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Deux poètes tibétains en exil : 2/ Palden Sonam 

mercredi 25 mai 2016, par Michèle Duclos

Dans le remarquable dossier sur la « Littérature contemporaine du Tibet » du printemps-été 2011 de la revue siècle 21, Françoise Robin, de l’INALCO, précise que vivace et plurielle, cette littérature est pratiquement inconnue hors du cercle restreint de ses lecteurs et de quelques spécialistes occidentaux et pourtant, l’écriture est aujourd’hui un des principaux canaux d’expression culturelle pour les Tibétains du Tibet mais aussi de l’exil.

Notre projet et les présentations suivantes sont beaucoup plus modestes et géoculturellement limités à des poètes tibétains qui ont fui à leurs graves périls (franchissement des hauts pics surveillés par des gardes chinois armés n’hésitant pas à tirer sur des enfants) et sont aujourd’hui réfugiés en Inde, en Europe ou aux États-Unis, aussi au Canada qui accueille chaque année un important contingent de jeunes Tibétains décidés et destinés à s’installer dans le pays voire à en adopter la nationalité. Visant essentiellement un public anglophone ils écrivent dans un anglais clair et direct.

Un même sentiment double, les deux faces de l’exil, anime ces poètes, allant de la nostalgie d’être loin du pays du « Lion de Neige » (qui figure sur la drapeau tibétain) à l’espoir de revenir un jour dans leur nation libérée, au « Pays des Neiges » ; et surtout une vénération envers la personne du Dalai-lama dont le charisme et la popularité sont douloureusement confirmés par l’animosité haineuse du gouvernement chinois et les châtiments exemplaires infligés dans leur pays aux Tibétains qui prononcent son nom en public ou cachent sa photo.

Les deux poètes ici présentés le sont par l’intermédiaire de l’APACT (Association paloise pour l’aide à la culture tibétaine) qui, sous le haut patronage de Madame Jetsun Pema, sœur du Dalai-lama, vient régulièrement en aide depuis 1986 à des centaines de réfugiés, dans les environs de Dharamsala, à Mainpat au Centre de l’Inde, et au Népal : enfants scolarisés dans des TCV (Tibetan Children Villages) moines et moniales, vieillards sans ressources. C’est pour cette association à sa demande que j’ai traduit les poèmes de Loten Namgyal. Palden Sonam est en quelque sorte un filleul dont je subventionne les études et par la même un correspondant assidu par mail.

Voir aussi l’article sur Loten Namling.

— Palden Sonam —

Né en 1986 dans une famille nomade du nord du Tibet, Palden Sonam a fui son pays et s’est réfugié en Inde en 2000, suivi un an plus tard par ses trois frères et sœur, comme lui aujourd’hui scolarisés dans des centres éducatifs tibétains TCV où les élèves du primaire et du secondaire, garçons et filles à égalité reçoivent un enseignement en anglais, en tibétain, en hindi et en informatique qui les prépare à étudier par la suite dans une université indienne : ce qui est son cas aujourd’hui à New Dehli où il est étudiant en sciences politiques et vise une carrière internationale pour laquelle il a aussi entrepris l’étude du chinois. Il participe activement aux manifestations anti-chinoises qui se terminent parfois par la prison (« les policiers indiens sont très corrects avec nous » reconnait-il) mais participe aussi à travers le nord de l’Inde à des représentations collectives de danses et chants folkloriques ou des siennes propres qui maintiennent vivante la culture tibétaine tout en l’adaptant aux cultures du monde.

Il m’écrivait en 2009 :

Bien que je sois né au Tibet je n’ai jamais eu l’occasion d’aller à l’école pour étudier le tibétain ou le chinois etc. Pour moi l’école était comme un dessert délicieux fascinant (an ice cream) de l’autre côté de la colline, mais les écoles dirigées par le gouvernement chinois étaient réservées aux Chinois ou servaient surtout à endoctriner les jeunes Tibétains.

J’appartenais à une famille modeste de nomades et j’ai passé mon enfance à garder le bétail. Pourtant j’ai appris à lire le tibétain avec mes parents et des oncle et tante qui étaient moine et moniale. Je ne savais pas écrire le tibétain avant de m’enfuir du Tibet. En Inde toutes les écoles tibétaines doivent se conformer à la politique éducative du gouvernement indien qui reste largement fidèle au modèle éducatif anglais. En conséquence pour comprendre les sciences, la géographie, les mathématiques, l’histoire et les sciences politiques etc. il faut atteindre un haut niveau d’anglais. Parfois j’ai l’impression que l’anglais a éclipsé mon tibétain et cela me fait souffrir. Améliorer mon tibétain et écrire davantage en tibétain fait partie de mes intentions.

Dans mon foyer d’étudiants il y a principalement des étudiants tibétains mais dans ma classe je suis le seul Tibétain et avec mes amis indiens je parle à la fois anglais et hindi mais mon hindi n’est pas bon et ils m’aident à l’améliorer. Ainsi va ma vie, espoirs, craintes, détermination et difficultés.

