La Revue des Ressources
Accueil du site > Idées > Agora > Noam Chomsky : La guerre des États-Unis sur l’Amérique latine

Noam Chomsky : La guerre des États-Unis sur l’Amérique latine 

Carthagène au-delà du Scandale des Services secrets

lundi 4 juin 2012, par Noam Chomsky, Louise Desrenards (traduction)

Voici l’article de Chomsky sur le Sommet des Amériques tenu cette année en Colombie, les 14 et 15 avril ; il permet d’informer en aval des meilleurs articles français sur la question qui ne donnent pas un point de vue infra-historique des raisons, tant en matière d’isolationnisme politique que de politique de la drogue des États-Unis, en sorte qu’ils se trouvent en partie contredits par le rappel traduit ici [1]. C’est aussi la question de la pénalisation de la drogue et de ses conséquences sociales qui nous concerne. À l’instar des Amériques de nombreux défenseurs des libertés aussi bien que des experts de la criminalité en France pensent qu’il faudrait dépénaliser la drogue mais, comme l’explique Chomsky, cela ne veut pas dire laisser la drogue librement circuler. Nous avons des exemples administratifs avec le tabac et l’alcool, qui sont également des drogues addictives et mortelles.

« Lors du sommet de Carthagène [2], la guerre contre la drogue est devenue une question clé à l’initiative du Président du Guatemala nouvellement élu, le général Perez Molina, que personne ne pourrait prendre pour un libéral au cœur tendre.  »



La photo officielle du Sommet des Amériques de Carthagène (cachée tout en haut à gauche de l’image : Dilma Roussef).


Le mois dernier, le Sommet des Amériques de Carthagène, en Colombie, fut un événement d’une importance considérable — bien qu’il fut mis à l’écart par le scandale des Services Secrets [3]. Il y a trois raisons principales : Cuba, la guerre contre la drogue, et l’isolement des États-Unis [4].

Un titre dans l’Observateur de la Jamaïque décryptait : « Le Sommet montre combien l’influence Yanqui a décliné ». Le récit rapporte que « les grands articles à l’ordre du jour furent comment les pays de la région entière purent se rencontrer en excluant cependant un pays comme Cuba, et le trafic de la drogue lucratif et destructif. »

Les rencontres se terminèrent sans accord en raison de l’opposition des États-Unis sur ces points : le bannissement de Cuba et la politique de dépénalisation de la drogue. L’obstructionnisme continu des États-Unis pourrait bien entraîner le déplacement de l’Organisation des États Américains sous l’égide de la Communauté nouvellement formée de l’Amérique latine et des Caraïbes, d’où les États-Unis et le Canada seraient exclus.

Cuba avait consenti à ne pas assister au sommet parce qu’autrement Washington l’aurait boycotté. Mais les rencontres rendirent évident que l’intransigeance américaine n’allait pas être tolérée longtemps. Les États-Unis et le Canada furent les seuls à s’opposer à la participation cubaine en raison des violations des principes démocratiques et des droits de l’homme à Cuba [5].

Les Latino-Américains peuvent évaluer ces accusations à la lueur d’une large expérience. Ils sont familiers du dossier américain sur les droits de l’homme. Cuba a particulièrement souffert des attaques terroristes et de l’étranglement économique des États-Unis en guise de punition pour son indépendance — son « défi réussi » à la politique américaine renvoyant à la Doctrine Monroe [6].

Les Latino-Américains n’ont pas besoin de lire une bourse d’études des États-Unis pour savoir que Washington soutient la démocratie si, et seulement si, c’est conforme à ses objectifs stratégiques et économiques, et même quand c’est le cas il préfère « un changement démocratique aux tenants et aboutissants limités aux formes qui ne risquent pas de renverser les structures traditionnelles du pouvoir, à travers lesquelles les États-Unis sont depuis longtemps des alliés de l’€ (l’Europe), [(dans) des sociétés parfaitement non démocratiques », comme l’expert néo-Reaganien Thomas Carothers l’indique.

Au sommet de Carthagène, la guerre de la drogue est devenue un problème-clé, à l’initiative du président guatémaltèque nouvellement élu, le général Perez Molina, que personne ne songerait à prendre pour un libéral au coeur tendre. Il a été rejoint par l’hôte du sommet, le Président colombien Juan Manuel Santos, et par d’autres.

