La Revue des Ressources
Accueil du site > Création > Nouvelles > Un petit morceau de Sopalin

Un petit morceau de Sopalin 

lundi 25 janvier 2016, par Michel Arrivé


Je suis allée voir Madame la Directrice. J’ai réussi à approcher mon fauteuil de son bureau. C’était difficile, parce qu’il y avait des gens, assis dans des fauteuils, de vrais fauteuils, avec quatre pieds au lieu de quatre roues, devant le bureau de Madame la Directrice. Je lui ai dit : « Madame la Directrice, je voudrais un petit morceau de Sopalin. » Madame la Directrice m’a sûrement entendue, elle entend toujours tout ce qu’on lui dit, mais elle ne m’a pas répondu. Elle était en train de parler avec les parents d’une nouvelle élève. Ils voulaient l’inscrire à l’école. Je crois que c’était très compliqué : la nouvelle élève était trop jeune pour entrer à l’école.
J’ai attendu un peu. Les parents de la nouvelle élève sont partis. Je crois qu’ils n’ont pas réussi à inscrire leur fille. Elle était vraiment trop jeune. Je me suis encore approchée du bureau et j’ai répété : « Madame la Directrice, je voudrais un petit morceau de sopalin. » Mais elle ne m’a pas répondu : elle venait de décrocher son téléphone, et elle parlait, très fort, avec le plombier. Il avait encore oublié de venir pour déboucher la salle de bain de la chambre 27 : il y avait un risque d’inondation, surtout si la pensionnaire avait l’idée de prendre une douche. Elle est juste à côté de la mienne, la chambre 27. Moi, j’habite dans la chambre 29. La chambre 28 est de l’autre côté du corridor.
J’étais très inquiète à cause de ce risque d’inondation. Il fallait que je remonte tout de suite dans ma chambre. J’ai oublié le nom de la pensionnaire de la chambre voisine de la mienne. Je le retrouverai sûrement dans le gros cahier de mes écrits. Mais je sais bien qu’elle n’aime pas du tout prendre une douche. Elle ne sent pas toujours très bon, ma voisine de la chambre 27. Souvent, Madame la Directrice est obligée d’envoyer Georgina pour lui donner une douche. C’est difficile de lui donner une douche : elle ne veut pas se déshabiller, elle appelle au secours, elle crie qu’on veut la noyer, elle donne des coups de pied à la pauvre Georgina. Elle n’a plus toute sa tête, la pensionnaire de la chambre voisine de la mienne. Elle ne veut pas prendre de douches, mais elle ouvre souvent tous les robinets de sa salle de bain, rien que pour voir l’eau couler partout sur le sol. Il y a des choses dans ma chambre qui seraient abîmées si elles étaient mouillées : il fallait que j’aille les mettre à l’abri de l’inondation.
J’ai réussi à monter toute seule au deuxième étage, celui de ma chambre. C’est assez difficile, quand on ne sait pas comment il faut faire. Il faudrait apprendre aux gens comment il faut faire. Moi, on ne m’a jamais appris. Pourtant, je réussis assez bien. Il faut d’abord faire un demi-tour avec le fauteuil : on fait tourner en avant le cercle de bois qui est installé sur la grande roue droite pour tourner à gauche, ou celui qui est installé sur la grande roue gauche pour tourner à droite. Quand on a complètement fait le demi-tour, il faut conduire le fauteuil jusqu’à l’ascenseur. Pour aller tout droit, il faut appuyer avec la même force sur les cercles de bois des deux grandes roues : sinon, on tourne, et on se heurte aux murs, aux meubles ou aux gens. Il y en a qui ne sont pas
