La Revue des Ressources
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Pourquoi la Fondation Rosenberg 
pour les enfants (RFC) 

Un texte inédit de Robert Meeropol pour expliquer l’œuvre de sa vie après l’exécution de ses parents.

mardi 8 novembre 2011, par Robert Rosenberg Meeropol, Wendy Kay Johnson
(Editor/Translator)

 [ Original version in English ]

 J’ai créé la « Fondation Rosenberg pour les enfants » ( The Rosenberg Fund for Children — ci-après RFC ), en 1990 et depuis j’y travaille à temps plein en tant que Directeur Exécutif. La RFC est une fondation publique dont le but est de trouver le financement pour répondre aux besoins éducatifs et affectifs des enfants de militants progressistes comme des jeunes activistes progressistes qui sont dans la ligne de mire des autorités américaines. La Fondation a quatre principes de base pour son travail : tous les êtres humains sont de valeur égale ; les êtres humains sont plus importants que le profit ; la paix mondiale est une nécessité et la société doit fonctionner en respectant des limites écologiques durables.
 Les enfants dont les parents ont perdu leurs emplois, ont été mis sur liste noire, harcelés, blessés, tués ou emprisonnés, en raison de leur tâche pour avancer la cause d’un ou de plusieurs de ces principes, sont admissibles à une subvention de la RFC.

La Fondation Rosenberg Pour les Enfants :

un nouvel héritage des Rosenberg

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Robert Meeropol discute avec des allocataires (RFC)
Source amrpoz.livejournal.com

 Le privilège d’être à la tête de la RFC ont fait de ces 21 dernières années les meilleures de ma vie. Les décennies qui ont précédé ont été plus difficiles.

Dans les années 70 mon frère et moi avions été demandeurs dans un litige et nous avions fantasmé sur ce que nous ferions avec l’argent que nous pensions pouvoir gagner : créer une fondation au nom de nos parents, Ethel et Julius Rosenberg. En 1980 je me suis rendu compte qu’il s’agissait bien d’un rêve, sans pour autant l’abandonner. C’était ma principale motivation pour commencer mes études de droit en 1982. Mon objectif était de devenir un « gestionnaire de patrimoine de gauche ». Certains amis se sont moqués de l’idée, c’était seulement ma femme, Elli, qui savait que j’aspirais à utiliser les compétences d’avocat que j’allais acquérir pour réaliser mon rêve.

Après la faculté de droit j’ai fait un stage dans le judiciaire et ensuite j’ai travaillé dans un cabinet d’avocat d’affaires. Bien que l’acquisition des connaissances réalisées dans ce processus pouvait m’aider à réaliser ce rêve, en 1988 j’en étais toujours aussi éloigné.

Lorsque j’ai rencontré Pat, en 1988, j’aspirais à un changement. Pat était membre du groupe des “Ohio 7” qui étaient sur le point d’être jugés dans la ville où j’habitais — Springfield, dans l’État du Massachusetts. Ils étaient accusés de « conspiration séditieuse pour renverser le gouvernement par l’utilisation de la violence ». Pat, dont les filles étaient âgées de 13, 11 et 9 ans, risquait 60 ans d’emprisonnement.

Les co-défendeurs de Pat, Tom et Carol, avaient trois enfants eux aussi. Lors de l’arrestation de Tom et de Carol, les autorités fédérales ont saisi leurs enfants, âgés de 11, 5 et 3 ans, et les ont détenus incommunicado pendant des semaines. Pendant ce temps-là, l’aîné des enfants était interrogé à répétition, parfois des heures durant. On a prévenu les parents qu’ils ne reverraient pas leurs enfants tant qu’ils refuseraient de coopérer avec le gouvernement. En écoutant cette histoire terrifiante, sur ce que notre gouvernement faisait subir à ces enfants, j’ai recommencé à avoir des flashbacks de ma propre enfance.

