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Novalis et la minéralogie (1) : Werner et l’Académie des mines de Freiberg 

mardi 10 février 2009, par Laurent Margantin

La Bergakademie
Hardenberg arrive à Freiberg en décembre 1797, soit trente-deux ans après la fondation de la Bergakademie, alors que celle-ci est déjà connue par tous les géologues européens. Son audience s´étend même en dehors de l´Europe, faisant venir jusqu´à elle des étudiants d´Amérique du sud ou de Russie. D´où vient ce succès, qui fait de la petite ville située au pied des Monts Métallifères (Erzgebirge), à la fin du dix-huitième siècle, un des centres du savoir géologique ?

À l´époque, on comptait environ 9400 habitants à Freiberg, dont plus de la moitié (5000) étaient employés au service des mines. On exploitait une diversité impressionnante de gîtes minéraux dans les 240 mines de la région : argent, antimoine, arsenic, cuivre, cobalt, fer, manganèse, molybdène, plomb, zinc, etc. C´est autour de l´exploitation de l´argent que la ville minière s´était constituée en 1168. Dès le Moyen-âge en effet, les activités minières et métallurgiques étaient de première importance en Saxe : au seizième siècle par exemple, les deux tiers jusqu´aux trois quarts des revenus des seigneurs locaux provenaient de la production d´argent. Par la suite, l´exploitation d´autres minerais prit de l´importance, sans que cette diversification fût suivie d´une hausse de la production : on produisait en 1763, à Freiberg, autant d´argent qu´en 1540. La concurrence d´autres régions métallifères d´Europe obligeait la noblesse locale à encourager l´invention de nouveaux modes de détection et d´exploitation des gîtes minéraux. De plus, la Saxe devant payer d´importantes réparations à la Prusse suite à la guerre qui avait opposé les deux puissances, il fallait trouver de nouvelles ressources financières .

Fondée en 1765, c´est-à dire juste après la guerre de Sept ans (1756-1763), la Bergakademie devait permettre à la Saxe d´augmenter sa production en minerais, au moyen de nouvelles techniques minières. La création d´une telle institution s´inscrivait dans une longue tradition, puisque depuis le seizième siècle quelques grandes figures avaient fait la gloire des mines de la région des Monts Métallifères, comme Agricola (1494-1555), à la fois théoricien, auteur d´un De Natura Fossilium, et homme de terrain, ayant passé sa vie dans les villes minières de Joachimstahl et Chemnitz ; ou bien, plus proche de Novalis, Friedrich von Oppel, auteur d´une Anleitung zur Markscheidekunst (Subterranea Geometry) publiée en 1749, ou encore Johann Lehmann et Georg Füchsel, qui, parmi beaucoup d´autres chimistes et minéralogistes du dix-huitième siècle, fréquentèrent les mines de Thüringe et de Saxe.

Le projet de fonder une Académie des mines en Saxe remonte en fait au début du siècle. Celui-ci dut s´opposer à une tradition du secret, pour laquelle le savoir de la terre et des mines ne se dispense pas dans des écoles, mais sur les lieux d´extraction, où certaines techniques, certaines connaissances (comme celles permettant par exemple de reconnaître un gisement) doivent être conservées, tenues secrètes. Une institution publique contrevenait à cette pratique d´enseignement privé qui avait pour fonction de préserver certains privilèges. Après avoir créé les premières bourses d´Etat, l´administration saxonne encouragea la création d´une première école professionnelle, le 13 janvier 1716, à Saint Joachimstahl, suite à un décret impérial. Une formation de trois années y était dispensée ; l´élève se mettait ensuite à la disposition de l´administration des mines.

À Freiberg, la première tentative pour fonder une école spécialisée hors du cadre universitaire (où étaient enseignés avant tout le droit et la théologie) fut celle de Johann Friedrich Henckel, qui proposa des cours en chimie métallurgique et en minéralogie à partir de l´année 1718/19. Henckel avait fait des études de chimie à Halle et transmit à ses élèves de Freiberg les connaissances qu´il avait acquises concernant la théorie du Phlogiston. Il se livra également à des expériences en laboratoire, cherchant ainsi à fonder un espace institutionnel où le savoir ne serait pas seulement transmis mais étendu.

Parallèlement, dès 1710, le roi de Saxe Auguste le Fort désirait fonder une Université Augustus, spécialisée dans l´enseignement des techniques minières ; il ne parvint toutefois pas à réaliser ce projet. Peu après, Carl Friedrich Zimmermann, ami de Henckel mort en 1744, peut être considéré comme l´un des fondateurs spirituels de la Bergakademie de Freiberg, puisqu´il publie en 1740 un écrit intitulé Obersächsische Berg-Academie dans lequel il se montre convaincu de la nécessité de fonder une institution spécialisée dans les matières minières. En 1762, le juriste Thaddäus Peithner von Lichtenfels obtint la chaire de sciences de la mine tout nouvellement créée à l´université de Prague, qui montrait ainsi l´exemple. Mais un seul homme pouvait-il couvrir tout le champ du savoir en géologie, minéralogie, chimie, mathématiques, etc., champ bien plus étendu qu´au temps d´Agricola ? L´originalité de l´Académie de Freiberg, fondée trois années plus tard, devait consister dans la création d´une équipe de spécialistes dans différentes matières dont la connaissance était indispensable pour qui travaillait à l´exploitation des mines. Nous l´avons déjà dit, c´est pour des raisons économiques, suite à l´affaiblissement causé par la guerre de Sept ans, que la noblesse saxonne se décida à créer la Bergakademie. Les deux fondateurs furent Anton Friedrich von Heynitz, grand-oncle de Novalis, et Friedrich Wilhelm von Oppel, dont le fils, Julius Wilhelm deviendra conseiller financier auprès du collège de Saxe et l´ami du poète.

La Bergakademie est donc l´une des premières écoles techniques du monde. D´autres institutions de ce type apparurent ensuite en Europe : à Schemnitz, en Autriche-Hongrie, en 1770 ; à Berlin la même année ; à Saint-Pétersbourg, en 1773 ; à Almaden en Espagne en 1777. À Paris, l´École des Mines est fondée en 1778.

Une formation à la Bergakademie durait entre trois et quatre ans. Il y avait deux classes d´étudiants : les boursiers et les étudiants payants (l´un d´entre eux fut Novalis). Le statut de ces derniers était moins astreignant, car ils n´étaient pas obligés comme les boursiers de rendre compte, à travers la composition d´un journal détaillé, de leurs études et activités. Boursiers et étudiants payants étaient une cinquantaine du temps de Hardenberg.

Des étudiants allemands mais aussi étrangers pouvaient suivre une formation à la Bergakademie, et c´est le passage de quelques futures célébrités qui fit la renommée de l´établissement devenu en quelques années "une grande académie ou université attirant, comme aux temps médiévaux, par le renom de son enseignant, des élèves de tous les coins du monde civilisé" . Ainsi, Alexander von Humboldt, le célèbre naturaliste, à Freiberg en 1791/92, devint par la suite conseiller des Mines ; d´autres Allemands, Herder fils, Leopold von Buch, Franz von Baader, Gotthilf Heinrich von Schubert, Theodor Körner passèrent par la Bergakademie. Mais Jean-François d´Aubuisson de Voisins qui, sous l´influence de Werner, passa des mathématiques à la géologie ; Robert Jameson, qui fonda la "Wernerian society" en 1812 à Edinburgh ; Fausto de Elhuyar, qui fut directeur de l´Académie des mines de Mexico après un séjour en Saxe en 1772 ; Henrik Steffens, Norvégien, Naturphilosoph proche de Schelling, et qui fut l´élève de Werner de 1799 à 1802 , suivirent également des cours à Freiberg, ainsi que des étudiants venus du Danemark, de Suède, de Pologne, de Russie, du Portugal, etc .