La préoccupation n’est en rien nouvelle. Il y a trois ans la Commission latino-américaine sur Les Drogues et la Démocratie publia un rapport sur la guerre de la drogue, par les ex-présidents du Brésil, Fernando Henrique Cardoso, du Mexique, Ernesto Zedillo, et de la Colombie, Cesar Gaviria, appelant à décriminaliser la marijuana et à traiter l’usage des drogues comme un problème de santé publique [7].

De nombreuses recherches, y compris l’étude largement citée de 1994, de la Rand Corporation [8], ont montré que la prévention et le traitement étaient beaucoup plus rentables que les mesures coercitives qui recevaient la majeure partie des financements. Bien sûr, ces mesures non punitives sont également beaucoup plus humaines.

L’expérience est en conformité avec ces conclusions : de loin la substance la plus mortelle est le tabac, qui tue aussi à un taux élevé les non utilisateurs (tabagisme passif). L’usage a fortement diminué parmi les couches les plus instruites, non comme le résultat de la pénalisation, mais du changement de style de vie.

Un pays, le Portugal, a dépénalisé toutes les drogues en 2001 — ce qui signifie techniquement qu’elles demeurent illégales mais sont considérées comme des violations administratives extérieures au domaine pénal. Une étude du Cato Institute [9], par Glenn Greenwald, a établi que le résultat comportait « un succès retentissant ». Dans ce succès résident les leçons évidentes par elles-même qui devraient guider les débats politiques sur les drogues dans le monde entier.

Dans un contraste saisissant, les procédures coercitives de la guerre de 40 ans contre la drogue aux États-Unis n’ont eu pratiquement aucun effet sur ​​l’utilisation ou le prix des drogues aux États-Unis, tout en créant des ravages à travers le continent. Le problème est principalement aux États-Unis : à la fois la demande (pour les drogues) et l’offre (des armes). Les Latino-Américains sont les victimes immédiates, subissant des niveaux effroyables de violence et de corruption, avec la dépendance qui se répand à travers les voies du transit.

Quand des politiques sont poursuivies avec une consécration inlassable pendant de nombreuses années et pour autant réputées avoir échoué en termes d’objectifs proclamés, et les alternatives susceptibles d’être beaucoup plus efficaces sont systématiquement ignorées, naturellement des questions se posent sur ​​les motivations. Une procédure raisonnable doit explorer les conséquences prévisibles. Celles-ci n’ont jamais été obscures.

En Colombie, la guerre contre la drogue a été un prétexte pour couvrir la contre-insurrection. La fumigation — une sorte de guerre chimique — a détruit les récoltes et la riche biodiversité, et contribue à mener aux bidonvilles des millions de paysans pauvres, à l’ouverture de vastes territoires pour l’exploitation minière, à l’industrie agro-alimentaire, aux ranchs et autres avantages au puissant.

D’autres bénéficiaires de la guerre de la drogue sont les banques qui blanchissent des sommes massives d’argent. Au Mexique, selon des chercheurs universitaires, les principaux cartels de la drogue sont impliqués dans quatre vingt pour cent des secteurs productifs de l’économie. Des développements semblables se produisent ailleurs.

Aux États-Unis, les premières victimes furent des afro-américains mâles, et aussi de plus en plus des femmes et des Hispaniques — bref, ceux devenus superflus par les changements économiques institués dans les années 1970, qui déplacèrent l’économie dans la délocalisation de la production et la financiarisation.

En grande partie grâce à la guerre contre la drogue — principal facteur de la hausse radicale des incarcérations depuis les années 1980, ce qui est devenu un scandale international, — hautement sélective, les minorités sont expédiées en prison. Le processus ressemble à un « nettoyage social » dans les États Unis américains client de l’Amérique latine, qui se débarrassent des « indésirables ».

L’isolement des États-Unis à Carthagène renvoie à d’autres développements au tournant de la décennie passée, telle l’Amérique Latine qui a enfin commencé à se dégager du contrôle des grandes puissances y compris en s’attaquant à ses affreux problèmes internes.