J’ai été étonné d’apprendre que vers la fin des années 80, il y avait des enfants qui vivaient un cauchemar semblable à ce que j’avais connu pendant l’arrestation de mes parents. Mon rêve allait trouver sa focalisation. J’allais quitter mon poste au cabinet de droit et commencer à créer la RFC dans le but de répondre aux besoins éducatifs et affectifs de ces enfants, et d’autres enfants de militants progressistes, ciblés par le gouvernement de ce pays.

J’ai appris que notre pays détenait plus de 100 prisonniers politiques (Black Panthers, membres du American Indian Movement, nationalistes porto-ricains, et d’autres) et mon enquête initiale démontra que parmi ces familles il y avait au moins 70 enfants. J’ai aussi commencé à recueillir des témoignages de militants progressistes à travers tout le pays qui avaient été licenciés, mis à l’indexe, harcelés, attaqués physiquement et même tués en raison de leurs engagements politiques. Je ne m’attendais pas au nombre de personnes concernées et je me suis rendu compte qu’à de rares exceptions près la communauté progressistes n’était pas au courant de la situation sinistre à laquelle ces militants et leurs enfants étaient confrontés.

Les États-Unis d’Amérique sont un pays qui fait semblant d’encourager ses citoyens à participer à la vie politique de la nation, mais pour ceux qui luttent contre le racisme, l’injustice, l’exploitation économique et les ravages sur l’environnement, souvent il y a un prix lourd à payer. Les parents qui sont militants font face à une difficulté beaucoup plus grande. Ils doivent souvent choisir entre leur lutte politique et la protection de leurs familles.

J’ai réalisé que La RFC pourrait aider ces familles, et en mettant ces enfants en relation avec un réseau de soutien, aider au développement de la communauté progressiste. Donc, à la fin de 1989, j’ai écrit ce qui suit pour recueillir des fonds pour La RFC :

« Indépendamment des différences tactiques et politiques que nous pouvons avoir avec ces parents militants, leur sort est le résultat d’actions politiques qu’ils mènent pour transformer notre monde quotidien en une société qui respecte la valeur intrinsèque et égale de tous les êtres, dans laquelle les êtres humains sont plus importants que le profit, et qui reconnaît les limites écologiques de la croissance. Leurs enfants sont complètement innocents. Lorsqu’ils sont séparés de leurs parents, ils deviennent, comme mon frère et moi, les enfants du mouvement. En tant que tels, ils méritent le soutien spécial de tous ceux qui sont engagés dans les luttes progressistes.

Nous voyons aux États-Unis... et ailleurs dans le monde, que la réalisation de la liberté politique et de la justice sociale et économique peut prendre des décennies. Par conséquent, chaque mouvement doit travailler à transmettre ses valeurs et ses objectifs aux générations suivantes. Mon expérience personnelle m’a appris qu’un moyen important pour la promotion du partage de ces idées est d’œuvrer à travers les organisations communautaires alternatives, telles les écoles et les colonies de vacances. Cependant, beaucoup de ces organisations sont dans une situation financière extrêmement difficile. Une subvention permettant à un enfant de parents « ciblés » de participer à une de ces colonies de vacances aiderait non seulement l’enfant mais pourrait contribuer à assurer la pérennité de ces organisations. Enfin, ces enfants nous offrent une occasion unique de promouvoir ces valeurs auprès de ceux qui bénéficieront tout particulièrement d’une compréhension desdites valeurs, en particulier de les faire comprendre. En effet, ce mouvement est un investissement dans la prochaine génération. »

En Septembre 1990, j’ai emménagé dans un bureau et je suis devenu le directeur exécutif de la RFC. J’avais réussi à recueillir des fonds pour démarrer au cours de l’année précédente. Plusieurs dizaines de donateurs avaient fait acte de foi en s’engageant à contribuer chaque année pendant quatre ans, pour me permettre de travailler à temps plein sur ce projet. La RFC a donné ses premières subventions le 10 mai 1991. Deux subventions, chacune de 402,50 dollars, ont permis à deux enfants d’un prisonnier politique de passer deux semaines dans une colonie de vacances.