Effet direct ou non de l´enseignement prodigué à la Bergakademie ? - la technicisation des moyens de production dans les mines de Saxe lors de la deuxième moitié du siècle permit d´intensifier l´exploitation de l´argent : de 6795 kilogrammes par année de 1741 à 1760, on passa à 7200 kilogrammes de 1761 à 1780, puis à 12 100 de 1781 à 1800. L´activité de techniciens comme Friedrich Wilhelm Heinrich von Treba, premier élève à l´Académie des mines de Freiberg, permet de mesurer l´impact que put avoir la fondation de cette école sur l´économie de la Saxe : en introduisant, en 1772, dans la mine de Marienberg dont il était le responsable, une de ses inventions, la machine à colonnes d´eau (Wassersäulenmaschine), il fit augmenter considérablement la production d´argent de son district en l´espace de quelques années.
Un Aufklärer, Johann Kaspar Riesbeck, dans sa Lettre d´un Français à travers l´Allemagne datant de 1783, signale l´importante activité minière en Saxe à cette époque :

La Saxe est un pays magnifique, mes frères ! J´ai fait un grand détour par les Monts Métallifères, par Freiberg, Marienberg, Annaberg et puis par Zwickau et Altenburg. On dirait que les énormes montagnes qui longent la frontière de la Bohême ont été entièrement creusées. Partout l´on voit des carrières, et dans chaque vallée retentit le bruit des marteaux. Je ne connais pas de peuple plus travailleur que celui de la Saxe. Toute la montagne fourmille d´hommes affairés.

L´enseignement : Charpentier, Werner

Dès l´année 1766, le programme des cours à la Bergakademie s´étend à toutes les sciences liées de quelque manière que ce soit à l´exploitation des mines. On peut apprendre à Freiberg aussi bien la minéralogie, la chimie métallurgique, que les mathématiques (arithmétique, algèbre, géométrie et trigonométrie), la mécanique, l´hydraulique et le droit. Plusieurs professeurs couvrent le champ du savoir de l´époque. L´un d´entre eux était déjà connu. Il s´agit de Johann Friedrich Wilhelm von Charpentier , qui occupera la chaire de mathématiques et de physique jusqu´en 1784. En 1778 parut sa Mineralogische Geographie der Chursächsischen Lande, contenant une des premières cartes pétrographiques en couleur d´Allemagne. C´est avec l´une des filles de Charpentier, Julie, que Novalis se fiancera en décembre 1798.

Charpentier et d´autres enseignants réputés (comme Christlieb Ehregott Gellert, chargé des cours de métallurgie, chimie et techniques de prospection (Probierkunde) attirèrent la première génération d´étudiants, et firent de la Bergakademie un "pôle d´attraction scientifique et technique" . Et surtout, ils formèrent un jeune homme qui, après avoir étudié à Freiberg de 1769 à 1771, puis à Leipzig les trois année suivantes, fut appelé à prendre la suite de ses maîtres. Il s´agit d´Abraham Gottlob Werner, qui fit toute sa carrière de professeur à la Bergakademie qu´ il rendit célèbre .

À Freiberg, Werner devint vite une autorité. Étudiant, il avait déjà attiré l´attention du curateur de la Bergakademie, Karl Eugen Pabst von Ohain, dont il découvrit l´impressionnante collection de minéraux (Werner se chargera, quelques années plus tard, après la mort de von Ohain, de la classification de celle-ci) .

Werner est appelé très jeune, à l´âge de vingt-six ans, à venir enseigner l´art des mines et la minéralogie à Freiberg. En 1775, il vient juste de publier son premier ouvrage, Von den aüßerlichen Kennzeichen der Fossilien, paru une année auparavant. Comme beaucoup de techniciens et savants de son temps, Werner est un érudit dont la passion encyclopédique apparaît très tôt. À Leipzig, où il a étudié le droit, il suit d´autres cours à côté, en astronomie, anthropologie, psychologie, sciences naturelles. Il apprend les langues mortes comme les langues vivantes (à Freiberg il parlera français, italien, espagnol, anglais avec ses étudiants étrangers). Martin Guntau le remarque : c´était tout à fait dans l´esprit de l´époque qu´un géologue ne se concentrât pas seulement sur les sciences de la terre, mais s´intéressât également à la littérature, à la philosophie ou à l´économie . Werner est, par exemple, âgé de vingt et un ans, membre d´honneur de la société d´économie de Leipzig : cette société avait été fondée en 1767 pour faire face à la difficile situation économique de la Saxe suite à la guerre de Sept ans. À Leipzig, il participe également à des groupes de discussion (Gesprächkreise) où se joue la Bildung de chacun. La bourgeoisie de la ville aimait imiter les salons parisiens où régnait l´esprit des Lumières . La dimension éducatrice de ces cercles s´exprime aussi dans le jeu : ainsi, Werner, avec quelques-uns de ses amis étudiants, participe à des soirées lors desquelles on converse en italien ; à d´autres où l´on simule des procès pendant lesquels chacun des participants joue à tour de rôle l´accusé, l´avocat ou le juge.

Les exemples précédents servent à illustrer comment Werner percevait les sciences de la terre comme étroitement reliées aux autres domaines de l´encyclopédie. La connaissance de plusieurs langues permet d´embrasser la nomenclature minéralogique linguistiquement éclatée, afin, en établissant quelques règles d´usage, d´y mettre un peu d´ordre. Celle de la géographie humaine d´établir des ponts entre celle-ci et la géographie physique (Werner s´est intéressé aux migrations européennes et au rôle joué par les obstacles naturels - montagnes, fleuves - dans l´établissement des frontières entre Etats). Une vue synthétique des connaissances humaines restait l´idéal de la Bildung pour Werner, d´où l´importance de sa bibliothèque, riche de 20 000 livres, "remarquable par sa diversité" relate Gerhard Schulz , comprenant aussi bien des ouvrages de géologie et de minéralogie que des essais de linguistique comparée, des dictionnaires étymologiques, des études sur l´ancien allemand, ou des projets d´encyclopédie... Gerhard Schulz a raison de remarquer que cette passion encyclopédique de Werner a très certainement dû influencer son disciple Novalis qui, au moment où son maître donnait ses cours sur l´encyclopédie de l´art des mines (automne-hiver 1798-99), écrivait le Répertoire général, sorte de discours de la méthode (en expansion) préliminaire à la composition d´une encyclopédie supérieure.

Quelle était la pédagogie de Werner à la Bergakademie ?

Très tôt, le nouveau professeur remodèle le système d´enseignement, désireux de combiner approche théorique et exercices pratiques. L´élève doit non seulement suivre les Vorlesungen concernant les techniques minières, la minéralogie, etc., lire, rentré chez lui, certains ouvrages spécialisés, mais il lui faut aussi participer à des excursions, aller sur le terrain pour observer le fonctionnement de certaines machines, la structure de tel relief, et écrire ensuite un compte-rendu. Ce qui nous paraît tout à fait normal - le mélange d´activités pratiques et théoriques - est nouveau à l´époque. En outre, tandis que dans les premières année de la Bergakademie, les professeurs se contentaient encore de lire à voix haute (vor-lesen) deux manuels fondamentaux que les auditeurs ne pouvaient acquérir et retranscrivaient au fur et à mesure de l´année (le livre déjà cité de von Oppel et un Bericht vom Bergbau paru en 1769 à Freiberg), Werner, comme Fichte à Iéna vingt ans plus tard, compose lui-même le contenu de ses conférences, affirme une vision personnelle des matières enseignées, ce qui est également nouveau. Pour les étudiants, le contraste est saisissant entre Werner et Lempe par exemple. Ce dernier était un ancien élève de Charpentier qui enseigna les mathématiques et la physique à la Bergakademie à partir de 1785. Hardenberg, dans une lettre à son père, se plaint en effet de la pédagogie de Lempe : "Il lit de façon extrêmement désagréable, parcourt ce qu´il peut et est satisfait quand il peut dire : j´ai fait mon cours. Werner et Lampadius sont meilleurs en ce domaine" .

