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« L’espace intime de l’écriture chez Marguerite Duras : les voix dans Le Ravissement de Lol V. Stein, entre le proche et le lointain » 

mercredi 5 octobre 2016, par Olivia-Jeanne Cohen

« L’espace intime de l’écriture chez Marguerite Duras : les voix dans Le Ravissement de Lol V. Stein [1], entre le proche et le lointain  »

Roman à la fois d’une déperdition et d’une écriture complexe, Le Ravissement de Lol V. Stein dit l’insolence d’une écriture incendiaire et l’intensité d’une énonciation complexe, qui participe non seulement d’un espace intérieur, original, celui du cœur de l’écriture chez Marguerite Duras mais également de cet espace localisé, délocalisé soumis aux différentes voix narratives dans lequel se meuvent les locuteurs.

En effet, les voix narratives conditionnent dans ce roman le prisme du regard et en l’occurrence, le rythme de l’espace textuel : regard des personnages localisés/délocalisés dans l’espace représenté de la fiction, regard qui voit ou se ferme, regard intime ou lointain.

L’horizon se révèle ainsi ligne proche ou lointaine, retrouvée ou perdue, mouvement et objet privilégié des voix énonciatives.

On se questionnera donc sur la perception et la représentation de l’espace qui se bâtissent au gré de la constellation et des imbrications de ces voix puis sur l’espace du personnage de Lol V. Stein, personnage à la fois prismatique et à disposition des regards puisqu’il n’existe en quelque sorte que par le discours des autres, comme on le verra.

Enfin, on examinera le fonctionnement de l’espace intérieur de l’écrivain et plus précisément de sa voix intime, dans la saisie ou la dé-saisie de l’espace.

Les voix narratives et la représentation de l’espace

Roman extrêmement élaboré d’un point de vue stylistique, Le Ravissement de Lol V. Stein n’en présente pas moins une diégèse relativement simple construite autour d’événements faits de rupture et de fusion [2].

Le contexte du Ravissement de Lol V. Stein se présente ainsi : lors d’un bal, Lol assiste au départ de son fiancé, Michael Richardson avec une femme mariée (Anne-Marie Stretter). Plus tard, elle se laisse marier à Jean Bedford qu’elle trompera avec l’amant (Jacques Hold) de sa meilleure amie, son amie d’enfance (Tatiana Karl). Il s’agit ainsi reproduit, par cette action, le double de la scène initiale du ravissement ; Lol, qui assiste au rapt de son fiancé, crée elle-même de cette façon une situation de ravissement par son entremise au sein du couple formé par Tatiana Karl et son amant, Jacques Hold.

Au sein de ce dispositif, se placent et se déplacent les voix narratives. En effet, le jeu de l’énonciation réverbère une représentation de l’espace à plusieurs dimensions, entre jonction-disjonction, proximité-éloignement, où les personnages évoluent, se déplacent et troublent les frontières grâce à ce système d’énonciation. Le roman se dispose comme un point focal qui serait ainsi représenté par Lol et révélé par le discours du désir qui imprègne tous les personnages de ce roman, en somme la totalité de l’écriture de ce roman. L’histoire de Lol est en effet « racontée » ou « inventée » et structurée par la scène initiale du bal et l’après qui en découle, cette seconde partie qui relate l’histoire personnelle du locuteur avec Lol V. Stein :

« Voici, tout au long, mêlés, à la fois, ce faux-semblant que raconte Tatiana Karl et ce que j’invente sur la nuit du Casino de T. Beach. A partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V. Stein » ( RLVS, p. 14)

Le locuteur représenté par le pronom personnel « je » dès le début du roman assume la narration et se dispose à côté d’un autre espace narratif, celui du « on dit », qui mêle ainsi au premier espace d’énonciation celui de la rumeur, de ce passé qui interfère sur le présent de narration :

« Lol V. Stein est née ici, à S. Thala, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. Son père était professeur à l’Université. Elle a un frère plus âgé qu’elle de neuf ans –je ne l’ai jamais vu- on dit qu’il vit à Paris. Ses parents sont morts » (RLVS, p. 11)

La seconde instance énonciative surgit avec la présence de la voix de Tatiana, dès le second paragraphe :

« Je n’ai rien entendu dire sur l’enfance de Lol V. Stein qui m’ait frappé, même par Tatiana Karl, sa meilleure amie durant ses années de collège » (ibid, p. 11)