Pendant ce temps là, ma femme, Elli et moi-même, avec un petit groupe devenu le premier conseil d’administration de la RFC, nous étions sur le point de lancer notre appel de fonds. Nous avons organisé « un concert au profit du démarrage ». Il semblait presque absurde d’appeler « dotation » les 12.500 dollars que nous avions recueillis, mais nous n’étions pas découragés. Lorsque nous avons fait notre première subvention au titre de la RFC il y avait moins de 1.000 donateurs, et le fonds de dotation initial était à moins de 20.000 dollars, et seulement 50.000 en promesses de dons annuels nous séparait de la fin de l’organisation.

Alors que nous étions dans le feu de l’action, nous avions l’impression de progresser péniblement vers quelques nouveaux donateurs chaque année, bâtissant ainsi la dotation (surtout avec des milliers de chèques de 25 dollars). Ainsi, nous avons tendu la main à de nouveaux bénéficiaires, une famille à la fois. Avec le recul, ce rythme de croissance était à couper le souffle. En 2000, nous avons accordé 100 subventions totalisant 190 000 dollars pour 180 bénéficiaires et notre fonds de dotation est passé à plus d’un million de dollars. Aujourd’hui, nos subventions dépassent plus de 350.000 dollars par an, notre fonds de dotation a dépassé les deux millions de dollars et à l’échelle nationale nous avons plus de 10.000 supporters.

Nous avons également élargi de façon spectaculaire la portée de notre projet. Au début, nous ne donnions des subventions qu’uniquement aux enfants de « militants ciblés », âgés de moins de 18 ans. En 1993, nous avons inauguré notre subvention Carry It Forward [ portons le plus loin ] pour les jeunes adultes âgés de 18 à 22 ans. Ces subventions ont permis des formations les aidant à se préparer pour la vie d’adulte. En 1995, nous avons lancé notre programme de « Subvention de Voyage » pour permettre aux enfants de prisonniers politiques de rendre visite à leurs parents détenus. En 1999, nous avons lancé un nouveau programme de « rassemblement » pour notre premier week-end avec 30 bénéficiaires actuels et anciens. En 2000, nous avons révisé nos directives pour nous permettre de soutenir les jeunes militants ciblés ainsi que les enfants des militants ciblés, et nous avons également lancé une subvention spéciale pour un voyage unique destiné aux jeunes de 18 à 24 ans. En 2004, pour la première fois, nous avons réuni les militants et leurs enfants pour une « réunion de famille ».

Durant nos 17 premières années, chaque année nous avons augmenté le montant accordé et le nombre de personnes qui en ont bénéficié, atteignant un record de 400.000 dollars accordés à près de 300 bénéficiaires en 2007. Pour faire face à la crise en 2008 nous avons réduit nos subventions à 350.000 dollars. Pour autant, en 2010, nous avons réussi à porter ce chiffre à 360 000 dollars de subventions et nous espérons attribuer un total de 370.000 dollars cette année. À ce jour nous avons reçu plus de 4 millions de dollars pendant nos 20 ans d’existence en tant que Fondation subventionnelle.

Actuellement nous aidons des enfants d’Amérindiens militants, ceux qui ont lutté contre l’occupation de Vieques par la Marine, des militants antiracistes, syndicalistes, militants réfugiés d’Afrique, de Haïti et d’Amérique, des musulmans ciblés, des militants des droits pour les droits civiques des femmes et des homosexuels, des militants pour l’environnement, des militants défenseurs des droits des prisonniers, des prisonniers politiques et militants pour la paix, ainsi que bien d’autres encore. Durant cette dernière décennie, nous avons surpassé de très loin les limites de ma vision initiale. Nous ne sommes pas seulement en train d’augmenter la quantité et la portée de nos subventions, nous avons aussi brisé l’isolement des militants, ce qui représente une partie intégrale de notre projet permanent. Le cœur du travail de la RFC a été et reste celui de pourvoir aux besoins éducatifs et affectifs des enfants de militants ciblés. Les enfants sont les bénéficiaires, mais la raison pour être admis à recevoir notre soutien est le militantisme de leurs parents. Ce qui reflète un deuxième aspect du projet de la RFC — le soutien du militantisme progressiste.

