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Artaud le vivant 

jeudi 9 octobre 2003, par Laurent Margantin

Artaud, la vie n’est pas seulement un nouvel essai sur Antonin Artaud, mais aussi un questionnement sur la fonction de la critique lorsqu’il s’agit justement de l’auteur de Van Gogh ou le suicidé de la société. Dans une première partie, Camille Dumoulié pose la question ainsi : " Comment des textes écrits pour être des déclarations de guerre sociale, des fusées, des bombes, se trouvent-ils enfouis sous une pyramide de volumes inachetables, étouffés sous un carcan de notes et variantes. Tout cela manque d’air, de souffle, de vie ". En ce qui concerne Artaud (mais pas seulement…), la tâche du critique devrait consister à faire ressortir la puissance de vie que contient l’œuvre critiquée. La question d’une pratique issue de la critique, ou bien encore d’une " pratique critique " se pose donc avec ce livre, même s’il analyse en même temps la mort de la littérature conçue et réalisée par Artaud - ce qui pose avec plus d’acuité encore la question de la critique dans cette atmosphère de " fin de partie ".

Structuré en différentes parties aux thématiques qui s’entrecoupent, l’essai aborde successivement le théâtre, la mythomanie, la poésie du réel et la politique (le "peuple à venir "). Il est bon de les résumer pour saisir le cheminement d’Artaud qui est avant tout dégagement et sortie d’un contexte culturel général.

I. Pour un désenvoûtement

Théâtres de la cruauté et peinture

Comme Nietzsche, Artaud identifie cruauté et force de vie. La cruauté est bien comme l’écrit Aristote un signe d’excès, mais " l’excès serait la cruelle exigence de l’existence humaine " (p.22). La recherche de l’Unité primordiale se fait à travers une expérience de la cruauté qui a lieu sur la scène du théâtre. Dans Le théâtre et son double, Artaud expose une épreuve théâtrale qui est en même temps nouvelle forme d’expression et exorcisme. Cette conception le mènera jusqu’au Mexique où il fera l’expérience dans sa chair d’une Apocalypse sacrificielle à travers laquelle il espère une régénération du monde grâce notamment au corps de l’acteur, " hiéroglyphe vivant ". Bientôt cependant, Artaud saisira cette notion de sacrifice de l’acteur sur scène comme " l’un des derniers mythes d’une humanité en manque de rites " à travers lequel la société et l’artiste socialisé se débarrassent du " bouc émissaire de la société " (p.46) qu’est l’artiste authentique. Affirmer la vie, c’est se débarrasser de tous les mythes du génie devenu fou dont se nourrit l’art et le spectacle social qu’est finalement devenu le théâtre. Cinquante ans après ce constat, on fait des films " mythiques " sur Van Gogh, Frida Kahlo et tous les artistes-boucs émissaires vendus à la foule et au marché de l’art, sans que jamais soit questionnée la nature du travail de l’artiste. A l’écart de toute scène, le peintre Van Gogh travaille, écrit Artaud, à l’émergence de forces inconnues que la peinture représentative refoule.

Mythomanie

" Personne, parmi les écrivains ou les artistes du vingtième siècle, n’a cru dans les mythes comme Antonin Artaud. Personne, aussi, n’a fini par les rejeter avec tant force et de vindicte blasphématoire ", écrit Dumoulié. Du Théâtre de la cruauté à l’Irlande en passant par le Mexique, il est à la recherche de la source mythique avec l’idée de faire entrer les mythes dans la réalité. Le mythe est défini comme un " jeu momentané de forces " (p.73). Cependant, comme avec le théâtre, Artaud va dénoncer la " mythomanie universelle " qui anime toutes les sociétés et particulièrement la société moderne analysée par Freud comme une masse gouvernée par la " maladie de la croyance " (en Dieu, dans le chef, dans l’armée, etc.). Le manipulateur de mythes le plus exécrable et à la fois le plus représentatif - car le plus malade - de l’époque moderne, c’est Hitler. Dès lors, que reste-t-il à faire sinon " construire une scène de planches pour y danser les mythes qui nous martyrisent " ?

Poésie du réel

Une fois constatée et dénoncée l’existence d’une négation généralisée du réel à travers le théâtre et les mythes, Artaud cherche à agir comme poète, soit à recréer, à réinventer le réalité. Si les sociétés, les religions veulent nous déposséder de nos vies et de nos corps, la poésie a pour tâche au contraire de nous les rendre. Il y a un " désenvoûtement poétique " qu’Artaud cherche à réaliser dans la seconde partie de sa vie, une fois débarrassé des mythes. Les motifs d’Artaud s’appelleront alors " poésie fécale " et " corps sans organes ", l’une entreprise de désaliénation verbale, l’autre de libération physique par rapport à toutes les médecines et volontés de maîtrise individuelle et collective du corps. La poésie s’affirme alors comme l’apparition d’un " corps neuf ", de ce qu’Artaud appelle une " immortalité corporelle " :

Qui suis-je ?
D’où je viens ?
Je suis Antonin Artaud
et que je le dise
comme je sais le dire immédiatement
vous verrez mon corps actuel voler en éclats
et se ramasser
sous dix mille aspects
notoires
un corps neuf
où vous ne pourrez
plus jamais
m’oublier.

Le travail sur le souffle et le rythme est ici essentiel en ce qu’il produit à la fois le corps et le texte, comme l’analyse l’auteur à partir des travaux de Michel de Certeau sur les pratiques mystiques.

Politique

La poésie selon Artaud doit permettre de sortir de tous les " délires de masse ", qu’ils soient religieux ou politiques. Dumoulié rappelle la fonction politique de la poésie d’Aristote (la poésie raconte " ce qui pourrait arriver ") à Bachelard (" la fonction principale de la poésie, c’est de nous transformer "). La poésie comme politique, c’est lutter contre l’empoisonnement généralisé de l’humanité par la religion et les croyances sociales L’auteur montre bien que les analyses de Nietzsche et de Freud coïncident avec celles d’Artaud ; la seule différence est que Nietzsche rêve d’une grande santé, tandis qu’Artaud pense que le système d’envoûtement est tellement installé à travers le capitalisme qu’il ne reste qu’une possibilité pour lutter : inventer des contrepoisons, de nouveaux toxiques afin de générer un " corps neuf ", libéré de toutes les ondes qui parcourent et emprisonnent les corps.

II. La question de la critique

La dimension la plus intéressante du livre est le questionnement à propos de l’axe critique qui serait le plus adapté à l’œuvre d’Artaud étant donné ses conceptions poétiques et politiques, et qui, en l’occurrence, permettrait de nouvelles découvertes, de nouvelles expériences. Peut-on écrire sur Artaud comme on écrit sur un poète symboliste, dont on interpréterait savamment les images ? N’est-ce pas au fond éliminer (sciemment ou non, peu importe) l’énergie qui alimente le travail du poète ? Il faut citer ici un large extrait du livre : " Le refus, maintes fois répété par Gilles Deleuze, d’interpréter la littérature est certainement la dernière chance qui reste à la critique de conserver vivant le rapport qu’elle entretient avec les œuvres. Alors qu’elle rabaisse généralement l’œuvre au niveau de notre vie en lui imposant les grilles de l’esprit du temps, elle devrait aider à hisser notre vie au plan de l’œuvre, à mettre en contact la vie avec l’incandescence de la littérature. Il est temps de renverser le rapport : non plus interpréter l’œuvre à partir de notre savoir, de nos critères d’existence et de pensée, mais interpréter la vie à partir de l’œuvre. Sans quoi la littérature n’a pas de sens. Ne plus interpréter ou renverser le rapport interprétatif, cela signifie prendre à la lettre le mot, la vision, la désignation d’un écrivain, et l’enfoncer dans notre vie comme un coin, un clou, un pieu, ou plutôt, comme le coin dans la machine du tripalium, afin que la cruauté à vif de l’œuvre pénètre la vie et la travaille ".

On s’accordera sur le fait que le système d’interprétation de la littérature (et de la culture en général) ici évoqué est puissant et étendu, et on peut se demander s’il existe des moyens de " désenvoûtement " et des contrepoisons, et si l’auteur les a découverts. Différentes " techniques " de " lecture " (pour ne pas parler d’interprétation) que nous schématisons en quelques lignes s’avèrent probantes :

Il suffit d’abord de lire ce que pense Artaud de tout ce qui concerne la mythocritique : " Dans une lettre à Georges Le Breton, auteur de deux articles, parus en 1945 dans la revue Fontaine, où il affirmait avoir trouvé dans l’alchimie la clé des Chimères et d’Aurélia, Artaud dénonce le poids aliénant des mythes sur la conscience du poète et la prétention à interpréter la poésie par les symboles, les arcanes ou les allégories. Nerval a été la victime de la mythologie, de l’alchimie et des tarots ". Un siècle et demi plus tard, Artaud ne serait-il pas la nouvelle victime non consentante de ce décodage mythocritique qui fait du texte un mur de hiéroglyphes à déchiffrer ? Lire Artaud, demande Dumoulié, ne serait-ce pas plutôt chercher à comprendre comment celui-ci traverse tous les mythes anciens (grecs, romains, mexicains, etc.), passe par la désillusion et aboutit à une condamnation sans appel de tous les mythes ? Ne faut-il pas critiquer plutôt la critique universitaire qui, bien installée dans sa fonction interprétative, fixe le mouvement d’une pensée et en fait un appareil de symboles au lieu de participer à ce mouvement pour éventuellement se remettre en question elle-même ?

Une conséquence de cet effort de critique de la critique instituée conduit à déboulonner certains des " clichés " de l’interprétation faite science : ainsi, dans un chapitre intitulé " L’expérience poétique du sud ", Dumoulié commence d’abord par se défaire du mythe de l’écrivain du sud pour saisir le mouvement lui-même de " devenir-du-Sud " chez Artaud. " La question du Sud risque de faire glisser sur la pente de ce symbolisme outrancier qui fut, pour Artaud, l’un des plus grands crimes de l’esprit ". Or le symbolisme outrancier est installé un peu partout, jusque dans l’Université. Il y a les écrivains du Sud et les écrivains du Nord, selon une géographie mentale qui ne varie pas en fonction des questions posées (si elles le sont par miracle dans le respect des écrivains étudiés selon le courant profond de leur existence). Poser la question du Sud chez Artaud, c’est, comme le montre l’auteur, poser une question politique et accéder à une condamnation sans appel de ce que nous sommes nous, les Blancs, même lorsque nous tâchons de changer de couleur (d’où l’inutilité de ces analyses qui fixent Artaud au Mexique comme s’il n’en était jamais parti) : " Voilà, selon Artaud, en quoi consiste l’obscénité des Blancs qui rêvent de se ressourcer en Orient, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, et qui prétendent revenir aux sources. Les Blancs continuent d’être ce qu’ils ont toujours été, des voleurs d’âme, d’esprit et de corps. C’est encore la puissance des races rouges, jaunes ou noires, qu’ils veulent accaparer, dont ils veulent se nourrir. Et la mythomanie de certains est une nouvelle forme de l’exploitation du Sud ". Lecture vive de la pensée et de l’expérience d’Artaud qui nous conduit sur le terrain autrement fertile de l’œuvre pour nous, à présent.

Même mouvement quand il s’agit d’une invitation à parler de la " langue dépravée " lors d’un colloque, où Dumoulié renverse le point de vue - qui n’est politiquement parlant en rien innocent - qu’on attend de lui, pour montrer qu’Artaud invente une langue, cherche " à faire revivre Madame morte, la langue française qui " depuis le siècle des siècles sonde sa colonne de morte, sa colonne anale de morte, dans l’excrément d’une survie abolie " ". La langue française vivante, n’est-ce pas plutôt celle de Villon et de Rabelais, tandis que celle du " style académique ", celle de l’interprétation critique serait celle de la " dépravation générale " survenue avec Amyot, traducteur de Plutarque ? Où se situe exactement la dépravation ? Reste donc plutôt à penser avec Artaud ce que serait une langue vivante, c’est-à-dire " timbrée " (pour reprendre le jeu de mots de l’essai), c’est-à-dire avec timbre, souffle et rythme.

On peut se demander pour finir si la pratique critique impliquée par cette critique de l’interprétation peut se satisfaire d’une seule activité universitaire, si elle n’a pas son lieu et son sens réels dans une vie et une pensée au sens plus large, intrinsèquement politiques. A lire Dumoulié, on sent que l’impératif de démolition de l’interprétation mène tout à fait autre part, en un lieu où la pensée et la vie d’Artaud auraient tout leur sens. Ce lieu se trouve-t-il dans les colloques, dans les instituts de recherche, on peut en douter, ne serait-ce qu’en pensant aux auteurs concernés : Nietzsche, Freud, Artaud. Et pourtant, ces voix-là qui sont des " épidémies de vie " ne sont-elles pas indispensables pour qu’on commence à penser et vivre autrement dans des lieux où on s’occupe surtout de vivre à distance des œuvres ? Mais pourquoi ne pas envisager que ces œuvres qui parlent de la folie et des systèmes de conditionnement social devraient aussi intervenir dans des espaces où on enferme encore, selon des logiques politiques plus infernales encore : prisons, asiles psychiatriques ? Et les analyses politiques d’Artaud sur le monde moderne, ne faudrait-il pas les faire vivre dans des espaces publics où il ne s’agirait pas en effet d’interpréter mais de générer un nouveau souffle, dans un nouveau dialogue ? Expériences, expérimentations à mener…

P.-S.

Artaud, la vie, de Camille Dumoulié, éditions Desjonquères, 2003.

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