Ses poèmes manifestent sa nostalgie d’être loin de sa patrie et des siens (même téléphoner à ses parents pourrait être surpris par la police chinoise et entrainer des représailles pour eux). Ce thème est renouvelé par des images et un style simple et puissant où l’on peut déceler l’influence de la poésie anglaise du XIXe siècle :

Nostalgie

Le Tibet est mon pays des neiges.

Loin à l’horizon,

très haut

pics blancs et plaines vertes

mon pays me manque

la tente noire près de la rivière bleue

prairies à perte de vue tachetées de yaks

joyeuses collines étoilées de moutons.

Là-bas est chez-moi, mon ciel,

parents dévoués

frères et sœurs aimants

paradis de joie et de partage

chevaux, yaks et moutons

amis de mon enfance

prairies sans fin

et jours sans nombre

Ma mère s’occupait de la tsampa *

Mon père de la viande

Et ma sœur faisait le thé

Délices de ma vie.

* NdT : la tsampa ou pak est à la base de la nourriture des Tibétains : farine d’orge grillée délayée avec du thé chaud, du sel et du beurre de yak.

L’étroit sentier

D’ici progressant

sur l’étroit sentier —

une destination se présente à

ma volonté d’avancer

mon sweater usé trempé

bien que flétri et blessé

mais plein d’allant,

avec un but qui me tire de l’avant.

Sur ce sentier étroit

sinueux et caché

marche une nouvelle génération

qui coule comme un fleuve

de tout son long.

Sentier des bois aux pistes effacées

mais mon peuple, affaibli par la peur

sur ce sentier étroit suit et chérit son chemin

sûr vers où il nous mène

Ciel ou Enfer

sentier étroit certes,

mais qui sait où nous conduire.

Pluie à Delhi

Il pleut à Delhi.

Mes pensées fuient vers Lhassa.

Et ma jeunesse m’appelle

Alors que j’avance sur la route inondée par la pluie.


Mes pieds, sur University Road

Me mènent vers de longues conférences.

Mais mon esprit est sur la route de Lingkor, *

Pour dire mes prières au Potala. **


Comme les gouttes de pluie baignent la terre,

Les gens se pressent sous leurs parapluies,

comme un troupeau de champignons déterrés

flottant sur un flot déchainé.


Tandis que l’eau de pluie enveloppe la rue inondée

La nostalgie s’empare de mon esprit.

Jusqu’à rougir mes yeux de douleur,

qu’attaque une pluie acide.


Je me sens trop loin de chez moi,

marchant seul dans une rue étrangère.

Des gouttes de pluie dansent ici et là.

Mais les larmes tombent partout.

Notes du poète :

Ce poème m’est venu dans l’esprit un jour de forte pluie durant la mousson alors que j’allais à l’Université et que des souvenirs me traversaient ma tête

* Route menant au Potala

** Le Potala est le plus grand palais et temple du Tibet, naguère demeure officielle du Dalaï-lama et aujourd’hui conservé et ouvert comme musée par les autorités chinoises.

Living a borrowed life

Sitting in my small room,

Cold and lonely as exiled

I contemplated into the depth

Of my life and its meaning


Living a life of my own ?

It is a question for me

For it lacks evidences

To qualify the notion


Living in exile for decade plus

At temporary residences

Across North India

I lived a borrowed life


I live in rented rooms

And travel by rented rickshaws

I am afloat on a wave of uncertainty

Raged by political catastrophe


The human rights

And freedom

They too are borrowed

For some time, hope shorter.


The life that God bestowed me

Through the love of my parents

It also degenerated into a borrowed life

For it sustains on borrowed things


Then who the hell I am ?

A man without a country

With neither life nor liberty

Une vie empruntée

Assis dans ma petite chambre

froide, isolé, exilé,

je médite profondément

sur ma vie et son sens.


Vivre une vie à moi ?

Là est ma question

sans réponse évidente

à cette obsédante question.


Vivre en exil depuis des décennies

dans des résidences temporaires

à travers le Nord de l’Inde

je vis une vie empruntée.


J’ai vécu dans des chambres louées,

voyagé dans des rickshaws loués

flottant sur une vague d’incertitude

exaspéré par la catastrophe politique


Les droits humains

et la liberté

eux aussi sont empruntés

le temps

d’un espoir plus court.


La vie que Dieu m’a accordée

par l’amour de mes parents

a dégénéré en une vie empruntée

soutenue par des objets empruntés.


Alors, Enfer ! Qui suis-je ?

Un homme sans pays

vie ni liberté

Voilà … un REFUGIÉ

Au poème suivant ‘les ennemis’, commente le poète, sont les humains qui détruisent la nature dont nous dépendons tant. Leur avidité aveugle et leur négligence de notre environnement sont causes de souffrances grandissantes. Qu’en sera-t-il dans quelques décennies de cet environnement dont dépend notre vie ?