En 1990 le « Concert de Démarrage » était la première de plusieurs grandes manifestations publiques. Moi-même et la RFC nous avons traversé des étapes cruciales en 2003. Le 19 Juin 2003 c’était le 50e anniversaire de l’exécution de mes parents ; nous avons produit notre programme emblématique « Célébration des Enfants de la Résistance » devant une salle comble de 2600 personnes au New York City Center. Aussi, à cette date, La maison d’édition Saint Martin’s Press a publié mon mémoire politique, An Execution in the Family, que j’ai écrit pour raconter l’histoire de la RFC. Ces évènements ont amélioré notre visibilité auprès du public. Cette nouvelle notoriété, en même temps que la vague de répression qui a commencé après le 11 septembre 2001 et qui continue depuis, a fait que nous sommes inondés de nouvelles demandes d’aides.
Au moment où je détourne mon regard du passé pour mieux voir le présent, et l’avenir, j’entr’aperçois des temps excitants mais dangereux pour les militants progressistes. La RFC est déjà opérationnelle au milieu de l’activisme progressiste en plein essor, et fait face à une vague de répression en réaction. Quatre années de terribles conditions économiques et le fossé toujours grandissant entre les super-riches et le reste d’entre nous ont encouragé des centaines de milliers de jeunes américains à réagir. Tel que rapporté par le Nuclear Resist [ Résister au nucléaire ], les arrestations lors des manifestations sont en augmentation chaque année. En 2009, l’année où Obama a pris ses fonctions, seulement 665 personnes avaient été arrêtées. En 2010, ce nombre est passé à 1290 personnes, et en 2011, nous sommes passés à près de 3000 !

Dans l’Amérique de l’après septembre 2011, les peines de prisons sévères sont accompagnées de balles en caoutchouc, de pistolets paralysants, de cages pour la libre expression de la parole, de zones de rétention, de l’emprisonnement des avocats de la défense, des universitaires réduits au silence, du profilage racial, de la détention sans procès et des déportations politiquement motivées. Nous connaissons les risques encourus par toute personne qui conteste le programme de la droite. Je voudrais que chacun lisant ce texte comprenne ce que nos subventions représentent pour les familles que nous soutenons. Des adultes activistes et même leurs enfants presque adultes m’ont dit que si notre aide financière était importante, le fait de savoir qu’il y ait pour les soutenir en RFC une communauté de milliers de personnes était un réconfort et une source d’inspiration.

Le soutien de la RFC aux militants, très large dans sa portée, sera une ressource pour tous les mouvements progressistes actuels ainsi que les nouveaux mouvements qui viennent à naître. Il se peut que les demandes d’aide que nous recevons augmentent de façon spectaculaire, mais nous croyons que nos programmes vont suivre et répondre aux besoins. Et nous sommes confiants qu’avec le soutien de notre communauté, la Fondation Rosenberg pour les enfants continue à faire à une contribution importante et unique de la construction d’une société plus juste et plus humaine, que ces mouvements progressistes cherchent aussi à bâtir avec d’autres.

Au cours des vingt dernières années, La RFC a été transformée en projet viable à partir d’un rêve. La résistance de Julius et de Ethel Rosenberg, ainsi que l’éducation et l’amour d’Abel et de Anne Meeropol, ont donné naissance à la Fondation Rosenberg pour les Enfants. La RFC ne s’occupe pas de l’Affaire Rosenberg, mais l’Affaire Rosenberg fait partie de son héritage. En faisant ce travail merveilleux j’ai appris de précieuses leçons. Que la résistance soit source d’inspiration est peut-être la leçon la plus importante que j’aie apprise. La résistance de mes parents à travers leur refus de répéter les mensonges que le gouvernement exigeait d’eux, et ce que mes parents ont exprimé à travers leurs lettres, ont inspiré un mouvement. À son tour ce mouvement a inspiré une communauté d’entraide qui a protégé et soutenu mon frère et moi.

