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Que peut la littérature ? 

mercredi 6 avril 2016, par Mohamed Kacimi



Je n’aime pas les rencontres d’écrivains. Je hais les signatures. Je ne mets jamais les pieds au Salon du livre où les écrivains jouent le même rôle que les vaches au salon de l’agriculture. Je n’investis la littérature d’aucune vertu et ne prête à l’écriture aucun mystère, et encore moins une mystique. Écrire est, à mes yeux, un geste artisanal que rien ne distingue du geste du plombier qui débouche une bonde, du cordonnier qui recolle une semelle, ou de la cuisinière qui épluche une gousse d’ail. [...]


Je n’aime pas les rencontres d’écrivains. Je hais les signatures. Je ne mets jamais les pieds au Salon du livre où les écrivains jouent le même rôle que les vaches au salon de l’agriculture. Je n’investis la littérature d’aucune vertu et ne prête à l’écriture aucun mystère, et encore moins une mystique. Écrire est, à mes yeux, un geste artisanal que rien ne distingue du geste du plombier qui débouche une bonde, du cordonnier qui recolle une semelle, ou de la cuisinière qui épluche une gousse d’ail.
J’irai plus loin, la littérature ne peut rien, elle est essentielle car elle est inutile. Elle est irremplaçable car elle est superflue. Elle ne transforme ni le réel, ni les hommes. Au mieux, elle change l’humeur d’un ou de quelques lecteurs, fait rire ou pleurer deux pelés et trois tondus dans une salle de théâtre. Et c’est là son miracle. Être essentielle au dérisoire. Superfétatoire pour le vrai.
Après les journées d’apocalypse vécues à Bruxelles [1], je me suis rendu à Clermont-Ferrand à l’invitation de mon amie, Catherine Milkovitch-Rioux [2] pour participer à un colloque sur Littérature et cuisines, organisé par « Littérature Au Centre » d’Auvergne.
Je sais que la ville a mauvaise presse chez les parisiens. Elle a le malheur géographique de se situer en dehors du Lubéron.
Mais moi, j’ai une tendresse particulière pour cette cité volcanique qui m’a accueilli pour ma première création théâtrale 1962. J’y ai passé des mois pour la création du spectacle au « Petit Vélo », rue Fontgiève, théâtre volcanique, je dirais même sismique, animé par l’inénarrable Philippe Grand.
J’ai raconté dans l’une de mes chroniques, le talent de magicien et de pédagogue de Philippe. Avec ses 1 mètre 90, et ses grands yeux noirs allumés comme des feux de Bengale, il déboulait dans n’importe quel bahut d’Auvergne au moment de la récréation et criait avec sa voix de Stentor :
— Ceux qui ne me suivent pas au théâtre sont des sans couilles et des trous de balle.
En un clin d’œil il remplissait un bus d’ados prêts à se taper, sans moufeter, du Kerman ou du Jean-Yves Picq.
Dire que je me suis tapé tout Freinet pour rien.


C’est de gaieté de cœur que j’ai retrouvé Clermont. Nous devions durant deux journées pleines rencontrer des étudiants et des lycéens, leur parler de notre métier et de notre vision du monde. Ces rencontres roboratives, comme la cuisine auvergnate, ont eu lieu avec un public jeune, attentif et averti.
Là, on mesure la chance d’être en province. Alors que dans la banlieue parisienne on ne peut pas lire deux vers de poésie à une classe sans appeler à l’aide le Raid ou le GIGN, ici on peut lire l’intégrale d’Aragon à quatre ou cinq classes réunies, sans entendre une quinte de toux, ou un soupir. D’où la poésie de Clermont.
Là, j’ai fait la connaissance de deux écrivaines, formidables, Liliane Giraudon et Marie Rouanet. Interrogés par la sémillante Dalie, nous avons parlé de nos goûts culinaires. Liliane, auteure d’une œuvre considérable, a évoqué avec humour l’érotisme insoupçonné de l’ail, Marie, du haut de ses 80 ballets, frêle comme un pistil, a parlé de sa passion pour sa terre, le Rouergue, avant de surprendre plus d’un en évoquant devant des ados éberlués « l’infinie douceur du gland masculin ». Pour ceux que le sujet intéresse je conseille son ouvrage Du côté des hommes, Albin Michel, 2001, où elle dresse un blason du corps masculin. De mon côté, j’ai parlé de mon plat préféré, le gigot de sept heures, qu’accompagne obligatoirement et religieusement un Saint Estèphe.
Là, je mesure parfois à quel point la littérature m’est essentielle quand elle me fait rencontrer ces êtres si avides de parole qui me font oublier, le temps d’une rencontre, le brouhaha de Dieu.
Mais le mot de la fin revient au maire de Chamalières, Louis Giscard d’Estaing qui, dans son discours d’accueil, m’a donné du : Mohamed Kacimini... !
Je fais pourtant 1 mètre 85. Je savais que les Giscard voyaient grand mais pas à ce point.

Clermont 30 mars 2016

Mohamed Kacimi


(sous le copyright de l’auteur d’après la source liée)


PDF - 3.4 Mo
LAC
« Littérature Au Centre »
Programme 2016. Source : litteratureaucentre.net

P.-S.

Pour accéder aux autres chroniques, pamphlets ou interventions de Mohamed Kacimi, dans La RdR, on peut suivre ce lien.

Sur la pièce Le grand cirque environnée par la terreur actuelle, la critique de Guy Duplat dans le journal La libre du 24 mars est intéressante.

Notes

[1] Le théâtre de la ville de Bruxelles (KVS) a programmé du 19 au 26 mars 2016 une pièce dramatique commandée à Mohamed Kacimi sur l’affaire Dutroux, mise en scène par le directeur Simon Devos, sous le titre Le grand cirque. Ladite affaire révélée en 1996 s’agit d’enlèvements, de séquestrations, de commerce et de meurtres pédophiles multiples, ayant impliqué diverses personnes parmi lesquelles certaines de la haute hiérarchie sociale, autour de l’organisateur et assassin Marc Dutroux (ainsi protégé jusque dans son évasion de prison deux ans après son arrestation). Une affaire qui avait secoué d’horreur toute la Belgique sur fond de scandale — encore irrésolu vingt ans après. La séance du 22 mars dut être annulée, suite aux attentats meurtriers à l’aéroport de Bruxelles et en ville le même jour.

[2] Une courte note biographique sur Catherine Milkovitch-Rioux à ce lien (pdf).

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