L’espace antérieur ou le passé se trouble puisqu’une autre voix intervient dans le récit au discours rapporté, celui de la mère de Lol, seule référence dans ce roman et d’autant plus troublante qu’il est spécifié dès l’incipit que les parents de Lol sont morts, comme cité précédemment :

« Lol, raconte Mme Stein, fut ramenée à S. Thala, et elle resta dans sa chambre, sans en sortir du tout, pendant quelques semaines » (ibid., p. 23)

Dans ces superpositions de voix, les glissements [3] de l’une à l’autre sont fréquents et créent à la fois ambiguïté et troubles des lignes d’horizon. Les couches mémorables du temps se superposent elles-mêmes dans l’espace représenté et créent ainsi des perspectives intéressantes entre l’intimité du personnage, son éloignement, et ce qui se présente comme indiscernable. Il s’agit ainsi des niveaux ou des degrés de l’énonciation qui créent présence et évanescence des espaces narratifs conduits par le récit autour de Lol au sein des situations spatio-temporelles citées. Lol est elle-même présence, évanescence, métamorphose :

« Le récit de cette nuit-là fait par Jean Bedford à Lol elle-même contribue, il me semble, à son histoire récente » (RLVS, p.25)

« Ainsi, si, de ce qui suit, Lol n’a parlé à personne, la gouvernante se souvient, elle, un peu : du calme de la rue certains jours, du passage des amants, du mouvement de retrait de Lol –il n’y avait pas longtemps qu’elle était chez les Bedford et elle ne l’avait jamais vue encore agir ainsi » (ibid, p. 37)

Enfin, la présence directe de Lol, sans l’intermédiaire des différents locuteurs dans le récit donc, se signale par la prise de parole au sein de cet énoncé et dans d’autres passages du roman, notamment lors des deux soirées données par Lol dans sa maison et les rencontres avec Jacques Hold. Le jeu de l’énonciation permet ainsi de resserrer ou de distendre la réalité spatio-temporelle décrite. De la même façon, Lol est objet du désir et de la parole, une figure insaisissable qui, à cet égard, conjugue ces subtils jeux d’intervalles entre altérité et déplacement de l’espace.

Le regard ou la voix absente de Lol

« Dès que Lol le vit, elle le reconnut », (RLVS, p. 52)

« Lol a assisté à cet amour naissant. Elle a assisté à la chose aussi complètement qu’il est possible, jusqu’à se perdre de vue elle-même » (ibid., p. 13)

« Lol V. Stein c’est quelqu’un qui réclame qu’on parle pour elle sans fin, puisqu’elle est sans voix » [4].

Au sein du processus d’annulation de soi, la « voix » absente de Lol est ainsi remplacée par son regard au sens où anéantie, dépossédée, depuis la scène initiale du bal, elle ne peut vivre que par le regard, en suivant le couple constitué par son fiancé et sa maîtresse. Insaisissable et sans voix, objet du désir et du discours, elle est prise par chacune des voix narratives du roman et s’inscrit ainsi dans chacun de ces espaces, dans leur pluralité et leur éclatement. Lol est aussi invention du lecteur puisque Jacques Hold « invente » et sollicite de ce fait l’imaginaire du lecteur au sein d’une représentation mouvante de l’espace et de ce personnage trouble et mystérieux.

Lol s’inscrit dans ce labyrinthe des voix et dans ce télescopage de l’espace-temps au sein de la correspondance des voix narratives. En effet, entre l’événement vécu et l’anéantissement d’elle-même, le phénomène de fascination qui se met en place, -de rapt, de ravissement- permet à cet égard de mettre en place le propre espace de Lol, formé par le couple, celui qu’elle crée par son regard et auquel elle adhère.

Entre regards démultipliés et espaces surpris et ravis des amants par son regard-voyeur, qui capte et absorbe - de la même façon qu’elle se fond dans le champ de seigle -, Lol brouille elle-même l’espace aboli ou renaissant, tient lieu d’équilibre et de déséquilibre où il est ainsi question de fusion et de disjonction - lorsque le rapport triangulaire s’effondre et que Lol est ainsi à l’écart du couple -. Dès lors qu’elle ne peut plus suivre le couple, les regarder et les suivre jusqu’à l’obsession, alors, en effet, l’espace s’annihile et elle « crie » [5]

Ainsi, les situations de commencement ou de fin du monde, pour reprendre une expression durassienne, sont échos aux situations de désir et passent par ce jeu ténu entre le visible et l’invisible, les jeux de regard entre les personnages, les corps, les lieux, les voix et les silences qui se coulent dans l’écriture extatique de ce roman. Lol est déperdition, déplacée, ailleurs, dans ce nulle part, elle se fond dans les lieux mystérieux du champ de seigle, de la forêt, de « la mer qui monte », lieux atemporels sans commencement ni fin. Evanescence d’elle-même et de son espace incernable, indiscernable, Lol est - et - fait partie de cet état de suspens auquel participent les mots qui adviennent à elle, bâtis par une écriture sensuelle et extrêmement précise.

La voix de l’écrivain : espace intime de l’écriture

« Ce lieu d’égarement pour moi, c’est l’écrit, c’est ma seule certitude » [6]

L’écriture et la lecture sont les points lumineux de la quête de soi chez Marguerite Duras où il s’agit de trouver le lieu à soi, le lieu d’origine ou le lieu de l’écrit :

« L’écrit vient d’ailleurs, d’une autre région que celle de la parole orale /…/ Cette parole s’adresse à une seule personne que je n’ai jamais vue, que je ne connais pas et qui lit. C’est une expérience très particulière, qui peut difficilement se comprendre » [7]

Cette imbrication de voix narratives comme on l’a vu précédemment et la complexité engendrée par cette concurrence énonciative immanente au récit, participent de cet espace trouble et indéfinissable, d’un ailleurs, entre imminence et intranquillité, cette sorte de suspens permanent qui borde chaque phrase. Comme une langue en sursis auxquelles se mêlent des atmosphères d’espace inhérentes à phénoménologie de l’écriture chez Marguerite Duras :

« C’est laisser le mot venir quand il vient, l’attraper comme il vient, à sa place de départ, ou ailleurs, quand il passe. Et vite, vite, écrire, qu’on n’oublie pas comment c’est arrivé vers soi » [8]

Aussi, à cet abandon, à cet enlisement de Lol dans le champ de seigle où elle « plonge, plonge de plus en plus dans une ombre verte et laiteuse » (RLVS, p. 62), comme pour l’écrit, le mot que Marguerite Duras dit laisser venir à elle, Lol « laisse agir la faiblesse merveilleuse qui l’a couchée dans ce champ, la remplir jusqu’à la suffocation /…/ » (RLVS, P. 63). Son écriture, entre voix et image, crée ainsi dans ce roman l’expression d’une quête existentielle au sein de laquelle la voix du lecteur investit de même la singularité de son espace-temps.

Au sein de cette complexité narrative, s’entrelace l’imaginaire de chaque acteur du roman, autrement dit les personnages-narrateurs eux-mêmes et le lecteur. L’histoire de Lol permet ainsi d’installer à la fois ces instances énonciatives qui créent correspondances et constellations de l’espace-temps des personnages qui racontent l’histoire et de convoquer une esthétique de l’allusion-illusion où l’écriture concurrence les jeux de la représentation de l’espace entre intimité et éloignement ou ravissement.

Notes

[1] Le Ravissement de Lol V. Stein, Paris, édition Gallimard, 1964. Nous abrégerons le titre du roman sous le signe RLVS

[2] En effet, les couples se quittent et se forment autrement, de la même façon que les glissements narratifs entre les différents locuteurs en présence dans ce roman.

[3] Comme c’est parfois le cas lorsque le locuteur se dédouble lui-même, passant du « je » au « il ».

[4] Marguerite Duras, entretien avec Catherine Francblin, Art Press International, janvier 1979.

[5] « Lol V. Stein c’est quelqu’un qui réclame qu’on parle pour elle sans fin, puisqu’elle est sans voix. C’est d’elle que j’ai parlé le plus, et c’est elle que je connais le moins. Quand Lol V. Stein a crié, je me suis aperçue que c’était moi qui criais. Je ne peux montrer Lol V. Stein que cachée, comme le chien mort sur la plage. » Marguerite Duras, entretien avec Catherine Francblin, ibid.

[6] In Le Magazine Littéraire, numéro 278, juin 1990

[7] In Les Parleuses, entretien avec Xavière Gauthier, Paris, éd. de Minuit, 1974, p. 160

[8] In Le Magazine Littéraire, cité supra

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