Werner, au contraire, provoquait l´enthousiasme chez ses auditeurs. Henrik Steffens, dans ses mémoires, évoque l´orateur qu´était Werner en brossant un portrait de celui-ci :

Il était d´une taille moyenne, large d´épaules, son visage rond, amical promettait peu au premier coup d´oeil, et pourtant il gagnait l´admiration de chacun lorsqu´il commençait à parler. Son oeil alors s´enflammait, ses traits s´animaient ; sa voix, presqu´aigue, avait un ton un peu coupant, mais chaque mot était bien pesé ; une clarté posée, et l´assurance la plus absolue de ses idées transparaissait dans tout ce qu´il disait. À cela s´ajoutait une bonté tellement rare qu´il gagnait irrésistiblement tous les coeurs. (...) J´aimais cet homme étrange et extraordinaire d´une manière indescriptible .

A ces qualités humaines évoquées par de nombreux contemporains est liée une grande rigueur pédagogique. Werner accordait de l´importance à la transcription de ses cours par les étudiants, dont il relisait et corrigeait les notes. C´est souvent à partir de ces notes que les ouvrages de ses disciples ont vu le jour. Les travaux d´écriture étaient divers à Freiberg : à partir des Vorlesungen autant qu´à partir d´observations réalisées dans les mines . En rédigeant, les liens entre des points très théoriques et des réalités pratiques devenaient plus clairs pour l´élève-technicien, et le va-et-vient entre l´école et la mine, le système et la terre plus souple, naturel. C´est ce jeu alterné que découvrit Hardenberg auprès de Werner.

Le paysage géo-historique

Commencer des études de géologie et de minéralogie en suivant les cours d´Abraham Gottlob Werner à l´Académie des mines de Freiberg, c´était, encore en 1798, découvrir un champ de difficultés qui ne pouvait que passionner Novalis. Un an plus tard, il écrira d´ailleurs dans le Répertoire général : "Les hommes authentiquement actifs sont ceux que les difficultés excitent" .

Ce champ, abordons-le comme un paysage - paysage qui fascine et inquiète les esprits en ce siècle des Lumières, celui du chaos (mot emblématique pour les Romantiques, surtout pour Friedrich Schlegel chez lequel il apparaît le plus souvent). Ce paysage est très ancien en vérité, mais malgré les tentatives multiples tout au long des dix-septième et dix-huitième siècles pour saisir un ordre de la nature, il ne cesse d´être présent, il ne s´efface pas derrière les tableaux "exhaustifs" de l´histoire naturelle. Voudrait-on le décrire en en dessinant toutes les failles, tous les plis, il serait l´objet d´un inventaire infini, d´une histoire toujours lacunaire.

Dans son Histoire des anciennes révolutions du globe terrestre parue en 1752, Krüger évoque un paysage à ses yeux, et aux yeux de ses contemporains, monstrueux :

Ainsi, sans parler davantage d´un Tremblement Universel, dont la Terre pourroit être menacée pour l´avenir, je me contenterai de dire qu´il me paroit très vraisemblable, qu´elle en a essuyé anciennement un des plus terribles, qui l´a bouleversée de fond en comble. J´avoue volontiers que je ne scaurois bien rendre raison de la persuasion intime qui s´est emparée de mon esprit au sujet d´un pareil événement ; mais il est certain qu´on auroit de la peine à me convaincre du contraire. Je ne scaurois en effet m´imaginer que la Terre ait été créé dans l´état où elle se trouve actuellement.

Et surtout :

Pour nous convaincre de la vérité du fait nous n´avons qu´à considérer l´état actuel du Globe Terrestre, et nous le trouverons parsemé de Rochers immenses brisés en mille endroits et remplis de crevasses affreuses, tant au-dessus qu´en dessous de la surface Terrestre, autant qu´on a pu y pénétrer. Nous verrons sur les sommets des plus hautes Montagnes des masses de pierre de plusieurs quintaux, qu´on trouve de même remplies d´anciennes crevasses lorsqu´on les brise par morceaux. En un mot : la Terre étant examinée de près ressemblera à une ancienne Ruine plutôt qu´à un Palais régulier et moderne. Dieu chérit l´ordre dans ses Ouvrages, ce qui se manifeste par la considération des Plantes et des Animaux : d´où viennent donc ces désordres affreux sur la surface et dans les entrailles de la Terre ?

Ces extraits rappellent les propos de Thomas Burnet dans sa Telluris theoria sacra publiée en 1681 qui, contemplant lui aussi les ruines de la Terre, oppose à celles-ci un "monde antédiluvien dépourvu de reliefs (...) rigoureusement sphérique, sans mer ni montagnes" , et promet une évolution catastrophique de ce monde sans ordre, une "dissolution", - espèce de paroxysme apocalyptique du désordre. Cependant, au contraire de Burnet qui privilégie encore l´hypothèse du Déluge qui aurait fait s´effondrer l´ordre ancien et lit l´histoire de la Terre à travers le récit biblique, Krüger quant à lui écrit que, même s´il y avait eu déluge, celui-ci n´aurait pu "fendre les Rochers, briser des Pierres et transporter des fardeaux énormes jusqu´aux sommets des plus hautes montagnes" . Il faut donc trouver une autre cause au désordre actuel, par exemple un "Tremblement de terre universel", ce qui suppose un "embrasement général de notre Globe (...) d´où viennent les fractures et crevasses que nous lui trouvons aujourd´hui". Et il ajoute, tentant une dernière fois, malgré tout, d´accorder l´histoire naturelle avec le récit religieux : "En supposant encore, que les eaux souterraines se soient écoulées par-dessus les Rochers presque rougis au feu, nous comprendrons plus aisément l´origine de cette infinité de fentes, la formation de tant d´éclats et de tant de pierres de moindre grosseur, et même du sable, qui sont autant de restes de Rochers brisés ou réduits en poussière."

On voit combien la découverte de ce paysage "tourmenté", fracturé, tourmente à son tour l´esprit encore conditionné par une vision religieuse du monde. Qu´il désire à tout prix conserver celle-ci, et le paysage qui l´entoure lui paraît insensé, absurde (abs-ordine) - le monde actuel dans son ensemble le résultat d´un châtiment divin. Qu´au contraire il essaye de se débarrasser de cette vision, et ce même paysage lui fait l´effet d´être énigmatique, indéchiffrable : un autre texte reste à écrire qui explique ce chaos, texte dont les lettres encore illisibles sont dispersées à la surface de la terre.

Ce paysage est surtout celui de la montagne, véritable écueil de l´épistémè chrétienne et classique. En 1646, un voyageur, John Évelyn écrit par exemple que "la nature a balayé toutes les ordures de la terre dans les Alpes" , et que leurs cimes sont "étranges, horribles et effroyables". Pour lui comme pour ses contemporains les montagnes "blessent le désir d´ordre, d´équilibre et de raison qui règne, tout puissant, sur les esprits de l´âge classique" . Tout au long du dix-huitième siècle, on voit apparaître les sites montagneux dans la littérature comme l´expression d´un "sublime naturel". Cela commence en Angleterre, chez Shaftesbury par exemple, qui évoque "les énormes rochers, les cavernes couvertes de mousse, les grottes irrégulières et non travaillées (umwrought), le cours rompu des cascades, avec toutes les grâces farouches de ces solitudes". Le caractère informe, l´immensité de ces paysages semblent être l´horizon d´une pensée qui ne se reconnaît plus dans les formes classiques du beau, et cherche dans les ruines de la terre l´expression d´une nouvelle esthétique ouvrant à l´illimité du monde, - "esthétique de l´infini" .