contents. Je le vois bien à leur tête, même quand ils n’osent pas me gronder. Il y en a d’autres qui proposent de pousser le fauteuil. Les autres élèves acceptent souvent. Et elles se mettent à dire des choses à la personne qui conduit leur fauteuil. En général, les gens ne répondent pas. Je ne sais pas pourquoi. Moi, je refuse toujours que les gens conduisent mon fauteuil, car je ne sais pas où ils voudraient m’emmener. J’aime mieux conduire mon fauteuil toute seule. C’est un peu difficile, parce qu’il faut appuyer de la même façon sur les deux cercles de bois, de chaque côté, et ma main droite est moins forte que ma main gauche. Je crois que c’est depuis que je suis tombée, il y a longtemps, sûrement plus de vingt ans, justement sur ma main droite. Et j’ai été très mal soignée. Mais je réussis quand même à conduire mon fauteuil tout droit, en appuyant un peu moins fort du côté gauche.
Quand on est devant l’ascenseur, il faut encore tourner, pour entrer tout droit dans l’ascenseur. Il y a une toute petite marche à franchir pour entrer dans l’ascenseur : il faut vraiment appuyer très fort sur les cercles de bois des deux grandes roues pour que les deux petites roues passent au-dessus de la marche. Et il faut encore recommencer pour faire entrer les deux grandes roues à l’intérieur de l’ascenseur.
Pour sortir de l’ascenseur, c’est beaucoup plus facile : la petite marche est dans le bon sens, il faut la descendre, et le fauteuil sait faire cela tout seul.
Je suis passée devant la chambre 27. J’ai vu que la pensionnaire était sur son lit, tout habillée. Elle dormait, comme elle fait souvent quand elle ne joue pas avec l’eau dans la salle de bain. Justement, la porte de la salle de bain était fermée. Pour l’instant, il n’y a pas de risque d’inondation. Et le plombier va certainement venir très vite : il a sûrement eu peur de Madame la Directrice.
Je suis entrée dans ma chambre. J’ai eu quand même l’idée de mettre la petite descente de lit sur la commode, pour lui éviter d’être mouillée. C’est un cadeau de mes parents, ils m’ont dit qu’elle vient du Maroc. Mais je n’ai pas réussi à me baisser toute seule pour la ramasser, et je n’ai pas osé appeler Georgina. J’ai laissé la descente de lit par terre. Mais j’ai bien vu que le dessus de la commode était un peu poussiéreux. C’est sûrement Aminata qui a fait le ménage. Quel drôle de nom, Aminata ! Elle est encore plus noire que Georgina, Aminata, c’est sans doute pour cela qu’elle a ce drôle de nom qu’on ne connaît pas. Elle est très gentille, Aminata, mais elle est un peu paresseuse. Elle a oublié de passer un chiffon sur le dessus de la commode. Il faudrait essuyer la poussière du dessus de la commode. Je me suis rappelé que c’était justement pour cela que j’avais besoin d’un petit morceau de Sopalin.
Pendant que j’étais devant la commode, j’ai ouvert le dernier tiroir, celui qui ferme à clé. Il est presque vide : je n’y mets que le gros cahier de mes écrits et le stylo à bille qui me sert à remplir mon cahier. J’ai bien vu que personne ne l’avait ouvert. Je l’ai pris, et j’ai relu la première page, la cinquième et la dernière. J’ai vu deux fautes d’orthographe : une faute d’accord du participe passé au féminin et le mot acordéon comme ça, avec un seul c. C’était le lendemain du concert d’accordéon qui avait eu lieu après la classe. J’ai cherché mon stylo à bille, j’ai eu du mal à le trouver, parce qu’il avait été poussé jusqu’au fond du tiroir. J’ai commencé à enlever le capuchon du stylo pour corriger la première faute d’orthographe, celle de la cinquième page. Heureusement que j’ai regardé le calendrier qui est posé sur la commode ! J’ai vu qu’on était un lundi : ce n’est pas un jour d’écriture. Pour écrire, même pour corriger une faute d’orthographe, il fallait attendre le mercredi, le vendredi ou le dimanche. Les autres jours, c’est interdit. On ne sait pas pourquoi. Mais on confisque les écrits de ceux qui écrivent les jours d’interdiction. J’ai remis tout de suite le capuchon sur le stylo à bille et je l’ai rangé dans le tiroir de la commode, pas trop loin, pour que je puisse le prendre facilement mercredi ou vendredi.