I am the Tree

I am the tree

Strong root

Straight body

And stretched branches


I was burdened with fruits

And beautiful with flowers

I made love and created peace

With those who seek solace from me


Under my cool shade

The tired had rest

The troubled had peace

And the homeless had shelter

Under my shield

The birds had nests

The lovers had kisses

And the children had fun


But today I am a yesterday bride

For I had been stoned and stabbed

Broken and burned

By those very I cared and loved


I was not dead but destroyed

By those who had their best with me

Their best peace and rest

And their best kiss and game


Yet I am still there

In ashes and smokes

To choke you to a slow death

For that’s what you want

L’Arbre

Je suis l’arbre

Racine solide

Corps droit

Et branches étendues


J’étais chargé de fruits

et embelli par de fleurs

J’offrais l’amour, j’ai créé la paix

pour ceux qui attendaient le repos de moi.


Sous mon ombre fraiche

il y avait repos pour les épuisés,

paix pour les tourmentés,

abri pour les sans foyer.


Sous mon bouclier

les oiseaux faisaient leurs nids,

les amoureux s’embrassaient

les enfants s’amusaient


Mais aujourd’hui je suis une épousée délaissée

car j’ai été lapidé, poignardé,

brisé et brulé

par ceux même que j’aimais et protégeais.


Je n’étais pas mort mais détruit

par ceux qui avaient pris de moi le meilleur

de leur paix, de leur repos

de leurs baisers et de leurs jeux.


Pourtant je suis toujours là

en cendres et fumée

pour vous étouffer vers une mort lente

car c’est ce que vous cherchez.


Le poème qui suit est un rappel du terrible tremblement de terre qui en avril 2010 a fait des milliers de victimes dans la région montagneuse du Qinghai, province de l’ouest de la République populaire de Chine qui comprend la plus grande partie de la province historique tibétaine appelée l’Amdo et, au sud de la province, le nord du Kham, autre province du Tibet historique.

Nous sommes unis

Le ciel était noir de peur.

La terre était froide de pleurs.

Les fenêtres éclatèrent.

Et les murs s’effondrèrent

comme des châteaux de cartes

trahissant leurs habitants.

Tout s’éparpilla en débris de mort.

L’air était épais de poussière et de puanteurs

Et les rues disparaissaient sous le sort

accablant les âmes et les cœurs.

Ce n’étaient que larmes et cris

de veuves, d’orphelins, de disparus.

Car la tragédie l’emportait sur la vie

et la calamité sur le confort.

O compatriotes du Kyiogudo

quand vous vous battiez pour la vie

au milieu du désastre et de la destruction,

nous invoquions le cœur de tous les boddhisatvas. *

Par nos prières et nos prosternations.

nous partagions votre calvaire

et vos épreuves.

Dans cette vie d’espoir et de souffrances.

plaisirs et peines,

nous sommes unis.

Car nous sommes Frères **

unis par l’esprit, et la fraternité.

Nous apprécions la beauté de l’été

nous affrontons l’ire de l’hiver.

nulle souffrance n’est trop longue,

nul bonheur trop lointain.

Comme une chaude journée après une nuit glacée

la joie illuminera votre vie.

Puissent les égarés trouver la paix

et les blessés guérir.

Que bonheur et prospérité

soient votre souffle quotidien.


* Divinité compatissante dans le bouddhisme mahayana.

** le terme tibétain Bodrigonda désigne la fraternité entre les Tibétains.

Ode à Suja

Suja, Suja

mon doux foyer,

foyer accueillant

pour les âmes éperdues

fuyant la violence et la peur

qui accablent notre terre

Suja, Suja

Joyau des TCV *

et jardin du savoir,

tu nous rends à une vie neuve

vie de lumière et de culture,

de valeur et de vision

des générations de combattants pour la liberté

accueillis et nourris par toi

éduqués et rendus forts par toi -

leur marche pour Rangzen **

a son origine en toi.

La vigueur et la vitalité

de leur vie neuve

a pris sa source en toi.

Suja, Suja

Comment étudient tes jeunes faces brillantes ?

Veillent-ils tard dans la nuit

Pour finir leurs devoirs ?

se lèvent-ils à trois heures ?

Pour apprendre une nouvelle leçon,

écrire un nouveau poème,

la flamme brûle-t-elle toujours ?

Suja, Suja,

Quel est l’empire des maitres ?

Dévoués et impartiaux,

sont-ils las de leur noble tâche ?

Pour éclaircir les doutes

qui bouillonnent dans les cerveaux perplexes

la vieille culture est-elle toujours vivace ?

Suja, Suja,

mon école, ma mère,

les mots sont secs et vides

pour dire notre gratitude,

mes sentiments sont sans fond

pour m’exprimer en des vers limités

« Je t’aime tendrement,

et te remercie sincèrement »

Ce la sonne trop simple

Pourtant c’est profond

Car je le pense en vérité.

*TCV Tibetan Children Village

** Rangzen : Liberté

P.-S.

Deux poètes tibétains en exil, (première publication dans Le Journal des Poètes 2015/1).

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