L´observation de la terre ouvre à une multiplicité infinie de formes, de matières, - comment Dieu a t-il pu concevoir, créer cet univers incroyablement divers ? Telliamed, le personnage de Benoît de Maillet qui, dans son ouvrage posthume paru en 1748, dévoile une chronologie longue de l´histoire terrestre, se questionne sur ce monde singulier dont le créateur semble indécelable :

Le principe d´une si grande variété dans les terrains, jointe aux lits divers en épaisseur et en substance, ainsi qu´en couleur, dont la plûpart de ces carrières étoient composées, embarrassoient étrangement sa raison. D´un côté si ce globe eût été crée en un instant dans l´état où nous le voyons, par la puissance d´une volonté aussi efficace qu´absolue, il lui paroissoit que sa substance solide eût été composée d´une seule matière, surtout qu´elle ne se trouveroit pas arrangée par lits posés les uns sur les autres avec justesse, même dans les inégalités de substance et de couleur ; ce qui dénotoit une composition successive, justifiée d´ailleurs par tant de corps étrangers, même ayant eu vie, insérés dans la profondeur de ces lits. Mais s´il falloit recourir à une autre origine de nos terreins, quoiqu´au dehors et au dedans de ces sortes de pétrifications il remarquât des traces presque infaillibles du travail de la mer, comment comprendre qu´elle eût pû les former, elle qui leur étoit alors si inférieure ? Comment se persuader qu´elle eût tiré de son sein des matériaux si divers, qu´il voyoit employés à leur construction ?

Contre une vision pessimiste, telle celle de Thomas Burnet pour lequel Dieu a provoqué le chaos afin de punir l´homme de ses péchés, le naturaliste des Lumières préfère croire à l´existence d´une évolution formatrice, à un progrès détectable dans tout ce qui l´entoure, hommes, animaux ou choses, et aussi bien dans le devenir de la terre. Or, si à la suite d´enquêtes botaniques, zoologiques ou mêmes anthropologiques, des familles, des espèces, des races ont été distinguées qui forment un ordre, si des classifications ont vu le jour à l´intérieur des domaines les plus divers tout au long de ce que Michel Foucault appelle "l´âge classique", il semble que l´ordre de la terre, lui, ne se laisse pas découvrir, - mais seulement quelques pans d´un monument dont on mesure la complexité. C´est l´âge, en géologie, des "théories de la terre", oeuvres individuelles, et pas encore de la "science de la terre", entreprise collective .

Dans lequel de ces deux "camps", maintenant, faut-il placer Werner, Aufklärer fondateur de la géognosie ? Afin de mesurer la difficulté que présente cette question, il est bon d´évoquer brièvement les sources évidemment théologiques du neptunisme que défendit le géologue de Freiberg. Martin Guntau, dans son livre sur Werner , écrit justement que celui-ci ne pouvait que connaître les idées des physico-théologiens de la fin du dix-septième et du début du dix-huitième siècles, et cite un passage éclairant d´un écrit du naturaliste suédois J. Gottschalk Wallerius trouvé dans les archives de Werner, écrit dans lequel le théologien, s´appuyant sur la Bible, défend la théorie neptunienne .

Qu´est-ce que le neptunisme ? Une conception de la formation de la terre par une mer originelle - dans le discours religieux, les eaux du Déluge - qui, s´abaissant graduellement (en quelques jours pour les théologiens), constitua les différentes couches géologiques que nous pouvons observer à présent. Le neptunisme des physico-théologiens - dont le meilleur représentant est l´Anglais John Ray, célèbre pour ses travaux taxonomiques - est foncièrement optimiste. L´apparent désordre géologique cache un ordre dont Dieu est le garant, et chacune de ses oeuvres, aussi étonnante, mystérieuse et parfois indéchiffrable puisse-t-elle être, a sa fonction (uses écrit Ray ). Contemplation de la nature et sentiment religieux peuvent s´accorder, comme en témoigne cet ordre des montagnes révélé dans les Trois Discours physico-théologiques. Les montagnes sont en effet utiles parce que "1° leur flanc est un bon emplacement pour la construction des habitations, 2° elles offrent une variété de climats favorisant la vie de bêtes et de plantes multiples, 3° elles permettent l´exploitation de gisements métalliques et minéralogiques, 4° elles sont couvertes d´herbes qui servent à nourrir les animaux, 5° elles abritent les sources des rivières et des fontaines, 6° elles offrent aux pays des frontières naturelles" . Par ailleurs, bien loin de renoncer à expliquer la sagesse divine devant les désordres de la nature, Ray prétend démontrer que les ruptures, courbures et inclinaisons des couches terrestres ne sont pas le résultat de la négligence du Créateur : sans ces irrégularités, les eaux ne pourraient circuler .

Plus proche de l´Allemagne, Scheuchzer, en Suisse, écrit une Physica Sacra (parue en 1731) dans laquelle il développe une science sacrée de la Nature (geheiligte Naturwissenschaft) : il s´agit pour lui d´accorder chaque signe du grand livre du monde avec la parole de Dieu recueillie dans la Bible. Ce faisant, il fonde parmi les premiers la géographie physique et la paléontologie de son pays .

Cette trop courte évocation de la physico-théologie nous permet de montrer que le passage de la version chrétienne de la genèse de la terre - totalement fondée sur les vérités contenues dans le Livre les livres - à l´histoire naturelle des Aufklärer ne fut pas brutal, mais graduel : le physico-théologien observe également la nature, propose des classifications fondées sur un ensemble d´observations minutieuses, apporte une matière non négligeable aux savants qui viendront après, débarrassés quant à eux de tout préjugé religieux.

La géognosie, littéralement, est une gnose de la terre. Georg Christian Füchsel (1722-1773), auteur d´une Historia terrae et maris ex historia Thuringioe per montium descriptonem erecta publiée en 1762, créa le terme, que Werner reprit ensuite.

Dans ce dernier quart du dix-huitième siècle, Werner enseigne deux disciplines dont les noms se sont perdus, l´oryctognosie et la géognosie. Toutes deux sont des branches de la minéralogie, avec la chimie minérale (grâce à laquelle on peut découvrir les parties constituantes d´un minéral), la minéralogie géographique (utile pour connaître les lieux des gisements) et la minéralogie économique (qui enseigne l´utilité de chaque minéral) . L´oryctognosie quant à elle est une méthode qui permet aux mineurs, sans l´aide d´aucun instrument, "par le secours immédiat de nos sens" , de reconnaître les minéraux à partir de leurs signes caractéristiques. Nous reviendrons plus longuement sur celle-ci. Pour le moment, nous tâchons de dégager un relief plus global, relief que peut nous dévoiler une des cinq branches de la minéralogie wernérienne qui, justement, s´occupe de comprendre la constitution d´un paysage, et d´en éclairer l´ordre.

Werner commence son enseignement à Freiberg par des cours sur les minéraux (encore appelés Fossilien à l´époque), sans oublier cependant d´articuler sa propre théorie de la terre, annonçant en 1779, dans son programme de cours, une Gebirgslehre qu´il rebaptise ensuite, en 1782, Geognosie, pour conserver le terme jusqu´à sa mort en 1817. Cette théorie, ou plutôt cette gnose de la terre, il faut aller en chercher certains éléments chez un auteur que Werner a lu, Johann Gottlob Lehmann (1719-1767), qui, dans son ouvrage Versuch einer Geschichte von Flötzgebürgen (1756), énonce quelques principes qui seront ceux de la géologie de Werner. Lehmann est encore marqué par la Bible : devant la diversité des opinions concernant l´origine de la terre, et l´incertitude qui en résulte, il préfère choisir "la voie la plus sûre, celle qui consiste à accepter le récit de Moïse" (der sicherste Weg ist vor der Hand, die Erzehlung des Moses, vor bekannt anzunehmen). On retrouve chez Lehmann la même ambiguïté que chez Werner : pratiquant l´observation, il n´oublie pas, face à la diversité des interprétations provoquée par la complexité de la réalité géologique, sa croyance en la vérité de la Bible . L´Aufklärer, troublé par la multiplicité des hypothèses scientifiques qui s´offre à lui, sécularise le texte biblique constituant toujours le socle du savoir, socle désormais enfoui. De cette manière, le récit religieux se métamorphose en récit scientifique :

Les eaux s´abaissent enfin totalement, la surface terrestre conservant, en particulier au pied des hautes montagnes, toute une variété de couches qui n´était pas là auparavant, et que nous connaissons désormais sous le terme de couches sédimentaires (Flötze)(...). Ensuite certaines parties de la surface terrestre furent, il est vrai, transformées par quelques inondations locales, par des éboulements, tremblements de terre, éruptions, mais ces bouleversements ne causèrent jamais une transformation aussi générale et importante que ce déluge" .
Même souterrain, cet accord de la science et de la religion en Allemagne est un point capital : si on ne le considère pas, on ne peut comprendre la redécouverte de la religion et la fondation d´une "religion de l´univers" par Novalis lors de son séjour à Freiberg, et pour quelle raison celui-ci, profondément relié au rationalisme mystique d´un Leibniz, peut écrire à Caroline Schlegel le 20 janvier 1799, évoquant une nouvelle physique sacrée : "(...) Hemsterhuis pressentait assez clairement cette voie sainte qui mène à la physique. (...) Goethe devra être le liturgiste de cette physique - il comprend parfaitement le service du temple. La Théodicée reste une belle tentative en ce domaine. La physique future sera quelque chose de semblable - mais bien évidemment dans un style supérieur. Si seulement on avait choisi, chez les dits Physico-théologiens, un autre mot qu´admiration (Bewunderung)" .

Werner fonde sa théorie de la terre sur une vision du monde à la fois rationaliste et religieuse, tant il est vrai, comme l´écrit Yvon Belaval, que "Aufklärung ne traduit pas Lumières", et que le "rationalisme allemand n´est pas antireligieux" . Contre le catastrophisme de Burnet, son diluvianisme est plus serein. Contre une approche beaucoup trop spéculative de la formation du globe, approche cartésienne, il est homme de terrain, observant, rassemblant, ordonnant les faits.

C´est Lehmann qui a transmis à Werner le sens de la description exacte des couches terrestres observées dans les Monts Métallifères (Erzgebirge) et dans le Harz. Lehmann divisait déjà les montagnes en trois classes :

- Les montagnes primitives (Urgebirge) élevées et aux pentes raides, contenant les pierres cristallines.

- Les montagnes à filons (Ganggebirge)

- Les montagnes à couches, ou sédimentaires (Floetzgebirge) , riches en fossiles.

Les notions de sédimentation et de stratification sont importantes pour Lehmann. Celles-ci sont reprises par Werner qui propose une colonne géognostique assez proche de celle de son prédécesseur (mais nous verrons comment celle-ci se compliquera au fur et à mesure des années) :

- La couche la plus ancienne est en effet celle des montagnes primitives, composées de granite, de gneiss, de micaschiste, d´argile schisteuse , de porphyre, de basalte, de roche amygdaloïde, de serpentine, de calcaire primitif, de quartz et de topaze.

- Viennent ensuite les terrains sédimentaires, dans lesquels on trouve du grès, du charbon, de la craie, du gypse, du sel gemme, et du calcaire sédimentaire.

- Puis les montagnes volcaniques, composées de lave, de cendre, de tuff, ainsi que d´argiles consumés.

- Enfin, constituant la couche la plus superficielle, les terrains d´alluvions ou de transport (aufgeschwemmte Gebirge). Y sont dispersés gravier, sable, limon, tourbe, alios ferrugineux .

Pour Werner, le granite est la pierre originelle ; il considère "la grande masse granitique comme la base sur laquelle reposent les autres, et comme la roche primitive par excellence (...)" Toutefois, continue D´Aubuisson, si la grande masse des granites paraît s´être déposée antérieurement aux autres roches, et être par conséquent plus ancienne, (...) la formation de cette substance n´a pas cessé tout-à-coup pour faire place à des formations d´une autre nature ; elle s´est reproduite, et pour ainsi dire continuée, pendant que celles-ci se déposaient, elle s´est entremêlée avec elles, et cela jusqu´à l´apparition des êtres organisés, c´est-à-dire jusque dans les premiers terrains secondaires ; de sorte que, pendant toute la durée des formations primitives, nous voyons reparaître le granite .

Il existe donc, postérieurs au "vrai granite", des granites divers, mêlés aux autres "substances minérales", des granites impurs en quelque sorte, causés par des "accidents" - produits d´un mélange. D´Aubuisson cite comme exemple une partie du "beau granite" de l´Aiguille du Midi, qui présente "un mélange ou plutôt un enlacement de cette roche avec une cornéennne grise et pesante" Les formations postérieures aux masses granitiques primitives sont en effet beaucoup moins simples qu´il n´y paraît... En 1819, les hésitations, les doutes de l´élève français de Werner sont nombreux, et apparaissent tout au long de son Traité de géognosie. Cependant, deux ans après la mort du maître, il conserve le schéma géognostique, faisant prévaloir, au commencement, la pureté cristalline du granite, et, d´étage en étage, l´ordre des séries de formation.

Comment Werner se représente-t-il la formation de ces différentes couches parfaitement et universellement étagées de la sorte ?

Werner ne publiait guère. Remaniant constamment son système minéralogique, il ne désirait pas laisser une oeuvre écrite qui pût être considérée comme son œuvre principale et définitive. Pour cette raison, il n´a publié que quelques ouvrages, dont aucun, à notre connaissance, ne contient sa propre théorie de la formation du globe. Beaucoup de ses conceptions en minéralogie et géologie ont ainsi été transmises par ses élèves, qui composèrent des manuels de géognosie à partir des notes qu´ils avaient prises pendant les Vorlesungen de leur professeur. Ce dernier se plaignait lui-même de la circulation, en Allemagne, de certains manuscrits qui contenaient, plus ou moins fidèlement, son enseignement. Toutefois, on peut reconstituer, en quelques traits, l´histoire de la terre selon Werner à partir des notes retrouvées dans ses importantes archives consultées par Martin Guntau .

Werner fait débuter l´histoire de la terre il y a environ un million d´années, lorsque la mer recouvrait la planète toute entière, elle-même couverte par une brume épaisse étouffant la lumière du soleil. Les continents n´étant pas encore apparus, plantes et animaux terrestres n´existaient pas encore ; Werner suppose qu´il n´y avait pas de vie organique en milieu marin, ce qui expliquerait l´absence de fossiles dans les terrains primitifs. Cette vie organique n´apparut qu´à la suite d´une plus grande activité chimique, activité se développant très lentement. Les premières formations furent en effet, selon Werner, chimiques. Suit une phase qualifiée de "mécanique", conséquence de l´abaissement des eaux grâce auquel des bandes de terre se constituent, ce qui entraîne l´apparition d´êtres vivants. Pendant cette seconde phase, l´action mécanique des terrains (glissements, ruptures, ébranlements, etc.) est conditionnée par les irrégularités atmosphériques et par l´influence de la chaleur solaire. La dernière phase est celle des formations les plus récentes, se produisant à la surface du globe, formations "très locales et rares" (sehr einzeln und selten) : Werner considère par exemple que les volcans sont des phénomènes tardifs et mineurs .

Au contraire de Cuvier qui développera quelques années plus tard ses thèses catastrophistes sur la disparition brutale de certaines espèces, Werner imagine une histoire de la terre qu´on pourrait presque qualifier de "pacifique". En effet, si la constitution des terrains primitifs, secondaires et tertiaires est ponctuée par quelques "révolutions naturelles" (redressement des fonds marins, abaissement des montagnes, transformation des courants marins, etc.), il semble qu´aucune de ces révolutions n´ait été véritablement destructrice, aucun cataclysme n´interrompant l´évolution de phénomènes fondamentalement créateurs. Les eaux de l´océan, s´abaissant peu à peu, ont formé les roches et les continents, au travail comme la main du sculpteur, sans brutalité, accomplissant une Bildung. Le dessin de la superposition des strates représente bien cette vision apaisante de la genèse de la terre, qui rappelle le dialogue entre Anaxagoras et Thalès dans le Second Faust de Goethe (qui avait soutenu dès 1790 les thèses neptuniennes de Werner). Répondant à Anaxagoras qui lui a demandé s´il n´avait jamais vu une montagne s´élever en une seule nuit, Thalès déclare :

Jours, nuits et heures ont toujours été indifférents

À la Nature et à son écoulement créateur.

Elle modèle selon ses lois chaque figure,

Et, même dans le Grand, elle le fait sans violence .

L´idée de Bildung est centrale dans les études géologiques de Goethe , qui écrit que toute matière, même la terre, a une propension (Neigung) à se former (sich gestalten) ; mais cette idée est aussi fondamentale pour Novalis qui, reprenant le schéma géognostique de Werner dans le Répertoire général, écrit :

(...) Les minéraux les plus anciens portent l´empreinte (tragen das Gepräge) des plus grandes révolutions- Plus récent, d´autant plus calme - furent leur formation - les pierres précieuses par exemple./ Tous les cristaux sont d´origine récente. D´où le fait que les minéraux les plus anciens sont des agrégats .

Et un petit peu plus loin :

GÉOGNOSIE. Les montagnes moyennes (Mittelgebirge) sont les plus riches en minéraux divers.(...)

Les premières révolutions étaient simples, mais violentes - révolutions de fond (Grundrevolutionen). Les suivantes étaient déjà plus formées (gebildeter), diversifiées (mannichfacher). C´est pour cette raison que leurs productions ont le charme de la diversité des figures, des masses et des coloris. Les révolutions les plus récentes étaient davantage des révolutions de surface (Revolutionen der Oberfläche) - elles étaient plus partielles, plus locales, et leurs productions sont monotones et davantage des modifications des productions plus anciennes .

On voit donc comment, de Krüger à Werner, puis à Goethe et Novalis, le paysage s´est modifié. Le chaos est premier, certes, mais au-delà du Déluge la Bildung continue. L´acte de création n´est pas ponctuel, unique, antédiluvien, et l´œuvre ravagée suite au châtiment du Créateur ; mais il se perpétue, transformé en force formante (bildende Kraft). Dans la terre, à travers elle, s´exprime cette force que l´homme doit découvrir afin d´en saisir la dimension proprement artistique (car la nature est aussi artiste), et à travers laquelle il pourra s´initier à ce monde de formes, ou plutôt de formations - les formes n´étant jamais figées, mais toujours reprises par l´artiste. Pour Novalis, le poète doit, travaillant à Bildung, accueillir la plus grande diversité possible. Toute matière - ainsi que l´homme, "matière spirituelle" - tend à se former, de mille manières qui restent à découvrir.

La passion du divers
La formation scientifique de Novalis commence en réalité avant son temps d´études à Freiberg. Celle-ci est un peu liée au hasard. Après la réussite du jeune homme à l´examen de droit le 14 juin 1794, l´intention du père et de l´oncle de Hardenberg était de placer celui-ci au service de l´Etat prussien. Les négociations s´éternisant, on décida de le confier au bailli du district de Tennstedt, Coelestin August Just, dont les qualités d´administrateur étaient reconnues, lequel enseigna le travail de greffier à Hardenberg (de novembre 1794 au début de l´année 1796). C´est pendant cette période que se produit un bouleversement intérieur dans la vie du poète : épris de Sophie von Kühn dont il a fait la connaissance non loin de Tennstedt, à Grüningen, il prend conscience, formant le projet de fonder une famille, de l´importance de choisir un métier . Au point qu´il pourra, au sortir de cette formation, s´imaginer faire carrière dans l´administration des salines, carrière encore inconcevable pour Hardenberg un an plus tôt .

On pourrait en fait dater du début de l´année 1796 - donc deux ans avant le commencement des études à Freiberg - la découverte des sciences par Novalis. En l´espace de quelques semaines , celui-ci se retrouve aspirant auprès de la direction des salines de Weissenfels. À l´époque, il n´a aucune connaissance technique dans le domaine des salines. Pris un peu par l´urgence, on envoie le jeune homme, pendant la deuzième quinzaine de janvier, à Langensalza, auprès du pharmacien et chimiste Johann Christian Wiegleb qui lui enseignera l´art des salines (Salzkunde). Wiegleb était un chimiste reconnu, défenseur de la théorie du Phlogiston combattue par Lavoisier. Hardenberg l´étonna, qui fit sa formation en à peine deux semaines ! Just raconte en effet dans sa biographie du poète :

Il avait assimilé le contenu du cours en dix à douze jours ; et Wiegleb, qui était sans aucun doute un juge bien compétent en la matière, ne prononçait le nom de Hardenberg qu´avec respect.

Le jeune fonctionnaire des salines acquit donc des connaissances en chimie bien avant Freiberg. Et même si Wiegleb ne lui enseigna que la chimie prélavoisienne, il faut remarquer que les nouvelles théories ne s´étaient pas encore totalement imposées en 1796 en Allemagne ainsi qu´en France (Stahl y ayant aussi ses adeptes).

A partir de la nomination de Novalis comme fonctionnaire des salines , on dirait, à lire les lettres adressées à Schlegel ou à d´autres correspondants, que l´activité professionnelle de celui-ci et la découverte d´une certaine discipline intellectuelle vont de pair. Quelque chose a changé chez lui, qui prépare sans aucun doute le poète à déployer la Tätigkeit au sein même de l´expérience scientifique et technique. Deux lettres en témoignent, l´une adressée à Schlegel du 8 juillet 1796, et une autre écrite l´année suivante, le 29 mars 1797 (tout de suite après la mort de Sophie von Kühn). Dans la première, c´est l´importance du métier (Beruf) qui est soulignée, devenu une condition de la Bildung :

Depuis février je suis à Weißenfels - employé aux salines - en bonne entente avec tout le monde - bénéficiant d´une liberté suffisante - ayant assez de temps libre pour mes propres travaux - et satisfait de chaque chose, excepté encore ici et là de moi-même. (...) Mon père est satisfait de mon travail, et je ne peux guère me plaindre de n´avoir pas assez à faire à côté. Je reconnais dans chaque chose les éléments supérieurs d´un merveilleux ensemble au sein duquel je me développe et dois m´accomplir .

Dans la seconde lettre se dessine déjà, en quelques mots, le projet de se tourner vers des études scientifiques : "Les sciences gagnent un intérêt considérable pour moi, car je m´y consacre selon de plus hautes visées - depuis un point supérieur. En elles (...) je veux vivre jusqu´à mon dernier souffle (...)" .

Ces dernières phrases l´indiquent : en allant étudier les sciences à Freiberg, Hardenberg pense pouvoir concilier cette nouvelle exigence sociale et une recherche personnelle qui s´exprime, depuis l´automne 1797 et la redécouverte de Hemsterhuis, par le projet d´une poétisation des sciences. Hardenberg voit dans le séjour à Freiberg un moyen de dépasser une scission culturelle absurde et arbitraire entre science et poésie, cause d´un malaise chez le jeune homme obligé de séparer, en lui, l´écrivain du technicien, et de changer de personnalité en fonction de l´interlocuteur (il est le poète pour Schlegel et Tieck, le fonctionnaire des salines pour Werner). D´un côté il faut donc veiller à établir des liens internes entre des activités de l´esprit qui semblent s´exclure (et qui dans une certaine pratique sociale s´excluent effectivement), d´un autre côté, en société, il faut tâcher d´attirer des poètes ou philosophes vers les sciences (Schlegel se laissera prendre), ou bien des techniciens vers la poésie (on sait que le fils de Herder fut de ceux-là ). Freiberg est ainsi le lieu où Hardenberg désire dépasser des tensions qui empêchent le développement d´une harmonie interne, autant que l´émergence d´une société d´hommes authentiquement gebildet.

Mais venons-en aux cours suivis par le poète à la Bergakademie .

En 1797, Charpentier et Gellert, parmi les premiers professeurs de l´Académie des mines, n´enseignent plus ; l´enseignant qui fait figure d´"ancien" - même s´il n´a que quarante-huit ans - est Werner. Deux nouveaux professeurs -importants pour notre sujet- sont à ses côtés à Freiberg, dont Hardenberg suivra également l´enseignement :
- J.F. Lempe, qui enseigne à Freiberg depuis 1785, est le successeur de Charpentier à la chaire de mathématiques et physique. Editeur du Magazin für Bergbaukunde, il est un savant reconnu, auteur d´un ouvrage de référence en mécanique , au début duquel sont cités et commentés les ouvrages qui font autorité en la matière : Traité de dynamique (1743, 1752), Traité de l´équilibre et du mouvement des fluides (1744) de d´Alembert ; Traité élémentaire de mécanique (1763, 1775), Traité élémentaire d´hydrodynamique (1775, 1777) de Bossut ; Principes d´hydraulique (1779, 1786) de Buat ; Mécanique analytique (1788) de Lagrange ; Nouvelle architecture hydraulique (1790) de Prony . Malgré le fait que Hardenberg, comme nous l´avons vu, n´appréciait guère la pédagogie de Lempe, il a pu consulter cet ouvrage important pour s´initier à la mécanique. Comme Schelling dans la Weltseele , Novalis n´éprouve aucun mépris pour la mécanique (comme il est parfois dit à propos des philosophes de la nature), au contraire : comme toute science, elle a ses limites, et sa place dans le système encyclopédique.

- A.W. Lampadius, du même âge que Hardenberg, avait commencé à enseigner la nouvelle chimie à Freiberg à partir de 1794. Lampadius était en effet un partisan de Lavoisier, contre la chimie phlogistique de Stahl que Hardenberg avait apprise chez Wiegleb. En 1796, le jeune chimiste découvre le sulfure de carbone (Schwefelkohlenstoff). En 1797, avec le soutien de Werner, il construit le premier laboratoire au monde dans une école supérieure .

Une lettre de Hardenberg du 1er septembre 1798 adressée à son père (dont nous avons déjà cité le passage concernant Lempe) montre que celui-ci a suivi les cours magistraux de Werner, Lempe et Lampadius. Cette lettre nous apprend également que Hardenberg suivit des cours privés en mathématiques chez Jean-François d´Aubuisson de Voisins, élève en minéralogie de Werner, mathématicien de formation : "De lui, écrit Novalis, j´apprends vraiment les mathématiques.(...) Je n´apprends rien chez Lempe" .

On peut donc affirmer avec assurance que Novalis, tout au long de l´année 1798 et encore en 1799, a acquis de solides connaissances autant en mathématiques qu´en minéralogie ou en chimie lavoisienne. Par ailleurs, celui-ci eut accès à la très riche bibliothèque de la Bergakademie, à la collection minéralogique, mais aussi aux bibliothèques privées de Werner et Charpentier chez lesquels le poète était régulièrement invité avec d´autres étudiants. Un passage du Répertoire général - écrit en automne 1798 - nous permet de nous faire une idée des matinées encyclopédiques de Novalis à Freiberg :

Je veux d´abord me consacrer à la théorie de la gravitation et à l´arithmetica universalis. Celle-ci une heure, celle-là deux. (...) Le reste du temps sera consacré d´une part au roman, d´autre part à diverses lectures - et à la chimie et l´encyclopédistique en général.
J´étudierai le cabinet minéralogique de Heynitz et Hofmann une fois achevée la partie préparatoire de l´oryctognosie.
Après la théorie de la gravitation, la mécanique.
Une heure consacrée aux préparations chimiques...
Une heure à l´encyclopédistique en général. Celle-ci contient l´algèbre scientifique - les équations. Relations - ressemblances - similitudes - effets des sciences les unes sur les autres.
Ces heures se suivent le matin de 6 à 12 .

Stimulé par les cours magistraux de Werner consacrées à une "encyclopédie de l´art des mines", Novalis commence à travailler à l´encyclopédistique en septembre 1798 . De nombreuses traces de ses études scientifiques y sont repérables, même si ce qui motive le poète dans cette entreprise est la volonté de découvrir une méthode à partir de laquelle ordonner un ensemble de données extrêmement disparates . Ce n´est pas une matière que cherche à exposer Novalis, mais plutôt une nouvelle technique du recueil. C´est pour cette raison que celui-ci se tourne davantage vers des "discours de la méthode" (Lambert, Condorcet, Kant, Fichte, etc.) et moins vers des ouvrages consacrés à telle ou telle matière : il ne s´agit pas pour lui, dans le Répertoire général, de faire étalage d´un ensemble de connaissances comme le firent cinquante ans plus tôt les encyclopédistes français.

Pour découvrir l´étudiant au travail, il faut plutôt se tourner vers l´ensemble de notes très diverses intitulé les Cahiers de Freiberg par les responsables de l´édition critique. Novalis ne destinait aucunement cet "ensemble" à la publication. Certains passages sont les possibles germes de textes plus littéraires ou philosophiques, mais dans l´ensemble il s´agit de notes prises à partir d´ouvrages ou de revues consultés à la bibliothèque de Freiberg, et de quelques notes de cours dans lesquelles les noms de Werner et Lampadius apparaissent. Novalis s´intéresse autant à la chimie lavoisienne, en se plongeant dans de nouvelles revues , qu´au nouvel ouvrage de Schelling fondant la Naturphilosophie . Ici comme ailleurs, le jeune homme s´ouvre à la multiplicité : multiplicité des substances en chimie, multiplicité des nomenclatures, multiplicité des écritures (plus philosophique en Naturphilosophie, plus technique dans les revues), multiplicité des domaines bien sûr (médecine, physique, mathématiques, etc.), multiplicité des styles de lecture (lectures critiques de Werner et Schelling, lectures plus "scolaires" d´articles scientifiques). Comme le remarque Gerhard Schulz , bien souvent, dans ces pages, se produit l´alternance entre l´étudiant reprenant des notes de cours et le créateur opérant à partir des connaissances acquises. Des liens apparaissent constamment avec l´entreprise encyclopédique menée parallèlement.

Pendant cette "période des Cahiers" (qui dure pratiquement un an), Hardenberg se concentre particulièrement sur deux domaines de l´encyclopédie : il s´agit des mathématiques et de la minéralogie. D´un côté la pureté de l´abstraction, de l´autre l´impureté de la terre. D´un côté D´Aubuisson de Voisins qui a pu lui conseiller de se plonger dans le manuel de Bossut consacré au calcul infinitésimal, de l´autre Werner, qui l´ouvre à un terrain problématique que le mathématicien français refuse d´abord (il ne suit les cours du géologue que deux ans plus tard).

Si Novalis recourt à la mathesis au moment où il s´aventure dans le champ empirique, c´est qu´il a repéré les insuffisances et les failles de la méthode wernérienne, qu´il décèle aussi bien en oryctognosie (comme le montre sa lecture du premier ouvrage de Werner) qu´en géognosie. Une lettre adressée à von Oppel après son séjour à Freiberg (la lettre est écrite en décembre 1799) nous montre quel pas en avant a choisi d´accomplir l´élève de Werner, pas dirigé vers les terrains les plus complexes.

Il faut préciser brièvement le contexte dans lequel fut écrite cette lettre. Après son temps d´études à Freiberg, Novalis reste en contact avec Werner qui a chargé son élève d´écrire différents rapports concernant les gisements de houille en Saxe (le professeur connaissait les compétences de son élève). Dans le cadre de cette mission, Hardenberg n´hésite pas à consulter toute la littérature disponible sur les terrains qu´il doit prospecter, ce dont il fait mention dans une précédente lettre à Werner du 24 mars 1800 : "Je lis, autant que je peux, des descriptions des environs, afin de réunir des données pour une géographie géognostique" .

Dans la lettre à von Oppel, Hardenberg se plaint du "manque de cartes exactes" (Mangel an richtigen Situationskarten), qui est un "grand obstacle" : "Il faudra encore beaucoup de temps pour réaliser, d´une manière aussi détaillée et complète que possible, le rapport qu´on m´a commandé sur les gisements de houille dans cette région de Saxe. (...) Le géognoste, excité par le grand esprit systématique de Werner, doit réaliser un travail pénible et immense. Il faut tant prendre en compte, et la vision de la totalité est liée à de nombreuses difficultés" . Cette absence d´une carte, qui rend impossible une vision globale du pays, fait que l´observateur qui cherche à se repérer localement échoue : "Partout l´on rencontre des domaines nouveaux, en friche, et des endroits obscurs (neues, unangebautes Feld und dunkle Stellen). L´impossibilité de déterminer véritablement une seule partie de la surface terrestre se fait particulièrement sentir. Les documents de cette histoire naturelle archaïque sont remplis d´interpolations et d´endroits illisibles" .

La carte manque parce que ce qui règne à la surface de la terre, c´est justement le mélange, la plus grande diversité. Le géologue, s´il ne se préoccupe que des formations primitives, pures (ou plus ou moins pures), ne peut se doubler d´un bon cartographe : il lui manque l´attention à ces formations récentes qui sont le produit d´anciens mélanges. Quels sont les liens entre la transformation du Grund (on pose le granite comme le premier membre - fictif, puisque la pureté géologique n´existe pas - d´une série infinie) et les couches supérieures, extrêmement mêlées ? Ensuite : comment passer d´une connaissance locale de bouleversements géologiques à une vision globale de ce que Novalis appelle la géogénie (formation de la terre) ?

Il est clair, à lire cette lettre, que Hardenberg ne voit dans la géognosie wernérienne qu´un début, remarquable certes, mais marqué par une attention portée de préférence aux anciennes formations ; il faut que l´attention se déplace vers les terrains supérieurs : "Les nouvelles formations ne lui sont pas aussi familières que les anciennes (...) Les montagnes primitives ont au premier coup d´œil quelque chose de plus attirant - mais les terrains sédimentaires sont presque plus importants pour le géognoste, car la nature y a travaillé d´une manière plus évidente et plus diverse. Et comme ces terrains sont apparus récemment, on peut les y surprendre encore à l´oeuvre" .

On peut rapprocher ces lignes d´une page de l´ouvrage de D´Aubuisson de Voisins que nous avons déjà plusieurs fois cité, et qui, à vingt années de distance, paraît comme un écho des propos de Novalis :

Les terrains tertiaires, peut-être uniquement formés de matières provenant directement ou indirectement de la destruction des roches préexistantes, sont principalement composés de couches de marne, d´argile et de sable, entremêlés de quelques bancs de calcaire et de grès ; ils présentent à peine quelques veines de matière charbonneuse et de gypse. On n´y trouve d´autres substances métalliques que des pyrites et du fer hydraté : de grands lits ou amas de lignites y sont les seuls corps étrangers dignes de remarque.
Ici on ne retrouve plus les traits d´une composition générale : à mesure qu´on se rapproche des temps modernes, l´influence des localités devient plus considérable ; et dans cette classe il n´existe peut-être que des formations partielles, restreintes à des contrées d´une étendue peu considérable .

Ces formations partielles, Novalis, en 1799, les connaît bien. Elles témoignent de mille disparités, de mille ruptures au sein d´un même espace ; elles obligent l´observateur à composer avec le mélange, et à tenter d´élaborer une histoire des discontinuités. En cela on peut voir en Novalis un contemporain d´autres géologues adversaires des systèmes prétendant à une validité universelle. A la fin du dix-huitième siècle, de nombreux géologues tâchent en effet de reconnaître dans toutes les chaînes montagneuses une même structure générale. L´ordre des couches (du granite aux grès et argiles) ayant été fixé par des savants comme Pallas ou Werner, on cherche à reconnaître cette disposition dans divers massifs montagneux : Cependant, de plus en plus d´observateurs se heurtent à des disparités. L´abbé Soulavie trouve bien, dans son Vivarais, du granite, des grès puis du calcaire, mais Palassou, dans les Pyrénées , ne rencontre pas le même ordre : si le granite est encore premier, il trouve des calcaires par-dessus sans interposition de schistes... Dolomieu va plus loin encore, en prétendant que le centre de la chaîne pyrénéenne est faite de calcaire. Ce dont, en bon adversaire des systèmes, il se réjouit : "On a voulu assujettir les productions de la nature à un ordre, à un arrangement systématique, pendant que tout y est mêlé et confondu". La chaîne est par conséquent "distincte de toutes les autres" .

Nous avons choisi ces exemples afin de montrer de quelle manière Novalis s´inscrit, en tant que géologue, dans une époque pour laquelle le système ne doit pas être un moyen d´effacer les ruptures considérées comme "accidentelles" donc inessentielles. Car "ce qui caractérise n´est pas l´essentiel - ce ne sont pas les masses principales - mais l´inessentiel - le particulier" . Pour lui comme pour d´autres, tel Dolomieu, il faut s´efforcer de développer une démarche systématique grâce à laquelle l´histoire mouvementée de la terre puisse être comprise.
La fin du dix-huitième siècle est une période pendant laquelle on découvre les plissements, les ondulations, les irrégularités, les inclinaisons des couches terrestres. Les neptuniens pensent que ces formes irrégulières sont originelles : le granite primitif, selon Palassou, étant pentu, il est normal que les couches supérieures présentent des inclinaisons. Mais les plissements sont innombrables et divers ! Il est difficile de les croire originels, et il faut les expliquer autrement, par la tectonique. C´est la revanche des volcanistes, en quelque sorte. Une force se répand dans le sous-sol, depuis le centre de la Terre vers sa surface, et même si "le neptunisme résiste à la naissance de la tectonique" , il ne pourra résister longtemps.

Ces ondulations demeurent cependant une énigme pour bon nombre de géologues contemporains de Novalis. Ainsi, Ramond de Carbonnières, dans ses Observations sur les Pyrénées publiées en 1789, parle d´un "lacis de veines ondées, pliées, contournées, dont la confusion ne saurait se décrire" .

Bien entendu, Novalis ne peut, à partir de l´enseignement de son maître Werner, aboutir à de telles conclusions. Cependant, il a en commun avec les géologues du "camp opposé" le même intérêt pour les plis de la terre, à travers lesquels il observe une activité incessante de la matière et ce qu´il appelle une „force diversifiante“ (vermannichfaltende Kraft ). Comment ne pas entendre, dans Mannigfaltigkeit, le mot Falte, qui signifie „pli“ ? La diversité géologique semble être, elle aussi, le produit d´un dépliement, d´un déploiement dont les origines et la destination captivent l´attention du poète. Restent, ou bien en germe, ou bien à demi-déployées, des formes fluides, inachevées-inachevables, toutes ces fluxions, ces inflexions chères à Novalis qui parle de la ligne courbe (krumme Linie) comme d´une "victoire de la libre nature sur la règle" .

Gilles Deleuze, dans son livre sur Leibniz, évoque le pli baroque, discernable partout, aussi bien dans la nature que dans l´âme :

Plis des vents, des eaux, du feu et de la terre, et plis souterrains des filons dans la mine. Les plissements solides de la "géographie naturelle" renvoient d´abord à l´action du feu, puis des eaux et des vents sur la terre, dans un système d´interactions complexes ; et les filons miniers sont semblables aux courbures des coniques, tantôt se terminant en cercle ou en ellipse, tantôt se prolongeant en hyperbole ou parabole .

Dans ces lignes, Deleuze, lorsqu´il parle de "système d´interactions complexes", fait allusion à une phrase de la Protogaea de Leibniz : "J´admettrai (...) que la matière, toujours identique à elle-même, peut revêtir les formes les plus diverses, et qu´il n´y a point d´éléments derniers absolument incommutables" . Pour Leibniz, mais aussi pour Novalis, le pli va à l´infini. Le réel est, par nature, labyrinthique, et en cela les labyrinthes artificiels inventés par les hommes ne sont que les pâles reflets du labyrinthe des labyrinthes, le monde, dont les parois sont toujours infléchies : "Un labyrinthe est dit multiple, étymologiquement, parce qu´il a beaucoup de plis. Le multiple, ce n´est pas seulement ce qui a beaucoup de parties, mais ce qui est plié de beaucoup de façons" .

Novalis désire tracer la carte du labyrinthe.

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