Je suis redescendue au rez-de-chaussée. Je suis passée devant la salle de classe. L’institutrice, Madame Lafont, y était déjà, mais elle n’avait pas encore commencé la leçon. Elle est venue vers moi pour me dire de venir en classe, c’était obligatoire, et j’avais été déjà absente le jour précédent, « sans excuse valable ». Je lui ai dit que je viendrais quand j’aurais trouvé le petit morceau de Sopalin dont j’avais besoin. Elle m’a dit de me dépêcher, sinon, elle me compterait une fois de plus parmi les élèves absentes.
Pour une fois, il n’y avait presque personne devant le bureau de Madame la Directrice, seulement un vieux monsieur très distingué, avec des décorations rouges et bleues à la boutonnière de son veston. Il demandait des nouvelles de sa fille. Mais il m’a laissé parler à Madame la Directrice. Je lui ai demandé de me donner un petit morceau de Sopalin. Cette fois, elle était bien forcée de me répondre : « Mais pourquoi donc voulez-vous du Sopalin, Madame Briand ? » Je n’aime pas du tout qu’on m’appelle Madame Briand. C’est le nom de mon mari, qui est mort il y a très longtemps. Mon véritable nom, c’est Lemercier. Mais ce n’était pas le moment d’expliquer cela à Madame la Directrice, qui est très têtue. Je lui ai répondu que j’avais besoin d’un petit morceau de Sopalin pour essuyer la poussière sur la commode de ma chambre. Elle a eu l’air d’être très étonnée : c’était Aminata qui faisait le ménage et elle avait sûrement essuyé la poussière sur la commode. J’ai répondu qu’il restait quand même un peu de poussière, et que je pouvais, avec mon argent de poche, acheter un rouleau de Sopalin, même si je n’avais besoin que d’un petit morceau. Mais elle n’a pas voulu me vendre un rouleau : elle disait qu’elle n’en avait plus en stock. Je savais bien que ce n’était pas vrai : derrière elle, dans un casier, je voyais quatre gros rouleaux de Sopalin.
J’ai bien vu que le vieux Monsieur décoré avait envie de me dire quelque chose, sûrement à propos du Sopalin. Peut-être qu’il en avait un rouleau dans sa voiture, et qu’il pouvait m’en donner un petit morceau. Mais Madame la Directrice a mis un doigt sur sa bouche pour lui demander de se taire. Comme il est très poli et très distingué, il n’a pas osé me parler du Sopalin.
J’étais bien contrariée de n’avoir pas trouvé le petit morceau de Sopalin dont j’avais besoin. Je suis vite revenue vers la salle de classe. Madame Lafont, l’institutrice, venait de commencer sa leçon, mais elle m’a fait signe qu’elle ne me compterait tout de même pas parmi les élèves absentes. Cela m’aurait privée de goûter pour deux jours.
C’était une leçon sur la poésie. Madame Lafont nous a lu une drôle de poésie, où il est question d’une fourmi de dix-huit mètres. Elle nous a ensuite demandé d’essayer d’écrire nous-mêmes une poésie, « en tenant compte du modèle que je vous ai donné ». Je n’ai même pas essayé : une fourmi de dix-huit mètres, ça n’existe pas, et moi je ne sais pas parler des choses qui n’existent pas. Si c’est comme cela, la poésie, ça ne devrait pas exister. J’ai dit tout cela à Madame Lafont, et elle m’a seulement répondu que « je n’avais pas du tout le sens de la poésie ».
En sortant de la salle de la classe, j’ai vu Georgina qui m’a dit qu’en sortant de la chambre 27 elle avait vu deux personnes entrer dans ma chambre. Elle m’a dit qu’elle les avait déjà vues avant, peut-être même deux fois, et que ce n’étaient sûrement pas des voleurs : c’étaient un homme et une femme, et ils étaient mieux habillés que des voleurs. Je me suis tout de même dépêchée de remonter dans ma chambre.