Longtemps l’Amérique Latine a eu une tradition de jurisprudence libérale et de rébellion contre l’autorité imposée. Le New Deal s’est inspiré de cette tradition. Les Latino-Américains peuvent une fois encore inspirer le progrès en matière des droits de l’homme aux États-Unis.

Noam Chomsky


Pas de copyright ni de CC pour ce texte qui peut être lié et/ou cité mais qui ne peut être copié — car traduit et publié par Louise Desrenards sous réserve du copyright original du texte source The US War on Latin America, © Reader Supported News, le 12 mai 2012, (d’après Cartagena beyond the Secret Service Scandal, © NationofChange (The New York Times Company), le 8 mai 2012).

Cet article est un miroir de la publication francophone parue dans www.criticalsecret.net.


N.B. Sur le titre, un lecteur de l’article a discrètement remarqué par email — et je l’en remercie car cela aurait pu être utile — que « on » traduit « sur » serait une traduction paresseuse de l’anglais : la guerre « à » pouvant mieux convenir... Au strict sens de l’usage de « on » dans ce cas : oui. Néanmoins, ce n’est pas s’agir d’une guerre délibérée par des actes de guerre mais d’une guerre sur des principes, notamment la question protectionniste de la drogue plutôt que celle de l’impérialisme — excepté Cuba, — sinon il n’y aurait pas le signalement d’un déclin. C’est donc délibérément si j’ai mis « sur » après avoir hésité à mettre « à propos ». Plutôt que « à » ou « contre ». L.D.


P.-S.

* Sur « le scandale des services secrets » (réfère au sous-titre : Carthagène au-delà du Scandale des Services secrets, titre de l’article original de Chomsky dans Nation of Change) :

Lors du Sommet des Amériques à Carthagène, au milieu du mois d’avril, plusieurs membres des services secrets américains de l’escorte personnelle d’Obama (une douzaine d’hommes seraient concernés et certains durent démissionner) auraient acheté les services de prostituées de luxe. Au terme de la nuit ces hommes auraient refusé de payer le montant convenu, ce qui aurait causé la venue de la police. Puis l’affaire publiée dans la Presse déclencha un scandale ; à peu de temps des élections présidentielles aux États-Unis cela valut à l’une des victimes son interview par un envoyé du New York Times pour édifier l’article paru le 18 avril, dans la rubrique Americas (suivre le lien). Article que la journaliste Ani Basar a choisi de citer dans son résumé de l’affaire pour le site de BFMTV, Scandale à Carthagène : une prostituée prend la parole (auquel on peut se reporter en suivant le lien), accompagné de cette vidéo (extraite de l’article cité) :



On pourrait aussi considérer que l’affaire fût trop grossière concernant une escorte présidentielle, et la provocation trop évidente d’encourir les protestations publiques des prostituées, pour ne pas avoir eu d’objet délibéré de nuire à l’intervention d’Obama et plus largement d’entacher sa campagne présidentielle à travers la publication de l’affaire aux État-Unis mêmes.




- Illustrations :

La photo officielle du Sommet est extraite de l’article Dépénaliser les drogues en Amérique du Sud ? Le débat avance sur le continent dans Rue89 (Blog « Alma Latina » de Cristina L’Homme).

Le logo est une citation de l’article Des agents secrets font des misères à Obama (20minutes.ch, Actualités, Sommet des Amériques, Photo Keystone/AP).

- Autres liens :

Le peuple se hisse aux sommets colombiens (Blog « Blessures colombiennes » de Timothée L’Angevin).

CARTHAGENE - Obama interpellé sur Cuba et la drogue au sommet des Amériques (20minutes.fr, Monde).

Le VIe Sommet des Amériques mesure le déclin des États-Unis, par Christian Galloy (latinreporters.com).


Notes

[1] Chomsky avait déjà cité ce Sommet dans son entretien avec Laura Flanders dont La RdR a publié la traduction (suivre le lien) — dans sa réponse à la question : Les comparaisons avec le Printemps arabe sont-elles utiles ?

[2] Il s’agit bien du VIe Sommet des Amériques (suivre le lien) qui s’est tenu récemment à Carthagène-en-Inde, en Colombie, les 14 et 15 avril 2012, entre les chefs d’État des pays d’Amérique latine et d’une partie de l’Amérique caraïbe, et ceux de l’Amérique du nord ; trente trois États étaient représentés.

[3] Sur « le scandale des services secrets », se reporter à la note « * » en Post-Scriptum (suivre le lien).

[4] Isolement iinauguré par sa politique isolationniste depuis James Monroe (voir note 6).

[5] Dans son article pour Radio Havane Cuba du 17 avril (cité et lié en Post Scriptum), Tania Hernández remarque que les Présidents de l’Équateur [Rafael Vicente Correa se déclarant solidaire avec Raul Castro s’est désisté], du Venezuela [pour des raisons médicales Hugo Chavez n’a pu se rendre au Sommet mais son pays État était représenté], et du Nicaragua [représenté], étaient également absents. On pourrait ajouter le Président d’Haïti [mais lui aussi était représenté].

[6] Le cinquième Président des États-Unis, James Monroe (républicain), déclara dans un discours au Congrès, le 2 décembre 1823, les conditions respectives de l’autonomie et de l’indépendance des États-Unis par rapport à l’Europe et, à l’instar de George Washington un siècle avant, de leur neutralité réciproque, ainsi que pour l’ensemble des deux continents américains du nord au sud. C’est la « Doctrine de Monroe » (suivre le lien vers l’article de fr.wikipedia), à la fois protectionniste et paradoxalement isolationniste par rapport à l’Europe car éventuellement interventionniste dans les événements latino-américains considérés comme intriqués avec les intérêts nord-américains. Dans un « Corollaire de la doctrine de Monroe » Le président Théodore Roosevelt (1901-1909), qui inaugura son propre mandat par l’achèvement de celui du Président assassiné William McKinley, dont il était le Vice-Président, déclarera au début du siècle suivant que la neutralité ne pouvait être absolue, dans la mesure où les États-Unis ne pourraient supporter une opposition frontale à leurs intérêts ; il créera une police à vocation interventionniste en Amérique Latine, interviendra dans le mouvement d’indépendance du Panama contre la Colombie afin de favoriser la construction du canal de Panama, et en arbitre des oppositions entre les vieilles puissances (Russie et Japon, France et Allemagne — concernant le Maroc) ; enfin, il réalisera un expansionnisme en étendant à l’Océan Pacifique, par la prise du contrôle des Philippines, et aux Caraïbes, par la prise du contrôle de Cuba, l’environnement régional élargi qui concernerait les intérêts de l’Amérique, etc. (voir l’article dans fr.wikipedia).

[7] Pour estimer que cette proposition des dirigeants latino-américains sur la drogue est raisonnable, il suffit de comparer sur le fond avec d’autres cultures des toxiques mortels, par exemple en matière d’alcool. La requête n’est pas différente du statut officiel de la production de la vente et de la consommation des boissons alcoolisées dans la plupart des pays qui les pratiquent et les autorisent, généralement sous certaines réserves : l’interdiction de la vente aux mineurs, ou au-delà de certaines heures en soirée, ou encore au volant, ou même l’interdiction d’exploiter certains cépages au pressage, comme le Clinton (dans le sud de l’hexagone), par exemple. Notamment en France, lieu à la fois de production et de consommation de nombreux alcools consommables, où cette culture put prendre l’aspect d’un fléau populaire destructeur et mortel au XIXe et au début du XXe siècles, et dont le risque pour la santé publique demeure en partie : non seulement concernant les maladies propres de l’alcoolisme, mais encore dans l’accroissement des risques cumulatifs de cancer dus à la consommation du tabac et des produits associés (papier, etc.), et à l’effet tératogène bien connu (concernant les dioxines et/ou le nucléaire par exemple) ou cancérigène d’autres facteurs environnementaux parfaitement identifiés.

[8] Rand Corporation est un institut d’analyse et de sondages non lucratif d’aide à la décision reconnu aux USA. Voir le site : http://www.rand.org/.

[9] Cato Institute est un institut économique situé à Washington D.C. ; sa devise est « liberté individuelle, libres marchés, et paix ». Voir le site : http://www.cato.org/.

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter