterelles, les buses et les corbeaux dans le ciel. La terre s’assèche en profondeur. Les prunes sont plus grosses, plus juteuses, plus sucrées. Désherber les coins perdus du jardin est facile. Les mauvaises herbes sont déjà grillées, il suffit de tirer dessus et faire de grands feux avec toutes les branches élaguées des haies. L’odeur des flammes et de la fumée s’attarde dans le jardin, riche d’huile de branches de laurier, de sauges, de mélisse. Cette fumée s’accroche aux haies de pruneliers, effrayant davantage les mauvais insectes, les parasites des arbres, on les voit s’envoler plus loin. Et puis soudain le vent tourne et tout devient clair.

Le bois coupé est rangé, prêt à sécher dehors pour les deux années à venir, comme des autels de rondins de bûchers, comme des sculptures aux quatre coins du jardin, des abris pour les bêtes en hiver. En arrachant les ronces et les branches inutiles, on découvre à nouveau les cachettes du jardin délaissées à cause d’une jambe cassée l’été précédent. On retrouve une pipe oubliée qui a passé des mois dehors, recouverte de broussailles. On monte dans les arbres pour délivrer les rosiers du bois mort. On arrache le lierre au sol qui va trop loin ou celui qui pousse sur les arbres. Après on décore les deux cèdres avec des bijoux, comme d’autres les habillent avec des tricots. On brûle un bouquet de sauge séchée dans la maison pour chasser les mauvais esprits. On ne regarde plus les news à la télé ou sur Twitter pendant des semaines. A midi, impossible de manger sur la terrasse, le soleil est trop fort. D’ailleurs, on oublie de manger, la chaleur suffit. On saute les repas. On préfère s’attaquer à des choses qui auraient d’être faites depuis plus d’un an comme tailler les aubépines pour leur redonner une forme ronde. Offrir les joubarbes aux amis qui s’en vont après quelques jours de repos. Récolter toutes les graines de lychnis, de camomilles ou d’ancolies. Des millions de graines. Couper les branches basses de sapin, de cèdre et de pin et les passer au broyeur pour parfumer le sol d’un chemin. S’attaquer chaque jour à un coin du jardin pour encourager la lumière, le vent, le bien être des arbres. Cicatriser les plaies au goudron, ça sent bon. Travailler jusqu’à la nuit, jusqu’à ce que le dos n’en puisse plus.

En bas, la rivière n’a plus de pêcheurs, plus de touristes. L’eau rebondit sur les rochers, on est seul avec les amis, le soleil est exactement dans l’axe du courant. La Sarthe se traverse à pied, à gué. Tumblr pour de vrai. L’endroit est idéal pour une histoire d’amour mais tout le monde est parti à la mer, loin, le plus loin possible, sur d’autres continents qui nourrissent les photos de Facebook. Moi je n’ai pas vu la mer cet été et je le regrette, bien sûr. Mais il y avait tout ça à faire. Les bouquets de thym et de marjolaine, les siestes. Et toujours cette question : pourquoi être seul avec toutes ces jolies choses quand on a tant à partager ?

Bientôt viendra le moment d’offrir un nouveau toit de tolles métalliques à la cabane et les repeindre en rouge, remplir le pick-up de toutes les cochonneries en plastique pour la déchetterie, finir la serre et enfin, le meilleur pour la fin, puisque la chaleur s’en va : sortir le ciment et les pierres, finir les murets du jardin.
Et il n’y a pas un seul homme joli qui n’ait pas envie d’en profiter.
You must be joking.

P.-S.

Ce texte a été publié sur blog de Didier Lestrade : http://didierlestrade.blogspot.fr/

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