Quand je suis arrivée, j’ai vu que les deux personnes, c’étaient mes parents, qui venaient me rendre visite, comme ils font au moins deux fois par an. À chaque fois ils m’apportent des madeleines de Commercy et des macarons de Nancy. J’aime bien les macarons, mais je n’aime pas les madeleines. Je les échange avec mes voisines, contre des bonbons ou du chocolat.
Comme d’habitude, ils ne m’ont pas beaucoup parlé. Ils m’ont demandé si les repas étaient bons. Je leur ai répondu que la nourriture était bonne, mais peut-être pas assez variée. Il y avait un peu trop de poisson, presque toujours le même : du cabillaud, et pas assez de fromages différents. Et le dessert, c’était presque toujours des fruits. Je ne les aime pas tous. Ils m’ont aussi parlé de la télévision. Elle marche très bien, mais je ne la regarde pas souvent. Ils ont essayé de me faire raconter de vieilles histoires de famille. Mais je leur ai dit qu’ils les connaissaient sûrement bien mieux que moi, puisqu’ils étaient mes parents. Ils n’ont rien dit.
Quand ils sont partis, je leur ai proposé de les accompagner jusqu’à la sortie. Ils ont accepté, mais ils ont voulu conduire mon fauteuil. Pour une fois, j’ai accepté, parce que je savais qu’ils ne voulaient pas m’emmener. Ils m’ont promis de revenir me voir dans six mois, et puis ils sont montés dans leur voiture.
En passant devant le bureau de Madame la Directrice, je lui ai dit que je venais de recevoir la visite de mes parents et qu’ils reviendraient me voir dans six mois. Elle m’a répondu ce qu’elle m’avait déjà dit il y a six mois : « Mais voyons, Madame Briand, vous savez bien que ce ne sont pas vos parents. Ce sont vos enfants qui sont venus vous voir ! » Elle est vraiment très têtue, Madame la Directrice. Ce ne sont naturellement pas mes enfants : ils sont beaucoup trop vieux, le monsieur n’a plus que quelques cheveux, tout blancs, et la dame est bien ridée. Ils ont au moins soixante-dix ans. Et puis, je n’ai eu que deux enfants, deux garçons, Alfred et Ferdinand, c’est mon mari qui a choisi ces noms-là, au début, je ne les aimais pas, mais je m’y suis habituée. La dame ne peut donc pas être mon enfant. J’ai expliqué tout cela à Madame la Directrice.
Madame la Directrice n’a rien voulu comprendre de ce que je lui expliquais. Elle m’a répondu de façon très désagréable : « Mais voyons, Madame Briand, oui, elle commence souvent comme ça quand elle me parle, vous allez, je crois bien, sur vos 88 ans. Vos parents, s’ils étaient encore de ce monde, ils auraient au moins 110 ans. Et vos enfants, votre fils et votre belle- fille, ils approchent les 70 ans : ce n’est déjà plus la jeunesse. C’est peut-être pour cela que vous les prenez pour vos parents ? ».
Bien sûr, je n’ai rien répondu. Je suis repartie vers ma chambre. J’avais tout de même l’impression que j’avais quelque chose à demander à Madame la Directrice. Mais j’avais oublié ce que j’avais à demander. Je vais aller voir dans le gros cahier de mes écrits : j’y trouverai sans doute écrit ce que je voulais demander. Et je reviendrai le réclamer à Madame la Directrice.


© Michel Arrivé, Janvier 2016


Il s’agit d’une nouvelle inédite destinée à un recueil en cours d’écriture par conséquent publiée ici sous le copyright de son auteur Michel Arrivé, qui garde ainsi sa légitime disponibilité de la publier dans son livre, sans nous léser de pouvoir la maintenir en ligne le jour venu. Remerciements chaleureux de La Revue des Ressources.

P.-S.

En logo, une icône extraite du site Outils du mentaliste.

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter