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Murray Bookchin, le penseur de l’écologie radicale 

lundi 24 novembre 2014, par Didier Harpages

Cornélius Castoriadis aimait citer un de ses ancêtres, Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Une vie humaine, signifiait-il, n’est pleinement accomplie que si l’homme parvient à libérer son énergie créatrice et à se donner les moyens, au milieu de ses contemporains, de penser le vivre-ensemble. Il ajoutait : « La liberté c’est l’activité ! » Une activité déployée de manière autonome, sur le plan individuel mais aussi collectif, en vue d’édifier une démocratie harmonieuse, directe et dynamique.

A l’évidence, cette pensée roborative se retrouve exprimée dans l’œuvre de Murray Bookchin (qui lut abondamment Castoriadis) à laquelle Vincent Gerber et Floréal Romero viennent de consacrer un ouvrage intitulé Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale [1].

Né en 1921 dans une famille juive russe émigrée aux États Unis, Murray Bookchin est initié très jeune à l’analyse politique. Séduit par le marxisme et le syndicalisme, il s’en détourne pourtant durant les années 1950 pour s’orienter vers une pensée anarchiste teintée d’un écologisme déjà radical.


L’écologie sociale et la notion de domination

Le projet d’écologie sociale élaboré par Murray Bookchin s’appuie sur la conviction qu’aucun des problèmes écologiques ne sera résolu sans un profond changement social. Pas plus que l’écologiste benêt, enthousiasmé par la merveilleuse harmonie de la nature mais incapable d’appréhender l’homme social qui produit, l’économiste arrogant, pour qui les ressources humaines et naturelles ne sont que des forces productives, ne trouve grâce à ses yeux. Analysant le comportement humain dans toutes ses dimensions, il ne dissocie pas la question sociale de la question environnementale. « Ce n’est pas seulement dans la nature que l’être humain a créé des déséquilibres, c’est aussi, et plus fondamentalement, dans sa relation avec son prochain et dans la structure même de la société, et les déséquilibres qu’il a provoqués dans le monde naturel résultent de ceux qu’il a provoqués dans la société. » écrira t-il dès 1964.

Son discours se veut d’emblée subversif afin de déranger l’ordre économique et politique responsable du saccage de la planète et de la désarticulation des rapports humains. Il perçoit très vite que l’évolution du capitalisme sera entravée par des contradictions internes (sur lesquelles Marx avait déjà insisté) mais aussi et surtout par des limites écologiques : « Quel que puisse être le destin du capitalisme en tant que système économique ayant des "limites internes", nous pouvons maintenant hautement affirmer qu’il a des limites externes, celle de l’écologie. » Il annonce, en quelque sorte, la formule bien connue des objecteurs de croissance selon laquelle une croissance infinie sur une planète finie est rigoureusement impossible.

Au cœur de sa réflexion sur l’écologie sociale apparaît clairement et de manière récurrente la notion de domination : « L’obligation faite à l’humain de dominer la nature découle directement de la domination de l’humain sur l’humain. » Cette intuition, dira-t-il, de l’écologie sociale l’amènera à fustiger le discours économiciste des libéraux et de Marx.

En effet, si l’on soutient que le concept de domination de la nature précède la domination de l’homme – position adoptée par la plupart des économistes – cela revient à justifier la souffrance des opprimés par le désir de combattre la rareté originelle afin de surmonter l’avarice jugée insupportable de la nature. Au regard de l’histoire des hommes et de la pensée économique, au sein de laquelle la rareté est le postulat à partir duquel l’activité productive est enclenchée, cette conception réactionnaire, nous dit Bookchin, est lourde de conséquences puisque la nécessité économique de rendre la nature moins inhospitalière à l’homme serait à l’origine de formes de domination comme les classes sociales ou l’État à l’intérieur même du capitalisme. Peut-on concevoir, ajoute –t-il, que « les opprimés [aient] accepté joyeusement leur oppression avec la conviction visionnaire que leur misère servirait finalement à apporter à leurs descendants, dans quelque époque future, une bienheureuse libération de la domination de la nature ? »

Si, à l’inverse, nous considérons, à l’instar de l’anarchiste américain, que la domination de l’homme précède la domination de la nature, une issue bien plus enthousiasmante est envisageable : la ré harmonisation des rapports humains, à laquelle nous devons nous atteler, favorisera la ré harmonisation des relations que les hommes entretiennent avec la nature. « Si une communauté écologique se réalise jamais, précise Murray Bookchin, la vie sociale suscitera une diversification subtile du monde humain comme du monde naturel et les réunira en un tout harmonieux et équilibré. »

La croissance incontrôlable d’un capitalisme qu’il faut détruire

Concevoir la crise écologique comme une succession d’accidents aléatoires tels que les marées noires ou les catastrophes nucléaires serait une erreur grave. L’écologie sociale de Murray Bookchin fera le procès de la société de marché, société entièrement subordonnée aux injonctions du marché, qui a profondément altéré la vie des communautés humaines et laissé une empreinte indélébile sur le monde naturel. « La société de marché semble avoir effacé de la plupart des mémoires l’existence d’un monde qui, autrefois, posait des limites à la croissance, mettait l’accent sur la coopération et donnait de l’importance au don en tant que lien de solidarité humaine. » affirma-t-il.

La croissance est devenue pour Bookchin « le synonyme de l’économie de marché » dont la maxime est « croître ou mourir ». Sur ce plan, il ne reniera pas l’analyse marxiste de l’accumulation capitaliste qui permet de dévoiler la vraie nature de la croissance : la croissance, c’est la croissance du capital et du capitalisme. Ne déclare t-il pas : « Accumuler pour affaiblir, racheter, absorber ou dominer d’une façon ou d’une autre le concurrent est une condition de la survie dans l’ordre économique capitaliste.  »
De même, Murray Bookchin reprend l’analyse de Max Weber à propos des sociétés précapitalistes qui n’avaient pas encore accompli l’œuvre d’accroissement de la productivité du travail humain : « L’économie de marché était fondamentalement marginale dans le monde précapitaliste, et d’autant plus lorsque celui-ci valorisait l’autosuffisance. […] La croissance était elle aussi considérée comme une grave violation des tabous religieux et sociaux. L’idéal de la "limite" à ne pas dépasser, la croyance de la Grèce classique dans le "juste milieu" ne perdirent jamais leur importance. »

S’il convient donc d’être anti-productiviste, selon Murray Bookchin, il sera indispensable de cultiver l’anticapitalisme. Et la proposition réciproque s’impose bien évidemment. Les actes de résistance personnelle à la dégradation de la planète — qu’il appelle privatisation de la crise environnementale— seront sans effet. Il ironise sur les paroles moralisatrices et naïves prononcées par certains écologistes : « Si la simplicité volontaire et le recyclage militant sont les principales solutions à la crise environnementale, la crise va certainement perdurer et s’intensifier. […] Les tentatives de rendre le capitalisme "vert" ou "écologique" sont condamnées d’avance par la nature même du système, qui est de croître indéfiniment. »

Il ne suffit pas, à l’aide de l’environnementalisme réformiste, de changer le pansement, il faut penser le changement du modèle social et Murray Bookchin appelle à nous orienter vers des bouleversements institutionnels. Toucher au fonctionnement de la société pour éliminer les crises écologique et sociale ! Bookchin est intraitable : « Le capitalisme, en effet, constitue le point de négativité absolue pour la société et pour le monde naturel. Il n’est pas possible d’améliorer cet ordre social, de le réformer, de le transformer sur ses propres bases, par exemple en lui ajoutant un préfixe écologique pour en faire un "écocapitalisme". La seule solution qui existe, c’est de le détruire, car il incarne tous les maux –des valeurs patriarcales à l’exploitation de classe, de l’étatisme à l’avarice, en passant par le militantisme et aujourd’hui, la croissance pour la croissance- qui ont affligé la "civilisation" et entaché ses plus grandes réalisations. »

Le municipalisme libertaire

La société écologique imaginée par Murray Bookchin et qui, à l’évidence, rejoint sur bien des points la société de décroissance, est indissociable d’un changement, lui aussi, radical de l’organisation politique. La démocratie représentative est malade de ses institutions et de notre apathie. Face à des élus, bien souvent autoproclamés professionnels de la politique, peu respectueux de leurs propres engagements et avant tout soucieux du renouvellement de leur mandat, les électeurs ne demeurent plus en éveil devant la chose publique et se limitent, par leur vote, à une délégation de pouvoir qui les place sous la tutelle de leurs représentants.

Il est donc nécessaire d’imaginer des alternatives écologiques et simultanément de réinvestir le champ politique. Tel est le souhait de Murray Bookchin qui, au travers du municipalisme libertaire dessine le projet politique d’une démocratie du "face to face", une démocratie directe à laquelle tous les acteurs sont appelés, grâce en particulier aux assemblées populaires, à apporter leurs contributions.

Ternie par l’esclavage, le patriarcat et l’exclusion des étrangers, la cité athénienne n’en demeure pas moins exemplaire pour Murray Bookchin : « Pour l’écologie sociale, la politique représente ce qu’elle signifiait dans la polis démocratique de l’Athènes antique il y a quelque 2000 ans : la démocratie directe, la formulation des lois par des assemblées populaires de démocratie directe et l’administration de ces mesures prises par des coordinateurs mandatés qui pouvaient être révoqués facilement s’ils ne respectaient pas les décisions de l’assemblée des citoyens. »

Il sait que la représentation n’est pas la démocratie car le peuple ne parle plus. Certes, le consumérisme et l’hégémonie du discours économique favorisent l’égoïsme et le repli sur soi. Toutefois, cette désertion du champ politique a été suscitée également par les institutions représentatives.

Le gigantisme des entreprises, l’urbanisation accélérée et la toute puissance d’un Etat hypertrophié, bureaucratisé et anonyme génèrent un grave déclin des valeurs civiques et sociales : « Réduire les dimensions des communautés humaines, suggère Bookchin, est une nécessité élémentaire, d’abord pour résoudre les problèmes de pollution et de transport, ensuite pour créer des communautés véritables. En un certain sens, il nous faut humaniser l’humanité. » Au cœur même des grandes mégapoles, se reconstitueront, pensait-il, des centres urbains de petite taille et il ne serait pas impossible qu’un mouvement municipaliste libertaire renaisse grâce au partage des intérêts communautaires par les habitants.

Murray Bookchin n’avait pas une vision aussi pessimiste de la technique que celle de Jacques Ellul, autre précurseur de la décroissance, pour lequel le système technicien autonome imposait une authentique dictature. Entre l’admiration béate et le rejet inconditionnel de sa puissance destructrice, la technologie peut être libératrice, à la condition de conserver une taille humaine et d’échapper à la cupidité des investisseurs. « Ce que je veux montrer, déclare Bookchin, c’est qu’un mode de vie organique dépourvu d’armature technologique serait aussi incapable de fonctionner qu’un homme dépourvu de squelette. La technologie est le fondement structurel d’une société ; c’est dans le cadre qu’elle définit que viennent s’inscrire l’économie et la plupart des institutions. » Cette technologie libératrice, décentralisée, déployée dans des villages et cités confédérés permettrait ainsi à son municipalisme de s’accomplir pleinement et de répondre à des besoins humains « rationnellement conçus » : « Les écotechnologies, tels que le solaire, l’éolien, le méthane et les autres sources d’énergies renouvelables ; l’agriculture biologique ; le design à échelle humaine, diverses installations industrielles capables de satisfaire les besoins régionaux des municipalités confédérées –tout doit être mis au service d’un monde écologiquement sain, basé sur une éthique de la complémentarité. »

La cité envisagée par Murray Bookchin, rationnelle, écologique et libre n’a encore jamais existé. Toutefois, les exemples de cités historiques fréquemment évoquées présentent des institutions auxquelles il convient de porter une attention toute particulière. Elles ont, dit-il, « établi une tradition qui demeure inachevée. » Celle-ci, précisément, doit être régénérée, modernisée pour suggérer aux hommes une radicalisation de la démocratie, seule voie possible vers une société exigeante mais épanouissante aux yeux de l’ambitieux anarchiste. Tourner le dos à la verticalité desséchante et vieillissante du pouvoir pour envisager l’horizontalité bienfaitrice de la prise de décision collective : « Une humanité éclairée, consciente de toutes ses potentialités dans une société écologiquement harmonieuse, n’est qu’un espoir et non une réalité présente ; un "devoir être" non un "étant". Tant que nous n’aurons pas créé cette société écologique, nos capacités de nous entretuer et de dévaster la planète continueront de faire de nous une espèce encore moins évoluée que les autres. Parvenir à notre pleine humanité est un problème social, qui dépend de changements institutionnels et culturels fondamentaux : ne pas le voir, c’est réduire l’écologie à la zoologie et faire de toute tentative de réaliser une société écologique une chimère. » Être libre, ne pas se reposer, tenter l’impossible pour éviter l’impensable !

Novembre 2014.

Notes

[1] Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale. Le Passager clandestin, collection les précurseurs de la décroissance ; Octobre 2014.

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