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Poèmes de guerre - Abdulah Sidran 

dimanche 8 avril 2012, par Abdulah Sidran (Date de rédaction antérieure : 1993).

Vides et aveugles sont les yeux de la mort

En souvenir de Nenad Espka

 

J’espère toujours que Nenad pourrait surgir

de quelque part, alors que nous avons descendu

son corps, l’autre jour dans la terre froide,

nos larmes devenant glacées

dans nos yeux vivant.

 

(Les yeux de la mort sont vides et aveugles)

 

J’espère encore qu’il rentrera par cette porte,

qu’il s’assoiera à la même table,

avec nous,

comme d’habitude, comme si de rien n’était.

Avec peu de mots, de nouveau, en un instant,

nous arrangerons le monde, d’après un besoin clair,

la mesure humaine honorable.

 

(Car sont vides les yeux de la mort)

 

Depuis toujours, nous avons pu et su

comprendre la loi, le sens et la finalité.

Nous avons trouvé une raison à chaque mal,

dans l’obscurité reconnu, ici et là,

comme les aveugles, le chemin

où étincelle une minuscule graine

d’un bien incommunicable.

 

(Aveugles et vides sont les yeux de la mort)

 

De nouveau, mon coeur novice

gémit : je n’arrive pas à trouver un seul sens

à cette mort. Je ferme les yeux pour qu’il ne voit pas

le mal, j’ai l’espoir que Nenad que nous avons descendu,

le corps, l’autre jour, dans la terre gelée

surgira de quelque part.

*

Ecrits sur un miracle

De ta main gauche, tu retires de ton front

une mèche de cheveux, et moi, immédiatement,

je mémorise ce mouvement, je ne vois pas

comment tu retires tes cheveux de ton front,

mais je me souviens de ce geste : de ta main

gauche tu retires une mèche de cheveux de ton front.

Tu dis d’une voix vacillante qui déplace la flamme

de la bougie sur la table : " Dehors c’est l’orage ",

et quelque chose qui n’est pas moi, mais où

il y a de moi, pas mal de moi, mémorise cette voix,

et alors que je t’écoute, c’est comme le souvenir

de t’avoir déjà entendue, c’est comme si

je me souvenais de ta voix vacillante

qui déplace la flamme de la bougie

sur la table devant nous, comme si

je me souvenais de ce soir, et de la voix

qui dit : "Dehors c’est l’orage ".

 

Dehors c’est encore l’orage,

et le soir dure comme la vie continue,

la vie que je n’ai pas l’impression de vivre,

mais qui n’est qu’un souvenir

comme cette voix qui me dit : "Dehors

c’est l’orage", cette voix dont je me souviens,

comme de la main avec laquelle

tu déplaces une mèche de cheveux de ton front

comme de la main que pendant que tu parles,

je touche pour la première fois.

*

Pourquoi sombre Venise

Je regarde le ciel au-dessus de Venise.

Là-haut et partout Dieu demeure. Unique.

Celui qui a créé l’Univers, les sept milliards

du Monde de l’Univers, dans chaque Monde,

plein de langues et de peuples et une Venise.

Il a donné un petit peuple dans un Monde,

sur un continent appelé Europe dans la tribu

des Slaves du Sud. Là est la frontière.

Bosnie, Bosnie, Bosnie. Là se rejoignent

et s’affrontent la Croix de l’Est, et la Croix de l’Ouest,

issues d’une même Croix.

Le peuple bosniaque est doux.

C’est pour cela qu’il fut touché

par la main d’une Foi en un Dieu qui n’est pas né,

n’a pas donné vie, mais qui est le Seigneur

des Mondes et le Maître du Jugement dernier.

 

Je regarde le ciel au-dessus de Venise.

Les seigneurs terrestres ont décidé

que le peuple bosniaque n’existe pas.

Venise sombre. L’Europe sombre.

Sombre le berceau et l’enfant dans le berceau.

Sombres les continents. Sombre la rose

dans le vase en verre de Murano.

Sombre Murano. La chambre d’hôtel sombre.

Pourquoi le peuple bosniaque ne doit pas exister dans le Monde ?

Parmi les couleurs, une de moins ?

Parmi les parfums, un de moins ?

Pourquoi ne faut-il pas que dans le Monde cette Venise existe ?

Parmi les merveilles, une de moins ?

 

Je regarde le ciel au-dessus du Monde terrestre.

En un grand arc, une étoile tombe

dans l’Univers sans fond.

Comme si elles tombaient au milieu du Grand Canal.

Le Monde terrestre, parmi les sept milliards

de Mondes de l’Univers, veut s’appauvrir de tout un peuple.

Tel est la volonté des seigneurs terrestres.

Dans l’Univers, alors, une étoile tombe.

Pour cela sombre Venise.

L’Univers devient plus pauvre, de tout un Monde.

Tel est sa volonté.

 

(Venise/Sarajevo août-septembre 1993)

P.-S.

Traduction de Michel Pérelle et Suada Tozo. Première publication en 1993 dans la revue Points de Fuite.

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