Mes parents ont été exécutés, mais ce qu’ils ont inspiré à cette communauté a survécu. Mes parents ont écrit dans leur dernière lettre pour mon frère et moi : « nous avons trouvé un réconfort dans la certitude que d’autres continueraient après nous ».*

La « Fondation Rosenberg pour les Enfants » représente mon effort pour justifier cette confiance. C’est le travail de ma vie : construire une organisation pour aider les générations actuelles et futures de militants progressistes et leurs enfants, de sorte que même s’il faut des générations pour transformer notre monde en une société plus équitable et plus juste, la RFC soit là pour les aider. Tout comme d’autres ont continué après mes parents, en aidant les enfants et en développant une communauté progressiste, la RFC travaille à assurer que d’autres continuent après nous.

© 2011 Robert Meeropol Rosenberg

Traduction W. K. Johnson


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Robert Meeropol
An Execution in the Family :
One Son’s Journey
St. Martin’s Griffin (June 1, 2004)
Source amazon.com

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*NdLRdR : La dernière lettre de Ethel et de Julius Rosenberg fut écrite alors qu’ils se trouvaient exceptionnellement ensemble et pour la dernière fois avant leur exécution, le jour même du 19 juin 1953. Ce fut pour leurs fils. Il est possible d’interpréter la première phrase comme une allusion à l’ultime rencontre des enfants et de leurs parents, le matin même. Elle est publiée dans sa propre langue en différents endroits sur le web, et bien sûr dans le site de la RFC : http://www.rfc.org/lastletter où elle est épurée du double post-scriptum, et l’on comprend pourquoi, à lire l’information que Robert Meeropol Rosenberg prend soin de donner ici, quand il précise, dans le troisième paragraphe avant la conclusion : « La RFC ne s’occupe pas de l’Affaire Rosenberg, mais l’Affaire Rosenberg fait partie de son héritage ».
 Au contraire, nous nous sommes permis d’ajouter le double post-scriptum, dans la mesure où c’est du dossier à la fois « sensible » et historique qu’il s’agit, dans La RdR (connaître le passé pour comprendre son émergence critique actuelle).

 Manny est le nom familier sous lequel Ethel désigne à ses enfants l’avocat de leur défense Emmanuel Bloch, auquel elle a confié de leur être attentif pendant sa détention et qui a endossé la responsabilité de leurs visites dans la prison de Sing Sing. Le post-scriptum lui étant adressé témoigne d’un message ultime. Il se peut que la personne pour laquelle Ethel demande à Emmanuel Bloch de transmettre ses vœux et qu’elle remercie de l’avoir aidée à « grandir » soit le psychiatre et psychanalyste Saul Miller, alors âgé d’une quarantaine d’années, qu’elle avait consulté durant sa vie libre pour affronter des peurs liées à l’enfance, mais qu’Emmanuel Bloch avait laissé à distance de la prison et de l’information des dossiers, parce qu’il pensait que cela aurait pu accroître les moyens de pression du FBI. [1].

Le 19 juin 1953,

Nos bien-aimés les plus chers, nos si précieux enfants,

Ce matin il semblait tout simplement que nous puissions à nouveau être ensemble après tout. Maintenant que cela ne peut exister, je veux tellement que vous sachiez ce que j’ai été amenée à connaître. Malheureusement, je ne peux écrire que de simples mots ; nos propres vies doivent nous enseigner le reste, même une vie comme la mienne me l’a appris.

Bien sûr, vous nous pleurerez amèrement au début, mais dans l’affliction vous ne serez pas seuls. C’est notre consolation et finalement elle doit être la vôtre.

Et puis, vous devez aussi parvenir à croire que la vie vaut d’être vécue. Soyez assurés même maintenant, alors que la fin de la nôtre s’approche lentement, que nous savons cela avec une conviction qui fera la défaite du bourreau !

Notre vie doit nous apprendre, aussi, que le bien ne peut pas vraiment s’épanouir dans le milieu du mal, que la liberté et toutes les choses qui font une vie vraiment satisfaisante et utile, doivent parfois être achetées très cher. Soyez donc rassurés que nous soyons sereins et que nous comprenions, avec le plus profond des moyens de comprendre, que la civilisation n’a pas encore progressé au point où la vie n’ait pas besoin d’être perdue pour l’amour de la vie, et que nous aurons été consolés de savoir avec certitude que les autres allaient continuer après nous.

Nous déplorons de n’avoir pu connaître la satisfaction et l’énorme joie de vivre nos vies à l’air libre avec vous.

Votre papa qui est avec moi dans ces dernières heures capitales envoie son cœur et tout l’amour qui est en lui pour ses garçons qui êtes ce qu’il a de plus cher. Rappelez-vous toujours que nous étions innocents et ne pouvions pas tromper notre conscience.

Nous vous serrons contre nous et vous embrassons de toutes nos forces.

Tendrement,

PAPA ET MAMAN

JULIE        ETHEL


P.S. pour Manny : La médaille religieuse des Dix commandements avec la chaîne, et ma bague de mariage — je souhaite que vous les offriez à nos enfants comme un gage de notre amour éternel.

P.S.— pour Manny

Merci d’assurer de transmettre mes meilleurs vœux à ______. Dites-lui que je l’aime et l’honore de tout mon cœur — dites-lui que je veux qu’il sache comme j’estime qu’il partage mon triomphe — car je n’ai aucune crainte et aucun regret — sinon que la sortie du piège n’ait pas été complètement effectuée et que les qualités que je possédais n’aient pas pu s’étendre jusqu’à leurs capacités les plus pleines — je veux qu’il ait le plaisir de savoir ce qu’il a signifié pour moi, combien il a fait pour m’aider à grandir — tout notre amour à tout ceux qui nous sont chers.

Je vous aime tant —

Ethel


June 19, 1953

Dearest Sweethearts, my most precious children,

Only this morning it looked like we might be together again after all. Now that this cannot be, I want so much for you to know all that I have come to know. Unfortunately, I may write only a few simple words ; the rest your own lives must teach you, even as mine taught me.

At first, of course, you will grieve bitterly for us, but you will not grieve alone. That is our consolation and it must eventually be yours.

Eventually, too you must come to believe that life is worth the living. Be comforted that even now, with the end of ours slowly approaching, that we know this with a conviction that defeats the executioner !

Your lives must teach you, too, that good cannot really flourish in the midst of evil ; that freedom and all the things that go to make up a truly satisfying and worthwhile life, must sometimes be purchased very dearly. Be comforted then that we were serene and understood with the deepest kind of understanding, that civilization had not as yet progressed to the point where life did not have to be lost for the sake of life ; and that we were comforted in the sure knowledge that others would carry on after us.

We wish we might have had the tremendous joy and gratification of living our lives out with you. Your Daddy who is with me in these last momentous hours, sends his heart and all the love that is in it for his dearest boys. Always remember that we were innocent and could not wrong our conscience.

We press you close and kiss you with all our strength.

Lovingly,

DADDY AND MOMMY

JULIE        ETHEL


P.S. to Manny : The Ten Commandments religious medal and chain and my wedding ring—I wish you to present to our children as a token of our undying love.

P.S.—to Manny

Please be certain to give my best wishes to _________. Tell him I love and honor him with all my heart— Tell him I want him to know that I feel he shares my triumph— For I have no fear and no regrets— Only that the release from the trap was not completely effectuated and the qualities I possessed could not expand to their fullest capacities— I want him to have the pleasure of knowing how much he meant to me, how much he did to help me grow up— All our love to all our dear ones.

Love you so much—

Ethel

 [2]

P.-S.

- - THE ROSENBERG FUND FOR CHILDREN :
http://www.rfc.org/

- - La vidéo suivante propose le court documentaire réalisé et produit par le saxophoniste et compositeur Daniel Weidlein dédié à la chanson Strange Fruit et qui remporta le 4è place lors de la Journée de l’Histoire Nationale, en 2006. C’est un film étonnant car il couvre beaucoup de choses en un temps très court.
 Il commence avec des photographies de lynchages insupportables car réelles, par des hommes blancs contre des hommes noirs dans le sud des États-Unis depuis la fin des années 20 jusqu’au début des années 50. Dans certaines scènes, des jeunes garçons avec leurs pères, fiers de les introduire aux « joies » de la suprématie blanche, sont témoins de scènes horriblement violentes. « De nombreux rapports de séances de lynchage incluent le maire et le shérif ».
 Une des questions posées par la voix off donne lieu à des informations détaillées sur ces pratiques barbares et leurs auteurs. Elle explique comment les lois anti-lynchage sont constamment battues par des manipulations malhonnêtes de la législature américaine et elle informe le spectateur qu’il n’existe toujours pas de loi anti-lynchage aux États-Unis (en 2006).
 Sur cette toile de fond épouvantable, le narrateur poursuit en racontant l’histoire de Billie Holiday. Nous apprenons qu’elle a commencé à chanter avec un groupe entièrement blanc et que lorsqu’ils voyageaient à divers endroits où elle chantait, également devant un public de blancs, Billie ne pouvait pas rester dans les mêmes hôtels que ses musiciens à cause de la ségrégation et parfois elle dût aller mendier un lit à trouver pour la nuit.  On croit qu’elle-même avait assisté à un lynchage et que traumatisée elle avait à ce titre décidé de quitter le sud et vers le nord.
 C’est en 1939 qu’elle rencontra Abel Meeropol qui avait écrit le poème des Fruits Étranges.
 Elle chanta sa chanson pour la première fois peu après. Personne d’autre ne pouvait chanter cette chanson comme Billie et dans l’esprit des gens elle était l’auteur de son chant. Mais pas au-delà que Robert Meeropol expliquât dans son livre An Execution in the Family, publié en 2003 (pas encore traduit en France malgré son succès aux USA et ses rééditions), qu’Abel Meeropol, qui les avait adoptés lui et son frère Michael, après qu’ils fussent rendus orphelins par l’exécution de Julius et Ethel Rosenberg, leurs parents, était le véritable auteur de la chanson. Il l’a écrite en 1938 sous le pseudonyme de Lewis Allen, après avoir vu la photo de Lawrence Beitler, tirée à plusieurs milliers d’exemplaires, explicite des corps lynchés de Thomas Shipp et Abram Smith, respectivement âgés de 18 et de 19 ans, à Marion, dans l’Indiana. C’était le 7 août 1930 et des officiers de police présents parmi la foule avaient coopéré au lynchage, au cours duquel miraculeusement le jeune James Cameron (16 ans) avait pu garder la vie sauve en étant libéré de la pendaison (le seul survivant qui ait jamais réchappé d’un lynchage).
 Dossiers Commodore avait été la seule compagnie de musique assez courageuse pour produire la chanson. Elle s’est vendue à plus de 10.000 exemplaires en première semaine.  Il est important de garder vivante la mémoire de cette chanson comme un symbole de la lutte pour mettre fin au racisme en Amérique. (Résumé par W. J.)


Extraits de Wikipedia :

La chanteuse afro-américaine Billie Holiday l’interpréta pour la première fois en 1939, au Café Society à New York. Ce poème écrit en 1938 par Abel Meeropol compte parmi les réquisitoires artistiques contre les lynchages couramment pratiqués dans le sud des États-Unis ; elle est en outre considérée comme l’une des premières manifestations du mouvement pour les droits civiques dans ce pays. Le terme « Strange Fruit » est d’ailleurs devenu synonyme de lynchage.

Le « Strange Fruit » évoqué dans le morceau est le corps d’un Noir pendu à un arbre. On peut lire dans la deuxième strophe : « Scène pastorale du vaillant Sud, Les yeux exorbités et la bouche tordue, Parfum du magnolia doux et frais, Puis une soudaine odeur de chair brûlée ».

Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit suspendu aux peupliers.

Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh !

Scène pastorale du valeureux Sud,
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum de magnolia doux et frais,
Puis l’odeur soudaine de chair brûlée !

Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.

C’est un fruit que les corbeaux cueillent,
rassemblé par la pluie, aspiré par le vent,
Pourri par le soleil, lâché par les arbres,
C’est là une étrange et amère récolte.

http://wn.com/Abel_Meeropol



Nous sommes vos fils, Michael et Robert Meeropol, Éditions sociales - Éditeurs français réunis, Paris, 1975. (disponible @ fr.amazon)

The Rosenberg Letters : A Complete Edition of the Prison Correspondence of Julius and Ethel Rosenberg (Garland Reference Library of the Humanities), Michael Rosenberg as Editor, Routledge Publisher, March 1994— Fst edition. (Pas encore traduit en français).

Heir to an execution, documentaire de création par Ivy Meeropol (2004) ; la séquence de l’enfance de Michael et de Robert en 1953 peu avant et peu après l’exécution, l’orphelinat, l’adoption... :
http://youtu.be/LyoFDloAmtg

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Marie-Hélène Amiable Député-Maire de Bagneux
remet à Robert Meeropol
la médaille de la ville (FR)
(2008)
Hommage à Ethel et Julius Rosenberg
(Cérémonie des 55 ans de l’éxécution)
Source Mémoire de Julius et Ethel Rosenberg (L’association)

Notes

[1] Nous disposons plusieurs sources sur les questions privées qui purent être déterminantes chez Ethel, et qui infirment radicalement les accusations misogynes abjectes dont elle fut l’objet dans le cadre de rumeurs de la Presse organisées par le FBI, qu’il s’agît de « Julius is the slave and his wife, Ethel, the master. » (voir dans le blog The Edge of the American West — archive, 2008 — l’évocation de l’ouvrage de Kathryn S. Olmsted Red Spy Queen sur Elizabeth Bentley, communiste influente et célèbre pour s’être retournée en informatrice du FBI), ou encore de l’évocation par Eisenhower, dans une lettre à son fils en Corée, de la « ménagère » à ce titre protégée par l’idéologie de la famille, — justification de ne pas accorder la grâce, car d’après lui cela aurait été un encouragement de cible pour les prochaines recrues de l’espionnage soviétique aux États-Unis, alors qu’en réalité sa condamnation et son silence l’accablaient dans la Presse d’être une « mauvaise mère ». On trouve également des informations sur la souffrance personnelle qu’Ethel avait du apprendre à maîtriser, grâce à l’amour de Julius — peut-on lire — qui l’avait extraite de sa famille et qui par là l’avait sauvée du froid, (dans tous les sens du terme), et de plus qui la protégeait aussi des informations qui auraient pu l’inquiéter ; ce que confirma son frère Greenglass, des décennies plus tard, et également le psychiatre et psychanalyste Saul Miller auquel Elizabeth Pillips, psychologue qu’Ethel, souffrant d’anxiété, avait consultée, l’avait présentée. Le plus connu des ouvrages qui parlent d’elle sont d’une part The Brother, de Sam Roberts, d’après son interview scoop de David Greenglass (le frère d’Ethel) pour The New York Times en 2001, paru la même année chez Random House Trade (accessible sur amazon.com), qui révèlera la misogynie du Département d’État à l’encontre de la jeune femme, en particulier dans son entretien avec l’ancien chef du département de la justice de Eisenhower qui lui déclara ne pas avoir eu l’intention de faire exécuter le couple, puis à la seconde question « alors pourquoi ? » répondant : « parce que Ethel n’a pas cru à notre bluff ! » — ce qui laisse Sam Roberts pour le moins perplexe sur la vertu judiciaire du procès. Le second ouvrage est Ethel Rosenberg : beyond the myths de Ilene J. Philipson, (1988 ; Rutgers University Press, 1ère édition, Decembre 1, 1992), livre spéculatif d’un point de vue psycho-analytique qui tente une interprétation relativement abusive des comportements d’Ethel puisqu’il s’agit d’une interprétation posthume, et par conséquent dressant un portrait qu’il ne conviendrait pas de prendre pour le statut de la jeune femme, mais au moins a-t-il le mérite de révéler une personnalité complexe, à la fois fragile et forte, qui après s’être mise à distance de sa propre famille était devenue une jeune actrice et chanteuse (amie des Meeropol).

[2] « Letter Reprinted from We Are Your Sons by Robert and Michael Meeropol (1975) ». Excerpt from The Rosenberg Trial @ umkc.edu.

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